C’est en passant devant la librairie de livres anciens ou épuisés « L’Odeur du book » que j’ai trouvé cet ouvrage intitulé « Les lieux. Histoire des commodités » de Roger-Henri Guerrand, sorti en 1985 aux Éditions La Découverte. De Guerrand j’avais lu « L’Art nouveau en Europe » par chez Plon en 1965, qui m’avait bien servi pour rédiger le texte du livre « Art nouveau/Cinq villas et hôtels particuliers ». Cette instructive publication, qui aura échappé à la destruction par Amazon, dépeçant les livres anciens pour nourrir l’IA et les jetant ensuite au pilon, nous renseigne sur ce qui est peu valorisé, ou même évoqué, tant en littérature et dans les arts, sinon le détournement en œuvre d’art d’un urinoir par Marcel Duchamp. Et en architecture ? Parmi ses anciens étudiants, combien ont eu un cours spécifique à ce sujet ?
Et pourtant c’est un temps non négligeable que nous passons dans ces « lieux », et qui plus est si y sont entreposées quelques lectures… et dans les espaces construits, publics ou privés, ils prennent une place non négligeable. La signalétique est également importante, afin d’éviter tout incident et que les « urgences » puissent être rapidement satisfaites. Quant à la beauté de la cuvette en porcelaine blanche, Guerrand raconte au travers d’une anecdote recueillie par Brassaï, que Corbu était fasciné par cet objet, au point de l’installer au centre de son cabanon à Cap-Martin, et le Maître d’ajouter : « C’est l’un des plus beaux objets que l’industrie ait fabriqués. Là se révèlent toutes les courbes sensuelles de la divine face humaine, mais sans ses imperfections. Jamais les Grecs ne sont parvenus à un semblable sommet de leur culture. Elle me rappelle quelque peu, par le mouvement finement dessiné de ses contours, la « Victoire de Samothrace »…
Le livre de Guerrand aborde avec franchise, et humour parfois et dans un style leste, cette histoire des commodités. Jusqu’au 18ème siècle, les rues des villes étaient des cloaques : nul endroit pour y satisfaire ses besoins, donc chaque renfoncement servait d’urinoir, quant aux pots de chambre remplis ils étaient vidés par les fenêtres… il était prudent d’avoir des bottes et un large chapeau quand on marchait dans la rue, qui était un véritable cloaque d’excréments et de puanteur, acheminé vers le cours d’eau le plus proche par un caniveau central. Cette hygiène déplorable favorisait toutes sortes de maladies, les maladies infantiles faisaient des ravages, les épidémies de choléra étaient courantes, huit fois à Marseille au cours du 19ème siècle. Pour la France, la mortalité est d’environ 25 pour mille, à Toulon en 1891 elle atteint même 34 pour mille.
Des fosses commencent à être installées dans les hôtels particuliers et certains immeubles, ce qui devient une obligation dans les nouvelles constructions à partir de la fin du 19ème siècle. Ces fosses, plus ou moins étanches, vont polluer les nappes d’eaux souterraines, avant que liquides et matières soient conduits vers un collecteur installé sous la rue. Elles sont nettoyées de nuit avec des seaux vidés dans des tonneaux installés sur des charrettes. Liquides et matières sont acheminés par les rues pour être dispersés dans les champs voisins de la ville, servant parfois d’engrais pour les cultures : durant ces opérations, on avait le bruit et l’odeur…
Les bâtiments publics ne disposaient d’aucune commodité, et chaque encoignure servait à se soulager. Invité à une réception à l’Hôtel de ville de Paris, le médecin-sociologue Alexandre Parent-Duchâtelet, spécialiste des égouts, confie : « J’aime cent fois mieux aller dans un égout que de venir à cette réunion ». Les premières colonnes-urinoirs et vespasiennes apparaissent sur les grands boulevards à partir de 1865. Avant cela, chacun se « démerdait » comme il peut…

Mais les déjections alvines, si elles ne polluaient plus les rues de la capitale, et si le principe de l’égout souterrain l’emporta sur la vidangeuse, il n’en était pas de même pour la Seine qui les recueillait, devenue leur grand déversoir aux eaux noirâtres et malodorantes. En 1876, ce sont 200.000 mètres cubes d’eaux usées et vannes qui y sont déversées par jour… les matières organiques finissent par y former des bancs vaseux, de leur fermentation émane du méthane dit aussi « gaz des marais », les rives étaient noires. C’était pourtant cette eau qui était puisée et utilisée pour différents usages en aval de Paris…
Il faut attendre 1893 pour que les eaux d’égout soient acheminées loin des villes, à Paris ce sont près de 800 hectares de terrains qui reçoivent ces eaux au nord de la forêt de Saint-germain, avec la construction de l’aqueduc d’Achères. À Marseille la construction des égouts commencée en 1892 est terminée en 1895. Il faut la menace de taxer les vidanges de fosses pour que les propriétaires acceptent le branchement sur l’gout public souterrain. En même temps était fixé un nombre de cabinet d’aisance pour les nouveaux immeubles.
Pour conclure, il le faut bien pour ne pas s’enliser sur ce sujet, plutôt que de matière parlons maintenant plus légèrement de vents, de zéphyrs, de flatulence, de louise, de pet en somme. Roger-Henri Guerrand nous conte l’histoire de Joseph Pujol, boulanger marseillais mais surtout célèbre pétomane qui pendant vingt ans se produisit au Moulin Roge à partir de 1892, devant un public nombreux de femmes et d’hommes parmi lesquels Toulouse-Lautrec, le roi des Belges et de nombreuses personnalités. Il apparaissait vêtu d’un habit rouge et d’une culotte de satin noir, « imitait plusieurs sortes de pets, celui de la jeune fille, de la belle-mère, de la mariée, de la couturière, et terminait son numéro en éteignant une bougie placée à trente centimètres de son postérieur. Certaines spectatrices, étouffant de rire dans leurs corsets, étaient emportées par des infirmiers en blouse blanche ». Ce célèbre pétomane fut chanté par le poète Angelin Ruelle en 1908, dont voici pour finir de façon élégante ce trop court billet, un extrait de son poème :
« Devant ton phénomène au si troublant arcane,
Se pressent le gommeux suçant l’os de sa canne,
L’artisan, le bourgeois, la marchande d’amour,
Attentifs, l’œil mi-clos, la narine béante :
Enfoncés l’homme-nain et la femme géante,
Gloire au seul pétomane, il est le dieu du jour. »
Faut-il rappeler que j’ai trouvé cet ouvrage de Guerrand dans une librairie qui s’appelle « L’Odeur du book » ? Mais tout de même, quel merde ce billet…
Vincent du Chazaud, le 7 octobre 2026
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