Certains naviguent dans la marine marchande, font le tour du monde, puis reviennent suivre des études d’architecture et deviennent architecte. D’autres commencent par étudier l’architecture, deviennent architecte, puis construisent leur propre bateau tout en suivant des études d’architecture navale. Dans le premier cas, c’est Henri Gaudin, dans le deuxième c’est Henri Smouts.

Du 12 mai au 12 juillet 2026 étaient exposés des extraits des carnets de l’architecte Henri Gaudin à la Bibliothèque nationale François Mitterrand : « Carnets d’Henri Gaudin, itinéraire sensible d’un architecte ». Henri Gaudin (1933-2021) fut avec d’autres un stimulateur pour réfléchir l’après du Mouvement moderne qui déraillait, on est la fin des années 1970, période qu’on a appelé le « post-modernisme ». Du coup il a enseigné ses réflexions sur la ville, montré ses actions en architecture, écrit ses motivations esthétiques et philosophiques.

On lui doit beaucoup de projets fameux et qui seront sans aucun doute des marqueurs dans l’histoire de l’architecture. Médaille d’or de l’Académie d’architecture, il fut par deux fois lauréat de l’Équerre d’argent, en 1986 avec les logements d’Évry-Courcouronnes, et en 1994 avec le stade Charléty à Paris. Il aurait pu être primé pour d’autres œuvres (mais il faut laisser la place aux autres) parmi lesquelles l’École normale supérieure de Lyon (avec son fils Bruno), ou la restructuration-rénovation du musée Guimet à Paris. L’Institut français d’architecture (IFA) lui a consacré de son vivant deux exposions, l’une en 1984, l’autre en 2002. Prenant l’exemple de Giacometti qui pour sculpter, enlevait de la matière, « le jeu de l’architecture est fait non seulement avec des masses, mais avec de l’air. C’est un travail en creux. L’architecture est probablement ce superbe jeu entre les pleins et les vides, ce qui exclut fatalement la qualité qu’on lui donne d’objet », écrit-il. Ainsi voir l’architecture c’est aussi voir le creux laissé entre deux constructions, la découpe qui laisse circuler et non pas seulement le mur sur lequel on va buter.

Le don de ses deux fils à la BnF, dont Bruno qui nous accompagna l’année dernière pour la visite de la Bibliothèque nationale rue Richelieu qu’il venait de restaurer et de rénover, représente 253 carnets remplis de notes, de portraits et d’autoportraits, de croquis, de paysages, d’études et d’esquisses de projets, sur quatre décennies de 1969 à 2012. S’est-il arrêté de dessiner cette année-là, ou est-ce un choix des donateurs, puisqu’il décède en 2021 ? « Tout m’est occasion de jubiler avec la lumière : le tronc éclaté d’un vieil orme, des éboulis de rochers, la forme d’un nuage… » écrit-il. Plus loin dans un entretien il explique à propos de ses dessins : « (…) Je ne mets pas du tout d’affection dans l’achat de mes carnets : ce sera un papier brouillon, ce sera une feuille de papier journal, ce sera un papier quel qu’il soit. On s’aperçoit que cela renouvelle totalement la façon de dessiner : une dureté de crayon, de mine de plomb et des papiers différents vous amènent forcément à des empâtements, à des incisions, à des labours de la feuille, à des choses qui sont d’un ordre complètement différent. Je dessine pour que mon œil emmagasine le plus de choses d’architecture : je ne suis ni peintre, ni dessinateur, cela ne fait qu’accompagner mon architecture ; je n’ai pas la prétention d’être plus qu’un architecte. Il n’empêche que je trouve qu’avec une feuille de papier et un crayon, on pourrait  vraiment passer sa vie. »

Grand lecteur, Gaudin pratiquait et étudiait la philosophie, celle de Montaigne notamment dont il était un grand lecteur. « Frotter les jambages de la lettre aux broussailles du dessin »,  écrivit-il. Cette pratique de la philosophie, Gaudin a voulu l’expérimenter près de la tour-bibliothèque de Montaigne, aussi il a acheté un terrain à Saint-Michel de Montaigne pour y construire sa maison. Il y mit tout son art, mais celui-ci n’a pas correspondu avec l’instructeur des permis de construire de la DDE (Direction départementale de l’équipement) qui lui refusa son permis. Alerté, le directeur du CAUE de la Dordogne de l’époque, Gérard Duhamel, a proposé qu’Henri Gaudin vienne expliquer son projet, mieux qu’il expose son travail d’architecte aux équipes de la DDE et du CAUE. Ce que fit de bonne grâce Gaudin, ravi de donner « un cours » extra-muros à Périgueux. Je tiens cette anecdote[1] de Gérard Duhamel lui-même, qui était un ami (Gérard est décédé en 2019). 

« Expérience du corps, notion d’hospitalité, architectures dites mineures », tels étaient les grandes lignes directrices de la vie d’Henri Gaudin.  Même s’il n’est pas toujours facile à suivre, on peut lire ses découvertes et voir quelques-uns de ses dessins dans Seuil et d’ailleurs : texte, croquis, dessins (Les Éditions de l’Imprimeur, Paris, 2003)[2].

En 2014 Henri Gaudin écrit La modernité du Thoronet, une réflexion, une émotion, une vision éthique et humaniste sur ce lieu intemporel qu’est l’architecture de l’abbaye du Thoronet, radicale, exigeante, dépouillée[3].

Il prit la suite d’Alvaro Siza qui y fit une intervention pure et poétique entre 2006 et 2007 sur l’itinéraire qu’empruntait les moines au 12ème siècle. A-t-il été inspiré comme Le Corbusier, invité par le père Couturier à visiter l’abbaye avant son projet de la Tourette[4] ? Pour l’écriture a-t-il lu le poète belge Henry Bauchau avec La pierre sans chagrin (1966), certainement Les Pierres sauves (1964) de Fernand Pouillon.

Je pense que finalement on ne décollera que lorsque l’on en aura fini avec nos références premières, que nos différences seront assumées et que l’on intériorisera nos visions pour les fondre en une culture, sinon profonde, du moins qui nous appartient complétement… enfin ce que nous dessinerons, ou ce que nous écrirons, nous appartiendra complètement. 

Vincent du Chazaud, le 11 septembre 2026

   

 

 

[1] Peut-être Bruno Gaudin, s’il a connaissance de ce billet, pourra-t-il nous donner des précisions, voire des rectifications, à ce sujet ?

[2] Autres publications d’Henri Gaudin (liste non exhaustive):

La cabane et le labyrinthe, édition Pierre Mardaga, Bruxelles, 1984

Extension du collège Tandou : Paris 19ème, éditions Champ Vallon Seyssel, Paris, 1987

Au 44 rue de Ménilmontant : 36 appartements dans Paris, éditions Champ Vallon Seyssel, Paris, 1987 

Considérations sur l’espace, éditions du Rocher, Monaco, 2003

Hors les murs : essai, éditions N. Chaudun, Paris, 2012

La modernité du Thoronet, éditions Maison de l’architecture de la Ville PACA, Marseille, 2014

[3] La modernité du Thoronet, éditions Maison de l’architecture de la Ville PACA, Marseille, 2014, publication le cadre de la collection « Les leçons du Thoronet ».

[4] Dans une lettre du 28 juillet 1953, le père Couturier écrit à Le Corbusier : « J’espère que vous avez pu aller au Thoronet et que vous aurez aimé ce lieu. Il me semble qu’il y a là l’essence même de ce que doit être un monastère à quelque époque qu’on le bâtisse, étant donné que les hommes voués au silence, au recueillement et à la méditation dans une vie commune ne changent pas beaucoup avec le temps. »