BILLET n° 134 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

4-APPORTS INTERACTIFS DU MOUVEMENT MODERNE ET DE LA MEDITERRANÉE (décennies 1950-1960) : quand les cultures se croisent et s’enrichissent mutuellement dans un climat de violence

 

4-6-La maison du Sahara de l’Atelier LWD en collaboration avec Prouvé et Perriand

 

L’activité de Jean Prouvé vers l’Algérie, entamée dans les années 1930, se poursuivra durant la décennie des années 1950. Alors qu’il avait fondé quelques espoirs sur le soutien du ministre Claudius-Petit pour construire des « maisons usinées », il exportera seulement deux maisons type « Métropole » vers l’Algérie en 1950, une maison 8×12 à portique à Alger pour la société Alumaf, et une maison 8×12 à portique à Oran pour la société Solétanche. Fernand Pouillon fut approché sans qu’il y ait eu de suite, peu avant que Jean Prouvé ne quitte définitivement son usine de Maxéville en 1954. Après son départ, ses successeurs, les Ateliers de construction préfabriquée de Maxéville-Studal (ACPM-Studal), décrochent quelques affaires. A Alger des panneaux de façade, stores, châssis à l’italienne pour le Bon Marché (1958-59) ainsi que pour les laboratoires d’électricité à l’ENI de Maison Carrée (1959), des sheds pour le collège propédeutique d’Alger (1960-62), à Oran des panneaux de façade pour la Société algérienne des Etablissements Brossette (1960) et pour Citroën (1961), à Bône (Annaba) des châssis à l’italienne et brise-soleil toujours pour les Etablissements Brossette (1954-55).

En 1958, Jean Prouvé et la CIMT dont il dirige la section bâtiment, prennent part au projet de « maison du Sahara ». Dès 1939 Prouvé avait déjà expérimenté des prototypes d’habitats préfabriqué adapté aux pays chauds, puis en 1949 il fabriquait la « Maison tropicale » construite sur le principe du système à portique axial, commercialisée par Studal sous la dénomination « maison type Tropique » ; seulement quatre prototypes seront montés en Afrique pour l’Aluminium français. Pour ce projet de « maison du Sahara » destiné aux ingénieurs et techniciens des sociétés pétrolifères, l’équipe regroupe les architectes Guy Lagneau, Michel Weill et Jean Dimitrijevic (Atelier LWD), Piotr Kowalsky et l’ingénieur René Sarger, Charlotte Perriand pour les aménagements intérieurs, et Jean Prouvé qui étudiait déjà avec la CIMT un habitat léger et mobile pour prospecteurs au Sahara. Ce projet de « maison du Sahara » n’est cependant pas une commande de l’industrie pétrolière, mais c’est une démonstration architecturale proposée par la SETAP (Société pour l’Etude Technique d’Aménagements Planifiés, émanation de l’atelier LWD) au Commissariat général du Salon des arts ménagers. Ce dernier le finance avec le magazine « Marie-France », et l’expose face au Grand Palais pour la manifestation de 1958. Ce projet se veut une réponse aux besoins des travailleurs des compagnies de prospection et d’extraction du pétrole et autres richesses en matières premières découvertes dans les sous-sols du Sahara, installés en plein désert avec d’importants écarts de température entre le jour et la nuit. 

Deux volumes sont rassemblés sous un même grand toit-parasol, l’un de nuit/repos, l’autre de jour/travail. Les équipements sont rationalisés afin d’occuper un minimum d’espace. Le prototype exposé au Salon des arts ménagers de 1958 est décrit de façon détaillée dans la revue « Aujourd’hui-Art et Architecture »[1]. La problématique posée est celle de conditions climatiques extrêmes, passant de 60 à 80°C au soleil et 55°C à l’ombre dans la journée, à près de 0°C la nuit. D’autres problématiques concernent l’absence de main-d’œuvre et de matériaux locaux, la difficulté de transport, le travail de montage pénible voire impossible sous le soleil. Les solutions proposées sont une industrialisation très poussée, le transport d’éléments finis, un rapport poids/volume compatible avec le transport aérien, un montage simple et rapide. L’ensemble formant « la maison du Sahara » est composé de trois entités autonomes entre elles :

-la tente abri pouvant couvrir 300 m2 est un système breveté Sarger-Cétac issu des recherches de constructions légères en voiles prétendus de Piotr Kowalsky.

-la couverture, installée sous la tente, forme une voûte composée de panneaux isolants repose sur un portique en tôle d’acier pliée étudié par Jean Prouvé, lui conférant résistance et légèreté, en éléments assemblables sur site.

-les cellules, étudiées par Jean Prouvé et la CIMT, sont indépendantes entre elles. Elles abritent différentes fonctions (cellule foyer avec séjour, repas, cuisine et lingerie, cellule repos avec chambre et salle d’eau, cellule travail…), et sont de dimensions adaptées à leur rôle. L’équipement des cellules a été étudié par Charlotte Perriand, tout est pensé dans une organisation rationnelle et fonctionnelle. Ainsi est obtenu dans un minimum d’espace une distribution logique des zones et des équipements, permettant d’effectuer sans peine les tâches quotidiennes.

Le montage, pour un abri de 170 m2 abritant deux cellules transportées dans un seul camion, est effectué par quatre hommes en deux jours pour la structure et le parasol, et en une journée pour une cellule. Pour l’historien Joseph Abram, « la maison du Sahara est l’un des aboutissements les plus originaux de la collaboration de Jean Prouvé avec les architectes Guy Lagneau, Michel Weill et Jean Dimitrijevic. Elle représente aussi l’une des tentatives les plus conséquentes de la modernité pour définir un habitat climatique, léger et préfabriqué, adapté aux conditions thermiques les plus extrêmes. »[2] Ce travail d’équipe remonte au projet pour l’hôtel de France de Conakry en 1953 auquel était également associé Charlotte Perriand. Ils mettent en œuvre des systèmes de protections solaires dissociés de la structure, en toiture et en façade, mais également avec une circulation de l’air à travers cloisons et mobiliers. Ce concept de dissociation structurel est étendu à une dissociation spatiale pour le projet de la maison du Sahara de 1958. Pour Abram, la maison du Sahara est un prolongement des recherches théoriques d’habitat industrialisé, menées par Paul Nelson en 1936 avec la « Maison suspendue ».

L’historien Franz Graf souligne que Jean Prouvé est « attentif aux réponses traditionnelles amenées aux climats extrêmes, en identifie les qualités et les requalifie au moyen de son savoir technologique (…) C’est donc une prise en compte du confort large et subtile qui, associée à une technologie qu’il domine, lui permet les réponses les plus sophistiquées à des contraintes complexes. »[3]

Dans un entretien plus de vingt après cette expérience sans suite, Jean Prouvé résumait ainsi le projet : « La maison saharienne de 1958 est, dans le fond, une maison traditionnelle par rapport aux habitudes sahariennes. Elle est composée d’un grand parasol avec sa structure pour que ça tienne debout, des murs bas et à l’intérieur, des cases habitables, une case salle à manger, cabinet de toilettes, etc. »[4]

Vincent du Chazaud, le 2 avril 2020  

[1] « Aujourd’hui – Art et Architecture » numéro 18, juillet 1958, revue dirigée par André Bloc

[2] Des maisons métalliques pour l’Afrique, la maison tropicale de Jean Prouvé, actes de la journée d’étude du 21 novembre 2014, cahier du LHAC n°3, Laboratoire d’Histoire de l’Architecture Contemporaine, Ecole nationale supérieure d’architecture de Nancy, 2017, « La maison du Sahara, la collaboration de Jean Prouvé avec l’Atelier LWD (Joseph Abram), pp. 109 à 116

[3] Ibid, « Confort et contexture des maisons africaines de Jean Prouvé » (Franz Graf), pp.117 à 130

[4] Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Editions du Linteau, Paris, 2001, p.72