Autre lieu moins couru que la Fondation Louis Vuitton, et pourtant tout aussi intéressant avec des expositions temporaires de peintres peu connus mais grandement intéressants, c’est le musée de Montmartre, avec actuellement l’exposition « Adya & Otto van Rees »[1].
L’exposition permanente, elle, nous ouvre à ce qui fit la renommée de Montmartre durant la période allant de la « Belle époque » (1896-1914) jusqu’aux « Années folles » (1919-1929) et son déclin pour Montparnasse. D’abord ses cabarets, le Lapin agile et la Maison rose du côté des vignes, sur l’autre versant de la butte le moulin de La Galette, Le Chat noir[2] et plus loin les Folies Bergère. S’y trouvaient les ateliers du Bateau-Lavoir fréquentés par Max Jacob et Guillaume Apollinaire, où s’installa Pablo Picasso en 1904, parmi d’autres peintres comme les Hollandais Kees van Dongen et le couple van Rees. La butte Montmartre connut une effervescence créatrice au tournant du 20ème siècle, artistique avec les ateliers de peintres, festive avec ses cabarets. Cette dernière se perpétue un peu, c’est rue Saint Vincent que j’y fis la connaissance du « Con’s club », mais c’est une autre histoire que je conterai plus tard.
C’est dans un bâtiment du musée de Montmartre que Suzanne Valadon s’est installée en 1912, prenant la suite de l’atelier d’Émile Bernard. Atelier, salon et chambre de son fils Maurice Utrillo ont été reconstitués, comme si Suzanne Valadon, peintre non-conformiste, indépendante, venait de les quitter. Le jardin Renoir[3], reliant les bâtiments du musée, rejoint les rangs de vigne du Clos-Montmartre, c’est un havre de paix après le tumulte de la place du Tertre d’où la vue s’étend vers l’urbanisme du nord parisien.
Mais revenons à ce couple d’artistes, Adya & Otto van Rees, qui pourrait faire partie de ces couples célèbres, comme les scientifiques Pierre et Marie Curie ou, plus tragiques, les sculpteurs Auguste Rodin et Camille Claudel… Otto et Adya connaîtront une séparation de plus de dix ans à partir de 1938, quand Adya refusa de suivre Otto à Utrecht aux Pays-Bas alors qu’elle est installée en Suisse, et la guerre fit le reste…
Elle, Adriana Catharina (dite Adya) Duthil, est née en 1876 dans une famille de la haute bourgeoisie, contre laquelle elle se révolte. Indépendante, elle suit des cours de l’Académie Blanc-Garin à Bruxelles, s’installe dans un atelier et expose pour la première fois en 1899 dans une galerie d’Amsterdam, puis à Rotterdam (1900), Bruxelles (1902). Elle part suivre des cours de lithographie à Rome.
Lui, Otto van Rees, est né en 1884 dans une famille d’universitaires non-conformistes. En 1903, il se forme auprès du peintre réaliste Herman Heyenbrock. Jacob, le père d’Otto, fonde une école humaniste ainsi qu’une colonie idéaliste qui promeut le pacifisme. Attirée par ces idées, Adya fait la connaissance d’Otto. Ils partent vivre à Paris en 1904. Pablo Picasso, rencontré à Montmartre en même temps que Georges Braque, leur propose un atelier au Bateau-Lavoir, où lui-même vient d’emménager. Ces deux peintres seront les précurseurs du cubisme en 1907, auquel Otto et Adya s’adonneront dès 1910.

Adya et Otto van Rees, autoportrait et portrait par Adya
Au printemps 1905, ils s’installent dans une maison dépourvue de tout, au milieu des champs, à Fleury-en-Bière près de Barbizon. La famille van Dongen les y rejoint pour l’été. La palette des peintres s’éclaircit, les couleurs éclatent sur la toile, ceci n’est pas sans rappeler un autre Hollandais, Vincent van Gogh, quand il arrive dans le Midi. À la fin de l’année, ils entreprennent un Grand Tour d’Italie. L’année suivante naît leur première fille, Aditya (« enfant du soleil » en sanskrit), deux autres enfants naîtront, Magda en 1910 et Jean-Luc en 1917. Aditya mourra tragiquement en 1919 dans un accident ferroviaire, dans lequel Otto est gravement blessé. Trente huit ans plus tard, en 1957, Otto meurt d’un accident de la route, il est heurté par un taxi alors qu’il était à vélo.
Le couple passe l’hiver à Paris, l’été à Fleury-en-Bière où ils reçoivent de nombreux artistes. Après les recherches colorées aux touches post impressionnistes, l’influence cubiste s’exerce très tôt sur leur penture, dès 1910 les formes se géométrisent jusqu’à l’abstraction. Proche en amitié avec le sculpteur Ossip Zadkine, sous son influence Otto s’essaie à la sculpture, il réalise en 1910 « Torse de femme, bras levés » d’une grande sensualité, ainsi que « Tête de femme », un bronze cubiste par la géométrisation et les arêtes vives.
Adya, dès cette époque et avant la révolution bolchévique d’Octobre 1917, dans une attitude antibourgeoise qui lui vaudra la réticence des galeristes, veut mettre son art au service du peuple, du moins en en révélant les richesses immatérielles et spirituelles. Dans son journal, le 18 octobre 1904 elle écrit : « Soudain, il m’est apparu clairement ce que nous devions faire, ce que cela devrait être (…) Il faut représenter le peuple – ses désirs, ses besoins, son travail, son intelligence. Cela doit être une révélation pour les gens (…), cela doit être un morceau d’histoire du peuple. » Un an plus tard, dans un autre domaine, celui de la littérature, Lénine écrit dans un texte intitulé « L’organisation du parti et la littérature du parti » publié en 1905 : « (…) La littérature doit devenir une littérature de Parti. Non seulement aux yeux du prolétariat socialiste, la littérature ne doit pas constituer une source d’enrichissement pour des personnes ou des groupements : mais d’une façon plus générale encore, elle ne saurait être une affaire individuelle, indépendante de la cause générale du prolétariat (…) La littérature doit devenir partie intégrante du travail organisé, méthodique et unifié du Parti social-démocrate. »
D’un côté, pour Adya van Rees, l’artiste laisse librement aller sa fibre empathique en donnant, avec l’outil dont il a reçu la formation technique pour l’utiliser, une représentation de ce qu’est la vie du peuple, dans une vision réaliste afin de répondre à ses aspirations et améliorer son sort. Cette attitude de l’artiste agissant en solitaire, par son œuvre seule, est dénoncée par Lénine. Pourtant en 1914 un dessin d’Adya sert de couverture au périodique de gauche berlinois « Die Aktion ». Otto et Adya n’agissent pas seul, ils fréquentent l’avant-garde artistique parisienne : à côté de ceux déjà cités, Marc Chagall, Hans Richter, Jean Arp, ils côtoient les écrivains Blaise Cendrars, Max Jacob, mais il serait trop long d’en dresser la liste.
De l’autre, pour Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, c’est le parti qui dicte la conduite que les artistes doivent suivre, qui forment un groupe de travailleurs comme les autres, formés à différentes techniques (gravure, peinture, sculpture, etc…) pour transcrire la ligne tracée par les représentants du peuple. La diffusion est importante, d’où l’importance donnée à des arts reproductibles et faciles à diffuser (affiche, théâtre, cinéma, littérature…), au détriment de la peinture par exemple. L’art est un outil de propagande pour une idée, une idéologie, et les régimes totalitaires savent s’en servir. Ce sera la réflexion de Walter Benjamin quand il écrit en 1935 « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique »[4].

« Torse de femme, bras levés », Otto van Rees
En 1914, Adya reçoit le baptême catholique, Otto la rejoindra un an plus tard. Leur rencontre avec dans les années 1910 avec le philosophe et théologien Jacques Maritain (1882-1973), va donner une nouvelle direction à leur travail. À la différence du P. Marie-Alain Couturier, quand on l’interrogeait à propos du choix de Le Corbusier, athée, pour le couvent de La Tourette, disait préférer un bon artiste athée qu’un mauvais artiste catholique pour réaliser une œuvre religieuse, Maritain s’adressant aux artistes dit : « Si vous voulez faire une œuvre chrétienne, soyez chrétien ». Leur quête artistique et spirituelle, à Otto et Adya, aspirant à la transcendance, ne se sépare pas de son côté social et révolutionnaire.
Et puis, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce couple mythique, voire mystique…
Vincent du Chazaud, le 22 juin 2026
[1]« Adya et Otto van Rees, au cœur des avant-gardes », du 20 mars au 13 septembre 2026 musée de Montmartre. Prochaine exposition du 16 octobre 2026 au 14 février 2027, « Le Cirque, fabrique de la modernité ».
[2]L’affiche « Tournée du Chat noir » que le peintre Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) réalise en 1896, rendit célèbre le cabaret. Une exposition sur Steinlen a eu lieu du 13 octobre 2023 au 11 février 2024 au musée de Montmartre.
[3] Pierre-Auguste Renoir s’installa un temps au 12 rue Cortot et y peignit en 1876 « Bal du moulin de la Galette » et « La Balançoire ».
[4] Voir billet n°14 « L’architecture à l’époque de sa reproductibilité technique » du 15 décembre 2010.
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