BILLET n° 231 – CALDER, LE TOTILLEUR DE FIL DE FER
Alexander Calder, « le tortilleur de fil de fer », je pense que l’on devait pouvoir s’en faire un bon pote… j’aurai bien voulu l’inviter à la présentation du bouquin sur les écrits de Jean Prouvé, « Le tortilleur de tôle » à la Librairie Tropiques[1]… Ils se sont connus et appréciés, Calder et Prouvé. Ils ont même travaillé ensemble, Calder lui a demandé de réaliser le piètement de son stabile pour l’Unesco. Comme toujours, les courriers de Calder n’étaient pas conventionnels, chargés de dessins et montages photos, c’est le cas avec ce courrier du 8 janvier 1958 :
Cher Prouvé,
Je compte toujours faire la base du mobile pour Unesco à Paris et j’espère que tu seras d’accord pour m’aider.
(en marge un croquis du piètement et ses dimensions au sol de 6mx5m).
Ce sera en tôle de fer ordinaire épais comme ça (suit un croquis indiquant l’épaisseur à échelle réelle) – environ – et aura des « cotes » pour la renforcer.
(En marge et en rouge) Est-ce qu’il serait facile (souligné) d’avoir les matériaux ?

Évincé de son usine de Maxéville quelques années plus tôt, Prouvé a traversé une période difficile mais il vient de retrouver le contact avec la matière dans les ateliers Goumy à Aubervilliers. C’est là, grâce à l’outillage et au matériau disponibles, que Calder et Prouvé réaliseront le pied du stabile de l’Unesco.
Je ne crois pas avoir lu un témoignage aussi beau d’une fille pour son père que celui qu’écrivit Catherine Prouvé dans un livre publié à l’occasion de l’exposition « Jean Prouvé et Paris » au Pavillon de l’Arsenal en 2001. Sous le titre « Jean Prouvé et les artistes »[2], Catherine Prouvé évoque dans son texte la connivence et l’amitié qui ont lié Calder et son père :
« Entre le « type »[3] Léger et le type Prouvé, je ne serais pas étonnée que le courant soit passé sans court-circuit. De même que les explications devaient être superflues avec un autre « type » de grande sature : Alexander Calder. . Leur langue commune était le jeu de la tôle. Il est vrai que l’échange verbal entre l’américain mâché de Calder et le français murmuré de Prouvé était avantageusement aidé par quelques rires, clins d’œil et contacts avec la tôle. Léger, Calder, Prouvé et beaucoup d’autres faisaient partie du mouvement créé par André Bloc, Synthèse des Arts. Et là, en fait d’innovation, on était dans la plus parfaite des continuités, car synthèse des arts, art et industrie… ça rappelle quelque chose, non ?
Tous les deux avaient un père et un grand-père artistes, des sculpteurs côté Calder. Du côté de Prouvé, son grand-père Gengoult Prouvé était modeleur dans les usines Gallé de Nancy, son père Victor était à la fois peintre, graveur, sculpteur, et cofondateur de l’École de Nancy, alliance provinciale des industries d’art, créée en 1901 avec Émile Gallé, Louis Majorelle, Antonin Daum, Eugène Vallin et d’autres parmi lesquels des chefs d’entreprise comme Eugène Corbin, Albert Bergeret ou Louis Majorelle encore avec son entreprise de fabrication de meubles. L’Art nouveau, synthèse de l’art et de l’industrie, y prend son essor…

Calder et Prouvé vers 1958
En voyant l’exposition « Calder, rêver l’équilibre » actuellement à la Fondation Louis Vuitton[4], on a autant envie d’embrasser cet homme que de faire bouger ses sculptures… Lors de l’exposition qui lui est consacrée en 1965 au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, alors que les gardiens veillaient à ce que le public ne touche pas les mobiles, voyant cela Calder se précipite en hurlant les bras au ciel pour au contraire l’encourager à les faire bouger : « Oui, oui, tout le monde peut toucher ». Un mobile, ça doit être mobile, sinon c’est un immobile… À Vuitton, un air glacial est sensé agiter les sculptures, mais on est frigorifié et rien ne bouge. Cette anecdote est tirée du témoignage de Daniel Lelong[5] qui travaillait alors chez Aimé Maeght, galeriste de Calder depuis 1950 : « Calder était une sorte de gros ours, avec des cheveux tout blancs, des yeux bleus, une ficelle en guise de ceinture, une chemise rouge. Sa voix était puissante, entrecoupée de rires contagieux. Il parlait français avec un fort accent américain et riait très fort et très souvent. » Ayant passé beaucoup de temps avec Calder, il en a retenu « sa joie de vivre, son humour intempestif et chaleureux, sa soif et sa passion de travail, son goût jamais inassouvi pour les bons repas, son envie incessante de faire plaisir aux autres. Quand il a disparu, vraiment, un soleil s’est couché pour moi. »
Jacques Prévert, encore un des amis de Calder, écrivit en 1981, dans « Couleurs de Braque, Calder, Miro » édité chez Maeght :
Mobile en haut
Stabile en bas
Telle est la tour Eiffel
Calder est comme elle
Oiseleur du fer
Horloger du vent
Dresseur de fauves noirs
Ingénieur hilare
Architecte inquiétant
Sculpteur du temps
Tel est Calder.
Dans un autre texte, Jacques Prévert écrit à propos de son ami de mai :
J’ai connu un ours, il y a des années, à Biarritz, un pays où pourtant les ours ne courent pas les rues (petite erreur de Prévert, on est proche des Pyrénées où courent les ours), mais enfin il était là ; un ours des cocotiers, dans une cage de luxe, chez un particulier. Un jour, il me donna un coup de patte, c’était peut-être un geste amical, mais cela me surprit beaucoup et me fit très mal. Sans doute avais-je troublé son rêve, dérangé son paysage. Calder est comme cet ours. De temps à autre, il donne un coup de patte à l’art mais c’est pour lui donner un coup de main, lui montrer le bon chemin. C’est pourquoi ses grands stabiles noirs peuvent apparaître à la tombée du soir comme de troublants épouvantails. Pourtant, ils sont pleins de bons sentiments, de tendresse.
Voilà, c’est mieux, non, de laisser parler ceux qui ont connu Calder…
Vincent du Chazaud, le 28 mai 2026
[1] Le libraire organisera une autre présentation du livre en septembre 2026.
[2] Jean Prouvé et Paris, sous la direction de Laurence Allégret et Valérie Vaudou, Éditions du Pavillon de l’Arsenal/Picard Éditeur, Paris, 2001, pp. 359 à 362.
[3] « type » est le terme employé par Prouvé écrivant à sa femme, Madeleine, en 1940 pour lui dire combien il appréciait Fernand Léger, qu’il venait de rencontrer alors que celui-ci devait faire une grande peinture pour le club d’aviation de Doncourt (Ogé-Prouvé). Détruit en 1944, le club d’aviation est reconstruit en 1954 (Le Corbusier-Ogé-Prouvé).
[4] « Calder, rêver en équilibre » du 15 avril au 16 août 2026 à la Fondation Louis Vuitton
[5] Daniel Lelong, qui créa sa propre galerie après le décès d’Aimé Maeght en 1981, publia en 2000 aux Éditions de l’Échoppe « Avec Calder », témoignage de l’amitié et de l’admiration portée au sculpteur durant plus de vingt ans.

Laisser un commentaire