LES LOGEMENTS D’URGENCE DANS LES REVUES D’ARCHITECTURE D’APRÈS-GUERRE (2/4)

Vincent du Chazaud

 

Le contenu des revues va évoluer, en fonction de l’évolution de la reconstruction. La question du logement d’urgence est apparue dès le début de la guerre, avec les destructions engendrées par les courts mais durs combats. L’Allemagne accaparant les industries, cette construction se fait avec les « moyens du bord » ; c’est ainsi que Le Corbusier propose en novembre 1940 les constructions « Murondins » (des murs en tous types de matériaux et une charpente de toiture en rondinsde bois), constructions frustes dont la revue Techniques et Architecture rendra compte à la fin de la guerre, alors que cette question de loger les sinistrés des bombardements alliés est urgente,  dans un numéro paru en juillet 1945 (4ème année, n° 11-12). En fin de présentation de la maison « Murondins », on peut lire : « Sortie du cerveau créateur de Le Corbusier en novembre 1940, et qui la voulait entreprise et gérée par les jeunes, elle est plus que jamais d’actualité. Elle est également une des meilleures solutions du provisoire, car elle tient compte de la pénurie de matières et de main-d’œuvre spécialisée ».

 

En 1943 et surtout avant le débarquement en 1944, les bombardements alliés ont été dévastateurs pour certaines villes, notamment celles portuaires. Il faut reloger en urgence les sans-abris, ceux qui ont tout perdu, qui peuplent les bidonvilles. Il faut construire vite et bon marché. Les revues d’architecture regardent ce qui se fait à l’étranger, notamment du côté des Etats-Unis. Durant la guerre, des cités sont construites rapidement pour loger les employés des usines d’armement nouvellement implantées. La préfabrication, le « montage à sec », l’industrialisation de produits comme les plaques de plâtre, tout est mis en œuvre pour que sortent de terre des maisons dans de très brefs délais. A cette question d’urgence de relogement des sinistrés vient s’ajouter celle des ruraux attirés par la vie citadine, si bien que le retard en construction de logements devient un véritable « tonneau des Danaïdes », cette situation engendrant une misère indignant l’abbé Pierre et l’incitant à faire appel à la générosité des Français durant l’hiver 1954.

 

Jean Prouvé, dont la question de l’industrialisation du bâtiment était une préoccupation déjà avant-guerre, est intégré au comité de rédaction de L’Architecture d’Aujourd’hui lors de la reprise en main de la revue par André Bloc en 1945. Il participe à l’élaboration des deux premiers numéros, le numéro 1 en mai-juin 1945 avec pour thème « L’industrialisation du bâtiment », et le numéro 2 de juillet-août 1945 avec pour thème « Solutions d’urgence ». Le 6 juin 1945 les Ateliers Jean Prouvé reçoivent la commande de 450 baraquements de 6×6 mètres à ossature métallique et panneaux de façade en bois pour les sinistrés de Lorraine et des Vosges. Pour la première exposition de la Reconstruction du 30 novembre au 31 décembre 1945 à la gare des Invalides à Paris, Jean Prouvé comme ingénieur-constructeur et Marcel Lods comme architecte présentent ensemble une maquette de maison en acier et aluminium. Leur projet paraît dans la revue Techniques et Architecture d’août 1945.

 

En relevant les thèmes abordés dans les principales revues d’architecture, pendant la guerre et après la guerre, on note leur évolution, d’abord la question de l’urgence sous la contrainte de l’occupant et de l’idéologie passéiste de Vichy, ensuite toujours celle de l’urgence mais traitée avec l’aide de techniques de préfabrications venues des pays nordiques et des Etats-Unis, avec l’équipement moderne des maisons, cuisine et hygiène, la réorganisation urbaine des villes sinistrées et les logements collectifs sous la poussée démographique enfin.Après quatre années de « repli sur soi » ou de silence (comme L’Architecture d’Aujourd’hui) imposés par l’occupant allemand, les revues d’architecture s’ouvrent sur le monde, à de nouvelles techniques de construction, la préfabrication et l’industrialisation.