Trois expositions, et même plus, peuvent donner envie de quitter son intérieur douillet et d’affronter les giboulées de mars…

Au musée du Jeu de Paume, sont exposées du 30 janvier 2026 au 24 mai 2026 des photographies de la sud-africaine Jo Ractliffe et de l’anglais Martin Parr.

J’ai eu peur de me voir sur une, ou plusieurs, photos de Martin Parr… je ne me suis pas vu, mais je me suis reconnu parmi mes semblables, touristes partant à la « connaissance » du monde, mais sans vraiment quitter le sien… C’est terrible. Les « intellectuels » qui sillonnent le monde avec un fort taux de carbone à leur actif, se justifient en arguant qu’ils voyagent pour « la connaissance » du monde, en échangeant le sien contre celui des autres… Bon, il faut reconnaître que c’est plutôt bon de voyager, d’aller à la rencontre d’autres civilisations, d’autres façons d’agir ou de penser… ça peut permettre d’évacuer le racisme latent chez tous les êtres humains. Mais en voyant les photos de Parr, j’ai un doute, comme pour les plages bondées de chaires cramées en slips de bains… Où est le plaisir ? Vite à l’eau, mais c’est pire encore… Parr briseur du rêve de la société des loisirs.  « Je crée un divertissement, qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit, je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir » dit Martin Parr. Il photographie les restes humains, ces traces laissées dans le paysage par une société de loisirs et de consommation. Ce sont la malbouffe, les voyages organisés bon marché, la société d’abondance et la consommation effrénée… tout ce qui ruine et ronge peu à peu la planète, dont nous sommes acteurs, au minimum témoins passifs… Les couleurs saturées des photographies amplifient le phénomène, le kitsch balaie tout sur son passage, le visage de la femme bronzant avec deux caches bleus sur les yeux achève notre regard… vite des photos noir et blanc…

Et bien elles sont là ces photos en noir et blanc, au niveau inférieur (dans l’espace, mais pas en qualité) de celui de Parr au musée du Jeu de Paume, ce sont les photographies monochromes de Jo Ractliffe. Mais elles sont « désolantes », tant la désolation suinte de ses photos en noir et blanc, là aussi restes humains, ceux de la guerre que mènent les hommes entre eux, et des traces qu’ils laissent dans la nature. Ses photographies nous remémorent les massacres en Afrique, éloignés maintenant de près d’un demi-siècle, durant la « guerre froide », quand Fidel Castro envoyait des médecins pour aider les Africains, mais aussi des mercenaires pour soutenir les guérillas, l’autre camp l’étant par les USA. Afrique du sud, Namibie, Rhodésie, Angola, ont souffert de ces guerres civiles, attisées par Russes et États-uniens.

« En 1978, plus de 600 personnes, pour la plupart des femmes et des enfants, ont été tuées dans une attaque aérienne de parachutistes sud-africains. J’ai photographié les deux fosses communes. Longues, plates et légèrement surélevées à une extrémité, elles ressemblaient à d’étranges lits géants avec leurs oreillers. Les mots « Massacre de Cassinga, 4 mai 1978 » et « Ils resteront à jamais dans notre souvenir » étaient gravés à la surface, à peine lisibles. Je me suis intéressée à l’idée du paysage comme pathologie : à la manière dont on trouve des traces de la violence passée dans l’espace du présent – cela malgré l’échec du témoignage – et à la possibilité pour l’absence et le silence, si éphémères soient-ils, de se frayer un chemin dans l’image. » C’est bon, je me tais, mais allez voir.

 

Toujours de la photographie, en noir et blanc, contrastée et saturée comme si c’était des dessins au crayon pierre noire ou au fusain… J’ai reçu un livre de photos de Sebastiâo Salgado, intitulé « Amazônia »[1]. C’est un magnifique hommage aux peuples amazoniens, ils sont encore nombreux bien que beaucoup ont été décimés par la maladie, le racisme, la cupidité. Estimés 5 millions autour de l’an 1500, ils sont aujourd’hui 370.000 indiens répartis en 188 groupes parlant 150 langues différentes, avec des mœurs et des rites différents, sur un territoire grand comme huit fois la France… Ils résistent comme ils peuvent aux infiltrations des orpailleurs, des pilleurs de bois, des fermiers et éleveurs de bétail, à tous les assauts du monde extérieur… Leur territoire, l’Amazonie, est une immense forêt partagée entre neuf pays d’Amérique du Sud, la majeure partie, plus de 60%, se trouve au Brésil. Le texte de Salgado en introduction se termine ainsi : « Je souhaite de tout mon cœur, de toute mon énergie, de tout ce qui vit intensément en moi, que d’ici à cinquante ans ce livre ne ressemble pas à un registre d’un monde perdu. « Amazônia » doit continuer à être. Et, en son cœur, ceux qui y vivent. » Sebastiâo Salgado est décédé le 23 mai de l’année dernière… son œuvre doit rester vivante, mais principalement les peuples amazoniens qu’il est allé rencontrer à plusieurs reprises, Américains si fragiles devant l’appétit de l’ogre États-unien. Une exposition de près de 200 œuvres de Salgado se tient à la mairie de Paris, conçue par son épouse, Lélia Wanick Salgado[2].

Et puis Victor Hugo… on connaissait le poète, le romancier, le père de famille, infidèle par sa liaison avec sa maîtresse Juliette Drouet, le pamphlétaire contre Napoléon III, souvent immérité, et farouche républicain opposant au Second Empire, le dessinateur et aquarelliste dont ces œuvres à elles-seules auraient pu lui donner la gloire. Et bien voici maintenant le décorateur, c’est ce que nous montre la « Maison Victor Hugo » place des Vosges[3], guidé par le passionné et passionnant Gérard Audinet, directeur des Maisons Victor Hugo de Paris et de Guernesey, auteur d’un ouvrage de référence[4] qui vient en appui à cette exposition. Hugo le dit lui-même, « j’étais né pour être décorateur », mais il aurait pu le dire pour tellement d’autres activités de création, peinture, dessin, littérature, poésie… cette frénésie, ce foisonnement, rappellent ceux d’autres créateurs comme Le Corbusier, architecte, sculpteur, peintre, céramiste, écrivain, pamphlétaire… L’imagination féconde leur donne une capacité créatrice hors du commun, s’exprimant sur divers supports littéraires et artistiques. Pour Hugo, sa passion de décorateur trouve son apogée avec sa maison de Guernesey,  « Hauteville House », grande maison blanche surplombant l’océan. Ce sera son refuge durant son exil de quinze années de 1856 à 1870, et un lieu d’inspiration intense, littéraire et artistique : murs, plafonds, planchers sont des supports à sa frénésie créatrice et son imagination romantique débordante.

L’exposition se termine avec la chambre mortuaire de Victor Hugo et son mobilier d’origine… Au revoir Maître.

 

Vincent du Chazaud, le 3 avril 2026  

 

[1] Sebastiao Salgado, Amazônia, éditions Taschen, Cologne, 2021.

[2] Exposition hommage à Sebastiao Salgado du 21 février au 30 mai 2026  à la mairie de Paris.

[3] « Hugo décorateur », Maison Victor Hugo Paris, du 13 novembre 2025 au 26 avril 2026.

[4] Gérard Audinet, Victor Hugo, décors, Éditions Paris Musées, Paris, 2025.