4-APPORTS INTERACTIFS DU MOUVEMENT MODERNE ET DE LA MEDITERRANÉE (décennies 1950-1960) : quand les cultures se croisent s’enrichissent mutuellement dans un climat de violence

 

4-1-EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT (1907-1989)

Durant la guerre 1939-45, Alger aura vu se croiser des architectes et des hommes politiques qui se retrouveront sur les chemins de la reconstruction en France, notamment autour du Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme (MRU) créé à la Libération.

Démobilisé en juin 1940, Eugène Petit[1], ouvrier ébéniste puis professeur de dessin, syndicaliste et militant de « Jeune république », mouvement social et réformateur créé par Marc Sangnier en 1912, s’engage dans la Résistance, et prend le pseudonyme de Claudius qu’il conserve et ajoute à son nom après la Libération. En 1942, il entre au comité directeur des Francs-Tireurs, et il est cofondateur du Conseil national de la Résistance présidé par Jean Moulin.

Le 3 novembre 1943, après être passé par Londres, il atterrit à Alger pour représenter Franc-Tireur à l’Assemblée consultative provisoire. Pressentant l’immense tâche qui attend la métropole après les destructions causées par les bombardements alliés, il va s’investir dans des actions destinées à sensibiliser les politiques, mais avec « la nécessité de bâtir un programme de construction et non pas de reconstruction pour la France. » Participant à différents congrès et débats sur ce thème, dont ceux de l’Union des ingénieurs et techniciens combattants (UNITEC), Eugène Claudius-Petit rencontre à Alger non seulement les architectes et urbanistes locaux, Léon Claro, François Bienvenu, Jean Alazard, Pierre-André Emery, Jean de Maisonseul, mais également ceux qui ont fui l’occupation nazie et la collaboration, André Sive[2], Bernard Zehrfuss, Marcel Roux, tous acquis aux idées de Le Corbusier et du Mouvement moderne. Aux côtés de Claudius-Petit, ils vont participer à l’émergence d’idées novatrices en matière d’urbanisme et d’architecture empruntées à la Charte d’Athènes, aboutissement du quatrième Congrès international des architectes modernes d’Athènes en 1933 (CIAM IV), dont le thème était « la ville fonctionnelle », mais que Le Corbusier ne publie qu’en 1941 avec un texte très remodelé.

Eugène Claudius-Petit avait déjà été sensibilisé aux idées de Le Corbusier. Lors de l’Exposition universelle de 1937, officiellement Exposition internationale des Arts et des Techniques appliqués à la vie moderne, il s’enthousiasme pour le pavillon sous toile de Le Corbusier, « cet exploit conquis de haute lutte, (…) là je marchais vers le futur. La mutation était accomplie, je me nourrissais de toutes mes découvertes »[3] écrira-t-il. Quelques mois plus tard, professeur de dessin à Lyon, il accompagne ses élèves à une conférence donnée par Le Corbusier : « Les mots étaient limpides comme des évidences : Espace, Soleil, Verdure devenaient les matériaux essentiels, non seulement de l’architecture, mais aussi de l’urbanisme (…) Il ne « balayait » pas le passé, il esquissait l’avenir sans oublier la condition humaine ( …) Ce jour-là j’ai pu l’approcher pour lui dire un grand merci et lui serrer la main. Il s’en allait de son pas tranquille, heureux d’avoir partagé sa passion avec un public très jeune, enthousiaste. » Ils se retrouveront plus tard, quand Claudius-Petit deviendra Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de 1948 à 1952 et qu’il pèsera de toute son influence pour que Le Corbusier construise l’Unité d’habitation de Marseille.

Lors de son séjour à Alger Claudius-Petit a-t-il eu connaissance du Plan Obus, conçu, présenté et défendu par Le Corbusier entre 1931 et 1935? Ses interlocuteurs lors des débats sur la reconstruction, de Maisonseul qui accompagna Le Corbusier dans la Casbah en 1931 ou Emery qui fut son principal collaborateur pour ses plans d’Alger, ont pu lui exposer ce projet corbuséen radical qui effraya les édiles locaux. Les réflexions de Claudius-Petit sur Alger rejoignent celles de Le Corbusier, notamment quand il fait l’éloge de la Casbah, avec ses toitures en terrasses ensoleillées bénéfiques à tous, en opposition avec l’insalubrité régnant dans la partie basse, détruite peu après l’occupation militaire puis livrée à la spéculation immobilière. Lors d’une réunion sur l’urbanisme du département d’Alger en août 1944, à l’initiative du préfet Louis Périllier, et à laquelle participaient les architectes algérois Castet, Claro et de Maisonseul, prenant la parole Claudius-Petit rappelle la primauté du logement, ayant découvert les conditions de vie difficile de la population musulmane cantonnée dans les bidonvilles en périphérie des villes. Il approuve le choix d’implanter le logement sur les hauteurs d’Alger, mais avec le corollaire de réaliser de bonnes dessertes avec des transports en commun adaptés. Ce seront les futures cités des Annassers, Diar-el-Maçhoul, Diar-es-Saada.

En 1944, le recteur Henri Laugier, directeur du tout nouveau CNRS, crée le Centre d’études et de recherche en urbanisme (CERU). Il demande à Claudius-Petit d’animer ce cercle de réflexions dans lequel on retrouve les architectes algérois Emery, de Maisonseul, Bienvenu, Alazard et Claro, ainsi que Roux et Sive. Au sein du CERU, deux commissions sont créées, dont l’une étudie le problème concret d’Alger et sa région, notamment la question de « l’habitat indigène ». Ce sont là les prémices de ce que sera le CIAM-Alger et sa contribution au CIAM d’Aix-en-Provence de 1953 avec la présentation des études de Roland Simounet sur le bidonville de Mahieddine, et celles d’Ecochard sur les bidonvilles de Casablanca. Ces travaux intéresseront Claudius-Petit quand il sera à la Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (SONACOTRAL), d’abord administrateur général en octobre 1956, puis nommé président du conseil d’administration le 31 janvier 1957.

A la Libération, le CERU deviendra l’Institut d’urbanisme d’Alger.

En décembre 1943, Claudius-Petit retrouve à Alger Pierre Dalloz, rencontré à Lyon quand ce dernier s’activait au maquis du Vercors. Ingénieur, ami d’Auguste Perret chez qui il a travaillé, il refuse les postes qu’on lui propose au Comité français de libération nationale (CFLN) pour se consacrer au maquis du Vercors. Dalloz rejoindra Claudius-Petit quand celui-ci sera nommé ministre de la Reconstruction et de l’urbanisme (MRU) par le nouveau Président du Conseil Henri Queuille qui eut l’occasion d’apprécier ses compétences et qualités depuis Alger. Claudius-Petit « réalise ainsi ce dont il rêve depuis qu’à Alger, plus de quatre ans plus tôt, il s’est engagé, avec passion et conviction, dans un long combat pour préparer la reconstruction de la France. »[4] Il conservera ce poste de 1948 à 1952 malgré la valse des gouvernements de la IVème République. De 1948 à 1949, Dalloz est chef-adjoint du cabinet d’Eugène Claudius-Petit, à partir de 1949 il devient chef du service de l’architecture au MRU. Intègrent également le cabinet du ministre les architectes André Sive, Marcel Roux et Paul Herbé qui construira la basilique du Sacré-Cœur à Alger (1955-1963) avec Jean Le Couteur. Lors du contentieux pour la reconstruction du Vieux-port à Marseille en 1950, Dalloz imposera Fernand Pouillon. Les deux hommes se retrouveront quelques années plus tard à Alger. En décembre1951, Dalloz crée le Cercle d’études architecturales (CEA) dans le but de réunir architectes, ingénieurs, hauts fonctionnaires, maîtres d’ouvrage et hommes politiques. Parmi ses membres on compte Frank Lloyd Wright et Walter Gropius comme membres d’honneur, Auguste Perret comme président-fondateur, Le Corbusier, Bernard Laffaille, Jean Prouvé, ainsi que Eugène Claudius-Petit, Max Querrien, Edgar Pisani, François Bloch-Lainé et Jacques Chevallier. 

En 1954 Jacques Chevallier, élu maire d’Alger le 10 mai 1953, propose à Dalloz le poste de conseiller pour l’architecture et l’urbanisme. Celui-ci quitte son poste au MRU, où il a perdu beaucoup de ses pouvoirs depuis que Claudius-Petit n’est plus ministre et il rejoint Jacques Chevallier à Alger. Avec son soutien il crée l’Agence du Plan, un service d’urbanisme alors novateur et inédit dans une grande ville. Dalloz écrit dans ses Mémoires : « Un architecte, un urbaniste n’ont que le pouvoir qui leur est délégué par un homme politique. Dans le domaine de l’architecture, je pus largement changer les hommes et les pratiques par la confiance que m’accorda, pendant plus de quatre ans, de 1949 à 1953, M. Claudius Petit.[5] » Ce dernier restera cependant déçu que seul Fernand Pouillon réalise l’ambitieux chantier de 3.000 logements du nouveau maire, alors qu’il souhaitait y voir associés également Bernard Zehrfuss et Pierre-André Emery. La création de l’Agence du plan en juin 1954 va aggraver l’exclusion de Zehrfuss et Emery, accentuant les ressentiments. Zehrfuss est licencié de son poste d’architecte en chef de l’office HLM d’Alger. En juillet 1955, Claudius-Petit se rend à Alger pour l’inauguration de l’Aéro-Habitat, dont les architectes sont Louis Miquel, Pierre Bourlier et José Ferrer-Laloë, auxquels était également associé Pierre-André Emery ; à cette occasion il constate les dissensions régnant entre tous ses amis. Dans sa correspondance avec Claudius-Petit, Emery lui fait part de « son indignation, provoquée par les agissements de ceux qui ont été nos amis, et qui te doivent le plus clair de leur réussite.[6] » Ce ressentiment d’Emery provient de l’éviction des architectes locaux sur les importants programmes de l’Agence du plan notamment sur les Annassers (400 ha, 26.000 logements), les tractations autour de la reconstruction d’Orléansville après le séisme de 1954, la création de la Société d’équipement de la région d’Alger (SERA) créée en 1955 sur le modèle de la Société centrale d’équipement du territoire (SCET) filiale de la Caisse des dépôts et consignation, le remplacement de Zehrfuss par Paul Herbé comme architecte-conseil au Service de l’architecture du ministère et qui rejoint Dalloz, Hanning et Pouillon à Alger. Claudius-Petit vivra mal ces évolutions sur le sol algérien, partageant en silence cette analyse amère, mais lucide, d’Emery. Fidèle en amitié, Claudius-Petit fera travailler Louis Miquel, Roland Simounet et Pierre-André Emery lorsqu’ils quitteront l’Algérie à l’Indépendance.

Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de 1948 à 1952, Claudius-Petit mène une politique d’équipement et de planification de la France, et donc de l’Algérie, afin de faire face à une importante pénurie de logements. En février 1950, il présente devant le conseil des ministres un rapport publié sous le titre « Pour un plan national d’aménagement du territoire »,  considéré comme le manifeste fondateur de la politique menée en matière d’aménagement durant cette deuxième moitié du XXème siècle. Avec ce texte il veut combattre les trop grandes inégalités de peuplement et d’activité, tout en harmonisant le logement aux nécessités industrielles et en prônant un engagement important en matière d’investissement et de réglementation. A l’heure du bilan après son départ du ministère Reconstruction et de l’Urbanisme à la fin de l’année 1952, Claudius-Petit admet qu’il fut entravé par les restrictions budgétaires pour réaliser ses objectifs, mais que c’est avec la municipalité d’Alger et son département qu’il est parvenu à lancer le plus vaste programme HLM.

 

 

 

 

 

 

Le Corbusier, Bernard Anthonioz et Eugène Claudius-Petit

lors d’une visite d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles,

à l’atelier de la rue de Sèvres à Paris en 1963.

 

 

 

Député de la Loire (1945-1956, 1958-1962, puis 1967-1973), maire de Firminy (1953-1971), Eugène Claudius-Petit eut l’occasion lors de ses mandats locaux de mettre en pratique ses idéaux humanistes et sa passion pour l’urbanisme et l’architecture dans leurs dimensions sociales. Il fut à l’origine des meilleurs programmes de la reconstruction, ou plutôt de la construction de la France d’Après-guerre, et à Firminy donna l’occasion à Le Corbusier d’exercer tout son talent.

Vincent du Chazaud, le 20 décembre 2019. 

 

[1] POUVREAU Benoît, Un politique en architecture, Eugène Claudius-petit (1907-1989), Editions du Moniteur, Paris, 2004

[2] André Sive, architecte hongrois venu en France en 1925, cherche à atteindre la France Libre après sa démobilisation en 1940. En 1943, il retrouve à Alger quelques-uns de ses camarades, quelques amis des C.I.A.M. dont il faisait partie depuis 1936. Il participe, avec les architectes qui formeront plus tard le groupe CIAM-Alger, aux travaux animés par Claudius-Petit au sein du CERU. A son retour en France, Le Corbusier le désignait pour une mission d’investigation de six mois aux Etats-Unis.

[3] Témoignage d’Eugène Claudius-Petit dans la plaquette de l’association Le Corbusier pour l’Eglise de Firminy-Vert, Paris 1995 pp. 18-22 (in Benoît Pouvreau, Un politique en architecture, Eugène Claudius-petit (1907-1989), op.cit., pp. 34-35)

[4] Ibid, p. 110

[5] DALLOZ Pierre, Mémoires de l’ombre, éditions du Linteau, Paris, 2012, p.124

[6] AN, 538 AP, lettre du 12 juillet 1957, in Benoît Pouvreau, Un politique en architecture, Eugène Claudius-petit (1907-1989), p.172