BILLET n° 125 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

25 novembre, 2019  |  LE BILLET

2-L’ORIENTALISME ET L’ERE JONNART (décennies 1870-1910) : l’Algérie théâtre d’un orientalisme en vogue

A la chute du Second Empire, la pacification de l’Algérie n’est pas encore acquise, toutes les terres ne sont pas conquises et colonisées, notamment le Sud et le Sahara. Profitant de la défaite de l’armée française devant les Prussiens, les luttes contre les militaires et les colons se ravivent, elles ne prendront fin qu’après l’écrasement en 1871 et 1872 de l’insurrection en Kabylie du cheikh El Mokrani et du cheikh El Haddad, tandis que la tribu Ouled Sidi Cheikh soutient une révolte dans le sud jusqu’en 1881. Après un demi-siècle de résistance, la société algérienne est épuisée, affamée, ayant perdu près du tiers de sa population par rapport à 1830.

La colonisation, elle, s’accélère à la fin du 19ème siècle, l’accroissement des villes portuaires méditerranéennes s’intensifie, notamment avec le développement d’une agriculture extensive et des échanges commerciaux avec la métropole.

Alger, baptisée « capitale d’Afrique du Nord », est la tête de pont de l’expansion coloniale, trait d’union entre Marseille et la métropole d’une part, et d’autre part l’arrière pays riche grenier agricole exploité par les colons avec des méthodes semi-industrielles. Il en est de même avec les autres villes disséminées le long de la côte, Oran et l’arrière-pays viticole, Philippeville (Skikda), Bougie (Bejaïa), Bône (Annaba), toutes prenant un rapide essor économique et une expansion urbaine autour de leurs ports. On a vu que dans les décennies précédentes les plans d’aménagements urbains n’ont pas manqué. A Alger vers 1858 trois projets sont présentés avant que Redon ne propose en 1884 la démolition du quartier de la Marine et le relogement de sa population au nord, dans ce qui deviendra le quartier de Bab-el-Oued. Il faudra attendre 1930 avant que ce programme ne voie le jour avec la construction des immeubles de relogement de la Régie foncière d’Alger de l’architecte François Bienvenu. La ville devait-elle s’étendre en hauteur ou en longueur ? En fait on n’a pas choisi, les deux solutions ont coexisté, et jusqu’à aujourd’hui encore où la ville d’Alger compte maintenant 2,5 millions habitants, 7,8 millions dans l’agglomération. En 1899 le rapport Jouve indique à propos du quartier Mustapha : « La ville s’accroît rapidement, sa population a quintuplé en vingt trois ans ; dans cette cité où les travaux privés précèdent les travaux publics, où parfois les rues sont tracées quand les maisons sont construites, toutes rectification est devenue très onéreuse, sinon impossible ».[1] L’urbanisation est souvent anarchique, les règlements manquent ainsi que les fonctionnaires pour les faire appliquer.

A la veille de la guerre de 1914, on voit l’urbanisme d’Alger se déployer essentiellement à l’est et au sud. Au centre, la rue d’Isly est devenue l’artère principale, avec ses nombreux commerces attirant la population. La bourgeoisie, elle, s’installe sur les hauteurs de Mustapha supérieur jusqu’au Palais d’Été, tandis que les industries, entrepôts et ateliers sont proches de la mer et du port, à Bab-el-Oued, l’Agha et Mustapha inférieur, où l’on trouve également des logements sociaux. Les boulevards qui longent la mer et dominent le port, construits dans la deuxième moitié du XIXème siècle, donnent une vision majestueuse de la ville européenne. Ici quelques bâtiments publics ont versé dans un style néo-mauresque encouragé par le gouverneur général Charles Jonnart à la charnière des 19ème et 20ème siècles, la Grande Poste et la Préfecture en étant les architectures les plus démonstratives, mouvement abondamment relayé et encouragé par les arts et la littérature. 

Cette politique nouvelle pour une reconnaissance et une revalorisation des arts et traditions « indigènes », annoncée sous le Second empire avec la politique arabe de Napoléon III, est encouragée par des associations récentes comme la Société des arts indigènes ou le Comité du Vieil-Alger. Ce dernier est créé en 1905 afin de lutter contre le vandalisme dans la ville d’Alger devenue la proie des promoteurs et entrepreneurs, et de préserver les édifices arabes et ottomans de l’ancien Alger. D’abord présidé par le lieutenant-colonel de Grammont, lui succède Henri Klein qui s’était illustré dès 1901 par ses articles dans « La Dépêche algérienne »[2] réclamant la création d’un comité de vigilance contre les destructions des édifices gênant la croissance de la ville d’Alger et s’insurgeant contre une « municipalité vandale ». Celle-ci va changer de cap grâce à l’influence du Comité du Vieil-Alger dans lequel siègent des membres du gouvernement général, de la préfecture et de la mairie ; l’accent est alors mis sur la mise en valeur de l’architecture pré-coloniale, ainsi que sur la qualité architecturale et « contextualisée » des constructions nouvelles, en adéquation avec les directives du gouverneur Charles Jonnart. La volonté du gouverneur général d’Algérie d’introduire un style oriental, ou néo-mauresque, sur les bâtiments publics va influencer l’architecture privée et essaimer sur tout le territoire algérien, si bien que l’on parle de style « Jonnart ».

La Grande Poste d’Alger (1907-1913) – Architectes Toudoire et Voinot

En 1905, Charles Jonnart instaure un service d’architecture chargé de l’étude, de la direction et de la surveillance des travaux de construction et de restauration des édifices publics. La direction de ce service est confiée à l’architecte Albert Ballu, architecte en chef des Monuments historiques de l’Algérie depuis 1889, poste qui lui fait prendre conscience de l’intérêt du patrimoine local, auteur de la transformation en cathédrale de la mosquée Ketchaoua d’Alger, de la médersa de Constantine d’inspiration « ottomane », et du casino de Biskra dans un style « orientaliste ». Autre bâtiment emblématique de cette période influencé par les directives de Charles Jonnart, la Grande Poste d’Alger, construit par Jules Voinot et Marius Toudoire, est inauguré en 1903 ; il servira de modèle pour ceux de Rabat et Casablanca. A Alger toujours, Henri Petit construit la Medersa El Taâlibya, dont les références à l’architecture « ottomane » s’imposaient pour ce programme, ainsi que celle de Tlemcen inspirée par l’architecture arabo-andalouse de la Grande mosquée Sidi Boumediène toute proche.

La vogue orientaliste déborde sur la construction privée, comme l’immeuble de la « Dépêche algérienne » à Alger, proche de la Grande Poste, construit par Henri Petit en 1905 dans le style néo-mauresque. Cette mode va produire des rapprochements insolites, comme ce château-d’eau en forme de minaret construit dans les environs d’Alger.

A Biskra, ville d’hivernage, afin de satisfaire les touristes en quête d’exotisme qui affluent, les architectures privées, équipements hôteliers et casino d’Albert Ballu, sont construits dans le style néo-mauresque, comme l’Hôtel de ville conçu par l’architecte André Pierlot, bâtiment public inauguré en décembre 1899 au cours de grandes festivités pour le changement de siècle.

Hôtel de ville de Biskra (1892-1899) – Architecte André Pierlot

Cette influence de l’architecture néo-mauresque est si forte qu’elle s’exporte au-delà de l’Algérie, avec l’objectif de signifier que « l’image de la conquête de l’Algérie, premier pas et non des moindres, de la pénétration française en Afrique, était si forte qu’elle devait s’imposer symboliquement à toutes les colonies françaises. »[3] En Algérie, cette mode orientale finit par exaspérer les colons qui ne retrouvent pas dans cette architecture l’expression de l’action « civilisatrice » qu’ils entendent mener dans le pays. La parenthèse du style « Jonnart », comme celle de l’Art nouveau qui aura très peu d’influence sur l’architecture en Algérie, sera supplantée par l’Art déco, lequel va essaimer sur toutes les colonies et faire rayonner un temps le « goût français » sur le monde[4].

 

Vincent du Chazaud, le 24 novembre 2019. 

 

[1] Cité par René Lespès dans « Alger, étude de géographie et d’histoire urbaine », Alcan éditeur, Paris, 1930, p.416

[2] Dans un article intitulé « Pour la survivance d’El-Djezaïr » publié dans La Dépêche algérienne du 7 novembre 1903, Henri Klein écrit dans un mea culpa colonialiste: «Il est incontestable que c’est à son caractère, plus qu’à ses nouveautés européennes, qu’Alger doit être visité des touristes (…). En multipliant les échantillons mauresques, noud restituerons à ce pays une partie de l’originalité qu’il avait perdu par notre faute, et le rendrons ainsi plus intéressant aux yeux du touriste, fatigué du modernisme. Enfin, de la sorte, nous nous réhabilierons devant la postérité, et nous ferons pardonner les méfaits que nous avons accomplis parmi tant de belles œuvres indigènes, sous prétexte de civilisation. » 

[3] Marie-Laure Crosnier Leconte dans  « L’orientalisme architectural, entre imaginaires et savoirs », textes réunis par Nabila Oulebsir et Mercedes Volait, co-édition CNRS et Picard, Paris, 2009, p.64

[4] « Quand l’Art déco séduit le monde », catalogue de l’exposition éponyme sous la direction d’Emmanuel Bréon et Philippe Rivoirard, Editions Norma/Cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, 2013


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