Billet n°220 – CUBE, MAISON DE VERRE, FEU D’ARTIFICE

 

Je suis allé voir l’autre soir le film « L’inconnu de la Grande Arche »[1]… C’est une intéressante caricature des rapports de l’architecte avec le pouvoir, ainsi que du décalage entre la vision d’un artiste avec les réalités de toutes sortes, techniques, technocratiques, politiques, financières, etc. Mais que le rôle de Paul Andreu soit réduit à celui de censeur, et celui de l’agence d’architecture d’ADP à celui de rentabilité, tout cela me semble douteux… Sans eux, le « cube » blanc de Spreckelsen, comme il l’appelait, serait resté sur le papier, comme un dessin utopique ou de science fiction, rejoignant le monde factice des dessins de prisons de Piranèse.

Souffrant de ne pas être capable de suivre et maîtriser le chantier de sa grande œuvre, le modeste architecte danois, non par son talent mais par sa production, en meurt en mars 1987, sans avoir vu la Grande Arche réalisée et inaugurée en 1989, pour le bicentenaire de la Révolution. .

Paul Andreu parle ainsi de sa fin : « Une histoire tragique, oui, si l’on précise que le tragique n’a pas tant été un tragique de situation qu’un tragique propre à la personne même de Spreckelsen. Il n’a pas eu le dévouement qu’il aurait dû avoir pour son œuvre. S’il avait fait passer son œuvre avant son ego, il serait resté. Il se serait battu. Mais, en abandonnant, il s’est fait une violence terrible. Je pense que ce type de violence se porte au corps et qu’il en est mort. »[2]

Le « Cube » de l’Arche de la Défense, une « Tour » de Babel pour Spreckelsen.

J’ai lu il y a quelques temps un roman intitulé « Panorama » de Lilia Hassaine… À l’ère de la transparence, les maisons des quartiers résidentiels sont entièrement vitrées afin que nul n’ignore ce qui se passe à l’intérieur… ceci, pas à des fins de voyeurisme, mais pour un monde plus sûr ; rien n’étant caché, le crime, le délit, la peur sont relégués au passé… une réflexion sur le monde de demain ? On pense à la Maison de verre de Philip Johnson construite dans le Connecticut en 1949, avec ses parois extérieures entièrement vitrées… Cette vision d’une société transparente était déjà imaginée en URSS dans les années 1920-1930, mettant l’accent sur la vie associative et collective, comme auparavant les phalanstères fouriéristes ou comme après les kibboutz à la création d’Israël.

C’est ce que relève l’architecte Anatole Kopp dans sa réflexion sur le Mouvement moderne, quand il écrit [3] :

Un concept qui est demeuré vivace, c’est celui de la maison de verre auquel un séminaire international tenu en 1961 sur le thème de la planification rurale se réfère encore et dont l’impact sur les solutions architecturales est important :

     « Dans la société du kibbutz, tous les aspects du mode de vie de ses membres, qu’ils soient physiques ou spirituels, se déroulent dans une sorte de maison de verre ce qui signifie que tout peut être observés par tous. La vie est commune tout au long de la journée dans le travail, les repas, les conversations, la répartition des tâches. D’où la nécessité de préserver l’intimité pendant les heures de repos (…) Nous nous sommes libérés des chaînes de l’ancienne société malgré les nombreux obstacles que nous avons rencontrés sur notre chemin ; nous devons de même nous libérer des anciennes conceptions du logement.[4] »

J’ai vu dernièrement une exposition du peintre Gerhard Richter au musée Vuitton[5]. Ces artistes allemands qui ont grandi sous le régime nazi pendant la Deuxième guerre mondiale[6], puis la période d’après-guerre parfois sous le régime communiste dans l’Allemagne dépecée par les vainqueurs, comme Richter né en 1932 à Dresde ou seulement dans la période d’après-guerre comme Anselm Kiefer né en 1945, portent en eux cette histoire tourmentée de l’Allemagne. Le premier passe à l’Ouest en 1961 avec sa femme, le second est traumatisé par un père officier dans la Wehrmacht. Les deux interrogent la peinture et le rôle du peintre dans la société, et se tournent pour leurs sujets vers le passé de leur pays, que ce soit vers la droite extrême du Troisième Reich ou vers l’extrême gauche de la Fraction armée rouge dans les années 1970 dont Richter en fait le thème de plusieurs peintures du cycle « 18. Oktober 1977 ». Kiefer lui se fait remarquer en se prenant en photo faisant le salut nazi et déclare : « L’histoire pour moi est un matériau comme le paysage ou la couleur. »

On termine avec un feu d’artifice donné par Nicolas de Staël et Vassily Kandinsky (1866-1944). Kandinsky c’est à la Philharmonie de Paris[7], et les couleurs giclent sur les notes d’un concert d’Arnold Schönberg. L’un veut changer les règles de la peinture, l’autre celles de la musique. Kandinsky est recruté par Walter Gropius en 1921, peu après la création de l’école du Bauhaus à Weimar où se côtoient théories et pratiques, arts plastiques et arts appliqués, aidés par l’industrie pour une large diffusion, ce que ne réussira pas l’Art nouveau.

Peut-on rapprocher deux œuvres de deux peintres russes, Kandinsky et de Staël ? Les deux toiles sont intitulées « Le concert », celle de Vassily Kandinsky est peinte 1911, celle de Nicolas de Staël quarante quatre ans plus tard en 1955. Elles illuminent la page, ici…

1er janvier 2026

Impression III (Konzert), 1911, V. Kandinsky

Le Concert (Le Grand Concert ; L’Orchestre), 1955, N. de Staël

[1] L’inconnu de la Grande Arche, réalisation Stéphane Demoustier, avec Swann Arlaud, Claes Bang, Sidse Babett Knudsen.

[2] Citation extraite de l’article de Laurence Cossé « La Grande Arche, un éteau psychique » paru dans la Lettre de l’Académie n°102 et lire aussi La Grande Arche, Laurence Cossé, éd. Gallimard, 2016.

[3] KOPP Anatole, Quand le MODERNE n’était pas un style mais une cause, École nationale supérieure des Beaux-arts, Paris, 1988, pp. 307 et 308.

[4] I. Feinmesser, The Dwelling house in the kibbutz, rapport présenté au séminaire international de planification rurale, Israël, 1961, organisé par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Agriculture.

[5] Gerhard Richter, du 17 octobre 2025 au 2 mars 2026, fondation Louis Vuitton.

[6] Comme dans le film qui sort ces jours-ci de Fatih Akin la nuit dans Hambourg Une Enfance Allemande – l’île d’Amrun 1945 

[7] Kandinky, la musique des couleurs, Philharmonie de Paris, du 15 octobre 2025 au 1er février 2026