BILLET n° 230 – ROUSSEAU LE DOUANIER

Sans doute Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso et leur bande mettaient-ils un peu d’humour potache, mais pas de moquerie, dans la grande fête qu’ils firent en son honneur au Bateau-Lavoir en 1908… On imagine Henri Rousseau, reconnaissant et un peu grisé par l’alcool, se jeter dans les bras de Picasso et l’inonder de ses larmes en clamant : « En somme, toi et moi on est les plus grands peintres ; moi dans le genre moderne, toi dans le genre égyptien ». Mais ne disait-il pas vrai ? Alors que Rousseau présente au Salon des Indépendants de 1894 sa grande toile intitulée « La Guerre », moquée pour ses maladresses par la critique et le public, plus de quarante ans plus tard Picasso expose au pavillon espagnol de l’Exposition universelle de Paris de 1937 sa toile cubiste « Guernica », une de ses œuvres les plus célèbres et les plus connues au monde.

Henri Rousseau, « La Guerre », 1894

Pablo Picasso, « Guernica », 1937

Henri Rousseau (1844-1910), dit « le douanier » ce qu’il ne fut jamais, n’est pas un peintre « naïf », non c’est un « innocent », c’est un peintre « pur », ces deux au sens qu’il n’est atteint ni par la culture, ni par la politique, peut-être un peu par l’ambition d’être reconnu pour sa peinture, son originalité sinon son talent. Du coup, voilà ce qu’on n’a jamais vu auparavant, peut-être chez Paolo Uccelo et les peintres de la première Renaissance italienne quand ils tâtonnaient dans leurs recherches de perspectives, conférant un aspect fantastique à certaines de leurs œuvres ? La peinture de Rousseau n’a pas d’équivalent ou de « déjà vu », hormis ceux que je viens de citer et peut-être quelques peintres qualifiés de « naïfs » car sans culture artistique. Rousseau veut offrir ce qu’il pense être le meilleur chez lui, et il a raison. Paul Eluard a dit de lui que « ce qu’il voyait n’était qu’amour et nous fera toujours des yeux émerveillés ».  

Dans son autobiographie rédigée en 1895, alors qu’il vient de se lancer dans la peinture depuis une dizaine d’années à l’âge de quarante ans, Rousseau visionnaire précise qu’ « il s’est perfectionné de plus en plus dans le genre original qu’il a adopté et est en passe de devenir l’un de nos meilleurs peintres réalistes ». Non, il est devenu l’un des meilleurs peintres « sur-réalistes », à l’égal de Salvador Dali, et ses moustaches valaient bien celles du catalan…

  

                           

             Salvador Dali vers 1935                                                  Henri Rousseau dans son atelier en 1907

Dans cette autobiographie de 1895, Rousseau précise : « Né à Laval en 1844, vu le manque de fortune de ses parents, fut obligé de suivre tout d’abord une autre carrière que celle où ses goûts artistiques l’appelaient. » Prenant sa retraite anticipée en 1893, il se consacre alors entièrement à la peinture. Il revendique comme maître Jean-Léon Gérôme, peintre académique et prolifique du Second Empire, professeur aux Beaux-arts de Paris très remonté contre les avant-gardistes de l’époque, à commencer les impressionnistes. Ce n’est pourtant pas auprès des tenants de l’art officiel, ni auprès des institutions et des salons dont il cherche la reconnaissance qu’il trouvera des encouragements, mais auprès des avant-gardes, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes.

C’est le manque de moyens qui l’aurait empêché de suivre les cours de peinture aux Beaux-arts, et c’est sans doute une chance car il n’aura pas subi l’influence et la technique de professeurs qu’il adulait, comme Jean-Léon Gérôme (1824-1904) ou Félix-Auguste Clément (1826-1888). Il serait sans doute devenu un peintre « pompier » de plus, au lieu de devenir ce peintre autodidacte surnommé « Le douanier ». D’ailleurs Rousseau n’a jamais embrassé cette fonction, il était employé municipal chargé de prélever l’impôt sur les marchandises entrant dans Paris. Ce surnom de « douanier » vient de son ami Alfred Jarry, que Rousseau a hébergé un temps, lorsque celui-ci apprend que son ami occupe à l’octroi de Paris le poste de « gardien des contrôles et circulations du vin et de l’alcool ».

Mort dans la misère, il est enterré tout d’abord dans une fosse commune au cimetière de Bagneux. Grâce à ses amis son corps est transporté au cimetière de Laval où il naquit, Constantin Brancusi fit son portrait en médaillon sur la stèle et grava sur la pierre tombale l’épitaphe  écrite par Guillaume Apollinaire :

Nous te saluons
Gentil Rousseau tu nous entends
Delaunay, sa femme, Monsieur Queval et moi
Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel
Nous t’apporterons des pinceaux, des couleurs et des toiles
Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle
Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait
La face des étoiles.

En voyant l’exposition « Henri Rousseau, l’ambition de la peinture » actuellement au musée de l’Orangerie[1], on n’est pas étonné de l’étonnement provoqué par sa peinture et sa posture auprès des artistes d’avant-garde, Félix Vallotton, Guillaume Apollinaire, Pablo Picasso et d’autres, comme les marchands d’art Albert Barnes et Paul Guillaume, dont l’impressionnante collection cédée par sa veuve au musée de l’Orangerie ainsi que les deux salles des nymphéas de Monet, permettent de faire une suite délicieuse aux expositions temporaires, comme celle sur Henri Rousseau. Ce musée est un des plus « riches » de Paris.

Vincent du Chazaud, le 28 mai 2026  

 

[1] « Henri Rousseau, l’ambition de la peinture » du 25 mars au 20 juillet 2026 au musée de l’Orangerie