Billet n°30 – BANQUET SUR LA DEPOUILLE DE LE CORBUSIER

26 novembre, 2012  |  LE BILLET  | 

Quand José Oubrerie, un ancien collaborateur de Le Corbusier, monte sur scène, on sent que le show est déjà bien réglé… le titre de la conférence : « architecture avec et sans Le Corbusier ». Entré encore jeune étudiant à l’atelier de la rue de Sèvres, il y fait ses premiers et vrais pas en architecture, à tel point qu’il oublie de passer son diplôme. La véritable école, comme pour tous ceux qui eurent la chance de travailler chez le « maître », n’était-elle pas à son atelier de la rue de Sèvres, si bien que les étudiants qui étaient acceptés l’étaient sans rémunération, comme à l’école. Ceux qui étaient encore dans son agence à la mort de Le Corbusier auront été bien payés en retour : à peine son cadavre était-il refroidi, que, quittant le « couloir » de la rue de Sèvres avec les rouleaux de calque des études qu’il avait en cours sous le bras, chacun tentera d’en tirer profit par la suite ; cependant il y avait peu de chantier en cours, et les projets restèrent dans les archives de la Fondation Le Corbusier. José Oubrerie, lui, partit avec le projet de l’église Saint Pierre de Firminy.

Oubrerie est un homme rond, jovial, un brin cabot, mais le public, en majorité des femmes vieillissantes, est conquis par la jeunesse de cet homme âgé, même si ses genoux usés renforcés de métal le font traîner de sa table au tableau où il jette quelques dessins hasardeux. Ceux-ci seront arrachés à la fin du spectacle, comme on s’arrache la chemise d’une star de rock and roll. Bref, un morceau de papier griffonné, comme un tissu puant la sueur, quelle importance, mais les groupies sont souvent munies d’une cervelle creuse. José Oubrerie sait dessiner, c’est certain, et il le montre mieux avec les photos de ses lavis expliquant le projet de l’église de Firminy que sur le tableau avec un feutre noir.

Quand la fondation Le Corbusier donna le « feu vert » pour reprendre le chantier de l’église Saint Pierre de Firminy conçue par Le Corbusier, on alla chercher José Oubrerie qui résidait alors aux Etats-Unis, où il avait réussi à vendre sa présence auprès de Le Corbusier. Détenteur des plans, il fallait en passer par lui, même si Wogensky lorgnait l’affaire. Rebutato avait été servi avec le pavillon de Zurich, quant à Jullian il suivit sa propre route avant d’émigrer aux USA puis revenir dans son pays natal le Chili. Il fut adjoint à Oubrerie une équipe compétente et une entreprise sérieuse, Stribick, qui coulait le béton des centrales nucléaires. Cependant une visite récente le 5 décembre dernier, lors d’un colloque sur la réhabilitation du patrimoine du XXème siècle, a permis de constater de sérieuses fissures sur ce béton, ce qui nous laisse craindre un peu sur la pérennité de l’église, mais plus encore et plus grave, sur la sécurité des centrales nucléaires… Le chantier fut mené à bien non sans mal car l’argent coulait de manière moins fluide que le béton auto-plaçant. Commencé en 1970, cinq ans après la mort de Le Corbusier, le chantier de l’église, après quelques soubresauts, est arrêté en 1978 pour une durée de presque 30 ans. Pour éviter sa démolition, sa carcasse est classée monument historique sur intervention d’Eugène Claudius-Petit, ancien maire de Firminy et initiateur du projet. C’est en 2004, sous le contrôle de la Fondation Le Corbusier, que José Oubrerie reprend le chantier. L’église Saint-Pierre est enfin inaugurée le 26 novembre 2006, soit 41 ans après la mort de Le Corbusier.

Après nous avoir servi l’église de Firminy, métaphore d’un seau à charbon, où la « patte » de Le Corbusier est patente, José Oubrerie ne convainc plus son auditoire avec ses propres œuvres, peu nombreuses et disparates. Avec la grosse maison Miller construite près de Lexington entre 1988 et 1992, il flatte le « mauvais goût » d’un riche avocat américain, et où ce dernier n’aura jamais payé si cher une autre métaphore, en l’occurrence celle d’un faux mur… L’esprit corbuséen s’est perdu dans une Amérique capitaliste où Le Corbusier, pour y avoir essuyé quelques cuisants revers dont celui du siège de l’ONU, y avait une rancune tenace. Il n’aimait guère l’esprit de ces rustres pionniers avides de dollars, sauf celui d’une jeune américaine Marguerite Tjader Harris avec laquelle il entretiendra une liaison, amoureuse d’abord, épistolaire ensuite. Le public ne s’y trompe pas qui, à la fin de sa conférence, questionne José Oubrerie sur son travail avec Le Corbusier plutôt que sur le sien propre. C’est ainsi, à être trop près d’un grand homme lumineux, au mieux on réfléchit sa lumière, au pire on reste dans son ombre… On peut se hasarder à faire le parallèle avec Raphaël[1] et les peintres de son atelier, dans lequel Vasari prétend qu’ils étaient une cinquantaine d’assistants. L’art de Raphaël pour les œuvres dites autographes surpasse incontestablement celui des œuvres dites d’atelier, ou celui de ses élèves les plus brillants qui se feront un nom à la mort du maître, tels Giulio Romano ou Gianfrancesco Penni.

Auparavant, dans la voiture qui le conduisait de La Rochelle à Royan, José Oubrerie livra quelques anecdotes sur Le Corbusier. Celle-ci, à propos du musée du XXème siècle que lui commanda début 1965 André Malraux alors ministre de la Culture, mérite d’être racontée. Le site retenu à Nanterre n’enthousiasmait pas les gens de l’Art ainsi que Le Corbusier. Mais, trop à l’impatience de construire ce musée pour lequel il menait sans discontinuer des études théoriques depuis 1931, ayant tenté sans succès de l’inscrire dans le plan de Chandigarh, Le Corbusier fonçait et ne prêtait pas attention à cet inconvénient. Un jour, en réunion, ses collaborateurs lui montrèrent des articles de journaux et lettre d’artistes opposés au choix de cet emplacement. Le Corbusier demanda alors un plan de Paris, et à grands traits, il efface Petit et Grand Palais pour y installer son musée. Il en profite pour couvrir la scène en élargissant le pont Alexandre III jusqu’à l’esplanade des Invalides, mettant son bâtiment dans l’axe du Dôme. Ce projet provocateur, effaçant les symboles forts de l’époque Napoléon III, était bien dans la façon de faire de Le Corbusier (on se souvient du plan Voisin pour Paris et du plan Obus pour Alger), mais il est improbable que Le Corbusier eût souhaité la disparition de ces édifices, même au profit de son œuvre.

Concluons avec ce propos « pur jus » de Le Corbusier lui-même, tiré des dernières lignes à l’introduction du volume 6 (1952-57) des « Œuvres complètes » écrites le 21 septembre 1956: « Ceci vaut, à l’âge de la chute des feuilles[2], d’être engueulé plus que nécessaire et très particulièrement par les « gens de l’Art » et même par la jeunesse toute fraîche, ici et là, qui trouve cela bien trop compliqué.  Evidemment le problème est, à travers les complexités, d’atteindre à la simplicité. A travers les destructions de la vie, de poursuivre un rêve éperdu: non pas celui de rester jeune, mais celui de devenir jeune ». José Oubrerie est resté jeune, sans nul doute, mais ne l’est peut-être pas devenu…

 

Vincent du Chazaud, le 25 novembre 2012   



[1] “Raphaël, les dernières années”, du 11 octobre au 14 janvier 2013, musée du Louvre

[2] Le Corbusier, né en 1887, rentrait dans sa 70ème année



[1] “Raphaël, les dernières années”, du 11 octobre au 14 janvier 2013, musée du Louvre

[2] Le Corbusier, né en 1887, rentrait dans sa 70ème année

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