BILLET n° 137 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

5-L’ARCHITECTURE APRÈS L’INDÉPENDANCE

 

5-1-Les architectes français de la transition : rester ou venir pour édifier l’Algérie nouvelle

 

Dans le contexte compliqué des mois précédents et suivants l’indépendance, les architectes européens adoptent des attitudes différentes, selon leurs sensibilités ou leurs intérêts. Beaucoup quittent dans la précipitation l’Algérie avec le flot de l’exode pied-noir comme Louis Miquel, d’autres finissent leurs chantiers entrepris avant l’indépendance en faisant le voyage depuis la France où ils se sont installés, ce sera le cas de Michel Luyckx. D’autres, sollicités par le nouveau pouvoir en place, restent pour œuvrer à l’édification du jeune Etat algérien; certains déçus, ou dissuadés de rester, repartent assez rapidement vers la Métropole, comme Roland Simounet, Jean Bossu ou Georges Blancard de Léry. D’autres enfin viennent après l’indépendance, soit par idéologie pleins d’espoir dans la jeune Algérie alors un des meneurs des pays du Tiers-monde, comme Georgette Cottin-Euziol, soit dans le cadre des accords de coopération avec des pays francophones, notamment France et Belgique, et avec des pays socialistes, URSS, Pologne, Egypte.

 

Roland Simounet (1927-1996), un pied-noir dont la famille paternelle est établie en Algérie depuis le début de la colonisation, a œuvré pendant la guerre pour tenter de rapprocher les deux communautés, arabes et kabyles avec les européens. Dans le camp des « libéraux », il s’implique lors de « l’Appel pour une trêve civile » que Camus rédige et prononce courageusement le 22 janvier 1956, resté sans suite. Simounet protège Amar Ouzegane, militant nationaliste traqué par les parachutistes, qui deviendra ministre de l’agriculture puis du tourisme à l’indépendance. Après avoir enseigné l’architecture à l’Ecole des Beaux-arts d’Alger et tenté la réalisation de projets dans son agence d’Alger, Roland Simounet  cesse d’y exercer à partir de 1964 pour s’installer en France, où il construit une œuvre brillante, inspirée par Le Corbusier et la Méditerranée, ce qu’il appelait « la leçon d’Alger »: le musée de la Préhistoire de Nemours (1976-1980), le musée d’Art moderne de Villeneuve-d’Asq (1978-1983), le musée Picasso à Paris (1976-1985), l’Ecole de danse de Marseille (1985-1992), et des ensembles de logements sociaux comme à Saint-Denis. Il reviendra en Algérie entre 1967 et 1970 pour réaliser la résidence de l’ambassadeur de France à Alger.

 

Le terme « Pied-rouge » désigne des anticolonialistes, souvent gauchistes, venus en Algérie pour mener un combat « idéologique et intellectuel » pour construire « une Algérie nouvelle » socialiste, autogestionnaire et tiers-mondiste. L’architecte Georgette Cottin-Euziol (1926-2004), que l’on peut admettre parmi les « Pieds-rouges », s’est beaucoup impliquée dans la construction de la jeune République algérienne. Née à El-Affroun en Algérie, après son diplôme d’architecte obtenu en 1956 dans l’atelier Vivien et Lagneau aux Beaux-arts de Paris, elle revient en Algérie et fait partie de l’équipe en charge de la reconstruction d’Orléansville. Membre du Parti communiste, engagée politiquement pendant la guerre d’Algérie, elle doit quitter le pays en 1961, puis de retour après l’indépendance, elle prend la nationalité algérienne en 1964. Cottin-Euziol a en charge de restaurer le bâtiment de la bibliothèque de l’Université d’Alger, construit entre 1884 et 1888 par l’architecte Louis Dauphin et détruit lors d’un incendie criminel perpétré par l’OAS le 7 juin 1962. La restructuration achevée en 1968 permet de porter la capacité de la bibliothèque, initialement de 180 lecteurs et 500.000 volumes, à 600 lecteurs et 2 millions de volumes. Son activité en Algérie est intense, avec des œuvres remarquables[1] jusqu’à son départ en 1978 pour Juan-les-Pins où elle s’installe et poursuit son activité dans le Sud de la France et en Union Soviétique. Georgette Cottin-Euziol a enseigné à la section d’architecture de l’Ecole des Beaux-arts d’Alger dès sa réouverture en 1963 par Léon Claro, aux côtés de Bouchama, Di Martino, Juaneda, puis Jean-Jacques Deluz en 1964.

 

André Ravéreau (1919-2017), s’il n’est pas né en Algérie en 1919, en a fait très tôt son pays d’adoption. Cet ancien élève d’Auguste Perret dut interrompre ses études durant la Seconde guerre mondiale pour les reprendre après guerre et obtenir son diplôme en 1950. Encore étudiant, il voyage pour la première fois en Algérie en 1949 et se rend dans la vallée du M’Zab, où il reçoit une véritable « leçon d’architecture ». Après diverses activités sur le sol algérien durant la colonisation, en 1965, il est nommé architecte des Monuments historiques par le ministère de l’information et de la culture d’Algérie, poste qu’il occupe jusqu’en 1971. A ce poste il se consacrera son action notamment pour la Casbah d’Alger où il sauve quelques palais classés et restaure des maisons de simples particuliers, ainsi que pour la pentapole du M’Zab. Les travaux qu’il y mène avec l’Établissement Régional Saharien d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement (ERSAURE) participeront au sauvetage d’une grande partie du patrimoine culturel et architectural mozabite. Ravéreau rassemble les connaissances et les enseignements tirés de son expérience dans cette région dans un livre au titre évocateur « Le M’Zab, une leçon d’architecture »[2]. Grand admirateur de l’architecte égyptien Hassan Fathy, à Ghardaïa André Ravéreau réalise des bâtiments neufs respectueux du site et des traditions, avec des matériaux locaux et une adaptation naturelle aux conditions climatiques, la poste de Ghardaïa et les logements de Sidi Abbaz, ainsi que la maison d’un médecin à Beni Isguen. Il quitte l’Algérie en 1975 dans des conditions houleuses, abandonnant l’immense travail accompli pendant près d’un quart de siècle dans ce pays. Il s’installe en Ardèche où il se consacre à rassembler ses connaissances dans des publications, ainsi qu’en poursuivant un travail d’architecte-conseil au Conseil d’architecture d’urbanisme et d’environnement (CAUE) de la Lozère de 1985 à 1993.

 

Ecrire sur l’architecte suisse Jean-Jacques Deluz (1930-2009), c’est écrire une page de l’enseignement de l’architecture dans l’Algérie indépendante. Arrivé en Algérie en 1956, après son diplôme d’architecte de l’École polytechnique de Lausanne, il ne quittera plus « son » pays, sauf quelques temps, entre 1993 et 1997, durant les sanglantes et menaçantes années de la décennie noire. Après l’indépendance, il ouvre son agence à Alger en 1963 et en 1966 il finit un des chantiers « carcasses » d’Alger, programme de logements du plan de Constantine laissé à l’abandon en 1962, la cité des Asphodèles. Avec Jean-Marie Böeglin, un « pied-rouge » qui œuvre pour un théâtre engagé politiquement , ils définissent ensemble le programme de l’Ecole de formation théâtrale et chorégraphique de Bordj-el-Kifan, construite par Jean-Jacques Deluz entre 1966 et 1975.

Lors d’une rencontre fortuite en 1964 avec Georgette Cottin-Euziol, architecte et enseignante à l’école d’architecture d’Alger, celle-ci convainc Deluz de venir enseigner, ce qu’il fera pratiquement jusqu’à la fin de sa vie. A côté de son activité d’enseignant dès 1964, Jean-Jacques Deluz a participé, seul ou en association,  à quelques projets importants pour leur qualité, dont le projet entre 1997 et 2001 de la ville nouvelle de Sidi Abdellah à Mahelma, à 30 kilomètres d’Alger. Mais c’est la part prise par l’enseignement dans la vie professionnelle de Deluz revêt la plus grande importance, à la fois en terme de durée et d’investissement personnel, mais également pour la trace qu’il laisse aux premières générations d’architectes algériens. Il consacre à cette activité une grande attention, reliant qualités architecturales et problèmes d’urbanisme, et nombreux sont aujourd’hui ceux qui lui sont redevables de son enseignement.

 

On a déjà parlé de l’importance de l’architecte Jean Bossu (1912-1983) dans la reconstruction d’Orléansville, après le séisme de 1954. Cet ancien de l’atelier de Le Corbusier rue de Sèvres s’est séparé du « maître » pour mener une activité en solitaire. Le jeune Etat algérien, qui réorganisait ses territoires administratifs, vient lui confier en 1964 la construction de la préfecture de Tiaret. Cette réalisation est un jalon important dans la production de Jean Bossu, renouant avec la tradition corbuséenne de l’objet plastique très élaboré, très savant, dans lequel il ne néglige pas l’apport des savoir-faire locaux, comme la terre cuite qu’il avait déjà mise en valeur à Orléansville. 

Un peu plus tard, entre 1969 et 1974 que Jean Bossu réalise pour le ministère d’Etat chargé des Finances et du Plan un immeuble de bureaux des Domaines à Alger. Isolée sur sa parcelle dans le tissu dense de la ville, dominant la baie et proche de la basilique du Sacré-Cœur construite une dizaine d’année plus tôt par Herbé et Le Couteur, la construction est telle un « Janus », le dieu bifrons, avec des façades différenciées : au sud de profondes loggias protège du soleil, au nord vers le port et la mer, la façade est largement vitrée. Ce bâtiment de grande hauteur sera la dernière grande réalisation en Algérie de Jean Bossu, ses autres études n’étant pas suivies de réalisation[3].  

 

L’architecte lillois Georges Blancard de Léry (1906-2000) arrive à Oran en 1933 peu après son diplôme, l’activité en Métropole étant très ralentie par la crise. Son agence prend vite de l’importance, il travaille principalement sur Oran et dans l’ouest de l’Algérie. Au lendemain de l’indépendance, la ville d’Oran ressemble à un immense chantier à l’abandon, notamment le prolongement du Front de mer est inachevé, les logements des quartiers périphériques font voir leurs structures de béton d’où leur surnom de « carcasses ». Avec d’autres architectes restés en Algérie après l’indépendance, Georges Mas, Lucien Cayla, Diégo Roman, originaires d’Oran et libéraux, Georges Blancard de Léry est sollicité par la nouvelle administration algérienne pour aider à achever les programmes lancés par le plan de Constantine en 1958. Après s’être démené au milieu des tracas administratifs et des difficultés techniques, trente ans après son arrivée à Oran et après deux années difficiles dans le cahot ayant suivi l’indépendance, Blancard de Léry décide de quitter l’Algérie en 1964.

 

Diégo Roman (1910-1997) est né à Oran dans une famille pied-noir espagnole arrivée en Algérie dès les débuts de la colonisation vers 1850. Juste diplômé architecte des Beaux-arts de Paris, il retourne à Oran et y construit son premier immeuble au 30 rue de la Vieille Mosquée, dans lequel il installe son agence et son habitation. Roman a une importante activité dans sa ville et la région où il a été président du Conseil régional de l’ordre des architectes d’Oran. Son esprit libéral étant connu, il est sollicité pour participer à l’édification du jeune Etat algérien, ce qu’il fait mais quitte cependant Oran en 1964, asphyxié par des charges et impôts écrasants. Etait-ce une volonté des autorités algériennes pour dissuader les Pieds-noirs de rester ?

 

Vincent du Chazaud, le 8 août 2020  

 

 

 

[1] À Tizi-Ouzou  en 1969 un lycée polyvalent 1200 élèves ainsi qu’une une école élémentaire, la Mairie, les bureaux de l’Inspection académique en 1971, à Sour-el-Ghozlane un lycée polyvalent 1500 élèves en 1970, dans le Sud l’hôtel du Souf à El-Oued en 1966-1967, la cité de logements Puits du Zouave à Bouzareah en 1972.

 

[2] RAVÉREAU André, Le M’Zab, une leçon d’architecture, éditions Sindbad, Paris, 1981

[3] Centre balnéaire « La Salamandre » (1967-69) à Mostaganem, cinéma à Trezel-Sougueur (1969-70), cinéma à Frenda (1969-72), immeuble pour la Direction des impôts à Alger (1970-73), restructuration de la Médina de Bou-Saâda (1973).