Ciel, mon mari !!! Non madame, ce n’est pas votre mari qui vous surprend (où, quand, comment !), mais le peintre Paul Huet et ses camarades, Paul Flandrin, Théodore Rousseau, Georges Michel, Eugène Isabey et Eugène Boudin, exposés en ce moment au Musée de la Vie romantique rue Chaptal à Paris. Ce musée vient de rouvrir après des travaux de restauration. « Face au ciel. Paul Huet en son temps » est le titre de cette exposition[1]. Les « ciels », teintés de jaune et rouge au lever ou au coucher du soleil, au fond bleu tacheté de nuages blancs clairsemés au printemps, chargés de nuages épais et gris, ou encore auréolés d’un ou plusieurs arcs-en-ciel multicolores, ces « ciels » fascinent les artistes, comme nous-mêmes simples spectateurs. Étudiant, mes rendus gouachés de ciel au-dessus de piteuses façades m’ont souvent sauvé d’une note calamiteuse… Le musée est situé dans le quartier dit de la « Nouvelle Athènes », rue Chaptal, dans l’ancien hôtel Scheffer-Renan, qui fut l’atelier du peintre Ary Scheffer. Ce lieu était un foyer du romantisme durant la première moitié du XIXème siècle, où George Sand venait en voisine rendre visite au peintre. Une salle lui est consacrée. Ce musée est un havre de paix avec sa cour pavée et ses salles dans le goût chargé du Second empire dans lequel le décorateur Jacques Garcia était à son aise quand lui fut confié la rénovation des lieux dans les années 1980. Depuis, plusieurs campagnes de travaux se sont succédées, la dernière a obligé la fermeture du musée entre septembre 2024 et le 14 février dernier. 

 

Autre musée havre de paix, reposant et apaisant, celui de Bourdelle, situé dans la rue du même nom. D’abord il y a Antoine Bourdelle (1861-1929, de son vrai nom Émile-Antoine Bordelles), ce grand sculpteur aux œuvres parfois gigantesques, comme le « Monument au général Alvear » pour la ville de Buenos Aires ou le « Monuments aux morts » de Montauban, dont la main d’un des figurants est étonnante, poignante même. De ses sculptures et modelages de « Têtes hurlantes », on entend sortir de leurs bouches grandes ouvertes et tordues leurs cris muets et déchirants… il y a du « Rodin », qui fut un temps son maître et ami, ou il y a du « Bourdelle » chez Rodin après qu’il eut travaillé dans son atelier. À ses débuts, pour gagner sa vie, Bourdelle vend ses dessins aux thèmes symboliques et sombres chez Goupil & Cie où travaille Théo van Gogh. Il maîtrise également le dessin d’architecture, comme le montrent ses façades du théâtre des Champs-Élysées (1910-1912) pour la mise en œuvre de ses bas-reliefs représentant les cinq allégories des arts (Sculpture et Architecture, Musique, Tragédie, Comédie et Danse), La méditation d’Apollon, et Les Muses accourant vers Apollon pour lesquelles il prend Isadora Duncan comme modèle. 

En pleine maîtrise de son art, il transmet aux élèves de son atelier ses connaissances pour les aider à choisir leur voie, et non pour imposer la sienne. Certains vont marquer de leur empreinte la sculpture de la deuxième moitié du XXème siècle, comme Germaine Richier ou Alberto Giacometti, bien d’autres venus du monde entier (Japon, Russie, Etats-Unis, Pologne, etc.). C’était dans les années 1920, quand les créations artistiques venus de France « séduisait le monde » avec l’École des Beaux-arts et les artistes accueillant des élèves venus de partout dans leurs ateliers, architecture, peinture, sculpture…

Et puis, il y a le musée, installé dans les ateliers de Bourdelle, qu’il a constitué peu à peu durant les quarante cinq années où il y vécut de 1884 jusqu’à sa mort en 1929. Il suffit de venir un jour de faible affluence (ils sont rares, c’est au p’tit bonheur la chance) et imaginer être invité par Bourdelle dans son atelier : il vit encore dans ces murs, son fantôme rode, c’est sûr. Ceci est sans doute dû au talent des architectes (Henri Gautruche pour une première extension en 1961, Christian de Portzamparc pour une seconde extension en 1992) et aux muséographes en charge des rénovations successives, ainsi qu’à l’intelligence de la direction du musée de l’époque lors des derniers travaux de rénovation entre 2020 et sa réouverture en mars 2023. Ce labyrinthe entre vastes salles aux grandes sculptures, d’autres plus intimes avec des dessins et modelages, patios, jardin sur lequel plonge la galerie de l’étage : on oublie le tumulte des voyageurs pressés de la gare Montparnasse toute proche grâce à la quiétude et l’harmonie de ce qui ressemble à un monastère et son cloître.

Ce jour de visite, dimanche dernier, une étonnante exposition temporaire était en place, celle de Magdalena Abakanowicz « La trame de l’existence »[2]. Cette femme polonaise est née en 1930 près de Varsovie d’une famille d’aristocrates et propriétaires terriens. Son visage est volontaire, il serait dur si ses beaux yeux verts ne venaient l’illuminer, yeux verts captivants et perçants à trouer l’invisible. Il se dégage de ses portraits une profondeur d’âme, une largesse d’esprit, une sagesse faite d’interrogations sur le monde, bref une personne que l’on aimerait rencontrer avant qu’elle ne meure en 2017, dans sa maison-atelier près de Varsovie. Elle a connu la guerre dans son adolescence, sa mère blessée par un tir de soldat allemand, les humiliations infligées par le régime communiste pour ses origines familiales la désignant comme « ennemi de classe » et son art qui ne correspondait pas aux codes officiels. Depuis les années 1950, les artistes polonais résistent à leur manière pour se libérer du réalisme socialiste de l’art officiel. Abakanowicz conserve pourtant de la nostalgie pour cette période de résistance et d’entraide : « j’aimais que mon pays soit différent, que l’amitié y ait tant de valeur, que le niveau intellectuel y soit si élevé, et que l’argent y compte si peu. »

En 1962 à la première Biennale internationale de la tapisserie de Lausanne, Abakanowicz peut exposer une grande tapisserie murale de 6m15 de hauteur, « Composition de formes blanches », grâce à l’entremise d’une ancienne élève d’Antoine Bourdelle, Maria Laszkiewicz. C’est à la Quatrième biennale de Lausanne de 1969 que Magdalena Abakanowicz se libère de la tapisserie murale, pour la troisième dimension, conférant à l’œuvre suspendue dans la salle, « Abakan rouge », l’aspect d’une sculpture, emprunte d’une sensualité déroutante, voire érotique.  Début d’une série, « Abakan rouge » fait  face à une autre grande tapisserie-sculpture, « Abakan orange » tissée en 1971, pendant vaginale au phallique « Abakan rouge ». « Monumentaux, puissants, souples, érotiques, ces objets sont devenus un reflet de ma réalité ; ils s’opposaient à toute définition établie. Par la suite quelqu’un les a nommés « Abakans », d’après mon patronyme. Il n’existait rien de semblable dans le domaine de l’art (…) Les « Abakans » étaient pour moi une échappatoire aux catégories artistique ; ils n’entraient dans aucune classification. »[3]

    

On connaît l’expression « faire tapisserie », dans les surprises-parties les filles adossées au mur autour de la piste de danse que les garçons n’osent pas inviter, soit qu’elles sont trop belles et intimidantes, soit qu’elles sont trop laides et repoussantes. Les tapisseries de Magdalena Abakanowicz ne sont pas accrochées contre un mur, elles dansent au milieu des salles d’exposition.

Ici au musée Bourdelle sculptures et tapisseries, mais ce sont les mêmes choses, convergent vers un seul but : amour et beauté… On en est loin en ce moment, mais loin de désespérer continuons à nous enrichir de cet art salutaire. Dans son roman L’Idiot Dostoïevski fait dire au prince Mychkine que « La beauté sauvera le monde »[4]

Vincent du Chazaud, 10 mars 2026.

 

[1] « Face au ciel. Paul Huet et son temps », musée de la Vie romantique à Paris, du 14 février au 30 août 2026.

[2] « Magdalena Abakanowicz. La trame de l’existence », musée Bourdelle à Paris du 20 novembre 2025 au 12 avril 2026.

[3] « Magdalena Abakanowicz. La trame de l’existence », catalogue de l’exposition, éditions Paris Musées, Paris, 2025, p.143.

[4] Autre citation, celle d’Albert Einstein, compliquée ave ce qui se passe en ce moment : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».