L’autre soir, ce devait être d’ailleurs à la mi-février, à l’Académie d’architecture (celle place des Vosges, pas l’Institut), il y avait la présentation d’une exposition sur le concours du Centre Beaubourg de 1971. À plusieurs reprises il y a été fait allusion à Jean Prouvé, président du jury, et de ses hésitations quant au choix du lauréat, les 681 projets présentés étant tous anonymes… Ce serait l’essayiste et critique d’art Gaëtan Picon, vice-président du jury, ancien directeur général des Arts et Lettres sous le ministère d’André Malraux et initiateur des maisons de la culture, qui aurait convaincu les neuf autres membres du jury de voter pour le projet de Piano/Rogers, la seule voix contre étant celle d’Émile Aillaud (d’après les notes de Sébastien Loste, programmateur du concours et conseiller de Robert Bordaz jusqu’en 1977). Pompidou mourut en 1974, il ne verra donc pas le Centre Beaubourg terminé et baptisé de son nom, ni la sculpture op’art que réalisa Victor Vasarely en 1976 accrochée un temps dans le forum (l’original, fait de tiges d’aluminium inscrivant le portrait dans un hexagone, est conservé au musée Georges Pompidou de Montboudif dans le Cantal). La réussite du Centre Beaubourg doit beaucoup à Robert Bordaz, nommé par Pompidou en 1971 délégué général pour la réalisation du Centre du plateau Beaubourg, nom donné au Centre à l’époque. Bordaz, militant dans la Résistance, a un parcours de haut fonctionnaire prestigieux avant cette nomination, notamment celle de directeur de cabinet d’Eugène Claudius-Petit, ministre du MRU dans les années 1950 et au moment où il confiait à Le Corbusier la construction de l’Unité d’habitation de Marseille. Dans un livre intitulé « « L’épopée Beaubourg. De la genèse à l’ouverture 1971-1978 »[1], Claude Mollard, conseiller de Robert Bordaz, livre ses notes prises durant ce gigantesque chantier où s’affrontent en coulisses et sur scènes différents acteurs, architectes, entreprises, fonctionnaires, politiques, ministres, présidents, avec les ruses et les intrigues, les contraintes et les lâchages, et pour finir la réussite incontestable d’un bâtiment culturel, certes centralisateur quant à son bâtiment, mais fréquenté par un public nombreux, hétéroclite et mondial. Dans des notes non publiées, Claude Mollard raconte qu’avant la dernière réunion du jury au cours de laquelle le vote devait avoir lieu alors qu’il restait six concurrents en lice[2], Jean Prouvé se serait retiré à Ronchamp pour y méditer, « comme pour mieux prendre une distance par rapport à un choix qu’il savait difficile »[3].  On sait les polémiques qui s’ensuivirent dans la profession (une association d’architectes contre le projet lauréat, « Le geste architectural ») et les médias (titre d’un journal : « Le projet retenu pour le plateau Beaubourg, une architecture qui ne fera pas date ») après le choix du jury pour le projet Piano-Rogers, notamment à l’encontre de Prouvé auquel il était reproché de ne pas être architecte… Dans ce jury international, outre des conservateurs et spécialistes des musées, figuraient les architectes Oscar Niemeyer, Philip Johnson, Émile Aillaud, Henri-Pierre Maillard (suppléant de Jorn Utzon). Prouvé raconte que lors de la présentation à l’Élysée des résultats du concours à Pompidou « je me préparais à une vraie bagarre pour faire admettre ce choix. Mais ça s’est fait en deux coups de cuillère à pot. En cinq minutes. Finalement, je ne crois pas que Pompidou s’intéressait réellement à l’architecture, lui que l’on considère comme un homme ami des arts ».[4] Il est vrai que pour Georges Pompidou, normalien et agrégé de lettres, sa véritable passion était plutôt la littérature, spécialement la poésie : il publia en 1961 une « Anthologie de la poésie française »[5].

Prouvé suivit personnellement l’avancement du projet qui évolua depuis l’esquisse du concours. Piano se souvient qu’ils se rencontraient régulièrement: « Nous nous voyions pratiquement deux fois par semaine (…) il me donnait plutôt des indications de méthode, il me conseillait de réfléchir, d’aller plus lentement (…) C’était son calme, sa force tranquille qui me frappaient le plus »[6]. Plus tard, Piano et des amis communs, en guise de remerciements et pour combler la lacune de ne pas être admis architecte, décidèrent « que le moment était venu de lui décerner un ad honorem. Jean hésita longuement devant cette proposition mais un soir il finit par me dire : « Je te remercie Renzo, je vous remercie tous, vous êtes très gentil, mais je ne veux pas de diplôme. Laissez-moi mourir ignorant ».[7]

Jury du concours : Oscar Niemeyer, Frank Francis, Jean Prouvé, Émile Aillaud, Philip Johnson, William Sandberg

 

Giscard d’Estaing, élu président le 27 mai 1974 après le décès de Georges Pompidou, n’était pas favorable à ce projet mais il était trop avancé pour l’arrêter. Il ne le comprenait pas. Ce bâtiment « high-tech » aux structures apparentes[8] n’était pas dans son goût, plutôt pour le post-modernisme.

Après moult hésitations, il finit par inaugurer le Centre en présence de Claude Pompidou le 31 janvier 1977, baptisé ce jour-là « Centre Georges Pompidou ».

Inauguration du Centre Georges Pompidou par Claude Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, le 31 janvier 1977

 

Deux jours plus tard le Centre Pompidou est ouvert au public, une foule considérable s’y précipite, près de 150.000 personnes les cinq premiers jours (45.000 visiteurs le dimanche 6 février 1977). La finition des travaux va encore se poursuivre dans un créneau horaire de 7h à 14h30, l’ouverture au public se faisant de 15h à 22h… Cette ouverture va se poursuivre dans l’improvisation durant près d’une année, les quatre départements prenant peu à peu possession des lieux, le Musée national d’art moderne (MNAM, directeur Pontus Hulten), le Centre de création industrielle (CCI, directeur Jacques Mullender), l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (IRCAM, directeur Pierre Boulez), la Bibliothèque publique d’information (BPI, directeur Jean-Pierre Seguin). Le 21 mars 1977 Robert Bordaz cède la présidence du Centre à Jean Millier.   

 

Vincent du Chazaud, 10 mars 2026.

 

[1] Claude Mollard, L’épopée Beaubourg. De la genèse à l’ouverture 1971-1978, Éditions du Centre Pompidou, Paris, 2025. 

[2] André Bruyère, Renée Gailhoustet, Jean Pottier, Jean-Louis Chanéac, Claude Parent étaient les cinq autres.

[3] « Jean Prouvé » catalogue publié à l’occasion de l’événement « Jean Prouvé Nancy, Grand Nancy 2012 »,  Somogy éditions d’art, Paris 2012, p.133.

[4] Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, éditions du Linteau, Paris, 2001, p.128.

[5] Georges Pompidou, Anthologie de la poésie française, éditions Hachette, Paris, 1961, réédition Le Livre de poche, 1984.

[6] Renzo Piano, « Entre la mémoire et l’oubli », entretien avec Odile Fillion, in Jean Prouvé « constructeur », 1990.

[7] Renzo Piano, Carnet de travail, éditions du Seuil, Paris, 1997, p.15

[8] Qui n’est pas sans rappeler ce qu’on a appelé l’ossaturisme développé quelques années plus tôt dans les années 1950-1960 par des architectes comme Édouard Albert, un proche de Jean Prouvé, et qui fit pour Jean Vilar en 1965 le projet d’un théâtre sur le plateau Beaubourg, abandonné pour celui du Centre Georges Pompidou.