BILLET n° 122 – NOTRE-DAME DE PARIS

BILLET n° 122 – NOTRE-DAME DE PARIS

19 mai, 2019  |  LE BILLET

Il y a quelques semaines, un lundi soir 17 avril, c’était l’effroi devant le beffroi léché par les flammes de l’incendie des combles de la cathédrale de Paris. Les bois de charpente du 13ème et ceux du 19ème siècle faisaient une flambée jaune et orange dans le ciel gris, comme dans un beau feu de cheminée, mais celui-ci était horrible. La flèche, comme une tuyère, aspirait les flammes vers le haut, avant de s’effondrer et de lâcher au loin le coq qui la dominait, rendu (presque) intact au pied de l’autel comme une humble offrande.

Les pompiers ont dit que le feu dans les tours aurait engendré leur effondrement, ainsi que la ruine quasi totale de l’édifice de pierre. On a une pensée pour tous ces apprentis, compagnons, maîtres, chacun dans son métier d’une compétence parfaite, qui ont œuvré ici au cours des siècles. Macron, en maître d’ouvrage pressé, veut faire accélérer le chantier comme pour un centre commercial… pourquoi cinq ans de travaux quand il en fallut deux siècles pour la construire, sans parler des vingt années du chantier de Viollet-le-Duc ?

Les investigations pour connaître l’origine de l’incendie seront longues, les accès sur les lieux de départ de l’incendie difficiles, et encore si les restes calcinés et fumants peuvent encore parler. Comme la violence de ce feu fut soudaine, et sa propagation rapide ! La flèche en flamme a fini par chuter en trouant la voûte en pierre, le feu s’est rapidement propagé sur les charpentes de la nef et du chœur, le plomb fondu s’est écoulé dans les rigoles, et les gargouilles diaboliques regardaient en contrebas la foule horrifiée pendant que les flammes leur léchaient le dos… 

Passé le temps de la stupéfaction et de la compassion, vient celui de la passion et des dons, avant celui de la raison : tout de suite on fait savoir que monsieur A., homme d’affaire à la frontière belge, offre 200 millions d’euros pour sa reconstruction, quant à madame Z., retraitée du Cantal, elle offre 20 euros, et ainsi de suite en France et en Navarre, en Belgique et dans le monde entier. L’écart des dons est important, mais lequel des deux fera le plus gros sacrifice par cette amputation sur son budget, 200 millions d’euros pour une fondation aux revenus d’un état, ou 20 euros sur le revenu mensuel de 868,20 euros d’une retraitée ?   

Puis viendront un premier diagnostic pour conforter et enlever ce qui menace de tomber ou bien est irrécupérable, voûtes, échafaudages, etc. puis un deuxième diagnostic plus précis pour la reconstruction, avant les études sur les différentes options techniques, en fonction de ce que l’on veut donner comme vision de cet édifice : à l’identique en volume de la cathédrale de Viollet-le-Duc ou de celle du Moyen-âge, et avec des matériaux très lourds comme le plomb, qui font masse face aux intempéries, ce qui implique une mise en œuvre longue ? A l’identique dans sa silhouette d’avant l’incendie, avec les techniques et matériaux disponibles aujourd’hui, plus légers et plus rapides à mettre en œuvre, moins chers aussi, comme ceci a été fait pour les charpentes des cathédrales de Reims en béton, ou celle de Chartres en acier ? Modifier sa silhouette comme ceci a été pour la cathédrale de Metz, dont l’architecte a surélevé la toiture d’origine disparue ? Un exemple est donné ici en image, avec une interrogation : que peut bien signifier ce « M » ?…

Pour moi qui n’ai pas beaucoup changé depuis le début des années 1950, je ferais appel à l’esprit de Le Corbusier et à celui de Jean Prouvé. Le premier pour le béton afin de reconstruire les voutes effondrées. On se souvient que dans son plan radical pour un nouveau plan d’urbanisme sur Paris, alors qu’il était impitoyable avec le 19ème siècle haussmannien, il avait eu pour Notre-Dame un respect absolu. Quant à Jean Prouvé, les « feux » qui le guidaient, économie de matière, rapidité de montage, facilité de mise en œuvre, tout ceci est réellement en adéquation avec ce défi pour ériger à nouvelle flèche dans le ciel de Paris. Mais ce ne sont que mes vues bloquées aux années 1950, alors que nous sommes en 2020 bientôt, à l’ère des toitures terrasses végétalisées, du voltaïque et de recherche de sponsors privés : un exemple nous en est donné en image. Paris manque de logements sociaux, l’abbé Pierre aurait peut-être proposé que l’église, retrouvant sa vocation première d’humilité et de venir au secours des plus miséreux, fasse campagne pour que l’on aménage sous les combles des logements pour les sans-abris et les immigrés…

Devant ce spectacle horrible mais fascinant de cette cathédrale en flammes, sont revenues les images du 11 septembre 2001 avec les tours jumelles du World Trade Center en flammes avant de s’écrouler sur elles-mêmes, avec ses conséquences humaines dramatiques, mais aussi les fascinantes peintures d’incendies, dont celles de William Turner immortalisant l’incendie du Palais de Westminster, le Parlement de Londres, le 16 octobre 1834. Turner loue une barque afin de voir l’incendie loin de la foule, et au plus près, comme un photographe de presse. Il réalise une série d’aquarelles, dont il tire deux tableaux, dont l’éblouissant « L’Incendie de la Chambre des Lords et des Communes, le 16 octobre 1834 ».

Vincent du Chazaud, avril et mai 2019  

BILLET n° 121 – APHORISMES

3 mai, 2019  |  LE BILLET

Quand on ne sait plus où l’on est ni où l’on va, quand l’inspiration tarit, quand tout flambe et s’écroule autour de vous, il faut relire les fables de La Fontaine ou bien quelques aphorismes. En voici à propos de l’architecture et des architectes.  Ces « aphorismes », formules résumant des points de vue se rapportant à l’architecture, peuvent aussi être compris de façon péjorative, c’est-à-dire comme des sentences prétentieuses et banales… Ce serait évidemment désobligeant pour leurs auteurs, tous érudits et fort doctes en leur matière, hors mis les anonymes bien sûr dont, par définition, nous ne connaissons rien.

« L’architecture n’est pas autre chose que l’ordonnance, la disposition, la belle apparence, la proportion des parties entre elles, la bienséance et la distribution » (Michel-Ange)

« La colonne corinthienne est faite à l’imitation d’un délié et joli corps d’une pucelle » (Philibert de l’Orme).

« J’ay toujours été d’advis qu’il vaudroit mieux à l’architecte ne sçavoir faire ornements ni enrichissements de murailles ou autres, et entendre bien ce qu’il faut pour la santée et conservation des personnes et de leurs biens » (Philibert de l’Orme)

« L’architecture est l’art de bien bâtir » (François Blondel)

« Le classique, c’est tout ce qui se construit » (Charles Garnier)

« L’architecture a pour but LES CONSTRUCTIONS, elle a pour moyen LA CONSTRUCTION » (Guadet)

« L’architecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence » (Victor Hugo)

« L’architecte est celui qui a vocation par son art d’édifier quelque chose de nécessaire et de permanent »  (Paul Claudel)

« J’ai hésité entre architecture et confiture, finalement j’ai choisi la confiture… je m’en lèche les babines, ce qui serait difficile si j’avais choisi l’architecture » (anonyme dadaïste)

« La simplicité c’est l’harmonie parfaite entre le beau, l’utile et le juste » (Frank Lloyd Wright)

« L’architecture c’est l’art de faire chanter le point d’appui » (Auguste Perret)

« Or, de tous les actes, le plus complet est celui de construire. 
Une œuvre demande l’amour, la méditation, l’obéissance à ta plus belle pensée, l’invention de lois par ton âme, et bien d’autres choses qu’elle tire merveilleusement 
de toi-même, qui ne soupçonnais pas de les posséder. 
Cette œuvre découle du plus intime de ta vie, et cependant elle ne se confond pas avec toi. » 
(Paul Valéry, 
Eupalinos et l’architecte)

« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » (Le Corbusier)

« On a souvent comparé l’architecte à un chef d’orchestre, je comprends mieux pourquoi fut tellement importante la fanfare à l’école des Beaux-arts » (anonyme, peut-être Iannis Xénakis)

« Je ne crois pas qu’on fasse de l’architecture avec de la matière. Je crois qu’on fait de l’architecture avec de l’énergie. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un tas de pierres au bord du chemin et, simplement, le beau mur que le bon maçon est capable de construire avec ces pierres » (André Wogenscky)

« L’architecture c’est comme la confiture, celle que l’on fait soi-même est souvent bien meilleure que celle qu’on achète » (anonyme, auto constructeur après avoir habité une maison de constructeur)

« Je dis toujours, je parle toujours de constructeur. Cela recouvre l’idée de quelqu’un qui a une sorte d’illumination instantanée qui lui révèle la totalité de ce qu’il doit faire : il ne voit pas l’architecture par la forme, il voit l’architecture dans la façon plus ou moins complexe de l’édifier, ce qui aura pour conséquence telle ou telle forme. » (Jean Prouvé)

« On ne s’installe pas devant une planche à dessin en se disant : « Je vais faire une maison comme ceci ou comme cela. » Jamais cette attitude ne m’a effleuré l’esprit. A l’inverse, je suis toujours venu à l’architecture en m’interrogeant : « Comment pourrais-je faire cette construction ? » (Jean Prouvé)

« Une petite anecdote à propos d’Herbé. C’était peu avant sa mort aux environs de 1968[1]. Je l’ai vu un jour trépigner devant des étudiants en leur disant : « Bande de cons, vous allez détruire la seule école dans laquelle on n’apprenait rien ! » Et c’était vrai. (Jean Prouvé).

 

[1] En fait l’architecte Paul Herbé, né à Reims le 15 octobre 1903, est mort à Paris le 25 août 1963. Mais l’école des Beaux-arts était déjà en ébullition à cette époque, et les projets de réforme se succédaient sans aboutir…

 

BILLET N°120 - LUYCKX ET L’HOPITAL D’ADRAR

BILLET N°120 – LUYCKX ET L’HOPITAL D’ADRAR

8 mars, 2019  |  LE BILLET

La ville d’Adrar, qui signifie « rocaille » en berbère, est située au cœur du Sahara, à 1400 kilomètres au sud-ouest d’Alger. Le climat est désertique et chaud, la température dépasse 40°C au mois de juillet. Pour l’hôpital d’Adrar, commandé à Michel Luyckx vers 1942 par le Direction des Territoires du Sud (Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées M. Martinet), le choix de matériaux locaux s’est rapidement imposé. Élève d’Auguste Perret à « l’Atelier  du palais du bois », atelier en marge de l’enseignement académique des Beaux-arts de Paris, il utilisait plutôt le béton, dont son maître était un précurseur. Mais Luyckx démontra aussi, avant Adrar, qu’il n’en était pas un inconditionnel, et qu’il savait adapter son architecture et sa construction au site dans lequel elle est implantée. En Kabylie par exemple, il fait rouvrir une carrière de pierres pour les projets scolaires dont il est chargé vers 1938. Pour l’hôpital d’Adrar, le béton n’était pas adapté au climat ni aux conditions de transport de ciment et d’acier, en pleine seconde guerre mondiale. Michel Luyckx utilise les matériaux que l’on trouve sur place, la pierre ainsi que la « toub », briques fabriquées à partir de l’argile ocre rouge locale et séchée au soleil, fondant le bâtiment dans le paysage saharien aride. Pour les linteaux, pour les plafonds, ces matériaux imposent naturellement des techniques traditionnelles, arcs, voûtes, coupoles, sans que cela soit un pastiche de l’architecture locale, mais une nécessité constructive. C’est ce qui fit écrire à Auguste Perret que « Michel Luyckx a su faire surgir du désert, avec les moyens de son sol, ce vaste édifice, si bien adapté aux conditions permanentes de l’architecture, qu’il semble avoir toujours existé. » Cette architecture de « masse », percée de peu d’ouvertures avec des murs épais faits d’un matériau poreux leur permettant de « respirer », permet d’affronter chaleur et ensoleillement de ce climat désertique aux températures extrêmes : la chaleur stockée dans la terre est restituée dans les pièces la nuit où la température tombe subitement.

Pour ce projet, Michel Luyckx opte pour un plan très géométrique, centré, avec un axe de symétrie. C’est une composition classique, à la façon de Palladio, et le bâtiment y trouve toute sa majesté, opposée à la sobriété des matériaux locaux, une terre argileuse rouge qui règne sur tous les faces des volumes construits. Avec ce matériau, les arcades s’imposent naturellement, elles ne sont pas factices. Pour ce chantier éprouvant, Michel Luyckx fait appel à un très proche collaborateur, Guy Balla. Sur une photo, on les voit tous les deux penchés sur la maquette de l’hôpital d’Adrar, dans ce qui pourrait être la cour de celui-ci. 

Cette expérience de construction en terre est unique dans l’architecture de Michel Luyckx, qui eut dans sa carrière en charge d’importants programmes en lien avec l’industrie (centrales thermiques, barrages, hangars d’aviation…). Mais cette expérience, qui n’est pas neuve en soi puisqu’elle met en œuvre des techniques ancestrales, trouve un regain d’actualité auprès d’autres architectes.

A Gourna près de Louxor en Egypte, au lendemain de la Seconde guerre mondiale Hassan Fathy expérimente durant trois ans, et sans achever ce programme de relogements, cette technique locale de constructions en terre faites de voûtes et de coupoles.

A Ghardaïa, pour la poste construite dans les années 1970, André Ravéreau renforcera la protection solaire avec ce qu’il appelle un « mur masque » faisant écran devant le mur porteur en pierre, et l’air circulant entre les deux murs assure une ventilation évacuant l’air chaud.

Qu’en est-il de l’hôpital d’Adrar aujourd’hui ? Désaffecté en 1975 au profit d’un autre hôpital nouvellement construit, les bâtiments ont servi un temps de dépôt pharmaceutique, puis ont été complètement abandonnés. Les architectures de terre ont besoin d’un entretien peu important, seulement s’il est fait régulièrement ; le château d’eau, qui était un élément dominant au centre de la composition très géométrique du plan d’ensemble, est écroulé. L’ancien hôpital d’Adrar, délaissé, délabré et vandalisé, a d’abord été l’objet d’un diagnostic en 2006 par le CTC (Contrôle technique de construction, bureau d’études public d’ingénierie) commandé par la Direction de la culture de la Wilaya d’Adrar qui en a la charge aujourd’hui. La question de sa restauration est posée avec son inscription au titre des Monuments historiques en 2008. Une architecte spécialiste de la préservation du patrimoine bâti en terre, Yasmine Terki, a été nommée à cette époque pour rassembler la documentation concernant le bâtiment et mener les travaux pourtant il semble que les crédits manquent pour les entreprendre. Khedidja Aït Hammadou-Kalloum, architecte et enseignante-chercheuse en architecture à l’université d’Adrar, spécialiste de l’architecture saharienne,  s’est intéressée à cette œuvre de Michel Luyckx pour en faire un article. Les dernières informations sur l’hôpital d’Adrar proviennent de sa correspondance avec Benoît Luyckx, le fils de Michel Luyckx, en mai 2011.

Vincent du Chazaud, le 8 mars 2019   

BILLET n°117- THEATRE DES LOGES

20 janvier, 2019  |  LE BILLET

BILLET n°117- THEATRE DES LOGES

 

A un jet de pavé du centre de Paris, à la sortie de la station de métro Hoche de Pantin, un théâtre que rien ne signale depuis la rue, sinon qu’en approchant du 49 de la rue des Sept-arpents, les soirs de représentation, dans la cour d’entrée du lieu, deux comédiens costumés de beaux habits chatoyants, leurs visages grimés de poudre blanche, vous attendent et vous abordent avec politesse et gentillesse. Vous êtres au Théâtre des Loges, un ancien lavoir de la fin du 19ème siècle, que la Troupe, créée en 1989, occupe depuis 1997. Il s’en est passé des choses dans ce local autrefois en déshérence, il en a fallu du temps et de la sueur pour en faire une salle accueillante, et il y en eut des spectacles depuis le premier en ce lieu émouvant avec Hamlet… Shakespeare étant supplanté par leur « cher » Molière pour le nombre de pièces jouées : L’Avare, Les Fourberies de Scapin, Le Misanthrope, La Malade imaginaire, Les Précieuses Ridicules… d’autres auteurs magnifiques aussi, Garcia Lorca, Racine, Camus, Marivaux, Musset, Feydeau, Gogol… toutes leurs œuvres mises en scène et jouées avec l’enthousiasme, l’ardeur, l’amour, la volonté de fer du chef de troupe, Michel Mourtérot, et qui les communique aux comédiens et aux spectateurs. Le théâtre ouvre sa scène à d’anciens comédiens de la troupe, Sébastien Houbre vint y jouer sa propre pièce, « Un prophète de rien », Eunice Ferreira, avec « Une promenade au Portugal », y a récité et chanté du fado.

 

On s’esclaffe, on rit, on pleure, on vit avec les artistes sur scène : c’est de la magie, au sens premier du terme, « un art de produire par des procédés occultes des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature »[1]. Une alchimie même, tant notre lourdeur devient subitement légère, tant notre lassitude devient enthousiasme… si nous aurions du plomb dans la poche, nous sortirions avec de l’or dans la tête. Comme le dit Michel Mourtérot, chaque soir de spectacle est aussi une répétition, rien d’automatique, de « ficelé », chaque soir n’est pas un recommencement, mais un renouvellement continuel. Cette expérience est un risque, un combat dangereux que chaque acteur vient livrer avec la troupe, des sortes de gladiateurs risquant leur peau devant des spectateurs, voyeurs et ébahis. La magie opère ? Alors on savoure ce moment de grâce après le spectacle, en buvant un verre avec les acteurs à la buvette du théâtre, place Vincent.

 

En ce moment, la Troupe du Théâtre des Loges joue, oui c’est le mot exact tant elle y met du cœur à l’ouvrage, joue « La Tempête » de William Shakespeare[2]. Ecrite vers 1610, c’est l’une de ses dernières pièces, elle comporte tous les ressorts qui firent le succès du dramaturge anglais : l’amour, la trahison, la vengeance, la cupidité, l’ambition, avec en toile de fond le monde de l’Italie de la Renaissance échouée sur une île. Entre rêve et réalité, entre morts-vivants et vivants attendant la mort, cette île est une sorte de radeau de la Méduse, concentrant tous les sentiments humains, les plus pleutres comme les plus héroïques. Au service de Prospéro, roi déchu de Milan, s’agitent un ange, Ariel, et un diable, Caliban : le premier sert fidèlement son maître avec l’espoir de recouvrer un jour sa liberté, le second, sorte de «Gollum ou Smeagol», Hobbit du « Seigneur des anneaux », fourbe et versatile, image du bien et du mal incarnée dans un seul être… ce que nous pouvons être. L’un et l’autre sont les esclaves de ces naufragés, jouets de leurs intrigues pour satisfaire une vengeance sur cette île autrefois innocente. Faut-il y voir le mal fait sur les peuples colonisés ? Comme souvent dans les mises en scène de Michel Mourtérot, la pantomime prend part au spectacle, les grivoiseries sont le pendant des saouleries… le désir prend l’allure d’une érection monumentale, les coups prennent l’allure de fessées interdites, la cache sous un drap de deux comédiens formant des ondulations copulatoires… mais tout reste suggéré, rien n’est exagéré, on n’est tout de même pas dans un spectacle de danse de Jan Fabre…

 

 

 « La Tempête » au Théâtre des Loges

 

 

Venez au Théâtre des Loges vous laisser secouer par « La Tempête », vous y verrez un vrai théâtre, de celui qui vit par lui-même, sans aide ni subvention, avec de vrais acteurs qui donnent tout d’eux-mêmes, sans tricherie ni prétention… Tous ne tirent aucune richesse de leur métier, sinon celle de vous voir applaudir à la fin du spectacle… Ils vous remercient alors en vous applaudissant à leur tour, et en vous appelant « cher public ».

 

Et pour finir, « tous à l’abreuvoir », comme disait un général de cavalerie, haut et massif personnage picaresque tout botté et moustache relevée, s’impatientant à poser pour la photo sur le parvis de l’église avec sa fille qu’il venait de marier…

 

Vincent du Chazaud

Le 9 décembre 2018  

[1]Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, éditions Le Robert, Paris, 1993

[2]La troupe du Théâtre des Loges joue « La Tempête » les vendredi et samedi à 20h30, le dimanche à 15h30. C’est au 49 rue des Sept Arpents à Pantin, métro Hoche (ligne 5).  Réservation au 01 48 46 54 73 ou 06 15 23 80 28

BILLET n°116 – 24 novembre : Zao-Wou-Ki et Benoît Luyckx

20 janvier, 2019  |  LE BILLET

BILLET n°116 – 24 novembre : Zao-Wou-Ki et Benoît Luyckx

 

Je ne sais pas où vous étiez le 24 novembre, ni comment vous étiez habillés, avec un gilet jaune, avec un gilet violet, ou bien avec le gilet tricoté par votre mère, qu’importe, ce n’est pas le sujet, même si je ne le néglige pas au fond, bien au contraire…

 

Au Musée d’art moderne, dont l’accès se fait maintenant par le quai pendant les travaux, depuis le 1erjuin se tient l’exposition Zao-Wou-Ki (1920-2013), sous-titrée « L’espace est le silence », expression utilisée par Henri Michaux en 1949 pour désigner sa peinture. Leur rencontre fut décisive pour Zao-Wou-Ki, elle relança sa peinture à un moment où il doutait de son art et s’interrogeait sur la voie à suivre pour renouveler son œuvre.

 

L’exposition réunit des peintures, certaines de grands formats, quatre mètres de longueur en quatre panneaux assemblés pour l’une d’elle, ainsi que des encres de Chine sur papiers, marouflés ou non. Ces dernières, des grands formats aussi, réalisées à partir des années 1980, sont un hommage à la tradition picturale chinoise, dont il a longtemps refusé l’assujettissement. C’était pourtant un monde et une culture dans lesquels il a baigné durant près de trente ans, né dans une famille cultivée de Shanghai qu’il a quitté en 1948. Cependant Zao-Wou-Ki dit être chinois avant tout…

 

Peinture en deux dimensions, sur une toile montée sur un châssis, certes, mais tellement de profondeur, on pénètre dans un monde de couleurs, de touches subtiles, de balayages amples comme un tournoiement de voiles d’une danse « serpentine » de Loïe Fuller… Sont réunies la légèreté et la grâce des calligraphies chinoises. Dans ses peintures se côtoient les beaux fruits du hasard, l’imprévu lors des rencontres de couleurs et de matières, et de la nécessité, celle de l’artiste à faire une œuvre, sa poésie de couleurs et de matières.

Devant une toile de Zao-Wou-Ki

Benoît Luyckx est sculpteur, il est le fils de l’architecte Michel Luyckx, qui fit en Algérie une œuvre remarquable. Celui-ci réalisa, entre autres, un hôpital à Adrar en Algérie, en 1943, dont Auguste Perret, son ancien patron à l’Atelier de bois, fit l’éloge en écrivant : « Michel Luyckx a su faire surgir du désert, avec les moyens de son sol, ce vaste édifice, si bien adapté aux conditions permanentes de l’architecture, qu’il semble avoir toujours existé. »

 

Benoît Luyckx travaille le marbre et la pierre, donnant à ces matériaux une souplesse telle qu’ils donnent l’impression d’avoir été tordus, pliés, tailladés, comme si c’était du métal. Devant l’écrasante masse qui s’impose à lui, il joue avec la matière comme un dompteur avec un tigre ; peu à peu, comme le fauve devant son maître, la rugosité de la pierre s’adoucit aux gestes de l’artiste. Les ciselures s’animent comme les reflets des vagues de la mer, les cannelures ressemblent aux plis des déesses grecques, les statures allongées prennent l’allure hiératique des statues des cathédrales gothiques.  

 

Avec sa sculpture érigée sur le parvis de l’Hôtel de ville de Joinville-le-Pont, inaugurée ce 24 novembre, Benoît Luyckx offre aux habitants de la ville une vision de la beauté et de la force, et puis celle de la fraternité, une idée de la « rencontre ». C’est le titre qu’il a donné à son œuvre, érigée sur l’agora de la ville. Cette rencontre, c’est d’abord celle de cette pierre gris-bleu de Belgique, avec celle blanc-laiteux du marbre de Grèce, celle du marbre blanc du mont Pentélique. Cette carrière proche d’Athènes conserve le meilleur marbre depuis la Grèce antique et de celle-ci a été extrait au 5èmesiècle av. J.-C. le marbre ayant servi à la construction du Parthénon …

 

Ces deux blocs de pierre si différents, c’est aussi la « rencontre » du Nord et de la Méditerranée, la Belgique dont est originaire le grand-père de Benoît Luyckx qui, venu en France, se marie et s’installe à Compiègne, l’Espagne ensuite par sa mère et l’Algérie enfin où s’installe son père, venu suivre le chantier du Forum d’Alger des Frères Perret, ville où naquit Benoît en 1955.

 

La sculpture de Benoît Luyckx sur le parvis de l’Hôtel de Ville

 

 

Transporté depuis la Grèce, le bloc de marbre trapézoïdal est travaillé dans la carrière de Belgique, à côté du bloc de pierre bleue dont il est extrait. Luyckx travaille les deux monolithes de plusieurs tonnes couchés au sol. Il les coupe, les burine, les cisaille, les taillade, les rugueuse, les ponce, les lisse, les polit… On imagine l’artiste meuleuse en main opérant sur son bloc de marbre, le corps et le visage protégé comme un chirurgien avec son scalpel.  

 

La modestie de Benoît Luyckx va en souffrir, mais comment ne pas évoquer ici Rainer Maria Rilke, qui fut un temps le secrétaire particulier d’Auguste Rodin, quand il écrit que « l’artiste est celui à qui il revient, à partir de nombreuses choses, d’en faire une seule et, à partir de la moindre partie d’une seule chose, de faire un monde ». Luyckx a créé un monde, son monde… qu’est-ce qui fait que nous souhaitons y entrer ? Quelle magie se dégage de son œuvre pour nous figer et nous rendre songeur ? Quel sens a-t-il voulu donner à la beauté, cette beauté qui vient de l’amour du travail, cette beauté qui vient de la connaissance de la matière, cette beauté qui vient d’une approche du mystère de la vie…

 

Le sculpteur donne à voir la surface de la matière qu’il a travaillée, celle-ci est vue et sentie par tous ceux qui approche l’œuvre, mais sourd de l’intérieur de la matière, celle encore vierge et que l’artiste a respecté, qu’il n’a pas voulu ou qu’il n’a pas pu atteindre, sourd une force silencieuse… Ici c’est la matière qui est silence et à force de la travailler, le risque pour l’artiste est de la faire disparaître totalement, la réduire en poussière… alors c’est le néant. On pense au « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch peint il y a cent ans, en 1918, et la « Grande Guerre » prenait fin le 11 novembre.

 

Vincent du Chazaud

28 novembre 2018

BILLET N° 115 – MUURATSALO, LE CABANON, NOTRE-DAME-DES-LANDES

27 novembre, 2018  |  LE BILLET

BILLET N° 115 – MUURATSALO, LE CABANON, NOTRE-DAME-DES-LANDES

 

« Asymétrie, simplicité, sublimité austère, naturel, subtile profondeur, détachement et sérénité sont les sept caractéristiques partagées par tous les arts traditionnels japonais » (Hosekei Shinichi Hisamatsu).

 

Un ami, de retour de Finlande sur les traces d’Avar Aalto, m’a offert un carnet de croquis avec en couverture un dessin du maître représentant sa maison expérimentale de Muuratsalo. La démarche d’Aalto me fait penser à celle adoptée par Le Corbusier avec son cabanon à Roquebrune-Cap-Martin[1], et par association d’idée aux « cabanes » construites par les « zadistes » de Notre-Dame-des-Landes, dont un livre vient de paraître avec des relevés d’étudiants en architecture de ces auto-constructions[2]. Et pour ces trois habitats flotte l’esprit de l’esthétique japonaise[3], celle du « wabi », ce mystère de la beauté discrète, « raffinement dans la simplicité, élégance rustique, noblesse sans sophistication, beauté réduite ou plutôt ramenée à sa simplicité essentielle.» On ne pourrait trouver meilleure définition pour ces trois humbles réalisations architecturales, d’une beauté précaire, discrète, sobre, mystérieuse comme un pavillon japonais où l’on boit le thé dans un bol « raku ». Les deux premières dessinées par des architectes de renommée internationale, la dernière, ou les dernières puisqu’il s’agit de plusieurs habitations, sont le résultat d’une très longue occupation d’un terrain contesté pour le nouvel aéroport de Nantes. Des militants écologistes radicaux s’installèrent durablement sur cette zone à défendre (ZAD) et construisirent, sans plans préalables, avec du bois coupé sur place, des matériaux de récupération et en auto-construction. Certaines maisons, détruites depuis par les CRS, portaient des noms poétiques : La Baraka, La Noue non plus, Les 100 Noms, Le Phare, Le Cabaret, La Cabane sur l’eau, Le Maquis. Il y avait là une résurgence du mouvement hippie, des révoltes de mai 68, ainsi que des premières luttes écologiques et pacifiques des années 1970 avec les premières expériences communautaires comme celles du Larzac, dont José Bové est un survivant. Face aux désastres que nous subissons ou dont nous sommes spectateurs, les guerres  communautaires, les changements climatiques suivis de catastrophes écologiques, les migrations de population poussées par les famines et les guerres, ces zadistes tentent une réponse, à l’encontre du droit, mais pas du « bon droit « . Parfois ces constructions précaires ressemblent à un bidonville à la campagne, un bidonrural… 

La Cabane sur l’eau à Notre-Dame-des-Landes

 

 

Pour les deux architectes, Aalto sur l’île de Muuratsalo au milieu du lac Päijänne, Le Corbusier sur un versant abrupt de la côte méditerranéenne près de la riche principauté de Monaco, c’était ici l’occasion de décompresser, loin de l’agitation de leurs agences de Paris ou de Helsinki. Leurs « résidences d’été », Aalto l’appelle « maison expérimentale » et Le Corbusier titrera « chambre de villégiature » son plan de permis de construire de 1951, sont construites à la même période au début des années 1950. Les matériaux utilisés sont simples et naturels. Vie simple face aux éléments liquides, apaisants, du lac ou de la mer, au milieu d’une nature encore sauvage à l’époque. Vie quasi monacale, frustre presque tant le confort est sommaire : par exemple, la maison de Muuratsalo construite entre 1952 et 1954 n’est raccordée à l’électricité qu’après 1976.

 

Je ne sais pas si les deux architectes se sont rencontrés. Alvar Aalto, me semble-t-il, ne fréquentait pas les rendez-vous du CIAM[4]. Mais curieusement, ils auront fréquenté le même homme, le galeriste et collectionneur Louis Carré. Celui-ci habitait l’immeuble Molitor construit par Le Corbusier à Boulogne, mais souhaitant une architecture moins « brutaliste »[5]pour sa maison de Bazoches en région parisienne, c’est à Alvar Aalto, rencontré en 1956 à la biennale de Venise où l’architecte avait réalisé le pavillon de la Finlande, qu’il fait appel[6].

 

Dans ces trois expériences, il y a cette idée de vie communautaire, d’une sorte de phalanstère. Aalto imagine « inviter » sur son île de Muuratsalo quelques collaborateurs, sans doute dans l’intention de prolonger, du moins sur le plan intellectuel et de manière détendue, ses travaux d’architecture, finalement ce projet ne verra pas le jour. Des chambres « monacales », appelées « pièces d’assistants » sur les plans, sont mises à leur disposition. Puis au bâtiment principal en briques de 1952 sont adjoints en 1954 la maison d’hôtes et un sauna en bois, très semblables au cabanon de Le Corbusier. En façades latérales, les rondins horizontaux sont toujours placés dans la même direction, du plus large au plus fin, si bien qu’ils forment naturellement une pente au niveau de la toiture.  

 

Pour sa maison, Aalto teste différentes briques sur les murs du patio, couleurs, positionnements, combinaisons, reliefs, ombres portées, ces murs sont une véritable tapisserie. A l’extérieur, il fait peindre la brique en blanc, ce qu’il reproduira plus tard sur la maison de Louis Carré. Un projet de chauffage à énergie solaire fut abandonné.

Pour son cabanon, Le Corbusier expérimente, sur lui et sa femme Yvonne, le Modulor qui règle les dimensions de la pièce en même temps que le mobilier sommaire, lit, table, armoire, prenant toutefois quelques libertés avec la rigidité du concept. Il utilise le bois, matériau qu’il avait déjà utilisé sur la villa « Le Sextant » à La Palmyre près de Royan en 1931, ainsi que pour les maisons « Murondins » imaginées pendant la débâcle de 1940, afin de proposer aux sinistrés des sortes de cabanes de bûcherons en auto-construction. Voilà qui nous rapproche des constructions des zadistes…

 

Alors qu’au début des années 1950, Alvar Aalto construit la mairie de Säynätsalo, ville en face de l’île de Muuratsalo, entame le vaste chantier de l’université technique d’Hesinki qui va durer quinze ans, ainsi que la résidence universitaire du MIT à Cambridge, tandis que Le Corbusier lui vient de terminer l’Unité d’habitation de Marseille et entame les plans de Chandigarh, ces deux architectes réalisent pour eux-mêmes une « cabane », à la fois le mythe de l’enfance et fondement de l’architecture primitive. C’est bien aussi ce qu’ont réalisé les zadistes de Notre-Dame-des-Landes.

 

Le couple Aalto passe un mois d’été à Muuratsalo, comme le couple Le Corbusier à Roquebrune. Aalto s’adonne à la natation, à la lecture, au dessin et à la peinture, c’est le même programme adopté par Le Corbusier pour ses vacances, mais sa baignade du 27 août 1965 lui sera fatale.

 

Vincent du Chazaud, 17 novembre 2018  

 

[1] Eileen Gray, l’Etoile de Mer, Le Corbusier, trois aventures en Méditerranée, sous la direction de Claude Prelorenzo, Archibooks + Sautereau Éditeur, Paris, 2013 

[2]Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, DSAA Alternatives urbaines, éditions Loco, Paris, 2018

[3]Esthétiques du quotidien au Japon, sous la direction de Jean-Marie Bouissou, dessins de Nicolas de Crécy, éditions du Regard/IFM, Paris, 2010

[4]Congrès International d’Architecture Moderne, mouvement dont Le Corbusier fut un des fondateurs en 1928, et dans lequel il sera très actif.

[5]Louis Carré : « Après avoir vécu sept ans dans l’intimité de Le Corbusier, comment j’ai cherché d’autres architectes, comment j’ai trouvé Alvar Aalto ? Le Corbusier m’a beaucoup marqué, mais j’appréhendais un peu son côté « béton », un peu rude ».

[6]Alvar Aalto, maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, Helsinki, 2008

 

Billet n° 114 – Paul Andreu (1938-2018)

4 novembre, 2018  |  LE BILLET

Billet n° 114 – Paul Andreu (1938-2018)

 

Paul Andreu a pris son envol pour un autre monde voilà quelques jours, y est-il encore architecte d’aéroports? Je l’ai connu dans les années 1990, je travaillais alors « à » et « pour » Aéroports de Paris (ADP), passant d’un statut de salarié à celui de sous-traitant durant près de quatre années.

Mon premier travail, ce sera sur le projet de la connexion des aérogares 2 et 3, avec au milieu ce qu’on appelait « le module d’échanges », soit une belle plâtrée de spaghettis comprenant gares TGV et RER, hôtel, commerces et tri bagages… un vrai casse-tête chinois pour architectes et polytechniciens, Andreu cumulant les deux ce qui, bien que de petite taille, lui donnait de la hauteur par rapport à l’aéropage qui l’entourait.

A côté de notre équipe, d’autres œuvraient sur l’extension de Roissy, les terminaux E et F, sur des aérogares à l’étranger, mais aussi, et cela monopolisait beaucoup de monde et d’énergie, la fin du chantier de l’arche de la Défense, concours remporté par l’architecte danois Spreckelsen, dont l’ingénierie et le chantier avait été confiés à ADP pour le centenaire de la Révolution en 1989… Tout ADP était alors en effervescence. 

 

Fort de l’expérience acquise grâce à ses architectes-ingénieurs, Vicariot d’abord pour Orly, Andreu ensuit pour Roissy, ADP a exporté son savoir-faire dans le monde entier. Le projet d’aéroport de Kansaï au Japon a été construit par Piano sur un programme établi par Andreu avec ADP, Le Caire (dont il eut la surprise de voir que le bâtiment était démoli un jour en consultant Google earth), Abou-Dabi et d’autres ont été dessinés à ADP. Je me souviens avoir travaillé sur les aérogares de Pointe-à-Pitre, beaucoup et depuis les esquisses, Fort-de-France, un peu et depuis le DCE, mais aussi sur les aérogares de Harare et de Tachkent. Tout ça était enthousiasmant, même si parfois les voltes-faces du « chef » étaient lassantes, certaines décisions surprenantes, notamment quand l’esthétique tordait le cou à la fonctionnalité… en fait nous mettions à l’épreuve du dessin ses visions architecturales confrontées aux programmes, parfois ça faisait des étincelles, parfois ça faisait des bouchons, et entre les deux il y avait parfois la frustration de ne pas être entendu. Ici je faisais plutôt de l’architecture que je n’étais architecte, et je n’étais pas mécontent de partir trois jours par semaine retrouver ma petite agence de province, où là j’étais « architecte de peu ».  Mais c’est sans doute toujours ainsi quand on travaille dans une grosse agence et sur d’importants projets… et l’un des talents d’Andreu était de tenir, avec une main de fer dans un gant de velours, cette soixantaine d’architectes employés à ADP, ce qui n’est pas une mince affaire. C’est que cet ingénieur était doublé d’un artiste, d’ailleurs dans les dernières années de sa vie Andreu s’adonnait à la peinture, à quatre pattes sur ses toiles. Il disait qu’à ses débuts à ADP, quand il construisait des pistes à Orly il suivait en même temps les cours aux Beaux-arts le soir. 

C’est son nom et sa « patte » qui se sont imposés durant une quarantaine d’années sur cette structure unique en France qu’est le département architecture d’ADP, avec celle d’ AREP-SNCF et Jean-Marie Dutillheul, X-ponts comme lui, imposant « son » architecture et laissant peu de place à la créativité de ses collaborateurs, sinon pour les prendre à son compte après quelques entorses. Mais il n’a jamais oublié de citer ses collaborateurs, que ce soit dans ses projets comme sur le sol du terminal F de l’aérogare de Roissy où sont gravés les noms de tous les collaborateurs ayant travaillé sur le projet, ou dans le livre paru en 1990 aux éditions du Moniteur « Paul Andreu » où sont cités tous les salariés de l’équipe ingénierie d’ADP. N’y étant pas car avec un statut de « sous-traitant » à l’époque, il me l’offrit avec une belle dédicace. Cette expérience dans l’agence d’architecture d’ADP m’a permis de faire des rencontres de gens exceptionnels, deux sont restés des amis fidèles et attachants. Rien que d’avoir trouvé cette amitié cela valait la « peine » d’avoir travaillé sous la houlette de Paul Andreu. C’est là un cadeau inestimable et précieux.

 

Paul Andreu a conçu l’Opéra de Pékin, un projet qui lui tenait beaucoup à cœur, sans doute pour sa symbolique, une goutte d’eau entrant, ou sortant, d’une masse liquide. Il n’était plus dans un projet de la rencontre de l’air avec la terre, mais de l’eau avec la terre. Lui manquait plus que le feu, qu’il avait sacré et modeste aussi. La Chine a été sa dernière « plate-forme » pour construire. Ce pays semble être comme une reconnaissance de leur réussite pour les architectes aujourd’hui, un peu comme la montre « Rolex » au poignet des publicitaires enrichis… Etait-ce le cas pour Andreu ? Je ne pense pas, les preuves étaient faites de sa capacité de travail et d’organisation, et les Chinois lui ont ouvert les portes du pays du Milieu pour cela. Il y a réalisé d’autres projets, comme le Centre d’Art oriental de Shanghaï et le Centre culturel et artistique de Suzhou, et au Japon le musée maritime d’Osaka. 

 

On se souvient, peut-être, du lynchage médiatique dont fit l’objet Andreu lors de l’effondrement en 2004 d’une passerelle d’embarquement sur Roissy, le module E  je crois[1]. Ce haro était inopportun, absurde, et donne à voir la méconnaissance des gens en général, des journalistes en particulier, sur le partage des tâches dans le bâtiment et la complexité de sa réalisation. Ce drame l’avait meurtri, il en a dit : « j’ai essayé d’être aussi honnête que possible, en pensant d’abord aux quatre personnes qui y ont perdu la vie. Bien sûr, je pleure mon ouvrage, mais je n’ai jamais inversé les choses. C’est une épreuve qu’il faut traverser sans s’en prendre aux autres et sans assumer des fautes que l’on n’a pas commises. Cet accident a bloqué tout mon travail en France ».J’avais pensé alors lui écrire un mot de soutien… je ne l’ai pas fait, pensant : « qui suis-je pour lui témoigner ma solidarité ? » J’ai rapproché cela de la blessure ressentie par Jean Bossu, je le tiens de son fils Jean-Michel, après les articles l’accablant lors du tremblement de terre de 1980 dévastant El-Asnam en Algérie, ville qu’il avait contribuée à reconstruire après le séisme de 1954, alors Orléansville.

 

 

Vincent du Chazaud, 30 octobre 2018   

 

 

 

[1]Au terme de 13 ans d’enquête, Aéroports de Paris, GTM, Ingerop et Bureau Veritas seront jugés en décembre 2018 à Bobigny pour l’effondrement du terminal 2E de l’aéroport de Roissy, qui avait fait quatre morts en 2004. Les quatre entreprises, Aéroports de Paris (ADP), le constructeur GTM, filiale de Vinci, le bureau d’études Ingerop et le groupe d’inspection et de certification Bureau Veritas, sont renvoyées devant le tribunal correctionnel pour homicides et blessures involontaires (…) Le 23 mai 2004, moins d’un an après son inauguration, une partie de la voûte du terminal 2E de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle s’était effondrée sur une trentaine de mètres, tuant quatre voyageurs (…) sept personnes avaient également été blessées (…) Il est reproché aux sociétés poursuivies d’avoir sous-estimé la faible résistance de la voûte en béton armé de cette structure. Le terminal 2E, dessiné par l’architecte Paul Andreu, également concepteur de l’opéra de Pékin, avait représenté un investissement global de l’ordre de 650 millions d’euros pour ADP, dont 150 millions d’euros pour la jetée d’embarquement où l’effondrement avait eu lieu. Les experts ont évalué à 50% la part de responsabilité technique d’ADP, contre 25% pour Ingerop, 15% pour GTM et 10% pour Veritas (source : Le Moniteur du 20/02/18).

 

BILLET n°113 – CASTRORAMA

3 septembre, 2018  |  LE BILLET

BILLET n°113 – CASTRORAMA

 

Quand Macron a organisé son « pince-fesses » le soir des élections, sorte de « Fouquet ‘s » qui se voulait moins « bling-bling » avec le choix du quartier de Montparnasse, la caméra d’un journaliste s’est promené dans l’assistance. Une tête hilare, yeux ronds et bouche fendue jusqu’aux oreilles, se signalait dans la foule, c’était celle de Stéphane Bern : j’ai alors craint que dans l’euphorie, il soit nommé ministre de la Culture. 

Quand la caméra s’est glissée près du buffet avant qu’il ne soit pris d’assaut par les convives, une masse sombre et voûtée y rodait déjà, attrapant au passage des petits fours dont elle s’empiffrait ; c’était celle de Roland Castro : là aussi j’ai craint que dans l’euphorie, il soit nommé ministre de la Ville.

 

Heureusement, il n’en fut rien ni pour l’un ni pour l’autre, sinon j’aurais eu des regrets, mais depuis j’en ai eu d’autres, d’avoir donné mon vote à Macron au deuxième tour des présidentielles. Mais la servilité de ces courtisans rampant dans les allées du pouvoir fut tout de même récompensée.

 

Le premier, Bern, qui vante sur les ondes les vertus des vérandas qui sont souvent plantées comme des verrues sur les constructions existantes, a obtenu une « mission » sur le patrimoine. Cela consiste pour l’instant en l’organisation d’un vaste jeu du loto, comme dans les foyers ruraux et les maisons de retraite, mais à l’échelon national. C’est vrai que la sauvegarde du patrimoine tient bien souvent du hasard, si l’on n’a pas l’entregent auprès des Drac ou du ministère de la Culture.

 

Le second, Castro, commençait à piaffer d’impatience, étonné que ses efforts médiatiques et son empressement pour les cocktails parisiens ne soient pas mieux récompensés. La « médaille » en reconnaissance de ses services serviles ne tarda pas à venir s’accrocher au revers de sa veste, et récemment une mission lui a été confiée par la Présidence de la République : on lui demande d’accoucher quelques réflexions sur la Métropole du Grand Paris. Il a fait partie d’une des dix équipes qui planchaient sur le sujet depuis quelques années, et le voilà subitement promu « chef d’équipe » du seul fait du prince, sans jury, sans rien… drôle de conception de la démocratie, comme si tout le travail des autres équipes et les avis des jurys organisés antérieurement n’avaient servi à rien. A moins que le « travail » de Castro, qui doit rendre sa copie le 31 juillet 2018, un délai très court, ne consiste qu’à faire un résumé, au mieux une synthèse, des travaux antérieurs ? Le contribuable aimerait connaître le coût global de ces « réflexions », sorte de hochets pour architectes, qui ont démarré sous l’ère Sarkozy voilà plus de dix ans et qui, après moult rebondissements, servent maintenant à couronner par le cerveau fumeux de Roland Castro.

 

Evidemment, aussitôt sa nomination, Castro s’est répandu dans les médias pour donner le contenu de sa mission, du réchauffé, du flou, du toc. En voici quelques extraits. « Ce qui va être différent cette fois par rapport aux missions précédentes sur le Grand Paris, c’est que les choses sont dans le bon ordre, avec une pensée scénarisée de la ville, plus racontée et romanesque, non technique . » Bon, ça promet un beau conte, genre « Alice aux pays des merveilles » écrit par Roland Castro qui touchera des droits d’auteur avant même son écriture et sa publication. Bravo l’artiste… Il parle de « mixité sociale », « de lieux partagés » et « d’offre culturelle », termes à la mode avec un zeste d’enrobage « écologique ». Il va même pouvoir donner son nom à la postérité avec un texte de loi, car imperturbable il poursuit : « Nous allons penser aux institutions et systèmes nécessaires pour aller dans le bon sens. Un projet de loi sera proposé sur les conditions à remplir. » La modestie n’étant pas le signe distinctif de Castro, il ressemble à la grenouille envieuse du bœuf quand il résume son projet à « la vision d’un modèle de métropole mondiale »… Oh, bien sûr il joue encore le rebelle, et proposant d’implanter le Quai d’Orsay hors du centre de Paris, il s’imagine martyrisé par les fonctionnaires : « les membres de l’administration vont me haïr, mais le locataire actuel du ministère des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, connaît le travail que j’ai fait à Lorient et il sait que je ne dis pas que des bêtises. » A force de faire l’âne, l’animal, il finira par avoir du son. « Sur la question de la création d’un ministère en banlieue, Emmanuel Macron me suit aussi » claironne l’urbaniste. Mais où sont situées les dernières agences de Castro, le donneur de leçons ? J’en ai connu une rue du Faubourg Saint Honoré, dans le 8èmearrondissement, son agence est maintenant face au cimetière du Père Lachaise, dans le 20èmearrondissement. Va-t-il franchir le périphérique ?

 

Concluons avec une anecdote. La courtoisie devrait plutôt être de mise, relayée par la déontologie, quand un architecte intervient sur l’œuvre d’un confrère vivant. Mais là encore, les règles élémentaires de politesse ne sont pas toujours appliquées. Pour l’opération « chirurgicale » opérée par Roland Castro en 2000 sur la barre de logements de 300 mètres de long dessinée par Jean Dubuisson pour la Cité « La Caravelle » à Villeneuve-la-Garenne, ce dernier émettait des réserves sur le projet de réhabilitation et manifestait sa surprise avec dépit : « Dans cette affaire l’attitude de certains confrères est curieuse et répréhensible car lorsqu’un architecte est encore vivant on ne devrait pas accepter de transformer son œuvre sans le consulter. Dans les années quatre-vingt, Sarfati a commencé par rajouter des balcons sans me consulter. Aujourd’hui, Castro casse tout. Il m’en a parlé, mais il est persuadé que ce qu’il fait est bien. Son critère de jugement, c’est la longueur du bâtiment. Je pense qu’il ne résoudra rien mais créera plutôt de nouveaux foyers de désordres. Si je vis assez longtemps pour le voir, je suis certain que l’avenir me donnera raison (…) Lorsque Sarfati a corrigé mon bâtiment, je pouvais l’attaquer par une plainte à l’Ordre, mais le mal était fait ».

Agé de plus de quatre-vingts ans à l’époque, Jean Dubuisson n’avait plus l’énergie pour porter l’affaire Castro devant la justice. Il attendra vainement un peu de courtoisie de celui-ci et assistera impuissant à la dénaturation de ses façades finement dessinées, ses logements de grande qualité, ses abords soignés, un programme de logements que le bailleur social, la SCIC, a laissé partir à la dérive. Castro et son comparse Pasqua, quand ce dernier était président du Conseil général des Hauts-de-Seine et facilitait la tâche de Castro, ils auraient fait sortir un pet d’un âne mort, aurait dit Rabelais…

 

Vincent du Chazaud, 19 juin 2018  

BILLET n°112 – PROUVÉ ET GEHRY : RENCONTRE IMPROBABLE

3 septembre, 2018  |  LE BILLET

BILLET n°112 –PROUVÉ ET GEHRY : RENCONTRE IMPROBABLE

 

En Arles, une mécène suisse, jeune héritière d’une industrie pharmaceutique qui a amassé une fortune sur la santé des humains, et sur l’argent public quand les dépenses de santé sont prises en charge par l’Etat, a investi dans d’anciens entrepôts  ferroviaire. Du moins je suppose, car la plaquette de présentation de Luma-Arles est peu prolixe sur le passé des lieux, étalant plutôt sur son présent et cette inclusion d’une tour sortie du cerveau compliqué de Frank Gehry. Douze architectures de Jean Prouvé y étaient installées jusqu’au printemps 2018, douze bâtiments restaurés avec soin et quasi fidélité par la Galerie Seguin. Une école, une station-service, des bureaux, des maisons… tous conçus avec économie, sans fioriture, à l’opposé de ce que nous sert Gehry à chacun de ces projets, ici une tour avec des tôles inox agrippées à un noyau de béton. En résumé, la sérénité « indispensable » des œuvres de Jean Prouvé devant les gesticulations « inutiles » de Frank Gehry…

Cette exposition permet, si besoin en était, de montrer, la vanité de l’un, l’humanité de l’autre. Il est dommage que dans son texte pour le catalogue de l’exposition, bien écrit par ailleurs, Philippe Trétiack ne mette pas ces visions de la mission de l’architecture en parallèle. Il formule, non sans un subtil jeu de mots, que « à l’image des tôles qu’il plia en orfèvre, le destin de Jean Prouvé a subi une stupéfiante torsion. Lui, l’entrepreneur soucieux du bien social (…) s’est mué en idole des galeries de design. » Mais le texte de Trétiack, à force de vouloir faire des bons mots, s’écarte de la force de pensée et d’agir de Prouvé ; ainsi « L’homme des boulons est désormais indéboulonnable » ne vient pas à propos, puisque la volonté de Prouvé était justement de réduire au maximum cette tâche ingrate de boulonner des pièces. Parlant de la Maison du Peuple de Clichy et de sa collaboration avec Beaudoin et Lods, Prouvé dit de ce dernier : « Lods était un homme d’affaire redoutable qui s’est transformé en doctrinaire de l’industrialisation. Il est devenu l’ambassadeur du boulon ; il donnait des conférences sur ce thème, mais n’avait pas saisi que le boulon est l’ennemi de l’industrialisation. C’est long à poser, c’est dur à serrer un boulon. On parle toujours de Meccano sans bien savoir ce que cela implique. »[1]

 

Bon, après tout on peut faire fi de toutes ces incongruités, qu’elles soient écrites (le texte de Trétiack) ou construites (la tour de Gerhy). Les bâtiments de Prouvé, eux seuls, avec une présentation didactique, donnent une vision de ce que peut être l’architecture, tout simplement, quand elle n’est pas le fait des seuls architectes, quand elle était une « architecture à l’endroit » comme il disait. De sa collaboration avec les architectes, il avait des surprises : « Quand je pense que certains architectes étaient capables de venir me trouver avec des dessins, en me demandant : « Est-ce que tu crois que ça coûterait moins cher en acier ou en béton ? » Je leur rétorquais toujours : « Est-ce de l’acier, est-ce du béton ? » Quelquefois j’ajoutai : « Je peux vous faire ça en terre à modeler, si vous voulez ». Ils étaient faussés parce qu’ils ne savaient pas comment ils feraient leur structure. »[2]Et Le Corbusier avait compris, non seulement la personnalité de Prouvé, mais également l’architecture du XXème siècle quand il écrivait dans son style direct, le 7 janvier 1964: « Jean Prouvé est de la « Dynastie Nancy », 1900, l’Ecole de Nancy : Victor Prouvé (père de Jean), Gallé, Majorelle, Daum, etc… : les créateurs et les artisans du « Nouveau Style ». Un demi siècle a passé. Jean Prouvé est de même sang créateur, mais il exprime le temps présent. Il est ingénieur-architecte, réunis en un seul homme, ce qui est exceptionnel. Il a traversé toutes les intrigues, toutes les vicissitudes. Il est entré dans la réalité. Il a construit et il conçoit. Un tel rôle est réservé à un caractère d’élite ; c’est le rôle de l’abnégation, du courage, de la persévérance, de l’obstination… »[3]

 

 

 

Dans un entretien au journal Ideat du 16 décembre 2017, le « styliste » Ronan Bouroullec déclare « Jean Prouvé fut un architecte et designer extraordinaire ». Ca commence mal, car comme on le sait, Jean Prouvé ne fut ni l’un ni l’autre… Le « styliste » continue : « …qui malgré son génie, a subi tout au long de sa carrière échec après échec, sa vie est un véritable désastre d’incompréhension. » Si incompréhension il y a sur Jean Prouvé, elle est bien réelle de la part de Ronan Bouroullec, qu’il faudrait inciter à lire les biographies autorisées de Jean Prouvé, les témoignages de Le Corbusier, de Pierre Jeanneret, de Renzo Piano, ainsi que ses propres propos et écrits. Il verrait que cette présentation romantique du « poète maudit », comme un génie incompris de son temps et rejeté par la société est très éloignée de ce que fut Jean Prouvé de 1924 à 1954, un artisan lorrain devenu industriel par sa capacité d’invention et de création, ainsi que grâce au succès de ses productions, le mobilier avant-guerre comme les maisons préfabriquées pour les sinistrés de Lorraine après-guerre. Oui en 1953, Prouvé est dépassé par l’accroissement de son usine, et il doit lâcher les rênes à l’Aluminium français. Mais cette vision romantique de son activité est à des années lumières de la réalité, vision qui aurait très certainement insupporté Jean Prouvé. «Prouvé a été une grosse influence : dans sa rigueur intellectuelle et puis en termes techniques, formels » poursuit Bouroullec. Là encore, maladresse et incompréhension du « styliste » quant à la façon de travailler de Jean Prouvé. Pour lui, la forme était le cadet de ses soucis, elle découlait du reste, mais il ne parlait jamais de forme.  « Comme Prouvé, je suis designer pour changer le monde » termine Bouroullec. Changer le monde ? Vaste programme… Jean Prouvé n’avait sans doute pas cette prétention, seulement le souci d’apporter un mieux-être, notamment pour les plus mal lotis, ce dont il témoigna en œuvrant pour les maisons de l’Abbé Pierre.

 

Les constructions de Jean Prouvé partent toutes d’un principe constructif original : un porteur central, qu’il soit potence, béquille, compas, portique, bloc, qui permet de libérer les façades construites alors avec des panneaux légers fabriqués en usine. C’est en fait le principe du mur rideau, dont Jean Prouvé est l’un des inventeurs, bien qu’il s’en défende. Les points porteurs ne sont plus en façade, la « façade libre » étant d’ailleurs un des cinq points de l’architecture moderne théorisés par Le Corbusier. Fabrication à l’abri, montage rapide, la pénibilité humaine est épargnée. L’humain est au centre du projet, et non « l’œuvre » architecturale ; celle-ci vient d’elle-même, naturellement, sans « forcer le talent » du créateur.

 

Ainsi le système axial, mis au point avant-guerre par Prouvé, est concrétisé avec Pierre Jeanneret pour la BCC 8×8, logements et bureaux pour les usines de la SCAL en 1941 ; ensuite après-guerre pour des maisons d’urgence destinées à reloger les sinistrés. Ce porteur central, en forme de compas, pourra être en bois si l’acier vient à manquer, on le voit pendant la guerre pour les constructions de la SCAL. Ce compas prend par la suite la forme d’un portique afin de libérer au mieux l’espace pour le passage au sol, ce sera la maison Métropole 8×12 pour laquelle Jean Prouvé nourrira de vains espoirs, puisque cette maison « industrialisée » ne sera produite qu’à douze exemplaires. Elle sera déclinée en maison Tropicale un peu plus tard, dont malheureusement aucun exemplaire ne sera exposé en Arles, ce qui aurait complété cette collection, certes déjà bien fournie. C’est encore ce même système de portique qui est utilisé pour les bureaux de Ferembal, une usine nancéenne de fabrication de boîtes de conserve. 

 

L’école de Bouqueval, construite en 1950, fait partie des travaux de recherche menés par Prouvé pour l’Education nationale, autant en mobilier qu’en bâtiment, afin d’offrir les meilleurs conditions d’apprentissage pour les écoliers, alors que la natalité a explosé après-guerre et que la France manque cruellement de ces infrastructures. Ici le système porteur est une béquille au pied articulé, ce qui facilite le montage avec peu de moyens. 

 

Autre système porteur central, les stations services Total ou la maison de l’Abbé Pierre, mais ici avec des blocs techniques porteurs, acier pour les premiers avec la chaufferie, béton pour la seconde avec la cuisine et le cabinet de toilettes. Voici cités quelques-unes des constructions de Jean Prouvé parmi celles qui étaient exposées au LUMA-Arles, mais j’allais oublier la maison Métropole, celle de Royan récemment démontée par la Galerie Seguin en 2016. La voici, enfin, sortie de l’abandon et de la dégradation dans laquelle elle était, seul « bémol », les panneaux de façade autrefois laqués sont aujourd’hui décapés, laissant une peau en aluminium clinquante. Mais peut-être est-ce un état intermédiaire dans la restauration ?

 

Vincent du Chazaud, le 15 mai 2018  

 

 

[1]« Jean Prouvé par lui-même », propos recueillis par Armelle Lavalou, Editions du Linteau, Paris, 2001, p.42

[2]« Jean Prouvé par lui-même », propos recueillis par Armelle Lavalou, Editions du Linteau, Paris, 2001, p.136

[3]Prouvé écrivait : « Architecte ? Ingénieur ? Pourquoi se poser cette question, en débattre ? Il s’agit de bâtir. »

 

BILLET n°111 – LES ARCHITECTES FACE A L’HISTOIRE (2)

9 juin, 2018  |  LE BILLET

BILLET n°111

LES HISTORIENS FACE A L’ARCHITECTURE (2/2)

 

 

Aujourd’hui, la réception du patrimoine des Trente Glorieuses (1945-1975), voire avant comme ce bâtiment précurseur livré par les Ateliers Jean Prouvé, est complexe et pose des questions nouvelles pour sa conservation. Sa relative fragilité, le manque d’entretien, mènent souvent à son abandon ou à sa démolition… C’est le destin de tout produit industriel, et cette perte n’est pas en soi dramatique, si nous avons pu en relever les traces avant sa disparition. Parfois on assiste à la restauration ou à la rénovation de ces constructions ayant fait appel à des techniques sophistiquées, accompagnées de réflexions sociales généreuses. Elles nécessitent alors autant d’ingéniosité pour leur réparation qu’il en fallut pour leur mise en œuvre initiale. Ces choix devraient résulter d’une doctrine et de compétences qui font encore défaut, et non pas être le fruit de hasards ou de nécessités. 

 

Une boulimie conservatrice risque d’être asphyxiante, comme le note Françoise Choay : « Le souci de conserver le patrimoine architectural et industriel du XXème siècle (jusqu’aux dernières décennies comprises), souvent menacé de démolition à cause de son mauvais état, engendre aujourd’hui un complexe de Noéqui tend à mettre à l’abri de l’arche patrimonial l’ensemble exhaustif des nouveaux types constructifs apparus au cours de cette période ».[1]

 

Roland Simounet, qui avait l’intelligence de penser que ses œuvres n’étaient pas immortelles, disait que l’important c’est de l’avoir fait. L’architecture, outre la valeur historique qu’il peut endosser dans le futur, pour diverses raisons, a une portée sociale dans le temps présent, pour peu que son programme colle à l’époque. Pour l’architecte qui œuvre pour les autres et l’amélioration de la vie, et non pour lui-même et la glorification de sa personne pour peu qu’il soit muni d’un peu de sentiments altruistes, l’enjeu social de son œuvre devrait primer sur une potentielle valeur historique. Est-ce que cela reviendrait à dire que l’architecte ne devrait pas s’intéresser à l’avenir de son œuvre ? Sans doute non, mais si l’architecte devrait s’intéresser à l’histoire, ce n’est pas son rôle de s’y immiscer, sauf à devenir historien lui-même, ce que font quelques architectes, ou à s’adjoindre les compétences d’historiens de l’architecture, ce que font les architectes en chef de Monuments historiques.

Jean Prouvé, qui n’avait le souci que d’améliorer la vie des hommes, en diminuant les coûts de construction d’une part et en diminuant la pénibilité de construction d’autre part, balayait d’un revers de main cette question, considérant que si « ça ne marche plus », il fallait faire autre chose, en essayant de faire mieux.

On hérite de bâtiments qui ont correspondu à un programme, et souvent les architectes, les ingénieurs, les constructeurs y ont répondu du mieux qu’ils pouvaient, avec conscience. Avec le temps, ces programmes ont évolué, ou sont devenus obsolètes, ou ne sont plus adaptés au lieu. C’est le cas pour nombre d’architectures des années d’Après-guerre, où l’on a beaucoup construit. Tout ne peut être conservé ou recyclé, pour différentes raisons, notamment techniques, tout ne peut être transformé en musées. L’architecture est un « art » encombrant, que l’on ne stocke pas comme un tableau dans une réserve de musée en attendant d’être mieux étudié, voire reconnu. Heureusement il existe d’autres moyens pour garder la connaissance de l’artefact: maquette, dessin 3D, plans, photos… tout ceci évidemment ne vaut pas l’original, cette approche en conserve la trace, mais on perd ce que Le Corbusier appelait « la promenade architecturale ». Pour certaines constructions, celles de Jean Prouvé par exemple, quand elles n’ont pu être gardées et restaurées sur place, elles sont démontées et exposées ailleurs. Ce fut le cas récemment pour la maison Métropole 8×12 de Jean Prouvé à Royan, actuellement exposée en Arles avec d’autres bâtiments de ce constructeur, et hormis un article dans le Monde et les alertes d’Artichem, une association locale, le « monde » des distingués historiens de l’architecture ne s’est pas manifesté. Fallait-il une fois de plus en appeler à Jack Lang, qui pour cette fois aurait été inspiré ? Que cette maison soit vendue à un galeriste parisien par son propriétaire, alors député-maire de Royan à l’époque, tant mieux pour la maison Métropole qui a été ainsi sauvée, et tant pis pour la ville de Royan qui a encore perdu ainsi un des témoins de sa reconstruction. Et puis dans cette sauvegarde, se pose aussi la question des modèles construits industriellement en « séries » : faut-il inscrire comme monument historique un seul modèle, ou tous, ou une partie selon leur impact dans leur environnement ? 

Que les choses soient claires, je suis pour la sauvegarde de la Maison du peuple de Clichy, comme je le fus pour la Maison Métropole de Royan, mais comme je le fus moins, voire pas du tout, pour l’ école de La Valanceaude au Gond-Pontouvre, banlieue d’Angoulême, de l’architecte Robert Chaume, attribuée à tort à Jean Prouvé, qui s’est vu au passage décerné le titre d’architecte par les journalistes, alors qu’il s’agissait d’une réalisation de STUDAL, alerte fausse donc dans laquelle Jack Lang s’était fourvoyé. Les pièces des bâtiments STUDAL ont été  démontées et stockées, elles rouillent dans un entrepôt à ciel ouvert de la ville[2]. A la place une école neuve a été construite avec des portes à hublots façon « Prouvé »… Lui-même disait que si ça ne marchait plus, il fallait détruire et construire autre chose, de mieux si possible.

Vincent du Chazaud

1ermai 2018

 

 

 

 

 

          [1]CHOAY Françoise, L’allégorie du patrimoine, Editions du Seuil, Paris, 1999, pp.155 et 156.

 

[2]En 2014, à la demande de la DRAC Poitou-Charentes, les éléments métalliques ont été démontés pièce par pièce et stockés à l’air libre aux ateliers municipaux de la mairie de Gond-Pontouvre, où ils rouillent sous les intempéries. La presse locale s’est faite l’écho, non sans humour ou ironie, de ces péripéties : en « une » de La Charente Libre du 2 juin 2015, « Gond : le trésor Prouvé fait pschitt », puis page 7 un article de Laurence Guyon intitulé « Ecole Prouvé : tout ça pour ça ! » Le maire Gérard Dauzier dresse un bila amer : « Où sont-ils passés les gens qui ont signé la pétition, qui s’insurgeaient ? Jack Lang, il n’avait qu’à nous les acheter, les éléments Prouvé, s’il y tenait tant ! Après tout ce foin, il n’y abvait plus personne pour nous aider ! ».

 

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