L’église Saint-Eloi est située place Maurice de Fontenay dans le 12ème arrondissement, à un jet de pierre de l’hôpital des Diaconesses, d’où je sortais après avoir visité un proche dont les jours, les mois sont comptés. Son cas tombe sous les possibilités de fin de vie offertes par la loi votée en dernière lecture le 15 juillet 2026, après pas mal d’atermoiements. Ce qui se conçoit, la mort, et encore plus l’inconnu qu’elle incarne pour l’après, sinon les certitudes offertes par la foi, est un sujet délicat, insondable quant à cette coupure avec la vie. Tout est entendable et discutable, tant et si bien que l’écart entre les « partisans » et les « opposants » s’amenuisait depuis la proposition de loi du 8 avril 2021 déposée par le député Olivier Forlani puis empêchée, le premier dépôt de texte de loi au parlement le 10 avril 2024, une première lecture le 27 mai 2025 (106 vois d’écart), une deuxième le 25 février 2026 (73 vois d’écart), une troisième le 30 juin 2026 (63 vois d’écart) et enfin le vote de la loi le 15 juillet 2026 (50 voix d’écart).

Après un après-midi éprouvant dans ce secteur hospitalier de soins palliatifs, mais aussi plein de sourires et de complicités entrecoupés de moments graves avec mon proche qui ne peut ni rire, ni parler, seulement échanger avec une tablette sur laquelle il compose des mots avec les yeux en regardant les lettres inscrites sur l’écran, j’ai filé avaler une bière puis je me suis arrêté dans cette église pour m’y poser et essayer de mettre de l’ordre dans toutes les questions qui m’assaillaient. Je n’en ai pas eu le temps, tant ce lieu simple et magnifique m’a accaparé. Pour moi agnostique, il contient ce qu’il y a de mieux dans la religion chrétienne, c’est-à-dire parfois le peu et le sobre, parfois le juste et l’harmonie : les églises romanes en témoignent.

Au lieu de m’asseoir pour une prière païenne, j’ai marché et tourné dans ce lieu dédié à Saint-Éloi, patron de ceux qui travaillent les métaux, orfèvres, dinandiers, forgerons, métalliers, et d’autres. Aux ateliers Jean Prouvé, sa date dans le calendrier n’était jamais manquée pour fêter la Saint-Éloi. Deux photos, l’une prise en 1932, l’autre en 1946, montrent sur la première la quarantaine de compagnons de l’atelier, sur la seconde Madeleine Prouvé coiffée de rubans et Jean Prouvé prenant la parole au micro. Prouvé, décédé en 1984, aurait pu reconnaître et apprécier cette architecture sobre de l’église Saint-Éloi, dont le chantier s’est achevé en 1967. 

    

Son architecte Marc Leboucher (1909-2000), n’a pas son nom qui s’étale pas dans les revues d’architecture de l’époque, ni dans les livres sur l’histoire de l’architecture. Élève d’Alphonse Defrasse et Louis Aublet à l’École des Beaux-arts de Paris, Marc Leboucher sort diplômé en 1937 (projet d’un cercle de polo, mention très bien, retenu pour le prix du meilleur diplôme). Leboucher a peu construit, il a eu surtout une activité d’urbaniste, avec l’aménagement de la ZUP de la place des Fêtes en 1958 (où certaines mosaïques sur les sols d’immeubles conservent sa marque), ainsi qu’à la même période la rénovation de l’îlot Saint-Eloi dans le 12ème arrondissement de Paris où il édifie cette église, commandée par les Chantiers du Cardinal, dont le chantier commencé en 1965 est terminé en 1967, puis consacrée en octobre 1968 par Mgr Marty. Entre 1969 et 1974, il coordonne le projet de groupe de logements Erard-Charenton à Paris mené par les architectes Jean Zuns et Paul Arnould. En 1973, il réalise le groupe de bâtiments Flandre, propriété de Paris Habitat construit avec les architectes  Marcel Astorg et Robert Salles.

Voilà pour le curriculum vitae que l’on peut glaner sur la « toile ». Revenons à l’église Saint-Éloi, construite dans cet ancien quartier du 12ème arrondissement où se côtoyaient des ateliers d’artisans, ébénistes, serruriers, doreurs, etc. L’édifice avec son allure de bâtiment industriel semble être un prolongement de ces activités : l’âme doit s’y forger, comme l’acier sur l’enclume. Les parois sont parées de tôles d’aluminium ondulées, posées sur un soubassement de briques flammées. Émerge comme le pylône d’une grue le clocher, portant les deux cloches fondues en 1856 et provenant de l’ancienne église. Un large auvent accueille les fidèles vers leur lieu de culte.

    

En entrant sur la gauche, une chapelle encourage l’intimité de la prière, tandis que la nef accueille le peuple des croyants dans un grand vaisseau d’acier avec ce soubassement de briques que l’on voyait à l’extérieur, d’où peut tonner l’orgue. Par son plan trapézoïdal, les bancs et les regards convergent vers l’autel, légèrement surélevé, et point culminant à dix-sept mètres du plafond noir montant progressivement depuis le fond de l’église. Depuis cette hauteur y tombent quatre drapés peints par le dominicain Kim En Joog. Les dessins abstraits de chacun symbolisent les quatre évangélistes, Matthieu, Marc, Luc et Jean.  

Les contre marches conduisant à l’autel sont ajourées, d’où circule l’air pulsé. Sur cette estrade un crucifix en plomb, réalisé par des élèves de l’école Boulle toute proche, rappelle le christ d’Assy de Germaine Richier quant à sa posture, penché en avant avec humilité et compassion pour les hommes, et non dressé vers les cieux comme une supplique à son père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

Vincent du Chazaud, le 15 août 2026