BILLET N°25 - ORLEANSVILLE, EL ASNAM, CHLEF

BILLET N°25 – ORLEANSVILLE, EL ASNAM, CHLEF

4 mai, 2012  |  LE BILLET

Orléansville, El Asnam, et Chlef sont, en un peu plus d’un siècle, les trois noms donnés à une ville algérienne située sur les rives de l’oued Chelif, à mi distance entre Alger et Oran. Et c’est sans compter ses noms d’avant la colonisation française quand Bugeaud décida d’y installer, peu après le débarquement de 1830 à Sidi Ferruch, une forte garnison sécurisant l’axe entre les deux grandes villes algériennes du centre et de l’ouest, et proche des hauts plateaux encore rebelles. Ainsi, du temps des Romains, la ville portait le nom de Castellum Tinginitum.

 L’urbanisme adopté pour Orléansville dans cette deuxième moitié du XIXème siècle fut celui d’un plan « milésien »[1], nommé ainsi depuis le tracé de la colonie grecque de Milet en Asie mineure par Hippodamos au VIème siècle av. J.C., avec une trame en damier caractéristique des villes construites pour imposer la présence des conquérants.

 Cette petite ville de garnison prit rapidement des allures provinciales françaises, jusqu’à sa destruction partielle lors du séisme du 9 septembre 1954. C’est alors une jeune équipe d’architectes, acquise aux idées internationalistes du Mouvement moderne et de le Corbusier, tempérées par des idées plus contextuelles depuis le congrès du CIAM d’Aix-en-Provence où cette équipe algérienne s’illustra, qui s’attela à la reconstruction de la ville. On y trouve les noms de Ravéreau, bientôt remplacé par Bossu, auquel sont adjoints Hansberger, Miquel, Simounet… Pouillon, mécontent, en sera écarté. C’est Jean de Maisonseul, ami de Le Corbusier et directeur de l’Agence du plan à Alger, qui met en place cette équipe dynamique, décidée à mettre en œuvre une ville « neuve ». Camus, après une visite sur ce vaste chantier en 1955 leur rendit un vibrant hommage[2] : « À Orléansville, il y a quelques mois, j’ai vécu au milieu du groupe de jeunes architectes qui reconstruisaient la ville et sa région (…) Se sont installés des hommes jeunes, qui excellent dans leur métier respectif. Ils vivent en communauté, sans aucun confort, d’une vie à demi monastique par le dénuement et la sobriété, mais que l’énergie, la lumière, la joie de faire, la camaraderie, remplissent de bonnes jouissances (…) Loin de nos faux métiers, de nos petits ressentiments, de nos communautés vides ou destructrices, de nos solitudes incomplètes, ils exercent, dans la chaleur du travail créateur, un métier d’homme. Pourquoi ne pas le dire ? J’ai envié un peu, mais avec une affection dont ils n’avaient d’ailleurs que faire, ces hommes dont j’aurais aimé partager la vie, et l’effort. »

 De beaux morceaux d’architecture s’érigèrent à côté des ruines encore fumantes : le centre commercial Saint Reparatus de Jean Bossu, la mosquée de Robert Hansberger, le Centre de jeunesse et de sports de Louis Miquel et Roland Simounet, qui prendra le nom d’Albert Camus lors de son inauguration le 4 avril 1961, moins d’une année après le décès accidentel de l’écrivain. Cette même année 1961, André Malraux, alors ministre de la Culture, inaugure le musée-maison de la culture du Havre. C’est à la découverte de ce Centre Albert Camus, que je suis allé dans le courant du mois d’avril, un des rares bâtiments ayant survécu au second séisme de 1980 qui fit près de 3000 victimes. La terre a tremblé à nouveau quelques jours après avoir quitté la ville, le 25 avril dernier, heureusement sans dégât.

 L’ensemble architectural du centre Albert Camus, aujourd’hui rebaptisé Larbi Tebessi du nom d’un ouléma modéré assassiné en 1957, pensé et construit entre 1955 et 1960, en pleine guerre d’Algérie, est un témoin touchant de l’attachement sincère de ces hommes à la terre qui les a vus naître. Dénonçant l’injustice qui y régnait, condamnant la violence qui la déchirait, Camus, Miquel et de Maisonseul ont ensemble signé en 1956 l’« Appel pour une trêve civile en Algérie ». De Maisonseul sera emprisonné sous l’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’Etat, Camus prendra vivement sa défense dans un article du Monde du 3 juin 1956[3]. « Les amis de Jean de Maisonseul ne peuvent se suffire de regrets exprimés à la cantonade. La réputation et la liberté d’un homme ne se paient pas en condoléances ni en nostalgie. Ce sont des réalités charnelles, au contraire, et qui font vivre ou mourir. Je dirais même qu’entre les assauts d’éloquence à la Chambre et l’honneur d’un homme, l’urgence est à l’honneur ».

Le programme du Centre de la jeunesse et des sports d’Orléansville était novateur et annonciateur de ce que seront, vers la fin des années 60, ces concours lancés par l’Etat de Maisons des jeunes et de la culture et de piscines afin de répondre à la désertification des équipements destinés à la jeunesse. A Orléansville se côtoient un centre d’hébergement, préfigurant les auberges de jeunesse, un théâtre et un espace d’exposition préfigurant les maisons de la culture, une piscine et des équipements sportifs préfigurant les programmes ECOSEC de gymnases et de piscines industrialisées. Cet équipement rassemble en un seul lieu différents programmes qui verront le jour dix années plus tard à grande échelle sur le sol français, l’opération « Mille clubs de jeunes » lancée en 1966 par François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des sports, l’opération « Mille piscines » lancée en 1969 par Joseph Comiti, secrétaire d’Etat chargé de la Jeunesse, des sports et des loisirs[4].

 Aujourd’hui à Chlef, l’état de cet équipement pose la question du legs du patrimoine colonial. D’abord sur la question de l’usage : cet équipement culturel peut-il survivre quand le football semble être le seul centre d’intérêt qui aurait envahi un pays tout entier, dans la rue, dans les stades où sur les écrans de télévision ? Son théâtre peut-il survivre quand à Alger ferme sa cinémathèque, que son théâtre propose une chiche programmation et qu’un film comme « El gusto » n’a pas pu franchir les frontières du pays ? Ses espaces d’exposition peuvent-ils encore recevoir des œuvres quand le musée d’Art moderne d’Alger ferme à peine ouvert ? Sa piscine peut-elle avoir un autre usage qu’un cloaque recevant des bouteilles de plastique ? L’auberge de jeunesse peut-elle subsister dans un pays confronté à l’exode rural et une démographie galopante où se loger est la principale préoccupation des citadins ?

 A Chlef, le Centre de jeunesse et des sports de Miquel et Simounet a subsisté au séisme de la nature, mais il est menacé par l’indifférence des hommes. Pourtant nous avons vu certains d’entre eux se démener pour le maintenir vivant. Si le centre d’accueil et d’hébergement est aujourd’hui transformé en logements, si les espaces d’expositions extérieurs ont laissé la place à un bâtiment d’habitation, si les équipements sportifs, pistes de course, terrains de volley-ball, basket-ball et tennis ont disparu au profit d’un terrain nu servant au football, si la piscine et les équipements scéniques qui y étaient associés semblent abandonnés, le théâtre et ses salles annexes maintiennent une activité comme une maison de quartier où se retrouvent les jeunes. En cela il y a pérennisation du programme initial de Miquel et Simounet, et en s’appelant maintenant Larbi Tebessi, c’est un nouveau témoin qui a pris le relais d’Albert Camus pour transmettre des valeurs morales humanistes à la jeunesse chélifienne d’Algérie.

 D’une façon générale, c’est le cas en Algérie, mais aussi à Casablanca au Maroc, je l’ai vu également au Viet-nam à Saïgon ou à HanoÏ, se pose la question du legs de l’architecture coloniale, de sa pérennisation, de son usage et de son entretien, dans des pays notamment confrontés à une forte poussée démographique et cherchant à retrouver leur identité culturelle que la colonisation a dénigrée. De plus, cette dernière est souvent ignorée par une jeunesse avide de modernité et attirée par un monde technologique artificiel. A Alger, nous avons vu la Cité Djenan-el-Hassan de Simounet en cours de démolition, et sur laquelle s’accrochaient encore quelques habitants au milieu de ses ruines. Comme pour nos cités de banlieues, la démolition est souvent trop vite une réponse au problème de reconversion d’un patrimoine obsolète. Nous avons vu l’Aéro-habitat de Miquel tenter de se maintenir fièrement accroché sur les hauteurs de la ville, malgré un manque d’entretien manifeste des parties communes. Quant à Climat de France, la cité manifeste de Pouillon, elle s’effrite et un pan entier s’écroule devant un monceau d’immondices jeté à ses pieds.

 En dernier ressort, dans cette recherche sur le Centre Larbi Tebessi (ex Albert Camus) de Chlef, s’est posé la question des archives, de leur localisation et de leur consultation. Quand la ministre algérienne de la Culture, Khalida Toumi, déclare que « il nous faut rapatrier tout ce qui touche à notre mémoire, le patrimoine archéologique comme les archives », précisant que « nous ne reculerons ni ne marchanderons »[5], la question est moins de leur localisation, en France ou en Algérie, mais de leur conservation et de leur libre accès. Or, l’Algérie ne fait pas montre d’exemplarité en ce qui concerne les archives dites de « gestion » (cadastre, état civil…) restées sur son territoire après l’indépendance, beaucoup disparues ou non classées ne sont pas consultables, quant à la France, sous le prétexte de lois de prescription, elle ne facilite pas l’ouverture des archives dites de « souveraineté » (police, armée…). Pour écrire l’histoire la plus objective possible, chercheurs et historiens des deux pays devraient avoir librement accès à ces archives, qu’elles soient d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée. Les eaux de cette mer ne devraient pas être un barrage engloutissant les immigrés clandestins, mais au contraire une voie portant des bateaux qui auraient pour nom « Liberté », « Egalité » ou « Fraternité ».

 L’histoire des périodes coloniales appartient aux deux pays, celui colonisateur comme celui colonisé, et la question des sources documentaires, parfois peu glorieuses pour le pays colonisateur, souvent douloureuses pour le pays colonisé, reste épineuse. Dans ce cas précis, une commission mixte franco-algérienne devrait faciliter cette tâche…

 


[1] Sur Hippodamos de Milet et l’urbanisme milésien voir billets n°19 et 20

[2] Albert CAMUS, « Le métier d’homme » (extraits), l’Express, 14 mai 1955. Camus conclut ainsi son article :

« À Orléansville, je me disais en tout cas cela, et qu’il suffirait que le travail retrouve ses racines, que la création redevienne possible, que soient abolies enfin les conditions qui font de l’un et de l’autre un servage intolérable ou une souffrance vaine, et dans les deux cas un malheur solitaire, pour que notre pays se peuple des visages que je voyais alors, pour qu’il guérisse enfin de cette amertume générale qui fait sa véritable impuissance (…) Voilà pourquoi de tous les sentiments qui pouvaient naître devant ce spectacle, l’un au moins, c’est de lui seulement que je veux parler ici, me ramenait aux hommes dont j’ai parlé (…) Ce sentiment, un peu nouveau, s’appelait l’espoir. »

 [3] « Les amis de Jean de Maisonseul ne peuvent se suffire de regrets exprimés à la cantonade. La réputation et la liberté d’un homme ne se paient pas en condoléances ni en nostalgie. Ce sont des réalités charnelles, au contraire, et qui font vivre ou mourir. Je dirais même qu’entre les assauts d’éloquence à la Chambre et l’honneur d’un homme, l’urgence est à l’honneur »

[4] MONNIER Gérard, KLEIN Richard, « Les années ZUP, architectures de la croissance 1960-1973 », Picard, Paris, 2002

[5] Marianne n°779 du 24 au 30 mars 2012, « La dernière bataille, celle des archives » par Renaud Leblond et Stavridès

LE BILLET N°24 - LEGENDE D’ARGENTINE EN DORDOGNE

LE BILLET N°24 – LEGENDE D’ARGENTINE EN DORDOGNE

4 mai, 2012  |  LE BILLET

Quand j’entends ou vois le chiffre « 24 », tout de suite je pense à la Dordogne. Attaches fortes et inconscientes à ma région d’origine ? Ce billet, le 24ème maintenant depuis le premier qui remonte à bientôt deux ans, parlera donc de Dordogne et d’Argentine en même temps. Argentine, il ne s’agit pas de ce grand pays d’Amérique du sud de 40 millions d’habitants, mais d’une petite bourgade de quatre habitants, six en comptant une résidence secondaire, située aux confins nord de la Dordogne, à la lisière avec le Département de la Charente.

 C’est un « bout du monde » auquel on accède par une petite route arpentant un plateau calcaire et finissant là sa course. Cet « Ushuaïa » périgourdin possède des trésors, certains gardés jalousement secrets, des anciennes carrières de pierres taillées comme des cathédrales et devenues champignonnières, des grottes à flanc de rocher surplombant la vallée de la Nizonne abritant Cluzeaux (réserves à grains creusées dans le rocher au Moyen-âge), pigeonnier et nécropole souterraine, des orchidées sauvages calcicoles ponctuant de mauve au printemps son plateau au milieu de sarcophages, une faune abondante car peu dérangée, une ancienne voie ferrée creusée dans la roche et abandonnée dans les années 50, et même un petit aérodrome d’où s’envolent parfois quelques engins qui paraissent sortir des premiers âges de l’aviation.

 Mais c’est son église, dédiée à Saint Martin, qui retient la plus grande attention. Elle témoigne des évolutions et des transformations humaines, et de son impact sur l’environnement. Ainsi on y distingue les évolutions stylistiques propres à chaque époque : romane, gothique, classique, jusqu’à sa rénovation récente de 2005 à 2010 par l’architecte en chef des monuments historiques Philippe Oudin.

 Sa naissance remonterait aux11e/12siècle. Une petite église romane de plan basilical aurait été associée à un prieuré. Aujourd’hui seul en subsiste la tour clocher.

 Avec l’extension de la communauté monastique, fin 12e et début 13e siècle, la nef et le chœur sont agrandis. A la façon de faire de l’époque romane, a première est voûtée en « berceaux » sur trois trames, l’abside, elle, est voûtée en « cul-de-four ». Seule la tour clocher est conservée. La pierre calcaire blanche est extraite de ce même plateau qui reçoit l’église et qui a servi de carrière toute proche.

 Fin 15e et début 16siècle, le déclin des vocations monastiques et le regroupement de ceux-ci dans des communautés plus importantes, en même temps que l’augmentation significative de la population campagnarde, font que ce lieu monacal devient une église paroissiale, conservant un statut de prieuré avec quelques sœurs habitant les bâtiments annexes. Les dimanches et fêtes religieuses voient affluer un nombre grandissant de paysans, si bien  qu’une extension de la nef au nord est réalisée par l’adjonction d’une seconde travée. Le mur gouttereau au nord est détruit, et des voûtes gothiques en croisées d’ogive remplacent les anciennes voûtes en berceau de l’époque romane. Deux énormes piliers cylindriques viennent reprendre les poussées dans ce qui devient l’axe central de la nef, déséquilibrée maintenant par rapport au chœur roman.

 Aussi aux 16e /17siècle, la vue sur le chœur est améliorée par la destruction de la partie basse des piliers du transept, seul partie restante de l’église d’origine du 11ème siècle. Mais le cône visuel sur l’autel n’étant pas suffisant à cause du resserrement causé par la tour clocher entre le chœur et la nef, l’orientation de l’église est modifiée en nord-sud, au profit de l’orientation traditionnelle est-ouest. Un nouvel autel d’allure classique, avec fronton triangulaire posé sur des colonnes cannelées à chapiteaux corinthiens, prend place contre le mur gouttereau nord, obstruant la seule ouverture sur cette façade.

 Aux 18et 19siècle, des contreforts sont élevés en adossement pour contenir la poussée de la voûte en cul-de-four de l’abside qui présente des fissurations. Le curé en profite pour faire fermer l’accès à ce qui était anciennement le chœur pour le transformer en sacristie et cave à vins servant indifféremment pour la messe où son usage personnel, une porte pratiquée dans l’abside donnant un accès direct sur le presbytère.

 A la Révolution, le presbytère est fermé, et les bâtiments du prieuré sont vendus à un hobereau local.

 Sur ordonnance royale de Charles X le 12 août 1827 les communes d’Argentine et de La Rochebeaucourt fusionnent, et l’église d’Argentine cède la place à celle de son ancienne rivale comme lieu de culte.

 Désaffectée pratiquement au 20ème siècle, elle est abandonnée à son triste sort d’église solitaire sur son plateau quasi déserté, jusqu’à son classement comme monument historique en 1974, mais il faudra attendra le début du 21ème siècle pour la ressusciter.

 En fait toute cette histoire n’est que le fruit de mon imagination, poussé à la seule observation des lieux, et de quelques bribes d’informations recueillies ça et là. C’est donc une histoire « supposée », comme celle que l’on pourrait fabriquer en voyant la carcasse d’un bateau échoué sur une plage, et à partir de laquelle on peut imaginer les tempêtes subies par le navire et son équipage.

 C’est parfois ça l’histoire, imaginer les chaînons manquants, quitte à faire sursauter quelques puristes. Mais la connaissance n’est-elle pas parfois le fruit du hasard ou de l’imagination ? Ceci, bien sûr, sans ôter la part importante de travail que représente le dépouillement des sources documentaires. Mais à Argentine, celles-ci font défaut : on raconte que le maire d’Argentine, refusant la fusion avec la commune voisine, aurait par dépit brûlé les archives de la commune…

 Souvent on a tendance à ériger en héros de légende ceux qu’on aime ?

 

LE BILLET N°23 – VAUBAN, EL ANKA, MATISSE, SIZA

2 avril, 2012  |  LE BILLET

En 1668, Louvois, ministre de la guerre de Louis XIV, eut l’idée de faire fabriquer des maquettes afin de convaincre le roi d’améliorer la défense des places prises lors de la guerre de Dévolution. C’était la première guerre du jeune Louis XIV, de 1667 à 1668, qui prenait pour origine le non paiement de la dot qui lui revenait après son mariage avec Marie Thérèse d’Autriche, fille de Philippe IV d’Espagne, et le traité des Pyrénées qui s’ensuivit.

Vauban, alors commissaire général des fortifications, devant le coût de ce projet y est d’abord hostile, puis s’y rallie y voyant le moyen le plus efficace pour démontrer l’utilité de ses travaux de fortifications aux frontières de la France afin d’en faire « un pré carré », selon son expression liée à ses origines modestes d’une famille de hobereaux provinciaux. Cette fabrication de « plans reliefs » de places fortes frontalières et de ports maritimes fortifiés s’est poursuivie sous Napoléon 1er, puis sous Napoléon III pour prendre fin en 1873, avec l’abandon des fortifications bastionnées devenues inutiles devant la puissance de feu de l’artillerie. Ce seront près de 260 maquettes qui seront réalisées durant près de deux siècles, dont une centaine sont parvenues jusqu’à nous[1]. On imagine les « armées » de dessinateurs pour réaliser les relevés sur place, puis fabriquer ces maquettes très précises, toutes à l’échelle du 1/600ème (1 pied pour 100 toises).

Cet « art » de la fortification bastionnée, car en Italie même la guerre prend des allures artistiques[2], on le doit d’abord à des ingénieurs Vénitiens qui vendirent leurs services à François 1er et Charles Quint. Depuis la Renaissance, la guerre moderne se caractérise par le siège et la  prise de villes fortifiées, celles-ci ayant alors évincé les châteaux-forts du Moyen-âge, afin de conquérir le territoire qu’elles défendent. Ainsi la notion de « place forte » est identifiée à celle de « frontière », alors qu’au Moyen-âge, elle désignait le front entre deux armées. Avec le renforcement du pouvoir royal centralisateur au détriment des seigneurs locaux, la notion de frontière donne l’image d’un pays uni et solidaire, fédérant toutes les provinces. On voit combien ces limites sont fragiles avec le déplacement incessant de ces frontières voulues les plus sures et les moins arbitraires possibles. Un fleuve, le Rhin, mais aussi un temps l’Escaut, la crête des montagnes, Alpes et Pyrénées, seront des frontières naturelles, comme mers et océans seront des barrages aux migrations de nos ancêtres de la préhistoire. 

Frontières ? Quelles frontières ? Sous le règne du roi « Soleil », Vauban s’est ingénié à créer des forteresses imprenables, pouvant résister aux assauts de l’infanterie ou aux boulets de l’artillerie ennemie. Avec Napoléon Ier les frontières vont et viennent, repoussées un court instant jusqu’à Moscou. Son neveu Napoléon III, fait la course avec l’Angleterre pour conquérir de nouveaux territoires, d’abord pour leurs terres riches et fertiles pour approvisionner en matières premières les industries naissantes, puis pour leurs hommes qui seront la main-d’œuvre des usines tournant à plein régime durant les « Trente glorieuses ». Un siècle durant, le colonialisme repousse les frontières des pays occidentaux au-delà de l’Europe, avant qu’un vent nationaliste redessine la carte du globe au milieu du XXème siècle. J’ai le souvenir qu’adolescent j’avais accroché au mur de ma chambre une vieille et belle carte amidonnée de l’Indochine, une péninsule boursouflée colonisée par la France, aujourd’hui divisée en trois pays : Viet-nam, Laos et Cambodge. Depuis le capitalisme « sauvage » brouille les cartes, et les travailleurs communistes chinois mettent au chômage ceux d’Europe libérale, où naquit Karl Marx. L’Internationale communiste censée unir ouvriers et paysans du monde entier a fait long feu… En Algérie en 1936, la gêne du Parti communiste vis-à-vis des Algériens « de souche » était manifeste… le PC algérien prit fait et cause pour le travailleur « blanc » européen durant le conflit indépendantiste qui animait ses cellules. Camus rompt avec les communistes à cette époque, n’y trouvant pas le soutien pour hisser les « indigènes » au statut de citoyen français, avec les mêmes droits que les travailleurs Européens, eux-mêmes descendants d’exilés  poussés vers l’Afrique du nord par la misère ou le bannissement, venus de France après les révolutions de 1848 et de la Commune, d’Espagne après le franquisme, d’Italie pour fuir le fascisme.

Un film, « El gusto »[3], redonne espoir en rapprochant ceux que l’Histoire avait séparés. Deux communautés, musulmane et juive, ont vécu dans la fraternité et l’amour d’une même musique, le Chaâbi créé par le chanteur algérois El Anka qui disait dans une chanson, « c’est l’inconnu qui fait peur ». Puis vint le 19 mars 1962 et les accords d’Evian, par lesquels devaient être respectés toutes les communautés vivant sur le sol algérien… mais ce fut « la valise ou le cercueil », et l’exil des Pieds-noirs vers la métropole . Le 19 mars 2012, cinquante ans après, comme pour commémorer cet événement, gai pour les uns, triste pour les autres, ce fut le cercueil pour trois juifs assassinés par un musulman, un drame exploité par ceux qui veulent à nouveau séparer selon les « origines » et les « apparences ». Triste retour en arrière, décidément l’histoire ne se répète pas, elle bégaie… « Heureusement les forces vives de la vie, celles de l’intelligence et celles du cœur, continuent à irriguer nos sociétés » espère Georges Morin, président de l’association « Coup de soleil »[4]. Un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, les musiciens arabes et juifs d’El Gusto, vieux mais pleins d’énergie, chargés de souvenirs racontés avec l’œil humide, ont un trop court instant donné une image réconfortante et optimiste de l’Homme…

L’Algérie, Matisse s’y rendit en 1906, à son retour il peignit « Nu bleu : souvenir de Biskra » qui fit scandale au Salon des Indépendants de 1907. Acheté par Léo Stein, Picasso demeura éberlué en voyant ce tableau pour la première fois chez son ami : « Je ne comprends pas ce qu’il avait dans la tête, s’il veut peindre une femme, qu’il peigne une femme. S’il veut faire une décoration, qu’il fasse une décoration. Mais ce que nous avons là, ce n’est ni l’un, ni l’autre »[5]. La même année 1907, Picasso peint « les demoiselles d’Avignon », influencé par Matisse et rompant brutalement avec la figuration traditionnelle. Une nouvelle exposition au Centre Pompidou, « Matisse, paires et séries »[6], vient nous rappeler l’importance de ce peintre pour la peinture moderne. Ce peintre est un « chaman » qui nous donne à voir la face cachée des objets et l’intériorité des êtres. « Une fenêtre c’est un tableau, mais un tableau c’est également une fenêtre », et la peinture de Matisse nous fait glisser habilement du dedans au dehors, sans frontière entre les deux. Quant à ses séries, elles sont le fruit d’une concentration intense dans une sorte d’hypnose sur un sujet somme toute classique, nu, portrait, paysage, nature morte. La subtile et infime variation sur le thème choisi rappelle les psalmodies des chants monacaux, les « gymnopédies » d’Erik Satie, les musiques arabes sur lesquelles dansent les derviches tourneurs, ou les lancinantes mélopées africaines rythmées par le tambour: on est parfois dans le recueillement monacal, parfois dans l’exaltation vaudou.

Chez Matisse, quand il se met au travail, il y a cette façon de s’échauffer comme un sportif, en « brûlant » avec des mouvements généreux le charbon de ses fusains sur le papier, avant d’entamer une série de dessins d’un fin trait de plume, le geste étant rendu sûr et précis grâce justement à cet « échauffement » préparatoire. A partir de 1941, quand la maladie l’empêchera de faire une peinture sur chevalet, alors le mouvement souple et ample du bras prolongé par le pinceau sera remplacé par des découpes de papiers gouachés. Avec cette nouvelle technique, les nus forment un assemblage, où tronc, tête et membres sont disposés à la manière d’un pantin désarticulé.  La forme pleine du papier coloré prend alors la place de la forme suggérée par le trait du dessin.

Il y a dans les dessins de l’architecte portugais Alvaro Siza une approche et un résultat qui, quand on les regarde attentivement, laissent dans le même état que lorsque l’on quitte Matisse. Roberto Collovà, un étudiant qui accompagnait Siza sur le site archéologique de Cusa en Sicile en 1980, raconte ainsi son expérience : « Chacun de nous produisit quelques dessins avec maladresse et timidité. Non loin de là, Siza faisait ses esquisses, extraordinaires. Je me rendis compte alors que faire et refaire un dessin conduit, par tâtonnement, à une forme simplifiée et essentielle. Observer Siza au travail, même à distance, était réconfortant. Cet exercice, cet entraînement était à la portée de tous. » Siza, en connaisseur, fait avec acuité cette remarque qu’il pourrait s’appliquer à lui-même, que « au cours de leurs voyages lointains en Orient ou en Grèce, les architectes tels que Le Corbusier ou Louis Kahn ne faisaient pas que succomber à leur passion pour le dessin, à leur goût pour le voyage, pour la nature ou le beau (…), mais que c’était un apprentissage parfaitement conscient. »

Il y a l’architecte soucieux d’apporter « son nouveau » dans le lieu, et puis celui qui, humble et attentionné, trouve dans le lieu « le nouveau ». Ce fut le cas d’Alvaro Siza invité à intervenir dans l’abbaye du Thoronet[7] : après une observation intense du site et de l’architecture, il retrouva d’instinct le parcours oublié des moines du XIIème siècle, et en redonna une fine et discrète clarification pour le parcours des visiteurs. Les monastères cisterciens furent des forteresses pour l’esprit, comme les places fortes édifiées par Vauban quatre siècle plus tard le furent pour le corps. En termes d’architecture, les premiers sont le résultat d’une Règle monastique, patiemment élaborée pour permettre à l’esprit de s’élever par la discipline du corps. Cette règle de vie va déboucher sur des règles architecturales (Siza reprend le terme de « machines à habiter » de Le Corbusier pour en souligner l’efficacité), un programme unique et répété quel que soit le site. Au Thoronet, son adaptation à un terrain difficile en fait une architecture remarquable, dont les péripéties de sa construction ont été intelligemment imaginées par Fernand Pouillon dans son livre « Les pierres sauvages »[8]. Et la foi de ces bâtisseurs a fait le reste, ce qui manque parfois pour faire ou parfaire une entreprise difficile.

Siza fait remarquer que « alors que le Thoronet est blotti dans le paysage, La Tourette, au contraire, s’élève au-dessus. Peut-être est-il possible d’expliquer par ce biais que Le Corbusier ait élevé les murs des terrasses pour retrouver l’intimité du rapport avec soi-même que l’abondance de paysage pouvait distraire ? »

Vincent du Chazaud, mars 2012



[1] Une vingtaine de ces « plans reliefs » ont été présentées dans la nef du Grand Palais du 18 janvier au 17 février 2012 , des gradins permettaient de les surplomber. Les maquettes de Brest et Cherbourg par leur étendue, celles de Grenoble et de Fenestrelle dans le Piémont par leur déclivité, sont impressionnantes.

[2] Le mot « chamade », comme dans l’expression « battre la chamade » pour dire « être affolé », vient de l’italien « chiamare » qui signifie « appeler », et en vieux français la « chamade » c’était l’appel de trompettes et tambours avertissant les assiégeants de la volonté de capitulation des assiégés.

[3] El Gusto (2011), film documentaire de Safinez Bousbia avec les musiciens de l’orchestre El Gusto

[4] “Coup de soleil” a pour vocation de renforcer les liens entre originaires du Maghreb et leurs amis, quelles que soient leurs origines géographiques, culturelle ou historique, avec pour objectif de mettre en lumière les apports multiples du Maghreb et de ses populations à la culture et à la société françaises, afin de bâtir cette dernière « sûre d’elle-même, ouverte au monde et fraternelle » (art .2 des statuts)

[5] Catalogue de l’exposition “Matisse, Cézanne, Picasso… l’aventure des Stein”, Editions de la Rmn, Paris, 2011, p.96

[6] « Matisse, paires et séries » exposition au Centre Pompidou à Paris du 7 mars au 18 juin 2012

[7] “Siza au Thoronet, le parcours et l’œuvre”, Editions Parenthèses, Marseille, 2011

[8] POUILLON Fernand, “Les pierres sauvages”, Le Seuil, Paris, 1964

LE BILLET N°22 – CAMUS ET LE CORBUSIER, SARTRE ET PERRET

13 février, 2012  |  LE BILLET

Le Corbusier et Albert Camus se sont-ils rencontrés ? Ni l’un ni l’autre n’en font état. Il est vrai que Le Corbusier a perdu une grande partie de ses carnets algérois. Ils ont eu les mêmes amis, qui gravitèrent dans l’entourage de l’un et de l’autre, défendant leurs causes et leurs engagements, une qualité architecturale et urbaine pour tous chez Le Corbusier, la liberté et la justice pour tous chez Camus. Malgré ces chassés-croisés, ces deux hommes qui ont marqué notre époque ne se sont pas rencontrés, du moins le pense-t-on. Dommage, car du frottement de cette proximité intellectuelle pouvait jaillir une étincelle nouvelle, qui sait ? Nous ne le saurons jamais, mais nous pouvons l’imaginer.

On sait l’amour que l’un et l’autre portaient à la Méditerranée.

On a lu dans « Noces à Tipasa » ces mots de l’écrivain comme une demande en mariage avec l’Algérie, comme une déclaration d’amour à la Méditerranée, gravés sur la stèle érigée sur ces ruines antiques enracinées dans un paysage sublime, au milieu des parfums enivrants d’absinthe et de sauge : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure ». Et l’essayiste poursuit, sensuel et reconnaissant aux femmes qu’il a déjà aimées: « Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la terre ».

Jeune journaliste, Camus rendra compte de la misère provoquée par le colonialisme, forcément hautain et cruel, après avoir arpenté les collines et s’être arrêté dans les villages de Kabylie, où la misère était criante, comme le fera l’ethnologue Germaine Tillion dans les Aurès en 1937, parlant de « clochardisation » de la population « indigène ». En 1939 Camus publie une série d’articles dans « Alger républicain intitulés « Misère de la Kabylie », en 1957 Tillion publie « L’Algérie en 1957 » et en 1960 « Les ennemis complémentaires ». Ces deux militaient dans le même sens, à la « recherche du vrai et du juste »[i].

 De son côté, Le Corbusier, étreint par celle qu’il aimait tant et qui finira par l’engloutir, cisèle avec des mots ce qu’il doit à cette maîtresse gluante et envoûtante à laquelle il s’adonne une dernière fois en août 1965 : « Au cours des années, je suis devenu un homme de partout. J’ai voyagé à travers les continents. Je n’ai qu’une attache profonde : la Méditerranée. Je suis un méditerranéen, très fortement » écrit-il en juillet 1965, un mois avant de s’y noyer.

Marc-André Emery, architecte suisse, après son passage chez Le Corbusier à l’atelier de la rue de Sèvres, s’installa à Alger en 1928. Il fut le mentor de jeunes architectes et urbanistes avec lesquels il s’associa pour des projets algériens : Louis Miquel, Roland Simounet, Pierre Marie, Pierre Bourlier, José Ferrer-Laloé, Jean de Maisonseul, Jean-Jacques Deluz. Quand Le Corbusier voulut visiter la Casbah d’Alger lors d’un de ses voyages dans les années trente, c’est Jean de Maisonseul qui lui servit de guide[ii]. Ce dernier deviendra directeur de l’Agence du plan à Alger dans les années cinquante et fut chargé du plan d’urbanisme pour la reconstruction d’Orléansville (El Asnam) après le tremblement de terre de 1954, où sera implanté le Centre culturel Albert Camus de Miquel et Simounet, pour lequel l’écrivain prodiguera des conseils sur l’espace théâtral, inauguré une année après sa mort le 4 avril 1961.[iii]

 Au CIAM d’Aix-en Provence en 1953, les Algérois s’y illustrèrent, parmi lesquels des architectes proches de Camus. Louis Miquel, qui avec son frère Pierre, participa à l’aventure Proudhonienne du « Théâtre du travail » en 1936, qui deviendra le « Théâtre de l’équipe ». Il y conçut les décors de quelques pièces, dont « Révoltes dans les Asturies » en 1936, en soutien aux républicains espagnols. Roland Simounet prend conscience de la misère engendrée par le colonialisme en enquêtant dans les bidonvilles d’Alger. De cette expérience naîtra un architecte consciencieux, c’est-à-dire ayant une conscience de l’importance de son travail, dans sa dimension sociale et politique. Il construira pour les plus défavorisés la cité Djenan-el-Hassan sur les pentes d’Alger, inspiré du projet non construit « Roq et Rob » de Le Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin, puis les maisons « des pêcheurs » près du port et des ruines de Tipasa.

 En 1977, j’ai vécu à Tipasa la fin de ma molle vie de jeunesse et les débuts difficiles de celle d’adulte, c’est ici que j’ai compris les noces de la mer et du soleil : un sentiment d’amour absolu. Camus, avec ses mots à lui, ciselés dans le marbre, celui de la pierre et celui des typographes, écrit dans « Noces» en 1936 qu’il comprend qu’ici, à Tipasa, « nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur ». Et plus loin, clôturant ce texte qui est un hymne de jeunesse à la nature bienfaitrice, sorte de poème rousseauiste, éco-logique et éco-nomique sur les vertus du ciel, de la terre, de la mer, chant immense et éternel, supplique amoureuse et passionnée pour une vie simple et heureuse sur les rives de la Méditerranée, espoir fou que ces noces soient sans fin quand déjà le divorce est consommé dans cette Algérie colonisée et rongée par l’injustice, Camus conclue : « Amour que je n’avais pas la faiblesse de revendiquer pour moi seul, conscient et orgueilleux de le partager avec toute une race, née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels ».[iv]

C’est cet homme passionnément, intensément, sincèrement attaché à la terre qui l’a vu naître, rempli d’espoir pour créer une société juste, libre et fraternelle, mais vite déçu d’où son silence par la suite, que Sartre s’emploiera à rabaisser aux yeux des intellectuels germanopratins. Si leur énorme sensibilité et appétence d’amour, en même temps que leur brillante intelligence, les réunissent un moment, leurs origines a fini par les séparer. Camus, l’Algérois, issu d’un milieu pauvre, refusé à Normale Sup pour cause de tuberculose, valeureux résistant, risquant et militant coûte que coûte pour une communauté fraternelle en Algérie, quand Sartre, Parisien de Saint-Germain, né dans une famille bourgeoise, major de Normale Sup, trouble mondain avec Beauvoir durant la guerre, partisan d’une décolonisation en attisant la haine et la violence[v]et filant se cacher à Rome au premier coup de semonce. En 1931, jeune agrégé de philosophie, Sartre est nommé au lycée François 1er du Havre, honnissant cette vie de professeur de province. 

 « Le Havre », le titre de ce film magnifique du finlandais Aki Kaurismaki peut porter à confusion pour certains amoureux de la ville de Perret. Celle-ci, la ville reconstruite dans les années cinquante, aujourd’hui inscrite par l’UNESCO au patrimoine de l’humanité, est peu présente. Elle apparaît seulement quand Marcel Marx, l’humaniste écrivain converti en cireur de chaussures, joué merveilleusement de façon décalée par l’acteur belge André Wilms récitant son texte à la manière ancienne, se fait jeter de sous une arcade aux piliers de béton rainuré et soigné, par un vendeur de chaussures sortant d’un magasin à la haute vitrine de verre. Le reste du film nous montre les docks et un quartier proche du bidonville. Alors pourquoi « Le Havre »… peut-être pour les mots que l’on peut rajouter après, un havre de paix, un havre de bonheur et d’humanité, avec lesquels Kaurismaki brosse des personnages généreux et irréels. Le commissaire même, campé par un Jean-Pierre Daroussin impeccable dans son imperméable trop juste laissant voir sa peau avant ses gants noirs censés l’immuniser contre les « sans-papiers » que la justice lui demande de traquer, est un être trop sensible pour être vrai. L’architecture d’Auguste Perret ne renfermerait-elle pas cette part d’humanité ? En effet pour Kaurismaki, elle ne sert de décor que pour l’affrontement entre le cireur et le vendeur de chaussures ? Est-ce un hasard ? On sait que le « père » Perret, si grand architecte qu’il fut, n’était pas un homme facile, et sa brouille avec Le Corbusier fut longue et tenace, Perret usant parfois de coups bas contre son « ancien élève » et admirateur[vi].

 Généralement on utilise des histoires du passé pour les transposer au présent, ça se fait avec Molière ou Shakespeare. Ici Kaurismaki prend le chemin inverse, en projetant une actualité des années 2000, l’immigration clandestine, rejetée et pourchassée, dans le passé des années 1950, période des Trente glorieuses durant laquelle cette immigration était encouragée, voire forcée. Du coup ce drame prend des allures de conte de Perrault, d’autant que l’issue est doublement heureuse, avec la femme de Marx et avec le jeune clandestin. Une leçon d’espérance, le bien peut engendrer le mieux, faire boule de neige…. Mais pour être crédible, cette histoire impossible aujourd’hui doit être transposée dans les années 50, celles d’une immense espérance dans les progrès technologiques et les idéologies politiques, communiste ou capitaliste : qu’en est-il aujourd’hui ?

 On pourrait voir un parallèle entre Camus et Sartre, Le Corbusier et Perret, même admiration, même brouille, même rancœur tenace du mentor… et puis chacun se mettra en mouvement en avançant vers la mort d’un pas léger comme le silence de la neige tombant sur un étang, le couvrant de nénuphars blancs.

Vincent du Chazaud

Février 2012



[i] « …Je n’ai pas « choisi » les gens à sauver : j’ai sauvé délibérément tous ceux que j’ai pu, Algériens et Français de toutes opinions. Je n’ai ni cherché ni (certes) désiré les périls représentés par l’entreprise qui me fut proposée en juillet 1957: exactement, c’est l’entreprise qui est venue me tirer par la main. « Il se trouve» que j’ai connu le peuple algérien et que je l’aime ; «il se trouve » que ses souffrances, je les ai vues, avec mes propres yeux, et «il se trouve » qu’elles correspondaient en moi à des blessures ; «il se trouve», enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C’est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu’aucune n’a cassé, que je n’ai ni rompu avec la justice pour l’amour de la France, ni rompu avec la France pour l’amour de la justice.» (Germaine Tillion, lettre ouverte à Simone de Beauvoir, 1964- A la recherche du vrai et du juste, p.259)

[ii] « Nous mesurions les marches des escaliers, les banquettes de maçonnerie, les dimensions des ouvertures et des niches, les hauteurs sous plafond et celles des appuis des parapets des terrasses. Ces mesures tournaient autour des constantes (…) que je retrouvais vingt ans plus tard à la publication du Modulor» (Jean de Maisonseul, « A la recherche d’un tracé régulateur », dans Poïesis, n° 3, Toulouse, 1995, p.105).

[iii] Albert Camus ne retiendra pas sa colère ni ne ménagera ses efforts pour obtenir la libération de Maisonseul quand celui-ci sera emprisonné par la justice au service de l’Etat colonialiste français, après qu’il eut signé l’appel à une trêve civile du 22 janvier 1956 pour laquelle Camus militait activement. « Il faudra de toute nécessité m’arrêter aussi » écrit Camus dans « Le Monde » dès l’incarcération de Maisonseul à la prison Barberousse d’Alger le 26 mai 1956, sur ordres de la police de Guy Mollet.

[iv] Albert Camus, « Noces, suivi de l’été », Gallimard, Paris, 1959

[v] « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre » (préface de Jean-Paul Sartre à « Les damnés de la terre », Frantz Fanon, librairie François Maspéro, Paris, 1961)

[vi] La brouille a commencé avec la maison Gaut rue Nansouty en face du parc Montsouris à Paris, en 1922, d’abord commandée à Le Corbusier qui venait d’installer son agence, et ensuite confiée à Perret. La brouille ira s’amplifiant, Perret déclarant d’abord à propos de l’Unité d’habitation de Marseille en 1946 « Des taudis à se taper la tête contre les murs », puis se ravisant après sa visite sur le chantier avec Dalloz, directeur au MRU, et déclarant : « Il y a deux architectes en France : l’autre c’est Le Corbusier ». (Le Corbusier, « Lettres à Auguste Perret », Editions du Linteau, Paris, 2002

LE BILLET N° 21 - CEZANNE, MATISSE, PICASSO, LES STEIN ET… LE CORBUSIER

LE BILLET N° 21 – CEZANNE, MATISSE, PICASSO, LES STEIN ET… LE CORBUSIER

5 janvier, 2012  |  LE BILLET

Avec les impressionnistes, puis les pointillistes, on peut dire que l’on assiste à une décomposition de la couleur et de la lumière. Plus tard le cubisme décomposera la forme et la matière. Puis vinrent les peintres abstraits qui firent exploser forme et couleur, la lumière découlant parfois des effets de matière comme chez Soulages.

Dans son tableau intitulé « Nature morte à la chocolatière » (1900-1902), actuellement exposé au Grand Palais dans le cadre de l’exposition « Matisse, Cézanne, Picasso… l’aventure des Stein »[1], Henri Matisse donne forme et matière à un récipient argenté par le seul reflet des objets qui l’entourent, sans rien dessiner de ses contours. Lui qui se distingue plutôt par le cerné sombre dont il entoure êtres et objets qu’il peint de couleurs souvent crues, cette façon de faire peut surprendre, comme ce tableau à la façon pointilliste intitulé « Buffet et table » (1899), accroché aux cimaises de cette même exposition. Mais c’est bien là la marque des grands créateurs que d’essayer toutes les formes d’expression, ce que fera Matisse sa vie durant.

Cézanne, lui, on pourrait penser qu’il est à la recherche de la « vérité », de la nature des choses qu’il peint avec de la matière, la pâte de la peinture. Quand on regarde les pommes de Cézanne, comme dans son tableau « Pommes, serviette et boîte à lait » (1880-1881) exposé au musée du Luxembourg[2], on voit à la fois le travail de la nature, la pomme bonne à croquer, et le travail du peintre, ses coups de pinceaux aux couleurs juxtaposées, belles à regarder. Cézanne, ce qu’il reçoit d’une main de la nature, il le redonne de l’autre dans sa peinture, comme la main symbolique de Le Corbusier dressée sur le Capitole de Chandigarh, cette « main qui donne et qui reçoit ».

Le couple Stein et Gabrielle de Monzie, quand ils veulentconstruire leur villa commune à Garches, ils s’adressent à un architecte moderne et inventif, Le Corbusier qui lui donnera le nom « Les Terrasses », comme il nommera « Les Heures claires » la villa Savoye, signalant ainsi chacune de ses œuvres comme un peintre, ce qu’il était aussi[3]. Les Stein lorsqu’ils veulent enrichir leur collection de tableaux, achètent des Matisse et des Picasso, peintres aussi modernes et inventifs. Le Corbusier est à l’architecture ce que Picasso est à la peinture. Comme Picasso, il remet constamment en cause ses convictions et ses recherches. Finalement, l’un et l’autre, malgré leurs fanfaronnades, sont humbles devant la création, devant leur art, tant ils sont assaillis de questions qu’ils veulent toutes explorer.

La période qui suit 1926, avec le concours pour la Société des nations, le bruit fait autour de l’exposition de Weissenhof, la commande du Centrosoyus et le forum plus vaste, à partir de 1928, des congrès internationaux d’architecture moderne (Ciam), voit une synthèse de ces différentes préoccupations. Le Corbusier écrit un livre à ce sujet intitulé « Une maison, un palais », dans lequel il essaie de montrer comment toute architecture, depuis la maisonnette du pêcheur, construite de ses mains, jusqu’au plus vaste palais (comme pour le projet de concours pour la Société des nations), participe des mêmes valeurs fondamentales et des mêmes contraintes matérielles »[4]. On croyait avoir tout vu et tout dit de Le Corbusier, mais voici que cet homme aux multiples visages réapparaît à nouveau grâce au talent de son cousin germain Louis Soutter, qui, depuis l’asile où il était enfermé et où Le Corbusier lui rendit visite, s’employa à enluminer de façon surréaliste un exemplaire de « Une maison, un palais ». Cet ouvrage surprenant est aujourd’hui édité chez Fage à Lyon[5].

Dans le court métrage des années 30 « Architecture d’aujourd’hui » de Pierre Chenal, quand Le Corbusier arrive fier comme un paon au volant de sa « Voisin » devant la villa « Les Terrasses » des Stein-de Monzie à Garches, l’automobile, une véritable « caisse à savons », semble tout droit sortie de la préhistoire en comparaison de celles d’aujourd’hui, ce qui n’est pas du tout le cas de la maison Stein construite par Le Corbusier, éclatante de modernité. On peut attribuer ce décalage autant aux avancées plus rapides de l’industrie automobile que celles du bâtiment, ce qui est indéniable, qu’à la pensée très novatrice de l’architecte en avance sur son temps. D’ailleurs l’ouvrage que Tim Benton a consacré aux villas parisiennes construites par Le Corbusier durant les années 20/30 porte non sans raison en sous-titre «l’invention de la maison moderne ». Ecrivant à son amie Georgia O Keeffe le 19 juillet 1928, le critique d’art Henry Mac Bride fait cette description de la villa « Les Terrasses » : « A première vue, on dirait une une usine, avec des fenêtres qui vont d’un bout à l’autre (…) et une façade qui empêche de voir l’ossature. En fait, la façade est comme un mince rideau qui pend[6], car les vrais supports du toit sont les piliers en béton placés à l’intérieur de la villa (…). C’est une maison pour l’Amérique, bien entendu, étant donné que ce morceau de modernité ne peut pas apporter grand-chose à Paris »…

Dans les années 20, en construisant ses villas, Savoye à Poissy, Stein-de Monzie à Garches, Cook à Boulogne, Church à Ville d’Avray, La Roche et Jeanneret-Raaf à Paris, d’autres encore tant cette période fut féconde à Le Corbusier pour ce type de projets, ce dernier voulait croire que l’industrie transformerait le cadre de vie de l’Homme, l’architecture et l’urbanisme, et voulait ainsi voir émerger un « homme nouveau ». Un peu moins de trente années plus tard, dans les années 50, avec les maisons Jaoul, avec la ville de Chandigarh, Le Corbusier va étonner et questionner les membres du CIAM IX de 1953 réunis à Aix en Provence, en rendant hommage à l’artisanat et à l’architecture vernaculaire, rompant avec les théories universalistes des années 20.

Malgré toutes les règles qu’il a édictées, les cinq ordres de l’architecture moderne (pilotis, fenêtres en longueur, plan libre, façade libre, toit terrasse), le modulor et ses dimensions réglées sur l’homme, les quatre règles d’urbanisme de la Charte d’Athènes (travailler, se divertir, habiter et circuler), Le Corbusier semble vouloir s’en affranchir à chaque projet, ou tout de suite après les avoir expérimentées. Aucune maison de Le Corbusier ne ressemble à une autre car l’architecte sait prendre en compte toutes les dimensions du projet avant d’appliquer ses propres théories, programme, site, climat, cependant peu la personnalité de ses clients, qui doivent se plier à son art. L’installation  du mobilier Louis XIII sera la seule pierre d’achoppement des Stein avec leur architecte. Comme souvent chez Le Corbusier, il tente tout d’abord de plier les données à ses propres règles, et quand il est devant une incompatibilité manifeste,  il y renonce facilement pour ensuite explorer des voies nouvelles : c’est ce qui fait l’intérêt que l’on peut lui porter en plus de son talent d’artiste.

Les maisons Jaoul sont une illustration de cette méthode. En novembre dernier, Robert Rebutato, président de l’association Eileen Gray-Etoile de mer-Le Corbusier, dont de ce deuxième il est le fils du tenancier, et dont du dernier il fut un collaborateur, a conduit les membres de cette association visiter les maisons Jaoul, guidés par Caroline Manrique, auteur d’un livre remarquable sur celles-ci[7]. Pour ne pas dénaturer son projet initial qui ne correspond pas aux règles d’urbanisme de Neuilly, Le Corbusier va jusqu’à suggérer à Mr Jaoul d’acquérir la parcelle voisine… on ne devrait pas arrêter la création pour « si peu » ! Son projet définitif subira d’autres misères de la part de l’administration, dont le projet final porte encore des traces : la forme de certaines baies proches de limites séparatives, l’implantation des maisons, le garage en sous-sol… L’utilisation d’une brique pleine frustre a longtemps fait débat ; le maire de Neuilly, Achille Peretti, a tenté de masquer cette construction « indigne » en l’entourant de hauts immeubles banals, et plus tard en tentant de la faire raser, dérogeant aux règles municipales lors de la déshérence des villas. Cette peau « industrielle », rugueuse, naturelle, déroge aux canons bourgeois du résidentiel lisse et artificiel, ce qui valut aux enfants Jaoul d’être moqués par leurs camarades de la bonne société de Neuilly sur Seine.

Cinquante années plus tard, cette aventure de la « brique mal fichue » revient à Bruxelles avec la maison Stine de l’architecte belge Pierre Hebbelinck[8]. Le brutalisme est exacerbé par des joints de briques bavant sur les murs, ce geste « négligé » ayant demandé plusieurs essais pour que le maçon apprenne le geste juste. L’effet est appréciable, mais au prix de quel détournement du savoir-faire artisanal, qui là se sophistique de façon outrancière.

 

Vincent du Chazaud



[1] « Matisse, Cézanne, Picasso…l’aventure des Stein », exposition au Grand Palais à Paris 8ème

[2]« Cézanne et Paris », exposition au musée du Luxembourg à Paris 6ème

[3]Le Corbusier expose. Exposition au musée des Beaux-arts et d’Archéologie de Besançon (9 juillet 2011 – 10 octobre 2011), Silvana Editoriale Spa, Milan, 2011

[4]BENTON Tim, Les villas parisiennes de Le Corbusier, 1920-1930, l’invention de la maison moderne, Editions de la Villette, Paris, 2007

[5]Le Corbusier – Une maison – Un palais,
enluminures de Louis Soutter, Fage éditions, Lyon, 2011

[6]Peut-être est-ce la première fois que ce terme est employé pour désigner ces façades suspendues à une ossature porteuse, qui feront les « beaux jours » de l’architecture des années 60. Dans sa grande modestie, Jean Prouvé minimisera son apport pour les murs-rideaux: « Je voudrais tenter de rectifier une fausse interprétation qui me poursuit depuis des années. J’entends dire : « Prouvé a inventé le mur-rideau ». Cela me fait bondir : jamais je n’ai pensé inventer le mur-rideau. J’ai imaginé, bien avant le marché de Clichy, en 1934-35 , une nouvelle façon de faire l’architecture, une nouvelle façon de mettre en œuvre les matériaux. Alors qu’on ne construisait que des immeubles dont les murs étaient porteurs, j’ai imaginé des immeubles structurés différemment. Ils comportaient une structure en métal ou en béton- comme un être humain comporte un squelette- auquel il fallait ajouter le complément logique d’un squelette : l’enveloppe. L’idée était donc de l’envelopper d’une façade légère. La structure se suffisait à elle-même, il était inutile de surcharger cette structure de matériaux qui n’avaient plus de rôle à jouer. Comme nous l’accrochions aux dalles de plancher, nous avons assimilé ça à un rideau, et nous l’avons appelé « mur-rideau ».

Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Paris, Editions du Linteau, 2001, p.24

[7]MANIAQUE Caroline, Le Corbusier et les maisons Jaoul, projets et fabrique, Picard, Paris, 2005

[8]D’architecture n°204, novembre 2011, pp 72 à 79

 

BILLET N°20 – DE L’ECOLE MILESIENNE A LA CHARTE D’ATHENES (2)

18 novembre, 2011  |  LE BILLET

La radicalité de la Charte d’Athènes : échec du plan en échiquier ?

Les architectes radicaux des CIAM élaborèrent en 1933 une Charte, au cours d’une croisière à bord du Patris II entre Marseille, Athènes et les îles des Cyclades, véritable manifeste doctrinal du fonctionnalisme. De décider du futur de l’urbanisme sur une ville flottante, était prémonitoire : le projet des CIAM sombrera lentement. L’idée d’une croisière était venue, en fait, suite à la défection de Moscou d’accueillir les congressistes.

Faisant écho aux préceptes hygiénistes d’Hippocrate dans son traité « Air, Eau, Sites », le texte introductif de Le Corbusier à la conférence organisée à Athènes par les « CIAMistes », s’intitule « Air, Son, Lumière ».

Après un vibrant hommage à l’Acropole, « une harmonie forte, conquérante, sans faiblesse, sans défaillance. Se faire une âme d’airain. Telle est l’admonition de l’Acropole », Le Corbusier énonce les principes qui constitueront la « Charte d’Athènes ». A sa publication, sa devise est celle-ci : « La journée solaire de 24 heures rythme l’activité des hommes ». L’idéologie des CIAM est que désormais le soleil doit régler les fonctions de l’homme et de la ville. De façon à laisser pénétrer le soleil, de hautes constructions sont espacées sur de vastes îlots verts, maillées par les voies de circulation automobile, des zones étant affectées à chaque fonction (habitat, bureaux, loisirs…). Les zones d’activités sales et bruyantes comme les usines sont rejetées à l’extérieur de la ville. Cette conception hygiéniste et rationaliste de l’urbanisme conduira à proposer des méthodes brutales pour « assainir » les centres urbains anciens déclarés insalubres, mais aussi à la construction d’ensembles urbains d’envergure, comme Chandigarh avec Le Corbusier ou Brasilia avec Costa et Niemeyer.

Comme pour ceux de l’Ecole milésienne, ces architectes-urbanistes liés par les principes qu’ils avaient établis furent prisonniers des lois fondamentales dictées par la Charte. L’urbanisme et l’architecture à formules (bonne orientation, séparation des voies de circulation, zoning partageant les fonctions…), ont montré leurs limites. Si l’urbanisme est une conjonction de conditions politiques, hygiéniques et sociales, ces critères ne sont pas suffisants au plein épanouissement des habitants d’une ville si ne s ‘y ajoutent pas éthique, esthétisme et particularisme locaux. De plus, les idées somme toutes généreuses des architectes-urbanistes des CIAM sont dévoyées par des promoteurs sans scrupule : l’espace libre laissé au sol par les constructions verticales, au lieu des jardins et terrains de sport prévus, est densifié, les espaces publics non rentables étant réduits aux besoins élémentaires.

Sous la pression idéologique de régimes autoritaires, en Allemagne, en Italie, en URSS, certaines figures du « Mouvement moderne », le Néerlandais Oud, le Français Lurçat, l’Italien Terragni, infléchiront leur démarche pour y intégrer des composantes classiques, laissant glisser progressivement l’urbanisme et l’architecture vers une monumentalité servant une cause despotique et brutale. En raccourci sur dix années, on retrouve les mêmes ingrédients qui, sur plus d’un siècle, conduisirent de l’urbanisme égalitaire de Milet à celui autoritaire et monumental d’Alexandrie.

Aujourd’hui, en France du moins, l’urbanisme a quitté les préoccupations fonctionnelles de plans à grande échelle, pour osciller entre la ville du citoyen, avec les tentatives pour recoudre les quartiers construits à la hâte, coupés des racines vitales des centres anciens (les banlieues, les « dents creuses »), et la ville du pouvoir où s’exprime la monumentalité (l’Arche de la défense à Paris, les « palais » ostentatoires des Conseils Régionaux).

 

Le Corbusier : un « grec » moderne

Le Corbusier, l’un des chefs de file des CIAM, après avoir tenté vainement de faire appliquer ses conceptions radicales en matière d’urbanisme, le plan Voisin à Paris sous le gouvernement Léon Blum, ou le plan Obus pour Alger sous le gouvernement de Vichy, modifiera sa réflexion, parallèlement à l’évolution de sa peinture cubiste, atténuant la rigueur géométrique des objets puristes en faisant place à des composantes organiques et poétiques. En architecture, la chapelle de Ronchamp de 1953, en est un bouleversant témoignage, toute imprégnée des qualités fonctionnelles mais sensuelles de la mosquée d’El Atteuf dans le M’Zab, tirant les enseignements, longuement mûris, de la « leçon » d’architecture qu’il reçut lors de ses voyages de 1931 à 1933 dans le Sud algérien.

Ce n’est plus le même homme qui avait pu écrire en 1925, dans son ouvrage intitulé « Urbanisme », que « la rue courbe est le chemin des ânes, la rue droite le chemin des hommes. La rue courbe est l’effet du bon plaisir, de la nonchalance, du relâchement, de la décontraction, de l’animalité. La droite est une réaction, une action, un agissement, l’effet d’une domination sur soi. Elle est saine et noble ». Certes il y a chez cet homme un goût de la précision, une rigueur intellectuelle ; son austérité morale héritée de ses origines cathares est cependant tempérée par sa passion et son humanisme.

Le Corbusier se défendit d’être un «fonctionnaliste », même si ce penchant transpire dans son œuvre écrite et construite, heureusement mêlée d’une grande liberté poétique. Il disait du fonctionnalisme : « Ce mot terrifiant est né sous d’autres cieux que ceux que j’ai toujours aimés, ceux sur qui suprêmement règne le soleil ». Belle ambiguïté, Milet, modèle d’urbanisme fonctionnel, n’est-elle pas cette ville née sur les rives ensoleillées de la Méditerranée ? Le conflit intérieur du créateur est là, entre poétique et pratique.

Dans le contexte urgent de reconstruction des années cinquante, Le Corbusier réintroduisit pour l’habitat les concepts du modèle milésien, à petite échelle et dans un plan vertical. Conçues pour 1600 habitants, ses unités d’habitation du Rézé près de Nantes, ainsi que celles de Briey, de Firminy, de Berlin, la cité radieuse de Marseille, sont réalisées en stratifiant les fonctions, dans un quadrillage vertical rappelant le zoning horizontal du modèle milésien, avec ses zones publiques (école et gymnase sur le toit, galerie marchande au milieu) et privées (les logements).

Le Corbusier est influencé par l’esprit ordonné des Grecs de l’Antiquité. A côté de son traité « Les Trois Etablissements humains », proche des conceptions sur l’ordre social idéal tripartite d’Hippodamos de Milet, il élabore et met en pratique le « modulor », un système de mesures destiné à la mise en proportions harmonieuses, mais aussi fonctionnelles, de l’architecture. A la valeur ésotérique des tracés du « nombre d’or » des bâtisseurs de l’Antiquité, repris par ceux du Moyen-âge, Le Corbusier substitua cette unité de mesure à échelle humaine qui devait faire entrer dans la réalité un principe d’ordre et d’harmonie et permettre de le diffuser au grand public. Ambition vaine que déjà au Xème siècle av.JC Aristophane, dans « Les guêpes », ridiculise sous les traits de l’architecte Méton qui voulait tout régler à l’aide de l’équerre et du compas. Il récidivera dans « Les oiseaux », en raillant les prétentions à vouloir créer une cité idéale, une ville bien « laineuse » construite dans les nuages, et qui redescendra brutalement sur terre après que les dieux de l’Olympe se soit irrités de l’ombre que leur faisait cette « cité du bonheur ».

Le Corbusier profondément attaché à la Méditerranée, était un « philosophe», au sens de la Grèce antique, cette qualité étant réservée, selon Pétrarque, non pas aux professeurs « assis dans une chaire », mais à ceux qui confirment par leurs actes ce qu’ils enseignent. Il comprit que les nouvelles méthodes constructives (structure, éclairage, chauffage…) pourraient déceler une signification infiniment plus profonde que leurs simples avantages fonctionnels. Il savait que ces innovations techniques portaient en elles une esthétique et une architecture nouvelles, exigeant au moins autant de passion et de sens de l’humanité que celles du passé.

Comme il l’avait écrit dès 1923, en comparant son temps au 5ème siècle avant notre ère à Athènes : « Nous vivons une nouvelle fois un moment décisif ».

En juillet 1965, Le Corbusier fait le bilan de sa vie à 78 ans :

« Au cours des années, je suis devenu un homme de partout.

  J’ai voyagé à travers les continents.

  Je n’ai qu’une attache profonde : la Méditerranée.

  Je suis un méditerranéen, très fortement.

  Méditerranée, plein de forme et de lumière.

  La lumière et l’espace.

  Le fait, c’est le contact pour moi en 1910 à Athènes.

  Lumière décisive. Volume décisif : l’Acropole.

  Mon premier tableau peint en 1918, « La cheminée », c’est l’Acropole.

  Mon Unité d’habitation de Marseille ? c’est le prolongement.

  En tout je me sens méditerranéen.

  Mes détentes, mes sources, il faut les trouver dans la mer que je n’ai jamais cessé d’aimer.

  La montagne, j’en ai sans doute été dégoûté dans ma jeunesse. Mon père l’aimait trop. Elle était présente toujours. Pesante, étouffante. Et puis c’est monotone.

  La mer c’est mouvement, horizon sans fin. »

 

La même année, un pêcheur ramène un corps sur la grève de Cap-Martin. C’est celui de Charles-Edouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier : il vient de se noyer ….. dans la Méditerranée.

 

 

Vincent du Chazaud, décembre 2011

 

 

 

REPERES BIBLIOGRAPHIQUES

-HADOT Pierre, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, Paris, 1995.

-HAROUEL Jean-Louis, Histoire de l’urbanisme, PUF, Paris, 1981.

-LE CORBUSIER, La Charte d’Athènes, Editions de Minuit, Paris, 1957.

-LE CORBUSIER, Urbanisme, G.Grès et Cie, Paris, 1925.

-MAFFRE Jean-Jacques, L’art grec, PUF, Paris, 1986.

-MAFFRE Jean-Jacques, La vie dans la Grèce classique, PUF, Paris, 1988.

-MARTIN Roland, L’urbanisme an la Grèce antique, 2ème éd., Picard, Paris, 1974.

-MONNIER Gérard, Histoire de l’architecture, PUF, Paris, 1994.

-MONNIER Gérard, Le Corbusier, La Renaissance du Livre, Tournai, 1999.

-MUMFORD Lewis, La cité à travers l’histoire, Seuil, Paris, 1961.

-PAPAIOANNOU Kostas (dir.), L’art grec, Citadelles et Mazenod, Paris, 1972.

-RAGON Michel, L’homme et les villes, Albin Michel, Paris, 1995.

-RAVEREAU André, Le M’Zab, une leçon d’architecture, Sindbad, Paris, 1981.

 

 

 

BILLET N°19 – DE L’ECOLE MILESIENNE A LA CHARTE D’ATHENES (1)

15 novembre, 2011  |  LE BILLET

Urbanisme: sources et essai d’une définition.

Le terme d’urbanisme est apparu voilà à peine plus d’un siècle, alors que toutes les préoccupations qui s’y rattachent, la naissance et le développement des villes, remontent à la plus Haute Antiquité. La définition lexicographique empruntée au « Le Robert » mentionne une « étude systématique des méthodes permettant d’adapter l’habitat urbain aux besoins des hommes ». Mais s’agit-il seulement d’habitat? Non, la ville est plus complexe. Cette adaptation a pris des formes variées suivant les époques et les civilisations. Les cités primitives s’articulent autour du foyer d’une divinité; celle-ci, honorée, était partout présente et dominatrice, prenant parfois des allures terribles et despotiques, comme la cité biblique du dieu Moloch dévoreuse de ses enfants sacrifiés en son honneur. Plus pacifique-ment, comme l’acropole d’Athènes, c’est une citadelle qui accueillera des sanctuaires comme sur un piédestal, pendant que la société civile quittera ses hauteurs pour venir s’étaler à ses pieds, respectueuse et craintive. Puis, comme à Milet, les dieux s’humaniseront pour venir se fondre dans le tissu urbain, à égalité et sur le même plan que les espaces d’habi-tation, de commerce, de lieux publics et culturels.

Contexte et évolution de la Cité grecque

La ville est un trait fondamental de la civilisation grecque. Toute cité est formée d’un chef-lieu (asty) et de sa campagne (chôra): c’est un ensemble cohérent, tirant sa prospérité du dynamisme de ses échanges commerciaux, notamment par voie maritime: la mer Egée ressemble alors à un grand désert sillonné par des marins nomades, sorte de Touaregs che-vauchant des vaisseaux reliant les territoires riches et peuplés que l’eau salée sépare. Depuis le 9° siècle av. JC, deux mouvements s’opposent, économiquement, socialement et politiquement: sur le conti-nent, les Assyriens rassemblent un grand empire militaire et despotique, tandis que sur le pourtour méditerranéen, une multitude de cités autonomes prennent leur essor économique et intellectuel, sur fond d’évolution démocratique. Une ère nouvelle s’ouvre dans l’histoire de la Grèce en particulier, et dans l’histoire du monde en général. A mi-chemin, en Asie Mineure et en Ionie en particulier, une vague colonisatrice oscille entre ces deux cultures, l’urbanis-me milésien en constituant une étape, le plateau de la balance penchant finalement vers l’absolutisme et le monumental des cités babyloniennes avec Pergame et les cités hellénistiques à partir du 4° siècle av. JC. Après les civilisations minoennes et mycéniennes, le phénomène urbain en Grèce apparaît dès le 8° siècle av.JC, par l’agglomération de villages, le synœcisme. Les villes anciennes, comme Athènes, sont laissées à leur croissance organi-que, et n’ont jamais connu d’urbanisme, au sens d’organisation de l’espace urbain. Athènes est toujours restée un déda-le de ruelles autour de deux pôles monumentaux, l’Acropole, agrégat de sanctuaires, et l’Agora, terrain vague polyvalent, relié par le seul grand axe de la ville, la voie des Panathénées. C’est parce que les Grecs ont été amenés très tôt à fon-der des villes nouvelles, qu’ils ont développé d’abord une pratique, puis une théorie de l’urbanisme. Hippodamos, originaire de Milet, donne à l’urbaniste la mission de concevoir une ville non seulement rationnelle dans sa géographie, mais également avec un ordre social parfait. Le philosophe grec Aristote (384-322 av.JC), grâce auquel nous tirons l’essentiel de nos connaissances sur Hippodamos dans la « Constitution d’Athènes », indique les disposi-tions les plus importantes et les plus dignes de remarques de sa constitution: -Une division tripartite des classes de citoyens en artisans, agriculteurs et guerriers. -Une division tripartite de la cité en domaines sacré (dieux), public (état) et privé (individu). -une division tripartite des lois , ayant pour objet l’outrage, le dommage et le meurtre. Aristote, appuyant sa philosophie plus sur la biologie que sur les mathématiques, a critiqué ces dispositions présentant des difficultés graves et des inconvénients nombreux. Par sa connaissance des structures multiples et des vastes res-sources de la vie, il pouvait apporter à la conception d’une cité idéale ce qui manquait à Hippodamos d’abord, à Platon ensuite. Ces philosophes, sans doute à leur corps défendant, entraînés par la montée monarchique (Aristote sera le pré-cepteur de celui qui deviendra le grand Alexandre), précipiteront, ou du moins n’empêcheront pas le glissement progres-sif de la cité hellène vers la métropole hellénistique, puis vers la mégalopole alexandrine. Les cités commerçantes d’Asie Mineure préfiguraient déjà la forme et les institutions de ce dernier type urbain, la mégalopole monarchique, où le citoyen agissant dans une cité démocratique, deviendra peu à peu spectateur dans une architecture monumentale faite pour la parade et la démonstration de force.

La règle et le modèle milésien : universalité

Pour les plans d’ensemble des cités grecques, l’ordre géométrique est adopté dès le 6ème siècle av.JC, puis perfectionné et théorisé par le mathématicien Hippodamos sur la côte égéenne de l’Asie Mineure pour la reconstruction du port de Milet durant le 5ème siècle av.JC, après son sac par les Perses en 494 av.JC. Qualifiée par les archéologues et les historiens d’ « ordre milésien », cette organisation géométrique du tracé des villes a été depuis universellement adoptée à travers les siècles par des civilisations de cultures différentes. Le quadrillage a fait partie de l’équipement utilisé normalement par la colonisation. Les colons pouvaient prendre le temps d’étudier toutes les particularités topographiques d’un site, tandis que le quadrillage leur permettait d’effectuer une répartition rapide et à peu près équitable des lotissements. Au 3ème siècle av.JC, les architectes d’Alexandre le Grand s’en servirent pour tracer les plans de soixante dix villes nouvelles, dont Olynthe, Priène, Magnésie et Alexandrie dans la Basse Egypte, dont le plan fut confié par Alexandre en 331 av.JC à l’architecte Deinocratès de Rhodes. Alexandrie fut à la charnière des conceptions minimales, rigoristes et fonctionnalistes de Milet, avec celles monumentales, complexes et démonstratives de Pergame. Son urbanisme alliait la rigueur issue des philosophes de la période hellénique, avec l’ampleur issue des traditions locales et des apports orientaux. Son exemple fait glisser la simplicité de l’héritage hellénique vers un urbanisme complexe et grandiose, renforcé par les constructeurs pergaméens. Cette évolution est accompagnée par celle des mentalités, le citoyen grec passant du rôle d’acteur dans une démocratie à celui de spectateur dans une monarchie, transformation d’une société et par extension d’un urbanisme par le « fait du Prince ». A cheval sur les ères pré et post chrétiennes, l’empire romain règne sur le pourtour méditerranéen. Pour l’aménagement de leurs villes conquises ou nouvelles, plus que le modèle hellénistique, prévaudra l’influence des Grecs d’Alexandrie d’Antioche et de Pergame. Le tracé ordonné en damier des camps militaires romains, à partir des axes majeurs du « cardo » (nord/sud) et du « decumanus » (est/ouest), à l’intersection desquelles on trouve le « forum », servira de modèle aux villes coloniales où s’installaient leurs vétérans, Autun en est un exemple. Aux 13ème et 14ème siècle de notre ère, cette orthogonalité fut utilisée pour la construction des villes fortes, les bastides, lors des luttes entre anglais et français dans le sud-ouest de la France, comme Monpazier, Beaumont, Villefranche-du-Périgord. L’idée d’une organisation citadine idéale fut à nouveau mise en théorie au 16ème siècle par Thomas More, dans son ouvrage l’ « Utopie ». Au 17ème siècle, Vauban édifia des villes frontières fortifiées, comme Neufbrisach, sous forme de plans rigoureusement quadrillés et symétrisés, la place d’armes centrale remplaçant l’agora. Un siècle et demi plus tard, Napoléon confiera à l’ingénieur Duvivier la construction des villes de garnison de La Roche-sur-Yon en Vendée et de Pontivy (Napoléonville) en Bretagne, fiefs indociles sous la Révolution. Dans ces deux villes il établira un plan régulier en damier autour d’une place d’armes. Dans la deuxième moitié du 18ème siècle, Claude-Nicolas Ledoux expérimenta aux Salines d’Arc-et-Senans la ville idéale, explicitée dans son ouvrage «l’architecture considérée sous le rapport des mœurs, de l’art et de la législation », préfiguration des cités utopiques de l’ère industrielle et de l’organisation du travail du capitalisme naissant, en même temps que prolongement de la conception tripartite de l’ordre social d’Hippodamos de Milet. En Amérique du nord, à la fin du 18ème siècle, l’ingénieur français Pierre Charles L’Enfant, parti guerroyer en Amérique aux côtés de La Fayette, gagne le concours avec un plan en damier hippodaméen pour la « Federal City » sur les rives du Potomac, aujourd’hui connue sous le nom de Washington. Jusqu’au 19ème siècle, les Espagnols construisaient leurs villes coloniales du Nouveau Monde selon le dispositif milésien, par blocs d’immeubles rectangulaires répartis autour d’une place. La révolution industrielle du 19ème siècle va accentuer le courant « social » amorcé par les « architectes de la liberté », Ledoux et Boullée notamment, mais en remplaçant les rapports hiérarchiques hérités de l’Ancien régime par de nouveaux rapports de l’homme avec le travail, et une vie « sociale » égalitaire. Les théories utopiques pour un bonheur « social » sont appliquées par Godin au « Familistère » de Guise, sur les concepts autarciques de Fourier, terreau du socialisme naissant. Après qu’il eut été utilisé en Europe pendant vingt siècles, les urbanistes d’Amérique du Nord adoptèrent un dispositif semblable pour les tracés de fondations nouvelles à Philadelphie, New Haven, Savannah et d’autres lieux. En 1935, Frank Lloyd Wright illustra par la gigantesque maquette Broadacre City un principe d’aménagement pour une société idéale réconciliant valeurs pastorales et technologies, suivant un quadrillage méthodique du sol. Dans les années trente, les urbanistes progressistes des CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne) proposèrent d’étendre à la terre entière leurs conceptions urbaines, très proches du modèle fonctionnaliste milésien, convaincus qu’ils détenaient par ce système les clés de la « cité du bonheur ». Le Corbusier tentera de réaliser cet idéal en concevant les plans de la ville de Chandigarh, capitale de la province indienne du Penjab, dans les années cinquante (voir billet n°16, Chandigarh). Le prochain billet nous précisera l’influence qu’aurait pu occuper la Grèce sur Le Corbusier.

Vincent du Chazaud, octobre 2011

REPERES BIBLIOGRAPHIQUES
-HADOT Pierre, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, Paris, 1995.
-HAROUEL Jean-Louis, Histoire de l’urbanisme, PUF, Paris, 1981.
-LE CORBUSIER, La Charte d’Athènes, Editions de Minuit, Paris, 1957.
-LE CORBUSIER, Urbanisme, G. Grès et Cie, Paris, 1925.
-MAFFRE Jean-Jacques, L’art grec, PUF, Paris, 1986.
-MAFFRE Jean-Jacques, La vie dans la Grèce classique, PUF, Paris, 1988.
-MARTIN Roland, L’urbanisme dans la Grèce antique, 2ème éd., Picard, Paris, 1974.
-MONNIER Gérard, Histoire de l’architecture, PUF, Paris, 1994.
-MONNIER Gérard, Le Corbusier, La Renaissance du Livre, Tournai, 1999.
-MUMFORD Lewis, La cité à travers l’histoire, Seuil, Paris, 1961.
-PAPAIOANNOU Kostas (dir.), L’art grec, Citadelles et Mazenod, Paris, 1972.
-RAGON Michel, L’homme et les villes, Albin Michel, Paris, 1995.
-RAVEREAU André, Le M’Zab, une leçon d’architecture, Sindbad, Paris, 1981.

Billet n°18 – REVOLTES

30 octobre, 2011  |  culturel, LE BILLET

Ce qu’il y a d’intéressant pour le chroniqueur de ce billet, c’est qu’écrivant dans l’indifférence générale, il peut tout dire, ou du moins tout ce que de saugrenu peut passer dans sa tête. Il peut rester trois mois sans rien produire, personne ne s’en émeut, personne ne s’inquiète si ce silence est conséquence de son état de santé ou de sa disparition… non rien ne vient troubler son silence, il peut écrire à sa guise, ce qu’il veut, personne ne s ‘en aperçoit. Par exemple, si j’écris que le deuxième vice-président de la CEACAP est un pauvre type et une ordure, il n’y aura personne pour s’en offusquer, et je ne serai pas viré. Autre chose, si j’écris un billet intitulé « Révoltez-vous » s’adressant à des experts judiciaires, on peut s’étonner de cette provocation à l’adresse d’un corps plutôt considéré comme stable et conservateur. Pourtant, et dans l’indifférence générale, je vais l’écrire ici.

Contrairement à Musset et aux romantiques, je ne pense pas que « les plus désespérés sont les chants les plus beaux ». Sans doute faut-il aller les chercher en amont, bien avant la désespérance, c’est-à-dire les chants de la révolte. Ceux-là ouvrent les yeux sur l’avenir et la vie, alors que les premiers les ferment sur le malheur et la mort.

En musique, chez Mozart l’apothéose de son Don Giovanni est atteinte quand ce dernier défie, même sans espoir, la statue du Commandeur. La révolte des esclaves Noirs s’est transmise grâce au « blues », sous la dureté de leur condition de vie, il y avait encore l’espérance et l’amour, l’élection de Barack Obama a tardivement, mais finalement, donné raison à leur patience.  J’aime le rock, notamment celui de la révolte pacifiste des jeunes blancs des années 60 contre la guerre du Viêt Nam. Ho Chi Minh, fin poète autant que politique, leur sera reconnaissant d’avoir aidé à mettre fin à ce bourbier sanglant et écologiquement désastreux avec le déversement de tonnes de défoliants et de napalm sur ce pays calme et non résigné. Pour déloger le Viet-cong, les soldats américains ont détruit à coup d’obus le palais impérial de Hué et les temples hindouistes Cham dans les collines d’Annam… les talibans afghans n’ont pas fait pire en explosant les statues bouddhistes de Bâmiyân en 2001. De quel côté est la civilisation ? Le film « Apocalypse now » de Coppola pose la question…

En littérature, je retiens mon souffle et palpite aux grincements céliniens du « Voyage au bout de la nuit » quand je lis : « Tant que le militaire ne tue pas, c’est un enfant. On l’amuse aisément. N’ayant pas l’habitude de penser, dès qu’on lui parle il est forcé pour essayer de vous comprendre de se résoudre à des efforts accablants ». Alors que je m’assoupis en parcourant les lignes sirupeuses et magdaléniennes de Proust.  Enfin, Rimbaud me plaît plus que Verlaine lorsqu’il débouche une bouteille pour trinquer avec lui ou écrire « Le bateau ivre », alors que l’autre le blesse de son pistolet et s’épuise ensuite en remords aux pieds de sa femme :

« Tout suffocant

Et blême quand

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure. »

Et pourtant chez ces deux poètes, que leurs rimes sont belles d’une écœurante simplicité, et que leurs mots coulent d’une source limpide… mais empoisonnée.

En peinture, Kees Van Dongen (1) n’est jamais autant inspiré que lorsqu’il est en révolte contre la société, et qu’au début du siècle, anarchiste, il projette dans sa peinture une liberté de tons, rugissant alors comme un « fauve ». Comme Gustave Jossot (2) à la même époque, il clame sa révolte en proposant des illustrations dans la revue satirique « L’Assiette au beurre », ancêtre d’Hara-Kiri. Cette farouche indépendance n’aura duré que pendant qu’il vivait au Bateau Lavoir, fréquentant Derain, Matisse, Vlaminck et Picasso. Le succès, l’argent et les fêtes mondaines assagiront l’humeur et la palette du peintre, devenu portraitiste de la « bonne société » parisienne. Jossot, lui, restera fidèle à ses idées anarchisantes, son pacifisme et son humanisme révoltés. Ses farouches caricatures dénoncent la corruption, le népotisme, ses cibles privilégiées étant l’armée, le clergé et la justice tapinophage (3). Défiant les conventions et foulant les frontières idéologiques, sa soif d’absolu le conduira en Tunisie où il adhère en 1913 à un islam proche du soufisme.  Reprochant à Beaudelaire des vers conformistes dans son poème « La Beauté » des Fleurs du mal, Jossot défend son art de la caricature et écrit en 1897 : « Nous rase-t-on encore assez avec le Beau, ce mot que nul n’a jamais pu définir ? A mon avis, une gueule tirée, tordue, déformée par la souffrance, la colère, le rire ou la frayeur, est mille fois plus Belle malgré sa laideur, que la tête insipide et inexpressive de la Vénus de Milo. Ah ! l’expression et le mouvement… c’est l’art tout entier !»

Qu’en est-il de l’architecture et de l’urbanisme ? Pour ma part, je préfère vivre et travailler dans les quartiers éclectiques, bruyants et libertaires de Montparnasse et de Montmartre, que ceux haussmanniens, rupins, austères et silencieux de l’Ouest parisien et des grands boulevards. Selon Eric Hazan, le Paris populaire résiste grâce aux étrangers, les Chinois à Belleville et Tolbiac, les Maghrébins à la Goutte d’Or, les Turcs au marché de la porte Saint-Denis, les Africains au marché Dejean, etc… auxquels se mêlent jeunes et vieux « blancs », les premiers souvent des étudiants prolétarisés, les seconds des retraités précarisés (4).

En architecture, le Gothique, l’Art nouveau, et le Mouvement moderne ont bouleversé les codes d’une architecture Classique à la remorque de l’Antiquité, laquelle ressurgit après chaque révolution, comme pour la châtier.

Poussant plus loin la provocation, ne devrait-on pas regretter que le général Choltitz, alors gouverneur du « Gross Paris » en 1944, ait désobéi à l’ordre d’Hitler, qui, dans un délire mégalomaniaque  et apocalyptique avant de se donner la mort, voulait faire de la ville « un champ de ruines »? Alors Le Corbusier n’aurait plus eu besoin de faire table rase du vieux Paris pour réaliser son plan Voisin, dessiné entre 1922 et 1925. L’actuelle équipe municipale ne serait plus à la peine et n’aurait plus besoin de faire des contorsions, pour tenter de rendre vivable la ville au détriment de sa vitalité. Après tout, le plan Voisin n’ était pas plus radical que ne le furent, en son temps, les percées rectilignes pratiquées par le baron Haussmann dans la vieille ville moyenâgeuse et classique. Et aujourd’hui, les réflexions en cours sur le « Grand Paris » rejoignent celles de le Corbusier quand déjà, dans les années 20, il voulait faire sauter le carcan qui étouffe la capitale pour la relier aux grandes villes françaises. N’a-t-on pas vu parmi les projets du Grand Paris, celui d’Antoine Grumbach étendant l’agglomération parisienne en passant par Rouen et Le Havre pour la relier à la mer?

Et puis, on peut continuer longtemps, les sujets de révoltes ne manquent pas ces temps-ci…

Le 05 octobre 2011

Vincent du Chazaud, deuxième vice-président de la CEACAP

1) Jossot, caricatures. De la révolte à la fuite en Orient. Exposition à la bibliothèque Forney jusqu’au 18 juin. Un catalogue de l’exposition est paru : « Jossot, caricatures, de la révolte à la fuite en Orient (1866-1951) », Michel Dixmier et Henri Vitard. Paris bibliothèques, 2010, 183 p. Dans sa préface, Cabu écrit : « Si, comme dit Cavanna, un bon dessin c’est un coup de poing dans la gueule, alors oui , un dessin de Jossot est un sacré coup de poing ».

(2) Van Dongen : Fauve, anarchiste et mondain. Exposition du Musée d’art moderne de la ville de Paris jusqu’au 17 juillet. Un catalogue de l’exposition est paru : « Van Dongen : Fauve, anarchiste et mondain », éditions Paris Musées, 2011, 240 p.

(3)Tapinophage, dévoreuse des humbles, expression inventée à partir du grec tapeinos qui signifie « humble ». En droite ligne, le film « Présumé coupable » de Vincent Garenq sur l’affaire d’Outreau. Philippe Torreton sert admirablement le rôle d’Alain Marécaux, l’un des accusés. Malheureusement le rôle des experts est passé sous silence…

(4)HAZAN Eric, « Paris sous tension », La Fabrique Editions, Paris, 2011, 124 pp.

 

LE BILLET n°17 UNE « INJUSTE » HISTOIRE D’ARCHITECTURE

1 septembre, 2011  |  LE BILLET

Dans un récent article paru durant l’été 2011 dans la revue suisse « Faces »(1), l’historien Joseph Abram débute par ces questionnements, sur le rôle et la portée de l’histoire de l’architecture, son article à propos de la monographie que Giulia Marino a consacrée à la Caisse d’allocations familiales de Paris (CAF), construite entre 1953 et 1959 par les architectes Raymond Lopez et Michel Holley (2) :

« De quoi fait-on l’histoire lorsqu’on fait l’histoire de l’architecture ? Comment construire la profondeur de champ théorique d’un objet d’étude donné ? Dans quels réseaux de significations esthétiques et techniques, et sur quels points nodaux particuliers, situer la valeur patrimoniale complexe d’une œuvre architecturale déterminée ? Comment restituer dans la linéarité du discours, sans sacrifier aux mythes fondateurs de la discipline, l’épaisseur sémantique d’une expérience collective hors du commun ? »

 

Ces questions, parmi d’autres, auxquelles on pourrait adjoindre celle de la réception passée et présente de l’objet d’étude, ainsi que celles posées par sa conservation, sa rénovation, sa réhabilitation, et sa réutilisation, sur les plans à la fois technique, culturel et social. En somme quelle politique peut-on mettre en œuvre pour le patrimoine en général, et plus spécifiquement celui des Trente glorieuses? Cette question a été abordée dans un travail universitaire intitulé « Les architectures de la Croissance innovante (1965-1975) : entre mutation et destruction » (3) qui montrait combien était difficile la reconnaissance de ce patrimoine particulier, aboutissement des efforts conjoints de créateurs souvent issus du mouvement moderne et d’industriels audacieux, quand ce n’étaient pas les mêmes comme ce fut le cas avec Jean Prouvé. Cette thèse était un constat dressé trente ans plus tard sur ces constructions ayant fait appel à des techniques sophistiquées, accompagnées de réflexions sociales généreuses. Aujourd’hui, la réception de ce patrimoine fragile mène à son abandon, à sa démolition, parfois à sa restauration, à sa rénovation qui nécessitent autant d’ingéniosité qu’il en fallut pour sa mise en œuvre.

 

Mais, plus « fort » encore, l’article questionne sur l’intrusion de la justice dans les questions de patrimonialisation. En effet, Joseph Abram, à partir de l’ouvrage de Giulia Marino, pointe le rôle qu’a joué la justice sur le destin, sombre, de l’immeuble de la CAF : «(…) Marino aborde la fortune critique de l’édifice, sa réception architecturale, technique et industrielle, et les innombrables péripéties de sa protection juridique, c’est-à-dire les circonstances de son classement au titre des Monuments historiques, puis de son « déclassement ». « Edifice pionnier », « premier mur-rideau intégralement suspendu », « premier immeuble tout plastique », le siège de la CAF fut en son temps, « le bâtiment de tous les records », largement médiatisé dans toutes les revues professionnelles de l’époque. Tombé dans l’oubli au cours des années 1970, il apparaît aujourd’hui dans la plupart des ouvrages généraux consacrés à l’histoire de l’architecture du XXème siècle. Cette notoriété ne suffira pas cependant à garantir sa protection ».

 

En effet, pour parer à la démolition du bâtiment souhaité par la CAF, une première inscription à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques de la seule barre de bureaux est arrêtée le 20 septembre 1998 à l’initiative du ministère de la Culture qui commande en parallèle une étude de faisabilité à l’agence Reichen et Robert. Sont exclus de cette inscription les bâtiments annexes plus petits, qui faisaient pourtant la qualité urbaine de l’ensemble. La CAF obtient l’annulation de cette protection auprès du Tribunal administratif de Paris le 30 juin 1999, celui-ci s’estimant compétent pour statuer sur la valeur patrimoniale de l’œuvre et considérant que « l’intérêt historique et artistique de la construction justifiant son inscription ne ressort pas des pièces versées au dossier »….

Le 9 avril 2000 la Cour d’appel administrative rétablit l’inscription, mais le 29 juillet 2002 le Conseil d’Etat, auquel la CAF a alors porté l’affaire, opte pour le déclassement, « événement sans précédent dans l’histoire du patrimoine en France » note Joseph Abram.

 

On sait aujourd’hui ce qu’il advint de ce site et de ses bâtiments, vendus par la CAF et livrés à l’appétit de groupes immobiliers, il suffit de se promener entre la rue Viala et la rue de Grenelle dans le 15ème arrondissement. De cet ensemble unique et remarquable, ne subsiste que l’ossature du bâtiment principal, comme un squelette décharné qu’on aurait habillé de vêtements à la mode. C’est beau comme une architecture d’aujourd’hui, c’est beau, tout bêtement…

 

Au-delà de la triste destinée de ce bâtiment définitivement perdu, considéré comme un ensemble architectural de premier ordre par les historiens et architectes suisses Franz Graf et Bruno Reichlin, il serait intéressant, pour nous experts de justice, de connaître à partir de quel rapport d’expertise, s’il y en eut, ont été fondées les différentes décisions de justice, contradictoires entre elles, invalidant ou validant tour à tour le rapport de la commission ayant protégé la CAF. Mais là, nous ne sommes plus dans l’histoire de l’architecture, mais dans celle de la justice …

 

Vincent du Chazaud, 6 septembre 2011

 

 

 

(1)FACES, journal d’architecture, n°69, été 2011, pp 61,62,63

 

(2)MARINO Giulia, « Un monument historique controversé : la Caisse d’allocations familiales à Paris, 1953-2008, Picard, Paris, 2009, 270 pages

 

(3)BERTAUD DU CHAZAUD Vincent, « les architectures de la Croissance innovante (1965-1975) : aujourd’hui entre mutation et destruction », thèse de doctorat en Histoire de l’art sous la direction du professeur Gérard Monnier, université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 3 volumes, décembre 2004

 

 

 

 

 

LE BILLET n°16 CHANDIGARH

15 mai, 2011  |  LE BILLET

En février dernier, voyageant dans le nord de l’Inde, je suis sorti du traditionnel et merveilleux circuit des palais et temples du Rajasthan pour rejoindre Chandigarh.

 

Le Corbusier est tout sauf un conformiste, il révolutionne architecture et urbanisme, le bâti et son cadre.

 

Mais Le Corbusier c’est aussi un missionnaire de l’architecture. Il croit sincèrement pouvoir améliorer la condition humaine grâce à ses théories architecturales et urbaines, et il veut faire partager sa foi. Cette utopie est encore partagée aujourd’hui, ainsi l’architecte Françoise-Hélène Jourda déclare dans le Moniteur : « Etre architecte c’est créer des espaces pour que les gens y soient heureux. Je suis persuadée que l’essentiel des objectifs du métier d’architecture devrait être de contribuer à créer un monde meilleur. » (1)

 

Chez Le Corbusier, le dogmatisme de sa jeunesse s’est toutefois atténué avec l’âge, en témoigne Chandigarh. Ses associés, Pierre Jeanneret, Jane Drew et Maxwell Fry, en sont sans doute la cause, mais plus encore la philosophie hindoue et le peuple indien ont apporté à Le Corbusier sagesse et sérénité. Sincèrement il a aimé l’Inde, ainsi qu’il l’écrit en 1962 pour une extension de sa mission : « Je le ferai gratuitement, sans honoraires et sans vacations. Je suis heureux d’offrir cela à l’Inde, pays que j’aime ».

 

Bien qu’âgé de 63 ans, c’est un homme plein d’énergie qui accepte la commande de Chandigarh, aiguillonné par le fait qu’il puisse enfin appliquer à grande échelle ses théories urbaines. Ici les propos d’André Wogenscky, un proche collaborateur de Le Corbusier, s’appliquent bien à ce dernier: « Je ne crois pas qu’on fasse de l’architecture avec de la matière. Je crois qu’on fait de l’architecture avec de l’énergie. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un tas de pierres au bord du chemin et, simplement, le beau mur que le bon maçon est capable de construire avec ces pierres ».(2)

 

Et chacune des œuvres de Le Corbusier crée une émotion envahissante, et finalement partagée quelle que soit sa vision sur l’architecture, et l’énergie qui y est mise force le respect : Ronchamp, La Tourette, les Cités radieuses, les maisons Jaoul, la villa Savoye, et ici le Capitole de Chandigarh, tous sont des architectures-phénix, puisant dans un passé connu, une intériorité inconnue et un avenir fragile.

 

Recommandé par le ministre du MRU Eugène Claudius-Petit aux émissaires indiens de Nerhu chargés de recruter un architecte européen, Le Corbusier prend en charge le plan de Chandigarh (3) à la suite de l’urbaniste américain Albert Mayer. Ce dernier devait créer sur un terrain vierge une nouvelle capitale dans la province indienne du Penjab, après sa partition avec le Pakistan en 1947. Il renonça à poursuivre son travail après l’accident d’avion qui coûta la vie à Matthew Nowicki, son collaborateur sur place. Le Corbusier s’emploiera à minimiser, voire à effacer les traces de son prédécesseur, alors que celui-ci travaillait dans l’esprit des CIAM avec un plan quadrillé et zoné où la nature prenait une place importante. Avec son plan directeur dessiné d’un seul jet en quelques jours, Le Corbusier prend de vitesse les deux architectes anglais qui lui sont adjoints, Maxwell Fry et Jane Drew, alors que leur apport, grâce à leur connaissance de l’architecture tropicale, a été déterminant. Il occultera aussi la collaboration discrète mais efficace de son cousin Pierre Jeanneret. L’homme est ainsi, il sait aussi ne pas faire table rase, s’entourer de gens compétents, mais son empreinte ensuite est si forte qu’il n’en reste que sa trace. Quant à Pierre Jeanneret, il faudra prendre le temps de lui rendre justice et de dévoiler son important travail auprès de son cousin : alors que ce dernier n’aura passé que quelques mois en tout en Inde, Jeanneret s’établira et travaillera à Chandigarh de 1950 à 1965. Ce digne représentant du Mouvement moderne y laissera une architecture belle et sensée. (4)

 

Aujourd’hui, la ville est enfouie sous une luxuriante végétation, et depuis la terrasse du bâtiment du Secrétariat sur le Capitole, à laquelle on accède après maints laissez-passer et palabres kafkaiens avec l’administration et sous la conduite d’un homme en arme, on n’aperçoit qu’une mer de verdure face aux chaînes de l’Himalaya. Seuls émergent sur une dalle vide, les trois bâtiments dessinés par Le Corbusier, le Secrétariat, le Palais de l’Assemblée et la Haute Cour de justice, placés là comme des sculptures excentrées au nord-est de la ville.

 

Les questions abordées avec ce laboratoire urbain que fut Chandigarh et les réponses apportées par Le Corbusier et ses collaborateurs, novatrices à l’époque, restent d’actualité. La question de la densité, la hiérarchisation des voies de circulation pour les rendre plus fluides et plus sures, le rapport nouveau de la ville à la nature avec un espace dilaté, ce sont là les germes de la ville-territoire imaginée aujourd’hui par des urbanistes comme Bernard Reichen : « La ville-territoire, c’est la mobilité, le désenclavement, un rapport nouveau à la nature, la fluidité de l’espace. C’est aussi une autre façon de travailler, d’autres formes de sociabilité et une autre politique d’éducation. »(5)

 

Le projet urbain de Chandigarh, conçu pour accueillir initialement 150 000 habitants avec une extension à 500 000, compte aujourd’hui plus d’1 million et demi d’habitants. A ce problème de croissance excessive et désorganisée est venu s’ajouter celui d’une partition en trois unités administratives dans ce qui était prévu être « la » capitale de cet état riche du Penjab. La maîtrise du développement urbain appartenant à trois administrations différentes, l’homogénéité du plan directeur rationnel de Le Corbusier a tendance à s’étioler. Chandigarh souffre des mêmes maux que l’Inde contemporaine, au problème des castes minant la démocratie indienne s’ajoute les disparités sociales accentuées par les très fortes croissances économiques et démographiques.

 

Aujourd’hui les autorités et les urbanistes indiens doivent planifier la densification du territoire de Chandigarh. Le Corbusier avait songé que, dans cette hypothèse, aux premiers quartiers de maisons en bandes dessinés par Jane Drew et Pierre Jeanneret, on substitue des unités d’habitation du type de celle de la « Maison du fada » comme elle est appelée à Marseille. La boucle serait alors bouclée… alors la voix funèbre d’André Malraux pourrait retentir à nouveau comme une oraison visionnaire : « L’Inde, où se trouvent plusieurs des chefs-d’œuvre de Le Corbusier et la capitale qu’il a construite, Chandigarh, viendra verser sur ses cendres l’eau du Gange, en suprême hommage (…) Comme le cortège des femmes de l’Inde portant la terre vers le piédestal vide de la main de la paix avec le geste des porteuses d’amphores (…) Et voici enfin la France – celle qui vous a si souvent méconnu, celle que vous portiez dans votre cœur lorsque vous avez choisi de redevenir français après deux cents ans – qui vous dit, par la voix de son plus grand poète : « Je te salue au seuil sévère du tombeau ! » Adieu, mon vieux maître et mon vieil ami. Bonne nuit… »(6)

 

Vincent du Chazaud, le 15 avril 2011

 

(1)Le Moniteur, rencontre avec Françoise-Hélène Jourda, 21 octobre 2005

 

(2)WOGENSCKY André , « Architecture active », Casterman, Paris, 1972

 

(3)Lire : PAPILLAUD Rémi, « Chandigarh », collection « Portrait de ville », Cité de l’architecture et du patrimoine/IFA, 2007

 

(4)Sur l’activité de Pierre Jeanneret à Chandigarh, un très beau livre est paru récemment : TOUCHALEAUME Eric, MOREAU Gerald, « Le Corbusier/Pierre Jeanneret , l’aventure indienne, design-art-architecture », éditions Eric Touchaleaume,/Galerie 54, Paris, 2010

 

(5)Le Moniteur, rencontre avec Bernard Reichen, 25 novembre 2005

 

(6)Hommage à la mémoire de Le Corbusier par André Malraux, ministre d’Etat chargé des Affaires culturelles, dans la Cour carrée du Louvre le 1er septembre 1965, Imprimerie des Affaires culturelles, n°212, novembre 1970

 

 

 

 

 

 

 

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