4-À l’ENTS, bataille avec l’Ordre des architectes pour faire reconnaître son diplôme

 

À la Libération en 1944, l’école professionnelle allemande redevient ENTS et passe de nouveau sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale.

Après 1945, la cohabitation de l’ENTS avec les l’École des Beaux-arts et l’École spéciale est rendue difficile, notamment à cause des réticences de l’Ordre des architectes à inscrire au tableau les diplômés de l’ENTS, ces « ingénieurs du bâtiment » issus d’une école technique. Ce conflit ne se règlera définitivement qu’en 1951. Il faut préciser que depuis la fin du XIXème siècle, les ingénieurs étaient devenus des concurrents sérieux pour les architectes, l’État se tournant de préférence vers les premiers pour ses commandes. Même si la création de l’Ordre y a mis un frein, celui-ci veillait jalousement à conserver ses prérogatives.

Face à cette situation préjudiciable pour ses diplômés, la direction et les enseignants de l’ENTS mettent en avant une pédagogie orientée vers l’architecture. Deux architectes, l’un issu de l’ENTS, Antoine Pfirsch, l’autre formé aux Beaux-arts de Paris, Olivier de Lapparent, prennent en main l’enseignement du « projet d’architecture », du « métier d’architecte » et de « l’histoire de l’architecture ». Ils forment un tandem exemplaire et complémentaire, œuvrant ensemble pour faire basculer en 1948 l’ancienne section « bâtiment » vers un département « architecture ». Ce n’est pas seulement un changement dans l’intitulé, mais bien une orientation nouvelle donnée à la pédagogie. Les cours d’architecture y sont plus nombreux et mieux encadrés par ces deux architectes, l’un originaire de Strasbourg et connaissant bien le fonctionnement de l’école, l’autre venant de la capitale ayant suivi une formation extérieure à l’école.

Enfin, cette tendance des diplômés à vouloir rejoindre le corps des architectes se situe au moment où s’ouvrent les gigantesques chantiers de la reconstruction.

En 1950, l’ENTS, école nationale « technique », devient l’ENIS, l’École nationale d’  « ingénieurs » de Strasbourg, et prend un nouvel essor avec l’occupation en 1959 d’un bâtiment neuf, moderne et spacieux, situé au 24 boulevard de la Victoire dans le quartier des universités, œuvre de l’architecte alsacien François Herrenschmidt, DPLG et ACBCPN, auquel est associé Antoine Pfirsch. Le département architecture s’installe dans des locaux qui lui sont propres, scindés des ingénieurs, avec notamment une bibliothèque qui deviendra son « âme », lieu de rencontre, d’échange, d’ouverture et de culture. Elle restera longtemps la seule bibliothèque de l’école, les ingénieurs se contentant d’armoires. Cette volonté d’autonomie lui sera parfois reprochée par certains directeurs de l’École, quand d’autres plus tard encourageront cette spécificité. Raymond Armbruster,  directeur de 1983 à 1991, facilitera les rapprochements avec l’école des Beaux-arts, ainsi qu’avec l’université en permettant la délivrance d’un premier doctorat en architecture soutenu par un enseignant de l’école, Alain Rénier. À l’initiative d’Armbruster, ce dernier dirigera dans l’école en 1989 le Laboratoire de recherche en architecture (LRA), jusqu’à sa retraite en 1997.       

 

Mais preuve qu’une menace pèse toujours sur la section « Architecture », en 1965 un groupe d’anciens élèves de l’École nationale d’ingénieurs de Strasbourg (ENIS) fonde le Syndicat des architectes diplômés de l’École de Strasbourg (SADES). Ce syndicat, qui aurait pu faire penser à la Société des architectes diplômés de l’École spéciale d’architecture (SADESA) créée en 1868, ou à la Société des architectes diplômés par le gouvernement (SADG) créée en 1895, le SADES   avait une toute autre mission que celle de réunir dans des banquets des architectes diplômés de l’école, mais celle de faire reconnaître et de défendre la formation dispensée par l’ENIS :

            -faire reconnaître la section « Architecture » de l’ENIS auprès des architectes et de leurs instances professionnelles, notamment après les passes d’armes remontant à une dizaine d’années avec l’Ordre des architectes pour la validation du diplôme et l’inscription au tableau de l’Ordre.

-prévenir des menaces qui pesaient sur l’école dans les négociations qui suivirent le traité de Rome entré en vigueur le 1er janvier 1958, stipulant dans son titre III « libre circulation des personnes, des services et des capitaux » que les États reconnaissent l’équivalence de leurs diplômes, certificats et autres titres. Or l’ENIS servait d’enjeux pour les Allemands qui souhaitaient étendre l’équivalence de diplôme d’architecture aux Technischeschule en s’appuyant sur l’exemple de l’ENIS, organisée sur le modèle de leurs écoles. Curieusement, cela ressemble à ce que l’Ordre avait reproché à l’ENTS il y a une dizaine d’années.  

 

Vincent du Chazaud, le 20 août 2025