BILLET n°3 : « O Roma o morte » (1)

25 mai, 2009  |  LE BILLET

L’Italie… j’ai été subitement saisi d’une passion ultramontaine. D’abord en visitant une étonnante exposition au musée d’Orsay « Voir l’Italie et mourir » (2), ensuite le soir en dînant avec des amis italiens volubiles et rieurs, enfin le lendemain en allant me promener avec Nanni Moretti et son film « Journal intime » (3) : ballade estivale en Vespa dans Rome déserté pour échouer sur la plage où fut assassiné Pasolini, quête improbable de sérénité sur des îles Eoliennes peuplées de gens fantasques, dérives tragico-comiques des médecins romains. Et puis un autre film « anges et démons » (4), qui, au travers d’une intrigue mystico-policière haletante, nous donne des vues insolites de la Rome du Bernin, de la place Saint-Pierre à la place Navone, et de la Rome antique, du Panthéon au château Saint-Ange.

 

L’Italie sera l’une des premières destinations touristiques, avec ce que cela implique de conséquences pour l’économie locale et les transformations sociales : le tourisme peut devenir une des formes du colonialisme, on en voit aujourd’hui quelques conséquences perverses, voire désastreuses. Parfois le tourisme est fait par des gens qui seraient mieux chez eux que d’aller chez des gens qui n’ont pas envie d’eux… Diderot ne dit rien d’autre dans son « Supplément au Voyage de Bougainville » à propos des attitudes conquérantes de certains explorateurs à la solde des royautés occidentales (5).

 

L’épatante exposition qui se tient au musée d’Orsay, « Voir l’Italie et mourir », retrace la progressive transformation du « voyageur » en « touriste ». Sur les pas des poètes romantiques et des premiers archéologues, la bourgeoisie fortunée du XIXème siècle traverse une Italie en quête de son unité, emmenée par Garibaldi. Cette cohorte endimanchée, dans laquelle on pouvait voir des Anglaises en chaise à porteur sur les pentes du Vésuve, cherchait le soleil et l’exotisme, rien d’autre que la majorité des touristes aujourd’hui.

 

Cette exposition évoque aussi les rapports, parfois conflictuels, entre peinture et photographie naissante, mise au point par Daguerre en 1839. La photographie ne sera pourtant pas toujours ressentie comme une concurrente par les peintres, mais comme un support technique, voire même une expression artistique à part entière. Cet apport aura une importance considérable dans l’évolution des arts au XXème siècle. Le « décrochage » de la peinture réaliste, académique, officielle au profit de la photographie est le début d’un éclatement des formes et des expressions que prennent l’art en général, la peinture en particulier, au tournant de ces XIXème et XXème siècles, particulièrement le dadaïsme qui va faire exploser les canons artistiques classiques. Ceci n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées quant aux méthodes mais non quant au résultat, avec ce qui s’est passé au tournant du Trecento et du Quattrocento en Italie. La peinture, jusque-là cantonnée dans son rôle de support à l’architecture (retables, fresques…), bien en deçà de la sculpture, va acquérir à partir de la Renaissance un statut d’art à part entière, rival des deux autres, sur le plan technique avec l’apport de la perspective, de la peinture à l’huile et de la toile, sur le plan social et politique avec les portraits de dignitaires sur fond d’architectures et de paysages, des batailles et des scènes mythologiques. L’exposition « Les Primitifs italiens » au musée Jacquemart-André (6) rend compte de cette rupture quand on la prolonge avec celle qui se tient au musée du Luxembourg des Lippi père et fils, « Filippo et Filippino Lippi, la Renaissance à Prato » (7).

 

Cette vague touristique en Italie au XIXème siècle aura été précédée par les peintres du nord de l’Europe, ceux de la Renaissance (Dürer) et du Baroque (Rubens), les Français de l’époque Classique après la création de l’Académie (Poussin) et du siècle des Lumières (Hubert Robert). Avec ce « Grand tour » de l’Italie, ces artistes effectuaient un voyage initiatique, s’ouvraient à l’art et à la beauté de l’Antiquité. A partir de 1803, la villa Médicis abrite les architectes « Grand prix de Rome » qui viennent y parfaire leur formation académique: relevés de fouilles archéologiques, dessins de temples, détails de chapiteaux, etc… tous ces dessins précis au lavis passé ont été envoyés à Paris et conservés à l’école des Beaux-arts (8)(9).

 

Cette « école » perpétue la voie de l’académisme, en peinture avec les « pompiers », en architecture avec le courant « éclectique ». Cette architecture appliquée à l’imitation et au collage des décors de l’Antiquité et de la Renaissance est contestée par les architectes « Rationalistes » et ceux du courant « Art nouveau » auxquels succèdera le « Mouvement moderne » après la première guerre mondiale. Il n’est cependant pas inintéressant de constater que Le Corbusier, chef de file de ces architectes « modernes », avait fait le voyage en Italie et en Grèce dans sa jeunesse, et qu’il en a été profondément marqué.

 

Le Corbusier n’a pas encore vingt ans quand il effectue son « Grand tour » de l’Italie. Il rend compte méticuleusement de son voyage initiatique par de longues lettres à L’Eplattenier (10), son premier maître qui l’a dirigé vers l’architecture. Dans celle du 19 septembre 1907, il relate ses premières impressions d’Italie :

 

« A Milan (…) sur la place du Dôme, il y avait un tel tintamarre que je me suis sauvé à l’intérieur. Là quelle grandeur ! (mystère de la forêt). C’est fabuleux, c’est fou. On s’y habitue peu à peu, mais l’on voit un petit homme à côté d’une colonne ; l’œil se met à mesurer et l’on reste ébaubi. » Déjà la notion d’échelle et de mesure, prémices du modulor…

 

A Pise, l’émerveillement est à son comble : « (…) couché dans l’herbe, alors que tout le monde est loin, le feu d’artifice bat son plein. (…) Le Dôme à 6 heures du soir est une féerie de couleur, c’est la quintessence des jaunes de toute qualité, valeur, du blanc d’ivoire et des patines noires, cela sur outremer d’une valeur extraordinaire ; à force de le regarder on le voit noir. La partie sur laquelle le Baptistère projette son ombre est une douce vibration des jaunes cossus, des marbres rouges incrustés qui se réveillent, des marbres noirs qui bleuissent : c’est la revanche des surfaces planes qui vibrent et parlent doucement. (…) Dans cet Andante éclatent les trois mosaïques, dans l’or desquelles miroite le plus beau couchant ; doucement vibre la robe verte de la vierge, les carmins ont disparu ; des bambinos jouent sur le devant, un petit, en robe rouge écarlate devant une porte de bronze vert. A quoi bon nous servent les peintres ? L’émotion des Pierres ! ». Tout le peintre, dont la vocation a été contrariée par son maître, exprime par écrit ce qu’il ne peut exprimer sur la toile. Le Corbusier reviendra à la peinture dans son cabanon du midi, vers la fin de sa vie.

 

C’est en critique d’art avisé qu’il poursuit sa lettre à L’Eplattenier : « un portrait d’une dame de Raphaël qui trahit à fond le peintre, finesse, distinction à l’extrême, taches d’ombres et de lumière, et aussi couleur ; c’est là ma grande surprise ; on parle toujours de Raphaël « mauvais coloriste » ; mais bigre, je ne l’ai pas trouvé tel et au Pitti non plus ».

 

Encore une fois, c’est un Le Corbusier aux multiples facettes que l’on découvre au travers de sa correspondance, ainsi qu’un jeune homme profondément et durablement marqué par la Méditerranée (11). Il s’y noiera l’été de l’année 1965 à l’âge de 78 ans…

 

(1) « Rome ou la mort », déclaration de Giuseppe Garibaldi lors de l’assaut de Rome en 1870, devenant la capitale de l’Italie réunifiée et forçant le pape à se retirer au Vatican.

(2) « Voir l’Italie et mourir » au musée d’Orsay, jusqu’au 19 juillet 2009

(3) « Journal intime » film de Nanni Moretti, prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1994.

(4) « Anges et démons » film de Ron Howard, 2009.

(5)Dans ce récit, Diderot met cette sentence dans la bouche d’un vieux tahitien : « Ce pays est à toi ! et pourquoi ? Parce que tu y a mis le pied ! Si un Otaïtien (haïtien) débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierre ou sur l’écorce d’un de vos arbres : ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort, et qu’est-ce que cela fait ? » Denis Diderot, « Supplément au Voyage de Bougainville », Le livre de poche, Paris 1995.

(6)« Les Primitifs italiens » au musée Jacquemart-André, Paris 8ème, jusqu’au 21 juin 2009.

(7)« Filippo et Filippino Lippi, la Renaissance à Prato » au musée du Luxembourg, jusqu’au 2 août 2009.

(8) »L’Italie des architectes : du relevé à l’invention. Dessins d’architecture de la collection du musée d’Orsay », musée d’Orsay, jusqu’au 19 juillet 2009.

(9) »Paris-Rome-Athènes : le voyage en Grèce des architectes français aux XIXème et XXème siècle », catalogue de l’exposition à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, 1982.

(10)LE CORBUSIER « lettres à ses maîtres – II : lettres à Charles L’Eplattenier », Editions du linteau, Paris, 2006.

(11) »Au cours des années, je suis devenu un homme de partout. J’ai voyagé à travers les continents. Je n’ai qu’une attache profonde : la Méditerranée. Je suis un méditerranéen, très fortement. Méditerranée pleine de forme et de lumière. La lumière et l’espace. Le fait, c’est le contact pour moi en 1910 à Athènes. Lumière décisive. Volume décisif : l’Acropole. Mon premier tableau peint en 1918, « La cheminée », c’est l’Acropole. Mon unité d’habitation de Marseille ? c’est le prolongement. En tout je suis méditerranéen. Mes détentes, mes sources, il faut les trouver dans la mer que je n’ai jamais cessé d’aimer. La montagne, j’en ai sans doute été dégoûté dans ma jeunesse. Mon père l’aimait trop. Elle était présente toujours. Pesante, étouffante. Et puis c’est monotone. La mer c’est mouvement, horizon sans fin. » Le Corbusier, juillet 1965.

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

 


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