BILLET 219 – LA RECONSTRUCTION D’AGADIR… ET LE CORBUSIER

Alors qu’en Tunisie elle est abolie en juillet 1957, cette même année la monarchie est sauvegardée au Maroc par Mohamed V. « Elle devient pour le pays un véritable « moteur » d’unité nationale »[1]. Sultan du Maroc depuis novembre 1927, soutien du mouvement indépendantiste Istiqlal, déposé et exilé en 1953, Mohamed V est accueilli triomphalement à son retour au Maroc en novembre 1955. Le 2 mars 1956 prend fin le protectorat français qui aura duré près de 45 ans depuis 1911, et Mohamed V prend officiellement le titre de roi du Maroc en 1957. « Sur le plan de l’histoire coloniale, le Maroc est un cas vraiment très intéressant. C’est le dernier territoire colonisé par la France, et donc ce qu’on y fait constitue un peu l’aboutissement de tout ce qu’on a testé ailleurs. Mais c’est également le premier en Afrique à être décolonisé, et cela en fait, par voie de conséquence, une sorte de laboratoire. »[2]

Après l’indépendance, l’influence de l’ancien colonisateur reste forte, notamment avec de hauts fonctionnaires français restés aux commandes de l’État, mais aussi dans le paysage urbain avec des architectes installés au Maroc, Tastemain (Externat de jeunes filles musulmanes à Rabat), Claude Verdugo (École Mohammedia des ingénieurs à Rabat, professeur à l’École nationale d’architecture de Rabat), Michel Ecochard qui garde la confiance des autorités marocaines avec d’importantes études urbanistiques (plan de zoning de Casablanca de 1952, cité des Carrières centrales à Casablanca), ainsi que d’autres architectes qui vont œuvrer à la reconstruction d’Agadir.  

Six ans après le séisme du 9 septembre 1954 qui détruisit Orléansville (El Asnam puis Chlef aujourd’hui) en Algérie, une semblable tragédie frappe Agadir au Maroc le 29 février 1960. La secousse du tremblement de terre ne dura que quinze seconde avec une magnitude relativement modérée de 5,7 sur l’échelle de Richter, mais les pertes humaines et les dégâts matériels sont considérables : près de 15.000 morts soit près du tiers de la population, 90% des bâtiments sont détruits.

Le prince Moulay Hassan (futur roi Hassan II) est chargé par son père Mohamed V de coordonner les secours puis la reconstruction. Il arrive à Agadir en mars 1960 et consulte Le Corbusier venu sur place. Après un entretien avec Moulay Hassan auquel assistent des architectes marocains, Le Corbusier repart sans commande. Le « courant est-il passé » entre les deux hommes ? Selon Mourad Ben Embarek, architecte marocain qui aura en charge plus tard le plan d’urbanisme, « ça n’a pas marché entre eux », et Le Corbusier quitte Agadir non sans avoir griffonné sur une nappe en papier d’un restaurant de poissons encore debout et en activité près du port: « architecture et urbanisme solidaires (oui, avec tout ce que cela comporte !). Eh bien oui : faites un bel Agadir. Bonne chance ! Le Corbusier. »[3]

Après avoir créé le HCRA, Haut commissariat pour la reconstruction d’Agadir, le roi Mohamed V pose la première pierre du chantier de reconstruction le 30 juin 1960. Le mandat du HCRA prendra fin vers 1973-1974. Comme pour Orléansville, l’équipe mise en place pour la reconstruction de la ville s’illustre par les qualités architecturales exemplaires des projets mis en œuvre par nombre d’architectes, marocains comme Mourad Ben Embarek (plan d’urbanisme), allemands comme Hans Joachim Lenz (grande mosquée), ou français comme Henri Tastemain (immeuble « A » avec Louis Riou), Émile Duhon (Hôtel de ville), Claude Verdugo (marché central et mur du souvenir), Patrice de Mazières (immeubles D, O1 et O2 avec Abdelam Faraoui), Alain Le Gloaster (cinéma Rialto), Pierre Coldefy (marché de gros), Elie Azagury (cité administrative et tribunal) ou Jean-François Zevaco. Ce dernier réalise plusieurs projets remarquables, utilisant largement le béton, comme la Poste centrale, la caserne de pompiers, des écoles (collège Souss Al Alima), des villas, des logements de fonction. La même année que l’Egyptien Hassan Fathy pour le nouveau village de Gournah, Zevaco reçoit le prix Aga Khan d’architecture[4] en 1980 pour ses maisons à patios et en bande d’Agadir (1964) : « Economiques au niveau de leur occupation au sol, les maisons sont aussi économiques à la construction, faciles à entretenir et correspondent parfaitement au style de vie d’une population urbaine issue de la classe moyenne musulmane », indique le site officiel d’Aga Khan.

 La Poste d’Agadir, arch. J.F. Zevaco

 

Jean-François Zevaco (1916-2003), né et mort à Casablanca, est une figure majeure de l’architecture marocaine des années 1950. Influencé par les architectures de Frank Lloyd Wright et d’Oscar Niemeyer, il associe leur modernité aux traditions constructives marocaines. Après ses études à l’Ecole des Beaux-arts de Paris, il installe son agence à Casablanca en 1947 où il réalise des villas modernes et élégantes (villa Suissa en 1948) dans le quartier résidentiel d’Anfa. Il œuvre également pour nombre de projets importants comme l’aérogare de Tit Mellil (1951), les tribunaux de Mohammedia (1958), de Ben Ahmed (1958) et de Beni Mellal (1960), le groupe scolaire Georges-Bizet à Casablanca (1960), le siège social de la banque BNDE à Rabat (1962). Souvent associé au courant brutaliste, son architecture d’une grande modernité mêle béton brut et pierres locales, surfaces blanches, ondulations et creux dans les façades créant des jeux d’ombres et de lumières. Dans ses projets il associe des artistes comme le sculpteur Olivier Seguin. En 1998, âgé de plus de 80 ans, Jean-François Zevaco travaillait encore sur la villa Zniber de Marrakech. Il meurt dans l’oubli en 2003 dans la maison qu’il s’était construite à Casablanca en 1975.

A l’instar de Fernand Pouillon dans les années 1970 en Algérie, Élie Azagury construit sur la côte marocaine une architecture néo-vernaculaire, parfois teintée de modernité, avec des programmes de villages de vacances. Le numéro 305 de septembre 1975 de la revue « Technique et Architecture » publie son projet de village de vacances à Cabo Negro, construit en 1968. En même temps que Jean-François Zevaco, Élie Azagury est chargé de plusieurs projets importants après le tremblement de terre d’Agadir, comme les remarquables réalisations de la cité administrative et du tribunal, où les immeubles sont ponctués de patios et circulations ombragées. En 2007, avec le recul il se montre très critique à propos du plan d’urbanisme. Il juge que ce plan tourne le dos à la mer, qu’il est trop étalé avec des équipements éparpillés. L’inverse du plan d’urbanisme de Royan en 1950, ville détruite durant la Seconde guerre, plus directif et sous l’influence des plans académiques de l’Art déco, s’ouvrant largement vers l’estuaire et l’océan. Azagury encourageait de reprendre le plan d’urbanisme dans un esprit nouveau… malheureusement aujourd’hui c’est loin d’être le cas.

L’urbanisme trouve un regain d’activité en 1987 quand, sur recommandation de son ami Michel Pinseau, alors architecte conseiller du roi et architecte-urbaniste de la ville nouvelle de Salé, Georges Philippe (1920-2016) est appelé comme conseiller auprès de Hassan II pour la coordination générale de l’urbanisme au Maroc. Il est chargé d’élaborer un plan général de développement et de coordonner tous les plans d’urbanisme. Jusqu’en 1993 il prend en charge l’exécution des schémas directeurs de Casablanca, Rabat, Salé, Témara, Fès, Meknès, Marrakech et Agadir, ainsi que l’élaboration des schémas de développement du Maroc Centre et du Maroc Sud. Avec Michel Pinseau et François Prieur, Georges Philippe organise les restructurations de quartiers à Casablanca, Fez, Meknès, Marrakech, Rabat, enfin Agadir.

En 2023 est inauguré un musée à la mémoire de la tragédie que fut le tremblement de terre de 1960, et à la reconstruction exemplaire de la ville d’Agadir. La réhabilitation du bâtiment recevant ce musée, l’ancienne banque Al-Maghrib qui a résisté au séisme[5], est confiée à l’architecte Rachid Andaloussi de Casablanca, et la scénographie aux Ateliers Adeline Rispal de Paris. C’est une réussite, c’est un bel hommage rendu à la fois aux victimes, et à ceux qui ont œuvré au relèvement de la ville, ouvriers, techniciens, architectes. Quant à la Kasbah située sur les hauteurs de la ville, dont les constructions en terre n’ont pas résisté au séisme de 1960, seuls les remparts ont été reconstruits. La ville est aujourd’hui un sanctuaire dont on peut mesurer l’ampleur du désastre grâce à un travail archéologique retranscrit de façon pédagogique, réalisé en 2023 par l’architecte Salima Naji. L’accueil et la plate-forme du téléphérique reliant la Kasbah à la ville basse présentent un remarquable travail de mise en œuvre de la pierre. Ce projet a reçu plusieurs prix internationaux, et en 2024, Salima Naji a reçu la Grande Médaille d’or de l’Académie d’architecture en France.

 

Le 14 décembre 2025

 Téléphérique Kasbah d’Agadir, arch. S. Naji

[1] BADIER Benjamin, Mohamed V, dernier sultan et premier roi du Maroc, Éditions Perrin, Paris, 2025.

[2] Ibid

[3] Document conservé par l’architecte Mourad Ben Embarek.

[4] Le prix Aga Khan d’architecture, instauré par Karim Aga Khan en 1977, est décerné tous les ans par sa Fondation pour récompenser l’excellence en architecture dans les sociétés musulmanes

[5] L’ancien siège de la banque Al-Maghreb a été construit dans les années 1950 par l’architecte François-Louis Le marié (1902-1996).