Avec les impressionnistes, puis les pointillistes, on peut dire que l’on assiste à une décomposition de la couleur et de la lumière. Plus tard le cubisme décomposera la forme et la matière. Puis vinrent les peintres abstraits qui firent exploser forme et couleur, la lumière découlant parfois des effets de matière comme chez Soulages.

Dans son tableau intitulé « Nature morte à la chocolatière » (1900-1902), actuellement exposé au Grand Palais dans le cadre de l’exposition « Matisse, Cézanne, Picasso… l’aventure des Stein »[1], Henri Matisse donne forme et matière à un récipient argenté par le seul reflet des objets qui l’entourent, sans rien dessiner de ses contours. Lui qui se distingue plutôt par le cerné sombre dont il entoure êtres et objets qu’il peint de couleurs souvent crues, cette façon de faire peut surprendre, comme ce tableau à la façon pointilliste intitulé « Buffet et table » (1899), accroché aux cimaises de cette même exposition. Mais c’est bien là la marque des grands créateurs que d’essayer toutes les formes d’expression, ce que fera Matisse sa vie durant.

Cézanne, lui, on pourrait penser qu’il est à la recherche de la « vérité », de la nature des choses qu’il peint avec de la matière, la pâte de la peinture. Quand on regarde les pommes de Cézanne, comme dans son tableau « Pommes, serviette et boîte à lait » (1880-1881) exposé au musée du Luxembourg[2], on voit à la fois le travail de la nature, la pomme bonne à croquer, et le travail du peintre, ses coups de pinceaux aux couleurs juxtaposées, belles à regarder. Cézanne, ce qu’il reçoit d’une main de la nature, il le redonne de l’autre dans sa peinture, comme la main symbolique de Le Corbusier dressée sur le Capitole de Chandigarh, cette « main qui donne et qui reçoit ».

Le couple Stein et Gabrielle de Monzie, quand ils veulentconstruire leur villa commune à Garches, ils s’adressent à un architecte moderne et inventif, Le Corbusier qui lui donnera le nom « Les Terrasses », comme il nommera « Les Heures claires » la villa Savoye, signalant ainsi chacune de ses œuvres comme un peintre, ce qu’il était aussi[3]. Les Stein lorsqu’ils veulent enrichir leur collection de tableaux, achètent des Matisse et des Picasso, peintres aussi modernes et inventifs. Le Corbusier est à l’architecture ce que Picasso est à la peinture. Comme Picasso, il remet constamment en cause ses convictions et ses recherches. Finalement, l’un et l’autre, malgré leurs fanfaronnades, sont humbles devant la création, devant leur art, tant ils sont assaillis de questions qu’ils veulent toutes explorer.

La période qui suit 1926, avec le concours pour la Société des nations, le bruit fait autour de l’exposition de Weissenhof, la commande du Centrosoyus et le forum plus vaste, à partir de 1928, des congrès internationaux d’architecture moderne (Ciam), voit une synthèse de ces différentes préoccupations. Le Corbusier écrit un livre à ce sujet intitulé « Une maison, un palais », dans lequel il essaie de montrer comment toute architecture, depuis la maisonnette du pêcheur, construite de ses mains, jusqu’au plus vaste palais (comme pour le projet de concours pour la Société des nations), participe des mêmes valeurs fondamentales et des mêmes contraintes matérielles »[4]. On croyait avoir tout vu et tout dit de Le Corbusier, mais voici que cet homme aux multiples visages réapparaît à nouveau grâce au talent de son cousin germain Louis Soutter, qui, depuis l’asile où il était enfermé et où Le Corbusier lui rendit visite, s’employa à enluminer de façon surréaliste un exemplaire de « Une maison, un palais ». Cet ouvrage surprenant est aujourd’hui édité chez Fage à Lyon[5].

Dans le court métrage des années 30 « Architecture d’aujourd’hui » de Pierre Chenal, quand Le Corbusier arrive fier comme un paon au volant de sa « Voisin » devant la villa « Les Terrasses » des Stein-de Monzie à Garches, l’automobile, une véritable « caisse à savons », semble tout droit sortie de la préhistoire en comparaison de celles d’aujourd’hui, ce qui n’est pas du tout le cas de la maison Stein construite par Le Corbusier, éclatante de modernité. On peut attribuer ce décalage autant aux avancées plus rapides de l’industrie automobile que celles du bâtiment, ce qui est indéniable, qu’à la pensée très novatrice de l’architecte en avance sur son temps. D’ailleurs l’ouvrage que Tim Benton a consacré aux villas parisiennes construites par Le Corbusier durant les années 20/30 porte non sans raison en sous-titre «l’invention de la maison moderne ». Ecrivant à son amie Georgia O Keeffe le 19 juillet 1928, le critique d’art Henry Mac Bride fait cette description de la villa « Les Terrasses » : « A première vue, on dirait une une usine, avec des fenêtres qui vont d’un bout à l’autre (…) et une façade qui empêche de voir l’ossature. En fait, la façade est comme un mince rideau qui pend[6], car les vrais supports du toit sont les piliers en béton placés à l’intérieur de la villa (…). C’est une maison pour l’Amérique, bien entendu, étant donné que ce morceau de modernité ne peut pas apporter grand-chose à Paris »…

Dans les années 20, en construisant ses villas, Savoye à Poissy, Stein-de Monzie à Garches, Cook à Boulogne, Church à Ville d’Avray, La Roche et Jeanneret-Raaf à Paris, d’autres encore tant cette période fut féconde à Le Corbusier pour ce type de projets, ce dernier voulait croire que l’industrie transformerait le cadre de vie de l’Homme, l’architecture et l’urbanisme, et voulait ainsi voir émerger un « homme nouveau ». Un peu moins de trente années plus tard, dans les années 50, avec les maisons Jaoul, avec la ville de Chandigarh, Le Corbusier va étonner et questionner les membres du CIAM IX de 1953 réunis à Aix en Provence, en rendant hommage à l’artisanat et à l’architecture vernaculaire, rompant avec les théories universalistes des années 20.

Malgré toutes les règles qu’il a édictées, les cinq ordres de l’architecture moderne (pilotis, fenêtres en longueur, plan libre, façade libre, toit terrasse), le modulor et ses dimensions réglées sur l’homme, les quatre règles d’urbanisme de la Charte d’Athènes (travailler, se divertir, habiter et circuler), Le Corbusier semble vouloir s’en affranchir à chaque projet, ou tout de suite après les avoir expérimentées. Aucune maison de Le Corbusier ne ressemble à une autre car l’architecte sait prendre en compte toutes les dimensions du projet avant d’appliquer ses propres théories, programme, site, climat, cependant peu la personnalité de ses clients, qui doivent se plier à son art. L’installation  du mobilier Louis XIII sera la seule pierre d’achoppement des Stein avec leur architecte. Comme souvent chez Le Corbusier, il tente tout d’abord de plier les données à ses propres règles, et quand il est devant une incompatibilité manifeste,  il y renonce facilement pour ensuite explorer des voies nouvelles : c’est ce qui fait l’intérêt que l’on peut lui porter en plus de son talent d’artiste.

Les maisons Jaoul sont une illustration de cette méthode. En novembre dernier, Robert Rebutato, président de l’association Eileen Gray-Etoile de mer-Le Corbusier, dont de ce deuxième il est le fils du tenancier, et dont du dernier il fut un collaborateur, a conduit les membres de cette association visiter les maisons Jaoul, guidés par Caroline Manrique, auteur d’un livre remarquable sur celles-ci[7]. Pour ne pas dénaturer son projet initial qui ne correspond pas aux règles d’urbanisme de Neuilly, Le Corbusier va jusqu’à suggérer à Mr Jaoul d’acquérir la parcelle voisine… on ne devrait pas arrêter la création pour « si peu » ! Son projet définitif subira d’autres misères de la part de l’administration, dont le projet final porte encore des traces : la forme de certaines baies proches de limites séparatives, l’implantation des maisons, le garage en sous-sol… L’utilisation d’une brique pleine frustre a longtemps fait débat ; le maire de Neuilly, Achille Peretti, a tenté de masquer cette construction « indigne » en l’entourant de hauts immeubles banals, et plus tard en tentant de la faire raser, dérogeant aux règles municipales lors de la déshérence des villas. Cette peau « industrielle », rugueuse, naturelle, déroge aux canons bourgeois du résidentiel lisse et artificiel, ce qui valut aux enfants Jaoul d’être moqués par leurs camarades de la bonne société de Neuilly sur Seine.

Cinquante années plus tard, cette aventure de la « brique mal fichue » revient à Bruxelles avec la maison Stine de l’architecte belge Pierre Hebbelinck[8]. Le brutalisme est exacerbé par des joints de briques bavant sur les murs, ce geste « négligé » ayant demandé plusieurs essais pour que le maçon apprenne le geste juste. L’effet est appréciable, mais au prix de quel détournement du savoir-faire artisanal, qui là se sophistique de façon outrancière.

 

Vincent du Chazaud



[1] « Matisse, Cézanne, Picasso…l’aventure des Stein », exposition au Grand Palais à Paris 8ème

[2]« Cézanne et Paris », exposition au musée du Luxembourg à Paris 6ème

[3]Le Corbusier expose. Exposition au musée des Beaux-arts et d’Archéologie de Besançon (9 juillet 2011 – 10 octobre 2011), Silvana Editoriale Spa, Milan, 2011

[4]BENTON Tim, Les villas parisiennes de Le Corbusier, 1920-1930, l’invention de la maison moderne, Editions de la Villette, Paris, 2007

[5]Le Corbusier – Une maison – Un palais,
enluminures de Louis Soutter, Fage éditions, Lyon, 2011

[6]Peut-être est-ce la première fois que ce terme est employé pour désigner ces façades suspendues à une ossature porteuse, qui feront les « beaux jours » de l’architecture des années 60. Dans sa grande modestie, Jean Prouvé minimisera son apport pour les murs-rideaux: « Je voudrais tenter de rectifier une fausse interprétation qui me poursuit depuis des années. J’entends dire : « Prouvé a inventé le mur-rideau ». Cela me fait bondir : jamais je n’ai pensé inventer le mur-rideau. J’ai imaginé, bien avant le marché de Clichy, en 1934-35 , une nouvelle façon de faire l’architecture, une nouvelle façon de mettre en œuvre les matériaux. Alors qu’on ne construisait que des immeubles dont les murs étaient porteurs, j’ai imaginé des immeubles structurés différemment. Ils comportaient une structure en métal ou en béton- comme un être humain comporte un squelette- auquel il fallait ajouter le complément logique d’un squelette : l’enveloppe. L’idée était donc de l’envelopper d’une façade légère. La structure se suffisait à elle-même, il était inutile de surcharger cette structure de matériaux qui n’avaient plus de rôle à jouer. Comme nous l’accrochions aux dalles de plancher, nous avons assimilé ça à un rideau, et nous l’avons appelé « mur-rideau ».

Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Paris, Editions du Linteau, 2001, p.24

[7]MANIAQUE Caroline, Le Corbusier et les maisons Jaoul, projets et fabrique, Picard, Paris, 2005

[8]D’architecture n°204, novembre 2011, pp 72 à 79