5-Enseignement de l’architecture, de la construction, de l’urbanisme, des sciences humaines et sociales, de l’environnement, de l’informatique, et les laboratoires de recherches

 

Les mouvements étudiants de 1968 vont être l’occasion d’une remise en cause de l’enseignement de l’architecture. Seul celui dispensé par Jean Prouvé au Conservatoire des Arts et Métiers depuis 1957 ne sera pas affecté. Prouvé continuera ses cours sans discontinuer et avec la même ligne de conduite jusqu’en 1971, quand il demandera à faire valoir ses droits à la retraite. Ce « contre-enseignement » était devenu très populaire auprès des étudiants des Beaux-arts, qui y trouvaient là un souffle nouveau, en accord avec l’époque.

On peut dire qu’après cette secousse, les Beaux-arts vont mettre de « la technique dans leur art », et que l’ENSAIS va mettre de « l’art dans sa technique », une synthèse que déjà dès 1865 Trélat et Viollet-le-Duc ont tenté en créant la future École spéciale d’architecture. Mais surtout, les trois écoles vont mettre des sciences sociales dans leur enseignement, conséquence de la forte politisation des étudiants en architecture de mai 1968.

Les Beaux-arts ont été un creuset important de cette « révolution » à tel point que l’école « explose », éparpillée à la rentrée de 1968 en plusieurs Unités pédagogiques d’architecture (UPA).

À l’ENSAIS, quelques étudiants fréquentent les membres de l’internationale situationniste, dont Strasbourg en est le premier foyer d’agitation avec la publication en 1967 de « De la misère en milieu étudiant ». C’est la cas de Jean Cohenny qui, après avoir été ajourné avec son diplôme présenté en 1967, remet l’année suivante, en même temps qu’une attestation de stage, un pamphlet situationniste de plusieurs centaines de pages. Il y remet en cause la société bourgeoise, la violence du capitalisme, un État castrateur, la misère de la vie étudiante, l’enseignement autoritaire et déconnecté de la vie réelle. Les professeurs de l’ENSAIS et leur enseignement y sont violemment attaqués, mais ceux-ci ne lui en tiendront pas rigueur et lui délivreront son diplôme. 

Après le séisme de 1968 et la remise en cause des méthodes pédagogiques, vient se poser la question du recrutement et de la formation des enseignants. C’est dans ce contexte qu’est créé en 1969 l’Institut de l’environnement et du développement (IED). Il dispensait un enseignement pluridisciplinaire, cours et conférences, pour former en deux ans de futurs enseignants. Très vite cette activité a été orientée vers la recherche et la documentation afin de permettre la modernisation des écoles. Et c’est aussi à partir de cette date que se développent revues et publications sur l’architecture, l’environnement, l’histoire, la sociologie urbaine, etc.

Presqu’immédiatement après la flambée de 1968, l’École des Beaux-arts de Paris subit un grand bouleversement structurel et pédagogique dont elle ne se relèvera pas. Sa suprématie est mise à bas. Sont créées plusieurs Unités pédagogiques d’architecture (UPA), une dizaine à Paris et une vingtaine en province, toutes avec un enseignement autonome validé par leur ministère de tutelle, passant dans un mouvement de va-et-vient de la Culture à l’Équipement, de l’Équipement à l’Environnement.

Pourtant cette « mise à sac » de l’ancienne École des Beaux-arts du quai Malaquais n’a pas été du goût de tous, ici ou là sont montées des plaintes nostalgiques, parfois de ceux qu’on attendrait pas. Ainsi Louis Kahn, dans un entretien de juin 2017 Jean-Louis Cohen raconte: invité par Marc Emery à une table ronde à l’ESA, Kahn lance à l’adresse des étudiants sidérés : « Vous êtes des crétins, je vous déteste, vous avez fait la chose la plus épouvantable du monde ! Vous avez détruit l’École des Beaux-arts ! » Il faut préciser que le mentor de Kahn, Paul Cret, fut élève des Beaux-arts de Paris, d’où peut-être son amertume… Et puis de Paul Herbé s’adressant peu avant 1968 aux étudiants contestataires des Beaux-arts, ce propos rapporté par Jean Prouvé dans un entretien avec Armelle Lavalou en 1983 : « Bande de cons, vous êtes en train de détruire la seule école où l’on n’apprenait rien », signifiant peut-être par là que le côté foutraque de cette école était aussi une belle école de vie…

 

Quant à l’École spéciale d’architecture, école privée, en 1968 les étudiants politisés chassent les anciens enseignants et vont chercher Marc Emery, alors directeur de L’Architecture d’Aujourd’hui, pour diriger et rénover l’école, lequel arrive avec du « sang neuf », comme Paul Virilio et Anatole Kopp, et donne la parole à des conférenciers ouvrant largement le débat, comme Jean Duvignaud et Henri Lefebvre, tous très marqués politiquement à gauche… Elle devient une association en cogestion, dans laquelle étudiants, professeurs, et administratifs participent aux diverses évolutions de l’enseignement et de l’ouverture à d’autres champs en lien avec l’architecture, l’urbanisme et l’environnement. Jean-Louis Cohen, rentré à l’ESA en 1967, « incontestablement (l’école) la plus rétrograde de tout Paris » selon lui, a vécu et participé aux réformes, puis a terminé son cursus à UP6 où il obtient son diplôme en 1973.  

À partir de 1993 les études sont scandées par semestres, et depuis 2015, l’École Spéciale d’Architecture noue un partenariat avec l’École Spéciale des Travaux Publics (ESTP) permettant d’offrir 2 bicursus (Architecte-Ingénieur et Ingénieur-Architecte).

 

Les plus profondes et continuelles restructurations viennent de l’École qu’on attendait le moins, l’École nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg, et ceci depuis son intégration dans l’enseignement français en 1919. Qu’on en juge avec cette énumération chronologique :

De 1919 à 1950 l’ENTS dispense d’abord un enseignement à portée régionale et à dominante technique et pluridisciplinaire, formant entre autres des techniciens du bâtiment, dans le prolongement de l’ancienne École technique impériale allemande.

À partir de 1950 l’école devient École nationale d’ingénieurs (ENIS), toujours pluridisciplinaire et avec un département « Architecture » à vocation nationale.

À partir de 1963, le recrutement se fait par concours national au niveau Bac+1, soit une préparation au concours dans une classe de Math sup.

C’est en 1966 que l’ENIS devient École nationale des arts et industries de Strasbourg (ENSAIS). Cette inscription « arts » marque bien la volonté de l’école dans sa formation d’architectes.

En 1975, dans un discours d’ouverture de la célébration du centenaire de l’École, son directeur Jean Pichoir déclare : « Jusqu’ici l’École a rempli essentiellement une mission d’enseignement. Il lui faudra maintenant aller au-delà, faire de la recherche, participer à l’innovation et à la créativité régionale ». Il aurait pu ajouter « nationale et européenne ». 

À partir de 1976, est ouvert un cycle préparatoire interne à l’ENSAIS, pour les ingénieurs et les architectes, et une première promotion est recrutée par concours national au niveau Bac+2 en 1977.

En 1989, rattaché au département « Architecture », est créé le Laboratoire de recherche en architecture (LRA) dont le premier directeur, Alain Rénier, est architecte DPLG et docteur de l’université de Strasbourg. Ce laboratoire est un creuset de réflexions sur la formation de l’architecte dans un monde de plus en plus complexe.

En 1990 est mis en place avec l’Université Strasbourg 1 un DESS « génie urbain – réseaux techniques et espace urbain, marquant l’importance donnée à l’urbanisme dans l’enseignement.

En 1993, l’ENSAIS passe en établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPCSCP), avec nomination d’un directeur pour le département Architecture.

Avec ce statut, l’ENSAIS se range aux côtés des universités ainsi qu’une cinquantaine d’autres établissements parmi lesquelles de prestigieuses écoles d’ingénieurs.

En 1996 sont créés quatre départements regroupant chacun une ou plusieurs spécialités. Le département « Architecture » échappe à une fusion avec le département « Génie civil-Topographie » grâce à la pression exercée par ses enseignants, malgré la volonté de son directeur, André Colson, pointant du doigt les architectes de cette section qui ne souhaitent pas se fondre dans l ‘école, voulant rester un « corps » à part, ne participant pas à ses transformations et évolutions, estimant avoir droit à un statut particulier. Il existera pourtant des actions pour rapprocher l’architecture des autres départements, avec des troncs communs d’enseignement et des passerelles entre les diplômes. Dans le plan quadriennal 1997-2000, est inscrit un diplôme « architecte-ingénieur », avec un complément de cursus de deux années. 

En 2003, l’ENSAIS rejoint le groupe INSA qui compte désormais sept écoles d’ingénieurs. L’Institut national des sciences appliquées de Strasbourg (INSA Strasbourg), sous tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, délivre un diplôme d’ingénieur, et est habilité par le ministère de la Culture à délivrer un diplôme d’architecte, une trentaine par an, avec une formation de 5 ans après le baccalauréat. Depuis la réforme de 2014 cette formation d’architecte intègre un double cursus architecte couplé à un bachelor d’architecture et d’ingénierie, en 6 ans, ou un diplôme d’architecte et un diplôme d’ingénieur, en 7 ans, comme annoncé dans le plan quinquennal 1997-2000. 

Quant aux enseignants-chercheurs de la section architecture de l’INSA Strasbourg, ils font leurs recherches dans le laboratoire Amup (architecture, morphogénèse urbaine et projet), en collaboration avec l’École nationale supérieur d’architecture de Strasbourg (ENSAS). Deux écoles d’architecture dans une même ville qui se parlent enfin…

 

En conclusion, la situation de l’enseignement au début du XXIème siècle

De réformes en réformes, depuis 1968 le contenu pédagogique et les orientations professionnelles se sont homogénéisés dans les trois lieux d’enseignements que sont les ENSA, l’ESA et l’INSA Strasbourg. La pluridisciplinarité, la prise de conscience écologique dans le bâtiment, l’ouverture aux autres écoles européennes avec Erasmus, la diversité des filières depuis le rapprochement avec les universités, les cursus architectes-ingénieurs, tout cela les trois écoles les ont intégrés, avec des variantes bien sûr, mais sans de réels et profonds écarts comme ce fut autrefois. 

 

 

Vincent du Chazaud, le 20 août 2025