Quand Jean Prouvé répond à l’appel de l’abbé Pierre de 1954, il lui propose une maison habilement conçue, comme tout ce que fait Jean Prouvé, avec peu de moyens et surtout facilement et rapidement construite. Elle sera montée par une température de -15°C sur le quai Alexandre III en février 1956, une horloge décomptait le temps de pose : 7 heures[1]. Ce fut l’occasion pour l’abbé Pierre de rappeler le problème du mal logement. Cette maison ne reçut pas l’homologation de l’administration, sans doute en raison du positionnement du bloc cuisine/salle d’eau, n’a pas pu répondre à ce qu’on en attendait. D’ailleurs, elle n’était pas « la » réponse pour le plus grand nombre, mais peut-être une réponse partielle et pour une certaine catégorie de mal logés.

Soixante dix ans plus tard la question du logement est toujours omniprésente, elle revient parfois au cœur du débat politique, sans que des solutions pérennes voient le jour. Nous ne sommes plus dans la même situation que celle des années 1950, au sortir des dévastations de la Seconde guerre mondiale, quand de nombreux sinistrés restaient dans l’attente d’être relogés et s’abritaient comme ils pouvaient avec des moyens précaires, Dans ce qui semble un amoncellement archaïque de matériaux, tôles et planches, existent dans les « bidonvilles », mot associant « bidon », une architecture sommaire en auto-construction intégrant us et coutume, et « ville », un urbanisme avec ses codes et ses règles communautaires locales.

Cette question du logement est à la fois continue dans sa demande et récurrente dans sa forme. Après celle évoquée des sinistrés de la guerre dans les années 1950, vient celle des travailleurs immigrés des années 1960, puis viendra celle des réfugiés climatiques et politiques des années 1990 et jusqu’à aujourd’hui.  

Dans les années 1960, les travailleurs immigrés d’Afrique du nord, algériens pour la plupart, sont encouragés à venir travailler dans l’industrie renaissante, gourmande en main-d’œuvre. Les immeubles construits à la va-vite des foyers SONACOTRA[2] ne suffisent pas à enrayer la crise du logement, le bidonville de « La Folie » de Nanterre en fut un triste exemple où les immigrés majoritairement venus de Kabylie reproduisent leur mode de vie dans des habitats de fortune, ou celui de la « Campa » à La Courneuve qui abritait en majorité une communauté espagnole. En 1965, aux abords de Paris on recensait 89 bidonvilles et 75.000 personnes vivant dans des bidonvilles en France[3]. C’est de cette leçon apprise sur le bidonville de Mahieddine dont tirera bénéfice Roland Simounet en réalisant la cité d’urgence de Djenan-el-Hasan, construite entre 1956 et 1958 à Alger, aujourd’hui détruite.

Aujourd’hui, cette question du logement touche principalement une population émigrée, notamment celle venue d’Extrême-Orient, Afghanistan, Pakistan, ou d’Afrique Sub-Saharienne. Depuis le début du XXIème siècle, la ville de Calais est touchée de plein fouet par cette crise de migrants voulant rejoindre l’Angleterre. S’abritant dans des campements de fortune surnommés « la jungle de Calais », ses occupants gardent l’espoir de franchir un jour la Manche. 

Avant de poursuivre, il faut faire la distinction entre plusieurs états du « mal logement ». Il y a les sans domiciles fixes (SDF), les logements précaires en auto-construction (bidonvilles), les logements provisoires (hôtels, gymnases), et puis il y a le logement insalubre, une autre catégorie du mal logement.

Le SDF est souvent un « rejeté » de la société, un chômeur de longue durée, un asocial qui ne veut pas vivre dans cette société, un rejeté de sa famille, un immigré avec ou sans papiers, et plein d’autres cas… Quelques-uns, très peu, disent que c’est un choix de vie. Les SDF errent dans les grandes villes, dorment et vivent dans la rue, font la manche pour survivre, sont parfois pris en charge par des associations caritatives, Armée du Salut, Croix-Rouge, Fondation pour le Logement des Défavorisés (ex-fondation Abbé Pierre), Solidarités nouvelles pour le logement (SNL) et autres. Des hébergements provisoires leur sont proposés par ces associations, ce sont des « dépannages » où ils sont accueillis pour une toilette, un repas, un repos. Ces associations peuvent leur servir de « boîtes aux lettres », ainsi j’ai connu une famille de SDF, un couple et leurs trois enfants, qui ont eu durant trois ans une adresse postale à la Maison Verte[4] dans le 18ème arrondissement, ce qui leur permettait de recevoir du courrier et de suivre l’avancement de leur dossier de logement.

La prise en charge peut se faire par des municipalités, souvent sous pression d’associations comme UTOPIA 56. À Paris, un gymnase peut ainsi abriter plus de 200 personnes, avec des lits de camp côte à côte sans séparation, avec des toilettes de chantier installées à l’extérieur. Des vigiles interdisent l’entrée aux non-résidents, ainsi que de filmer ou de photographier. Cela ressemble à un logement d’urgence après une catastrophe…

Le logement à l’hôtel reste provisoire, il est réservé aux familles et aux bénéficiaires du DALO (droit au logement opposable), en attendant de leur trouver un logement « durable ». La prise en charge est faite par la préfecture, laquelle a failli à son obligation de logement. Cet hébergement peut être obtenu par « 115 »[5], numéro de téléphone d’urgence d’un service social chargé de loger temporairement des gens sans domicile, à la rue…

Ce n’est pas le bidonville en soi qui est intolérable, mais les conditions socio-politiques qui ont conduit des gens à vivre dans des conditions dégradantes et intolérables.

 

20 janvier 2026  

 

 

[1] Ceci n’est pas sans rappeler le panneau installé sur le chantier de Diar-es-Saâda (la cité du bonheur) en 1954 décomptant les jours de chantier, après le défi lancé par son architecte Fernand Pouillon de construire 725 logements en une année.

[2] La SONACOTRA (SOciété NAtionale de COnstruction de logements pour les TRAvailleurs algériens) est créée en 1956. Son rôle à l’époque était de tenter de résorber les bidonvilles autour des grandes villes, en premier Paris, dont la population était en majorité des travailleurs originaires d’Algérie (environ 150 000). Son premier foyer est construit à Argenteuil en 1959, et son premier président est Eugène Claudius-Petit, de1956 à 1977.

[3] LALLAOUI Mehdi, Du bidonville aux HLM, Collection “Au nom de la mémoire”, diffusion Syros, Paris, 1993.

[4] La Maison Verte, domiciliée 127-129 rue Marcadet au pied d’un immeuble très corbuséen, fait partie de la Fédération de l’Entraide Protestante (FEP), laquelle affirme que « la pauvreté et les précarités, le chômage, la solitude, l’exclusion et de multiples formes de souffrance ne sont pas des fatalités ». Il suffit de vouloir s’en préoccuper et de s’en occuper…

[5] Voir billet n°208 – Le “115” du 21 juin 2025