« Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville.

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ? »[1]

Ecrire, c’est aussi compliqué que de dessiner… ça peut vite devenir un indigeste galimatias de mots pour le premier, de traits informes pour le second, qu’on aura honte de donner à lire pour le premier, à voir pour le second, alors qu’espérait pourtant beaucoup l’écrivain pour le premier, l’artiste pour le second. Faut-il pour autant arrêter tout ? Faut-il continuer d’aligner mots et traits, ou s’allonger et dormir ? Il en faut du courage et de l’abnégation pour cent fois sur le métier remettre son ouvrage…

Il en va aussi de l’architecture, évidemment, comme de tout acte de création…Un récent article paru dans « La Croix » du 30 décembre 2014 sous la plume de Denis Sergent, intitulé « Les nouvelles techniques architecturales », décrit deux facteurs de l’actuelle « explosion », aux sens propre et figuré, des grosses machines architecturales livrées récemment en France: de nouveaux matériaux d’une part, de nouveaux outils informatiques d’autre part. Les dernières recherches pour améliorer les performances techniques des matériaux, à la fois durcis et allégés, permettent de mettre en œuvre les géométries les plus sophistiquées qu’auraient pu imaginer M.C. Escher, issues des logiciels les plus performants.

Cependant ces deux facteurs ne sont pas les seuls dans la promotion de ces coûteuses architectures « gesticulatrices », qualifiées parfois de « déconstructivistes », dont s’enorgueillissent leurs auteurs et leurs commanditaires. Tous les projets cités par le journaliste de « La Croix », la Philharmonie de Paris de Jean Nouvel, le musée des Confluences à Lyon de CoopHimmelb(l)au, la fondation Louis Vuitton à Boulogne de Frank Gehry, la tour Triangle à Paris de Herzog et de Meuron, le MuCEM à Marseille de Rudy Ricciotti, tous se singularisent par leur gigantisme et la mégalomanie de leurs promoteurs et de leurs architectes. Les coûts de ces « monstres » d’acier « dopé », de verre « autonettoyant », de béton « ductal », sont énormes avant réalisation, mais deviennent pharaoniques à leur livraison. Que c’est beau… mais à quel prix et est-ce utile ?

Enigmatique Marcel Duchamp (1887-1968), dont l’exposition que lui a consacré le Centre Pompidou vient tout juste de s’achever. Inclassable puisque « dadaïste », l’itinéraire de cet artiste, je n’ose écrire peintre, est retracé dans cette exposition intitulée « Marcel Duchamp, la peinture, même ». Il commence pourtant en peintre, s’essaye à la caricature, admire les Fauves, s’adonne au cubisme, le tout dans une atmosphère tendue, érotique et bientôt ésotérique. Les peintures de 1907 à 1915 (« Nu descendant un escalier » et « La Mariée » en 1912, « La Broyeuse de chocolat » en 1913, « Neuf Moules mâlics » en 1915) précèdent ce qui formera son œuvre la plus hermétique, « La Mariée mise à nu par ses célibataires, même », appelée aussi « Le grand Verre », réalisée à New York entre 1915 et 1923. L’artiste abandonne le support classique de la toile tendue sur un châssis posée sur un chevalet et expérimente à tout va… Ses « ready-made » font scandales ; quand il présente sa « Fontaine » en 1917, un urinoir renversé signé « R.Mutt », il fait voler en éclat la notion même d’œuvre d’art… l’art est partout, puisque c’est une question de goût, quel qu’il soit. « Que le goût soit bon ou mauvais, cela n’a aucune importance, car il est toujours bon pour les uns et mauvais pour les autres. Peu importe la qualité, c’est toujours du goût » dit Duchamp, ouvrant grand les portes à l’art moderne et contemporain. Plus tard, en 1942, quand Picasso fait sa « Tête de taureau » avec une selle et un guidon de vélo, c’est un « ready-made » à la Marcel Duchamp. Les dernières provocations de Mac Carthy avec son «Tree », « arbre de Noël-plug anal » planté sur la place Vendôme, et ses « Chocolate factory » à la Monnaie de Paris finissent par lasser près de soixante dix ans après la « fontaine-urinoir » de Marcel Duchamp. Rien de nouveau donc sinon que l’on a pris tout ce temps pour passer du « pipi » au « caca ».  Duchamp a eu raison de tout laisser tomber, même son « Grand Verre » se brisa, pressentant la vanité des artistes modernes à vouloir se créer un « style » qui les distinguerait eux, et ferait leur fortune en même temps que celle de leurs marchands. Alors Marcel s’adonna définitivement et seulement au jeu d’échec, et se fit organisateur… d’expositions, même.

Par une dernière facétie, Marcel Duchamp meurt en 1968, alors que les étudiants appellent à détruire les institutions, l’art bourgeois, et scandent dans la rue : « l’imagination au pouvoir », « il est interdit d’interdire », ou encore « l’art c’est vous » …

Curieux Emile Bernard (1868-1941), dont l’œuvre peinte était exposée au musée de l’Orangerie jusqu’au 5 janvier. Peintre, mais aussi graveur, romancier, poète et critique d’art. On (je ?) le connaissait surtout comme peintre proche des Nabis, puis ayant rejoint Gauguin à Pont-Aven en 1886, créant une « école » avant leur brouille en 1891 à la suite d’un différend sur l’invention du « Symbolisme ». Epris d’absolu, son itinéraire artistique est jalonné de recherches dont certaines peuvent déconcerter, comme à partir de 1920 ce retour à l’ordre fait de classicisme académique, voire « pompier ». Auparavant il aura rencontré Paul Cézanne sur lequel il écrit des textes qui font encore référence, et en peinture il s’inspire des natures mortes du maître d’Aix-en-Provence. Puis, après un voyage en Italie, il puise dans les maîtres de la Renaissance afin de tenter de reconstituer « la magnifique éclosion de la beauté. »

Foisonnante Sonia Delaunay (1885-1979), dont près de 400 œuvres sont exposées actuellement au musée d’Art moderne de la ville de Paris jusqu’au 22 février 2015. Russe d’origine, elle s’initie à la peinture et découvre les Fauves et l’œuvre de Gauguin à Paris. Elle épouse Robert Delaunay en 1910, et ensemble ils posent les bases d’un art nouveau, le « Simultanisme », basé sur le pouvoir constructif et dynamique de la couleur. C’est cette recherche que Sonia Delaunay va décliner sur différents champs artistiques, les costumes de théâtre et de danse, la mode, la publicité, l’ameublement, la décoration, notamment par ses créations de tissus. Jusqu’à la fin de sa vie, âgée de plus de quatre vingt dix ans, elle ne cesse de travailler à faire rentrer l’art dans la vie moderne.

Kakemonos (rouleaux verticaux), yokomonos (rouleaux horizontaux), paravents, étaient accrochés au musée Cernuschi jusqu’au 11 janvier pour une exposition intitulée « Le Japon au fil des saisons ». Peu de couleurs sur des tissus de soie cernés de feuilles d’or, les pinceaux posant un simple lavis d’encre dont les pleins, les déliés et les vides laissés suffisent à exprimer paysages, faunes et flores. Pourtant très éloignés dans le temps et l’espace, la justesse et l’économie de moyens de cet art m’ont fait penser aux créations de Jean Prouvé dont l’œuvre fut très tôt admirée au Japon. Le dernier paravent, plusieurs panneaux à l’origine des portes coulissantes, est intitulé « Grues ». Celles-ci, comme les tortues, sont des symboles de longévité. D’une rare finesse, d’une somptueuse délicatesse, ces panneaux sont l’œuvre de l’artiste Suzuki Kiitsu (1796-1858).

Je voulais encore vous parler d’un livre « Desproges, encore des nouilles », chroniques culinaires de Pierre Desproges publiées entre septembre 1984 et novembre 1985 dans « Cuisine et vins de France », illustrées par Cabu, Catherine, Charb, Luz, Tignous et Wolinski, rassemblées et publiées en septembre 2014 aux éditions « Les Échappés ». J’en parlerai certainement dans un billet que je veux consacrer au vin et au poète et philosophe persan Omar Khayyam… en attendant ce moment, dégustez comme un hommage (et peut-être même comme un fromage, par exemple un camembert au Calvados du fromager de ma rue, à lui seul fourré d’une fève (le camembert, pas le fromager), il fait une délicieuse galette des rois…) ce dessin de Charb illustrant la chronique intitulée « Aqua simplex ».

  

 Pour finir, provisoirement si Dieu, Yahvé et Allah le veulent bien (je nomme les trois, on n’est jamais trop prudent), ce poème de Paul Fort, “L’enterrement de Verlaine” qui, dit par Georges Brassens, vous tire les larmes des yeux…

« Le revois-tu mon âme, ce Boul’Mich’ d’autrefois

Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :

Dieu ! s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure

Au convoi d’un Grand Mort suivi de miniatures ?

Tous les grognards -petits- de Verlaine étaient là,

Toussotant, frissonnant, glissant sur le verglas,

Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,

Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

Ou plutôt du Second (François de Montcorbier[2],

Voici belle lurette en fut le vrai Premier)

N’importe ! Lélian[3], je vous suivrai toujours !

Premier ? Second ? vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! je suivrai toujours, l’âme enivrée

Ah ! folle d’une espérance désespérée

Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée[4]

Vos deux gardes du corps, entre tous moi dernier. »

Le 18 janvier 2015

Vincent du Chazaud


[1]“Ariettes oubliées” Paul Verlaine (Romances sans paroles)

[2] François de Montcorbier, dit Villon (1431-1463), poète de la fin du Moyen-âge.

[3] Pauvre Lélian, anagramme de son patronyme, utilisé par Paul Verlaine pour faire écho au poète maudit

[4] André-Joseph Salis de Saglia dit Bibi-la-Purée et Robert de Montesquiou Fezensac descendant de d’Artagnan, deux personnages du Montmartre artistique et littéraire du début du XXème siècle.