BILLET n° 133 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

4-APPORTS INTERACTIFS DU MOUVEMENT MODERNE ET DE LA MEDITERRANÉE (décennies 1950-1960) : quand les cultures se croisent et s’enrichissent mutuellement dans un climat de violence

 

4-5- Autres grands chantiers, ouvrages techniques, usines, sièges sociaux, édifices cultuels

 

Alors que l’indépendance semble inéluctable, d’importants chantiers de génie civil et d’ouvrages d’art sont entrepris en même temps que les constructions de logements.

Des complexes industriels s’ouvrent sur le territoire algérien, alors que la colonisation avait plutôt privilégié l’exportation de l’agriculture et des matières premières vers la métropole.

Des chantiers sportifs et éducatifs s’ouvrent également à travers le pays, comme le Palais des sports d’Oran, dont la construction date de 1960 et fait appel à des techniques innovantes de voiles minces en béton armé, dont les études et l’exécution ont été confiées à l’entreprise Boussiron. La couverture en voile mince est constituée de coques franchissant près de 63 mètres, pour une hauteur de flèche de 12 mètres. Toujours en fonction, cette salle omnisport qui accueille des compétitions internationales a été rénovée en 2002.

Autre chantier surprenant, la construction de la basilique du Sacré-Cœur, appelée à tort la cathédrale d’Alger, au centre de la ville européenne, symbolique édifice catholique alors que la population algérienne est très largement à majorité musulmane et que la voie vers l’indépendance est déjà ouverte. Ce sont les architectes Paul Herbé et Jean Le Couteur, associés à l’ingénieur Sarger, qui remportent en 1956 le concours pour cette basilique, une des rares compétitions architecturales en Algérie.

Dans « L’Architecture d’Aujourd’hui » de juin-juillet 1963[1] consacré à l’architecture sacrée, l’article résumait ainsi ce projet dont la forme pouvait rappeler celle des tours de refroidissement des centrales nucléaires : « Sur un plan classique, l’interprétation d’une forme industrielle. Achèvement d’un style proche du baroque ou jeunesse expérimentale encore à la recherche d’un aboutissement ? » Alors que la France s’équipe de centrales nucléaires, que l’on distingue grâce à leurs imposantes cheminées, ici le projet des architectes utilise ce même code renvoyant à une modernité technique pour illustrer symboliquement une église qui se veut « de son temps », rompant avec les codes religieux traditionnels. L’idée de cette forme serait venue à Paul Herbé, après que Pierre Dalloz, devant un site nucléaire, lui aurait dit : « voilà les cathédrales de notre temps ! »[2] Le volume est formé par des paraboloïdes hyperboliques et une hyperboloïde de révolution, sorte de cylindre largement évasé à la base, s’élançant en se rétrécissant pour s’épanouir largement au couronnement.

La construction en béton armé apparent est réalisée à partir d’un plan carré au sol, puis disposition en cercle à partir des piliers porteurs de la tour lanterne centrée, formée d’un voile béton en hyperboloïde de révolution coulée dans un coffrage glissant. Elle repose au sol sur quatre points porteurs formés chacun d’un couple de poteaux inclinés de section variable. L’ensemble s’appuie sur des pieux Franki[3] fondés à vingt mètres de profondeur sur la couche de grès stable. Afin d’assurer les corrections acoustiques nécessaires, dans le voile béton ont été incorporés des poteries de section et volumes différents. L’extérieur est recouvert d’une mosaïque en pâte de verre. Les bas-côtés du plan de la basilique sont formés d’une ceinture de voiles gauches en forme de paraboloïdes hyperboliques de dix centimètres d’épaisseur, et dont le mât de soutien incliné en béton armé vient rejoindre la base de chaque poteau. Enfin les murs latéraux formant paravent sont indépendants et autoportants, surmontés de vitraux assurant la fermeture de la basilique et la dilatation de la structure.  

Forts des leçons tirées du séisme d’Orléansville de 1954, Sarger et les ingénieurs ont travaillé sur cet édifice de façon à le rendre indéformable grâce à sa géométrie, et en appliquant des coefficients de sécurité exceptionnellement élevés pour sa construction.

A la même époque en Tunisie, Jean Le Couteur, associé à Paul Herbé sur la basilique d’Alger, réalise à Bizerte l’église Notre-Dame-de-France sur les anciennes fondations d’un édifice détruit pendant la guerre 1939-1945. Les soubassements de l’église ont été traités en maçonneries récupérées des ruines, au-dessus desquels s’élève la nef en béton armé brut de décoffrage. De fins piliers supportent les voûtes du toit, tandis que les parois latérales, en forme de « V » déjà mis au point par l’ingénieur Bernard Laffaille et utilisés pour l’église Notre-Dame de Royan (1954-1961), alternent avec les vitraux multicolores.

[1] L’Architecture d’Aujourd’hui, n°108, architectures sacrées-recherches structurales, juin-juillet 1963

[2] DELUZ Jean-Jacques, Chronique urbaine, éditions Bouchène, Paris, 2001, p.96

[3] Système de fondations par compression mécanique du sol, breveté par l’industriel belge Edgard Frankignoul en 1909 et 1911.