BILLET n° 136 – LA QUARTIER LATIN VU PAR PATRICE DALIX

Patrice Dalix vient de publier un troisième livre chez L’Harmattan, dans lequel, comme pour les deux premiers, il vient faire coller sa vie aux évènements et aux lieux qu’il traverse, une sorte d’autobiographie nourrie par ces échanges. Cela donne des chroniques du passé, nous plongeant parfois dans le même bain que celui dans lequel il a pataugé (l’enfance), appris à nager (la jeunesse) et tenté de ne pas couler (l’âge adulte). Sa mémoire est assez fulgurante pour pouvoir raconter les moindres petits détails qui font le sel de la vie. Expert judiciaire, je ne soupçonne par Dalix de mentir, de travestir la vérité ou d’enjoliver ses anecdotes afin de rendre le récit plus attrayant, car il l’est dans cet « Ode au Quartier latin » où il vit depuis l’âge de sept ans, installé en 1949 avec ses parents au 6 rue Toullier, adresse qu’il n’a pas quitté depuis.

Arrivé à un âge avancé, les souvenirs viennent échouer dans notre mémoire comme un message enfermé dans une bouteille jetée à la mer voilà plus d’un demi-siècle. A ces anecdotes vécues, viennent s’ajouter des commentaires sur l’évolution rapide de nos mœurs, de nos us et coutumes, de notre environnement, ici un quartier historique de Paris, depuis le milieu du 20ème siècle, parfois chiffres à l’appui, ce qui leur donne de la crédibilité et permet d’en mesurer les changements, souvent avec nostalgie.

Dalix fait un petit tour vers l’écologie, heureusement dans l’air du temps en espérant qu’il le reste longtemps, quand il revalorise le travail des cordonniers et les chaussures en cuir aux semelles cousues, puis vers les fêtes « arrosées » de l’école des Beaux-arts qui ont animé le quartier jusqu’en 1966 avec ses défilés de chars gargantuesques. Il se félicite aussi de quelques changements comme le remplacement des concierges par des digicodes, celles-ci n’ayant pas gardé une place dans son cœur il ne se plaint pas de leur disparition, n’en déplaise à Céline.

Souvent ses commentaires et ses peintures sur le Quartier latin sont teintés de regrets, comme l’affable coiffeur en blouse blanche remplacé par un danseur aux ciseaux tournoyants, ou les cafés Mahieu et Capoulade ont laissé place à des « né-fastes foods », seul le Soufflot résiste et garde sa préférence, il y écrit l’épilogue de son livre en décembre 2019.

Il y a d’autres îlots de résistance aux évolutions urbaines de notre société, les librairies par exemple, soutenues par une population d’écrivains, de professeurs et d’étudiants qui peuplent encore ce quartier, dans la journée du moins compte tenu du coût du logement. Maspéro y a tenu une place à part, militant des pays du Tiers-monde, avant sa fermeture en 1974 alors que la FNAC ouvrait la même année. On ne peut ici citer toutes les anecdotes, il y en a vingt deux en tout, avec les lieux et les choses qui forment le paysage urbain, comme il l’écrit.

Dans ce quartier où se réunissent encore des intellectuels « vivants » au sens plein du terme, Dalix racontent ses rencontres avec certains d’entre eux et qui seront importants dans sa vie, Régis Debray et Michel Serres pour en citer deux parmi quelques autres qui prendront part à leur façon à l’élaboration de son livre, dont celle d’organiser les chapitres à la façon d’un abécédaire. Ce procédé est intéressant pour « empiler » les anecdotes, mais parfois conduit à des répétitions.

Après nous avoir emmené au loin avec ses « Chroniques d’un architecte coopérant » en 2013 et « Esprit de lieux » en 2017, Patrice Dalix nous fait pénétrer par la petite porte dans ce haut-lieu parisien dans lequel il a évolué durant soixante dix ans. Merci Patrice de nous faire partager ton histoire avec cette « Ode au Quartier latin » et ses repérages de petites choses du quotidien qui donnent du sens à la vie des gens ordinaires, à la façon de l’anthropologue Pierre Sansot dans « Les Gens de peu » ou « Poétique de la ville ».

Vincent du Chazaud, le 29 juin 2020