BILLET n° 229 – LA BUTTE ROUGE À CHATENAY-MALABRY, LES CITÉS-JARDINS

« Dehors les intellos » sur un carton accroché à une fenêtre d’un immeuble délabré, dont la moitié des volets métalliques sont condamnés, verrouillés, soudés… L’accueil est surprenant dans ce lieu qui paraît paisible, arboré, subtil. Nous venons à Châtenay-Malabry à l’initiative de l’association « Sauvons la Butte Rouge », une marche était organisée samedi 11 avril 2026 pour lutter contre la défiguration de cet ensemble urbain remarquable, une cité-jardin, groupant dans un parc arboré un ensemble de logements sociaux de toutes tailles, de l’habitat individuel groupé à l’habitat collectif dans une tour, en passant par de petits immeubles en R+3 disséminés dans le parc. Cette cité-jardin a obtenu le label « Architecture Contemporaine Remarquable » (ACR), mais celui-ci est insuffisant pour sauver le site.

La Butte Rouge est construite en deux temps par les architectes Joseph Bassompierre-Sewrin, André Arfvidson, Paul de Ruffé et Paul Sirvin, d’abord entre 1931 et 1939 avec la construction de 1573 logements, puis entre 1949 et 1965 où l’on observe l’introduction de la préfabrication avec des bâtiments plus importants.

Plan de la cité-jardin « La Butte-Rouge » à Châtenay-Malabry

Depuis quelques années le maire de Châtenay-Malabry est sollicité par des promoteurs immobiliers pour un projet sur la Butte-Rouge, contredisant la cité-jardin et son programme de logements sociaux, démolissant des immeubles en les remplaçant par une architecture d’opérette, faux moulin et faux colombages, un mélange de pastiches régionaux. Le projet vise à densifier en passant de 3.300 logements sociaux à 4.300 logements, avec une perte de 1.600 logements sociaux, lesquels baissent à 1700[1]. Le prix des logements va attirer une autre population, pas sûr que la mixité sociale va y gagner. Toutes les options ont-elles été mises sur la table ? Et pourtant son projet pour la Butte-Rouge n’a pas été un repoussoir pour le maire sortant, Carl Ségaud et son équipe ont été réélus au premier tour avec 69,85% des voix.

C’est un phénomène récurrent dans Paris et sa banlieue, où progressivement les classes défavorisées sont poussées en périphérie urbaine. Ce fut le cas à Paris, qui a vu ses quartiers populaires disparaître, c’est le cas maintenant de la première ceinture « rouge » qui, de « rose » ou « verte » devient « bleue », puis peu à peu s’étend à une deuxième ceinture et ainsi de suite. Chatenay-Malabry est atteinte par cette transformation sociale, et son parc de logements aussi. Ici pourtant, on est loin de l’empilement de logements dans un univers quasi concentrationnaire, ce qui peut justifier des démolitions et des rénovations en profondeur.

L’histoire de la cité-jardin commence avec l’ouvrage de l’urbaniste anglais Ebenezer Howard (1850-1928) publié en 1898, « To-Morrow : a peaceful path of real reform ». Howard y pose les bases de la cité-jardin, critique sévère des cités-ouvrières issues de la révolution industrielle mise en place par le système capitaliste anglais. Ni idéalisation d’une campagne trop éloignée des lieux de travail et isolant les individus, ni rejet de la ville surpeuplée, polluée et bruyante, la cité-jardin doit en associer les avantages de l’une et l’autre sans en avoir les désagréments. En France, en 1904 est créée une Association des cités-jardins (l’architecte Henri Sauvage en est membre), en même temps qu’est construite une première cité-jardin à Dourges dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. D’autres suivront dans toute la France, notamment à Reims, où le maire Jean-Baptiste Langlet visite en 1910 la cité-jardin de Bournville dans la banlieue de Birmingham. Avec plusieurs industriels rémois progressistes, il crée le Foyer Rémois en 1911 qui projette plusieurs cités-jardins dont les réalisations ne verront le jour qu’après la guerre, réorganisées par le plan « Ford »[2] de 1919. La cité-jardin du Chemin-Vert de l’architecte Jacques Marcel Aubertin est la plus vaste et la plus aboutie des cités-jardins rémoises.

 

Diagramme des 3 aimants d’Ebenezer Howard : associant ville et campagne, la cité-jardin en prend les avantages sans en avoir les désagréments. Cela rejoint-il cette phrase loufoque attribuée à Alphonse Allais, « on devrait bâtir les villes à la campagne, l’air y est plus pur » ?

 

En Ile-de-France, les maires des banlieues « rouges », villes ouvrières aux portes de Paris, soucieux du bien être de la population et de la qualité de leur vie, trouvent dans les cités-jardins une réponse à leurs préoccupations sociales. Ils sont soutenus par l’Office public d’habitations bon marché (HBM) de la Seine, dont son président Henri Sellier[3] se consacra au logement social et à l’amélioration de l’hygiène publique. Une quinzaine de cités-jardins sont édifiées à partir des années 1920 et jusque dans les années 1960. Arcueil, Epinay-sur-Seine, Livry-Gargan, Le Pré-Saint-Gervais, Suresnes, Montgeron, Stains, Gennevilliers, Trappes, Mitry-Mory, Argenteuil, Champigny-sur-Marne, Châtenay-Malabry, Dugny, ces villes construisent des logements sociaux intégrant de vastes espaces verts privés ou publics, parc avec promenades, squares, jeux d’enfants, bassins, mais aussi jardins familiaux (ou jardins ouvriers). Sont associés des équipements tels que commerces, écoles, crèches, théâtres, maison commune, lavoirs bains-douches, dispensaires, parfois lieux de culte. Les logements eux-mêmes sont diversifiés, à côté des logements familiaux on trouve une résidence pour célibataire, des logements pour jeunes travailleurs, une résidence pour personnes âgées (foyer pour vieillards). C’est aussi l’idée d’un phalanstère, comme développée au XIXème siècle avec le socialisme utopique de Charles Fourier (1772-1837) ou de Jean-Baptiste André Godin (1817-1888), puis plus tard avec les Soviets après la révolution d’octobre 1917. Une des dernières cités-jardins de l’OPHBM de la Seine est celle de La Muette à Drancy construite par les architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods entre 1931 et 1934, transition entre ce concept de cité-jardin et les futurs grands ensembles de l’Après-guerre.

Dévoreuse d’espaces, étalant voiries et réseaux, ce modèle est contesté par les CIAM, notamment celui de 1930 à Bruxelles. Les architectes du Mouvement moderne encouragent les constructions en hauteur, concept théorisé par la Charte d’Athènes et mis en pratique par Le Corbusier avec les Unités d’habitation dans les années 1950. La cité-jardin n’est donc pas un lotissement, ou un ensemble social de barres et de tours comme il en poussera dans les villes nouvelles autour des grandes villes dans les années 1960.

Au moment de conclure, sort un article du Moniteur sur les cités-jardins intitulé « De la Butte-Rouge aux Briques-Rouges[4], les permis de démolir du patrimoine moderne francilien s’accumulent »[5]. Il y est confirmé que des cités-jardins inscrites dans les programmes de renouvellement urbain sont menacées de disparition ou de dénaturation. À la Butte-Rouge un permis de démolir concerne neuf bâtiments « pour laisser la place à des « immeubles de promoteurs » (…) dans le but affiché d’apporter de la mixité sociale ». Pourtant la crise du logement en France touche toutes les couches de la société, du bas de l’échelle sociale jusqu’aux classes dites « moyennes », surtout chez les jeunes, et la situation du logement social est particulièrement préoccupante en Ile-de-France[6]

En 2015, se constitue au Musée d’Histoire Urbaine et Sociale (MUS) de la ville de Suresnes, l’Association régionale des cités-jardins d’Ile-de-France (ARCJ), fédérant un réseau existant depuis 2009 des cités-jardins d’Ile-de-France. Leur objectif est de « préserver, de valoriser et de promouvoir ce patrimoine commun à plusieurs collectivités et territoires franciliens ». En février 2026, cette association, l’ARCJ, a publié « Les cités-jardins : une utopie habitée »[7]. Une façon de célébrer ses dix ans d’existence avec une bande dessinée introductive retraçant l’histoire des cités-jardins, complétée par la présentation illustrée de douze cités-jardins. 

Vincent du Chazaud, le 6 mai 2026  

 

[1] Chiffres donnés par un communiqué de presse du 8 décembre 2022 lors d’une manifestation contre le projet de la Butte Rouge devant le Ministre délégué à la Ville et au Logement (Association Châtenay Patrimoine Environnement, Collectif Citoyen Châtenaisien, Sauvons la Butte Rouge).    

[2] Le plan « Ford » tire son nom du major de l’armée américaine George Burdett Ford, chargé par la municipalité de Reims et de son maire Charles Roche d’un plan de reconstruction de la ville, prévoyant une douzaine de cités-jardins ceinturant la ville et reliées entre elles par des parcs et jardins.

[3] Henri Sellier (1883-1943) connaît une prolifique carrière politique : conseiller municipal de Puteaux (1909-1919), maire de Suresnes (1919-1941), conseiller général du canton de Puteaux (1910-1925), conseiller général du canton de Suresnes et Nanterre-Sud (1925-1935), sénateur de la Seine (1935-1943), président de l’Office public d’habitations à bon marché de la Seine (OPHBM), ministre de la Santé durant le Front populaire. Il promeut des cités-jardins dans les banlieues ouvrières, dont celle emblématique de sa ville de Suresnes.

[4] Les Briques-Rouges est le nom donné à un ensemble de 273 logements confiés en 1960 par la municipalité de Vigneux-sur-Seine à l’Atelier d’Architecture et d’Urbanisme (AUA, Paul Chemetov, Louis Ouhayoun, paysagiste Jacques Simon).

[5] Article de Raphaëlle Saint-Pierre publié par le Moniteur le 6 mai 2026. 

[6] « Le logement est une bombe sociale à retardement », entretien avec Véronique Bédague, PDG de Nexity, dans La Croix L’Hebdo n°331 semaine du 1er mai 2026.

[7] Les Cités-jardins, une utopie habitée », Éditions Elytis, Bordeaux, 2026. Le livre rassemble 16 auteurs-illustrateurs.