LE BILLET n°7 Paris-Rennes-Paris-Angoulême

15 janvier, 2010  |  LE BILLET

Il y a, parfois, dans la vie, des actes inconscients qui semblent toutefois prémédités, en tous les cas qui arrivent à point nommé… De cela quelques semaines, mes beaux-parents, originaires et habitants de Bretagne, venaient en famille nous rendre visite pour la première fois en Dordogne, et vérifier si l’investissement de leur fille dans la ruine d’un presbytère n’était pas le fait d’un aveuglement amoureux. Pour préparer leur arrivée par la route, je devais prendre un train dans la matinée en direction d’Angoulême. Pressé par le temps, comme souvent, à la gare Montparnasse je regarde furtivement le tableau indiquant les quais de départ des trains, et m’engouffre sans plus d’attention dans celui de 10h50… mon malheur fut que deux trains au moins partaient à cette heure-là, l’un pour Angoulême, l’autre pour Rennes, et c’est celui pour Rennes dans lequel j’étais monté… Déjà déconfit et penaud, le contrôleur annonça ensuite qu’après la découverte d’un cadavre sur la voie, le train prendrait au moins une à deux heures de retard… Mon trajet Paris-Angoulême s’est donc mué en Paris-Rennes-Paris-Angoulême, mon voyage de deux heures trente normalement a duré près de dix heures. C’est à cette occasion que j’ai mis à profit ce temps d’immobilité forcée (si on peut parler ainsi à bord d’un train roulant à 300 km/h) pour rédiger ce nouveau billet, qui aurait pu être un « billet d’humeur » si je n’avais à m’en prendre qu’à moi-même. Et cette humeur devint bonne quand je me rappelais avoir emporté avec moi un livre dont je conseille vivement la lecture à mon lecteur. J’ai redécouvert il y a peu, offert par un ami architecte, une sorte de « dictionnaire du parler étudiant en architecture », du temps où ces études se déroulaient dans l’enceinte des Beaux-arts, et que l’architecture faisant partie des quat’zarts qui y étaient enseignés. Ce « bréviaire » porte le titre délicat de « Charrette au cul les nouvôs » (1)… et il est écrit par un certain René Beudin. Malheureusement, et ayant un fils en école d’architecture pour le vérifier, tout ce folklore a disparu, et moi-même, issu de l’ENSAIS, un autre des trois enseignements de l’architecture en France (ENSBA, ESA et ENSAIS), je n’ai pas eu l’honneur de subir cette formation atypique dont quelques belles pages de son histoire ornent ce merveilleux petit livre. L’auteur, dans un style délié, n’épargne rien ni personne, que l’on en juge avec quelques extraits choisis. Ainsi à la rubrique « Mère Nicolas », on peut lire : « La Mère Nicolas tenait, rue des Beaux-arts, une papeterie spécialisée pour architecte comme ses collègues et concurrents Chapron ou Jourde. Mais elle avait le toupet de sélectionner sa clientèle et il fallait faire l’objet d’une présentation par deux de ses clients honorablement connus pour être admis à payer très cher des fournitures, hélas indispensables. Cela leur donnait comme un avant-goût du Rotary ou de la Compagnie des Experts… « Ce diable de Beudin, même s’il dit vrai, montrerait-il de l’aigreur après avoir été refoulé de notre Compagnie ? Même pas, sa biographie mentionne qu’il est expert près la Cour d’appel de Nancy… Poursuivant avec son humour ravageur et usant de sa verve altière, il fait un beau portrait coloré de la taulière: « Une plaisanterie habituelle mais toujours de mauvais goût consistait pour des anciens peu futés d’envoyer un nouvô de service chez la mère Nicolas pour lui demander si elle avait des règles bien rouges. Il y avait bien longtemps que la pauvre femme ne savait plus de quoi on parlait. Les mauvaises langues ajoutaient qu’elle n’avait certainement jamais su. » Et tout ce glossaire est du même acabit, beaucoup verseront des larmes de nostalgie à sa lecture, d’autres des larmes de rire, et tout est si bien écrit qu’il ne sort pas du fiel mais du lait de toutes ses « vacheries ». Allez, encore une petite « perle » de l’ami Beudin, à la rubrique « Vieux cons », mais je ne l’ai pas choisi exprès pour ceux qui viendraient à lire ce billet : « Certains de ces vieux toutous se payaient de temps à autre un coup de nostalgie et se risquaient à monter encore à l’atelier. S’ils se faisaient accompagner de quelques bouteilles, ils étaient bienvenus. Ils respiraient une fois encore le parfum de leur jeunesse. Ils sortaient deux ou trois âneries bien senties et puis, pleins d’usage et raison, repartaient humer la fumée de leur pauvre maison, dans leur petit Liré ou ailleurs . Chers confrères architectes, je suis, vous êtes, nous sommes tous de vieux cons. Et nous n’en sommes pas plus fiers pour ça. » De la lettre « A » pour « admission » à la lettre « Z » pour « zipaton », ce livre n’est que du bonheur… et il enrichit ceux qui ont loupé leur train, comme moi. Donc l’avoir toujours sur soi, on ne sait jamais. Cependant, je me pose une question : est-ce un bon cadeau à faire pour un client ? (1)BEUDIN René, « Charrette au cul les nouvôs », Horay, Paris, 2006

BILLET « SNCF » n°7 : Paris-Rennes-Paris-Angoulême

24 décembre, 2009  |  LE BILLET

 Il y a, parfois, dans la vie, des actes inconscients qui semblent toutefois prémédités, en tous les cas qui arrivent à point nommé…

 

De cela quelques semaines, mes beaux-parents, originaires et habitants de Bretagne, venaient en famille nous rendre visite pour la première fois en Dordogne, et vérifier si l’investissement de leur fille dans la ruine d’un presbytère n’était pas le fait d’un aveuglement amoureux. Pour préparer leur arrivée par la route, je devais prendre un train dans la matinée en direction d’Angoulême. Pressé par le temps, comme souvent, à la gare Montparnasse je regarde furtivement le tableau indiquant les quais de départ des trains, et m’engouffre sans plus d’attention dans celui de 10h50… mon malheur fut que deux trains au moins partaient à cette heure-là, l’un pour Angoulême, l’autre pour Rennes, et c’est celui pour Rennes dans lequel j’étais monté… Déjà déconfit et penaud, le contrôleur annonça ensuite qu’après la découverte d’un cadavre sur la voie, le train prendrait au moins une à deux heures de retard… Mon trajet Paris-Angoulême s’est donc mué en Paris-Rennes-Paris-Angoulême, mon voyage de deux heures trente normalement a duré près de dix heures. C’est à cette occasion que j’ai mis à profit ce temps d’immobilité forcée (si on peut parler ainsi à bord d’un train roulant à 300 km/h) pour rédiger ce nouveau billet, qui aurait pu être un « billet d’humeur » si je n’avais à m’en prendre qu’à moi-même. Et cette humeur devint bonne quand je me rappelais avoir emporté avec moi un livre dont je conseille vivement la lecture à mon lecteur.

 

J’ai redécouvert il y a peu, offert par un ami architecte, une sorte de « dictionnaire du parler étudiant en architecture », du temps où ces études se déroulaient dans l’enceinte des Beaux-arts, et que l’architecture faisant partie des quat’zarts qui y étaient enseignés. Ce « bréviaire » porte le titre délicat de « Charrette au cul les nouvôs » (1)… et il est écrit par un certain René Beudin. Malheureusement, et ayant un fils en école d’architecture pour le vérifier, tout ce folklore a disparu, et moi-même, issu de l’ENSAIS, un autre des trois enseignements de l’architecture en France (ENSBA, ESA et ENSAIS), je n’ai pas eu l’honneur de subir cette formation atypique dont quelques belles pages de son histoire ornent ce merveilleux petit livre.

 

L’auteur, dans un style délié, n’épargne rien ni personne, que l’on en juge avec quelques extraits choisis. Ainsi à la rubrique « Mère Nicolas », on peut lire : « La Mère Nicolas tenait, rue des Beaux-arts, une papeterie spécialisée pour architecte comme ses collègues et concurrents Chapron ou Jourde. Mais elle avait le toupet de sélectionner sa clientèle et il fallait faire l’objet d’une présentation par deux de ses clients honorablement connus pour être admis à payer très cher des fournitures, hélas indispensables. Cela leur donnait comme un avant-goût du Rotary ou de la Compagnie des Experts… « Ce diable de Beudin, même s’il dit vrai, montrerait-il de l’aigreur après avoir été refoulé de notre Compagnie ? Même pas, sa biographie mentionne qu’il est expert près la Cour d’appel de Nancy… Poursuivant avec son humour ravageur et usant de sa verve altière, il fait un beau portrait coloré de la taulière: « Une plaisanterie habituelle mais toujours de mauvais goût consistait pour des anciens peu futés d’envoyer un nouvô de service chez la mère Nicolas pour lui demander si elle avait des règles bien rouges. Il y avait bien longtemps que la pauvre femme ne savait plus de quoi on parlait. Les mauvaises langues ajoutaient qu’elle n’avait certainement jamais su. » Et tout ce glossaire et du même acabit, beaucoup verseront des larmes de nostalgie à sa lecture, d’autres des larmes de rire, et tout est si bien écrit qu’il ne sort pas du fiel mais du lait de toutes ses « vacheries ».

 

Allez, encore une petite « perle » de l’ami Beudin, à la rubrique « Vieux cons », mais je ne l’ai pas choisi exprès pour ceux qui viendraient à lire ce billet : « Certains de ces vieux toutous se payaient de temps à autre un coup de nostalgie et se risquaient à monter encore à l’atelier. S’ils se faisaient accompagner de quelques bouteilles, ils étaient bienvenus. Ils respiraient une fois encore le parfum de leur jeunesse. Ils sortaient deux ou trois âneries bien senties et puis, pleins d’usage et raison, repartaient humer la fumée de leur pauvre maison, dans leur petit Liré ou ailleurs . Chers confrères architectes, je suis, vous êtes, nous sommes tous de vieux cons. Et nous n’en sommes pas plus fiers pour ça. »

 

De la lettre « A » pour « admission » à la lettre « Z » pour « zipaton », ce livre n’est que du bonheur… et il enrichit ceux qui ont loupé leur train, comme moi. Donc l’avoir toujours sur soi, on ne sait jamais. Cependant, je me pose une question : est-ce un bon cadeau à faire pour un client ?

 

(1)BEUDIN René, « Charrette au cul les nouvôs », Horay, Paris, 2006

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

 

BILLET n°6 : la traversée de Paris (suite du billet n°5)

21 novembre, 2009  |  LE BILLET

Continuant cette équipée à moto, j’oblique à gauche devant l’Assemblée nationale, sans vouloir faire de politique, filant devant les ministères du boulevard Saint Germain, puis à droite le boulevard Raspail. A hauteur du n°32, un curieux immeuble éclectique semble vouloir émerger de ses voisins à tout prix, par une succession de rehaussement de toiture, de tours et de tourelles finissant par une plate-forme comme un observatoire sur la ville. Heureux occupants de ce logement haut-perché… Construit en 1901 par Chastel, portant le beau nom de « La Démocratie », l’immeuble a hébergé Marc Sangnier, qui y mourut en 1930, fondateur du Sillon puis de la Jeune République, intellectuel chrétien de gauche que mon grand-père maternel fréquenta.

 

Plus loin la masse de l’hôtel Lutetia construit par Tauzin s’impose, portant encore les stigmates de l’histoire avec des éclats laissés par les balles des libérateurs de 1944, et subissant l’épreuve du temps avec des filets retenant les pierres des bas-reliefs qui se délitent aux étages supérieurs.

 

En quittant le boulevard Raspail pour la rue de Sèvres, je regarde en direction du n°35, vers ce qui fut l’ancien atelier de Le Corbusier : la lumière est éteinte… d’ailleurs l’immeuble n’existe plus.

 

Après le Bon Marché chargé de sa grande marquise métallique et la station de métro Art déco Sèvres-Babylone, une curieuse fontaine dont le sculpteur a succombé à l’égyptomanie : un homme de l’époque des Pharaons porte deux amphores desquelles l’eau s’écoule. Il lui arrive parfois d’être peint en rose… Peu après la bonne fromagerie « Quatr’homme » tenue par des femmes, avant d’obliquer par l’avenue du Maine et de m’enfiler dans le passage souterrain, sous la dalle piétonne de Montparnasse. Au-dessus les immeubles de Dubuisson, brillants et lisses, émergent des quais de la gare. Cet ensemble de logements, dont les façades sont finement calepinées à la façon d’un Mondrian, est élégamment entretenu. Les panneaux vitrés sertis d’aluminium laissent transparaître la vie qui s’y coule à l’intérieur, une sorte d’illustration vivante de « La vie mode d’emploi » de Perec. L’architecture de Jean Dubuisson est faite de cette retenue toute extrême-orientale, une déclinaison parfaite et sensible du « less is more » de Mies van der Rohe. Quel besoin de plus en effet, tout l’effet est là, sans se pousser du col… ce que n’a pas compris Roland Castro, architecte chargé dans les années 2000 de rénover l’immeuble « La Caravelle » de ce même Dubuisson à Villeneuve-la-Garenne.

 

Faisant face à la gare, la tour Maine-Montparnasse, s’élève à moins de 300 mètres, afin de ne point concurrencer sa voisine la tour Eiffel construite trois quart de siècle plus tôt. Comme elle, cette tour fut l’objet d’attaques et de quolibets. Défendu par André Malraux, alors ministre de la Culture, le projet de Beaudouin, Cassan, Hoym de Marien et Saubot , sera finalement construit entre 1968 et 1973. Cependant la polémique sera telle, qu’elle marquera un coup d’arrêt à la construction de tours intra-muros. Le débat ressurgit aujourd’hui, après presque un demi-siècle. Depuis la rue de Rennes, l’objet surgit, noir et lisse, énigmatique comme le parallélépipède noir du film de Stanley Kubrick « 2001 Odyssée de l’espace ».

 

Je contourne la place de Catalogne bordée des logements kitsch néo-classiques, un « Versailles pour le peuple » dessiné par l’architecte catalan Ricardo Boffil, que l’on a cru un temps marcher dans les pas de son illustre prédécesseur Antonio Gaudi, avant de succomber aux sirènes élyséennes de Giscard et de se fourvoyer avec Bouygues dans des décors cartons-pâtes préfabriqués pour film « peplum ».

 

La rue de l’Ouest, bien nommée tant on est aveuglé du soleil couchant en été, traverse la place Brancusi bordée d’un immeuble de Portzamparc et d’un autre de Grumbach abritant l’excellent restaurant « La coquille » où Mitterrand avait son « rond de serviette », et au numéro 53, un immeuble construit en 1988 par Dottelonde.

Enfin la rue Raymond Losserand, nom d’un conseiller municipal de Paris fusillé au Mont-Valérien en 1942 (1)… Salut au libraire de « Tropiques », salut au marchand de journaux avec lequel j’ai usé, comme avec Mitterrand, mes fonds de culotte sur les mêmes bancs de l’école Saint-Paul à Angoulême, salut aux patronnes du restaurant « Les Frangines », je pousse le porche, deuxième cour à gauche, bonjour madame Zerrouki, c’est la gardienne, je croise Gérard à peine dégrisé de sa nuit de beuverie, les premiers raisins éclosent de la vigne, les merles s’en font un festin, mais que fait Horus, le chat borgne des voisins ???

 

En tout dans cette traversée de Paris, combien d’architectures j’ai cité ? A peine une dizaine… Combien d’architectes, une quinzaine ? Et pourtant c’est un long défilé ininterrompu de bâtiments bordant rues et avenues, places et jardins. Plusieurs centaines d’œuvres, pour presque autant de créateurs. Et mon choix n’est que banal, presque exhaustif, à l’exception de quelques oublis volontaires ou non. Qui se souvient de Virault, l’architecte de l’immeuble hausmmannien en pierre de taille construit en 1896 au 44 rue d’Amsterdam, ou de Silbert architecte d’un immeuble bâti en 1930 au 76 rue de l’Ouest, en brique avec des encadrements de pierre, une frise de feuilles de vigne Art déco courant sous le balcon filant du dernier étage ? Et nous, architectes, qu’allons-nous laisser à nos descendants ? Qui se souviendra de nos noms et de nos œuvres ?

 

(1) La Mairie de Paris a baptisé une place du 12ème arrondissement Itzak Rabbin, et c’est très bien. Mais n’aurait-elle pas dû y associer le nom de Yasser Arafat ? Juste question de justice…

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

 

BILLET n°5 : la traversée de Paris (aller)

15 septembre, 2009  |  LE BILLET

Quand je quitte ma mie pour le boulot le matin, et que je rentre la retrouver le soir, je traverse Paris du nord au sud et inversement.

 

Je pousse la moto depuis la rue Montcalm dans le XVIIIème arrondissement, au pied de la Butte, pour franchir le pont de fer enjambant le silencieux cimetière de Montmartre : ses fantômes me repoussent jusqu’à la place Clichy, saluant au passage la bravoure du général Kléber qui périt durant la campagne d’Egypte. C’est aussi l’occasion de voir les dernières sorties de film à l’affiche du Wepler.

 

Si le trafic le permet, je pousse le moteur de la moto dans la rue d’Amsterdam, pour dépasser la gare Saint Lazare, et la sculpture horlogère d’Arman, dont on ne sait quelle pendule compressée donne l’heure exacte.

 

Face au Printemps, l’ancienne enseigne savamment dessinée « les tortues » a été reprise par « Paul » le boulanger lillois. La rue Tronchet déroule ses boutiques de plus en plus luxueuses jusqu’à Fauchon et Hédiard, souks chics de la place de la Madeleine. Au feu rouge mon regard hésite entre, à l’angle, les mannequins d’Eres affublés de lingeries sophistiquées et, face à moi, les huit colonnes de l’église de la Madeleine, impeccablement alignées comme des jambes de danseuses des Folies bergères. Je quitte ce temple grec et sa place, en laissant sur la droite le restaurant chic et cher de Sanderens, mais dont le bistrot au dernier étage offre les mêmes plats à un prix abordable.

 

Après avoir longé la devanture aux courbes Art nouveau de chez Maxim’s, la rue Royale débouche sur la place de la Concorde, encadrée par les immeubles des Ambassadeurs de Gabriel faisant loggias et devant servir de fond de scène à la statue de Louis XV prévue au centre. Ici je suis sensiblement à mi-parcours, et c’est sans doute le « sommet » de ma traversée urbaine. L’obélisque du temple de Louxor, qui a remplacé la statue du roi, se dresse vers le ciel chapeauté d’or, juché sur un piédestal contant son transport depuis les rives du Nil. Ce « piquet » fait la symétrie entre les deux temples néo-grecs, la Madeleine au nord, l’Assemblée nationale au sud. La première était initialement le projet d’une église sous Louis XV, devenue un temple aux armées du Ier Empire dessiné par Vignon en 1805, puis à nouveau une église, terminée sous Louis-Philippe en 1842. En symétrie au sud, c’est également Napoléon Ier qui fit élever par Poyet en 1804, devant le palais Bourbon, ce monumental portique composé de douze colonnes corinthiennes, surmontées d’un fronton orné d’un bas-relief de Cortot représentant « La France, la Liberté et…l’Ordre public ».

 

Arrêté au feu rouge au pied de l’obélisque, je scrute ses énigmatiques hiéroglyphes sans en comprendre le sens. Le regard porte plus loin, et depuis ce premier plan avec ce trait vertical pointé vers le ciel, il butte en enfilade sur un deuxième, puis troisième plan, l’un avec le triangle du fronton du Palais Bourbon, l’autre plus lointain avec le cercle du dôme des Invalides : pureté de lignes géométriques, une ligne verticale, un triangle isocèle, un demi-cercle. Je contemple jusqu’à ce que les klaxons me commandent de quitter ce spectacle.

 

Et sitôt j’emprunte le pont de la Concorde sous lequel coule la Seine, et me reviennent les vers d’Apollinaire :

« Vienne la nuit, sonne l’heure

Les jours s’en vont, je demeure. »

 

Combien de fois j’ai pensé arrêter ma moto au milieu du pont, sous la pluie battante, un petit crachin ou un soleil naissant, par un air glacial, vif ou déjà chaud, et saisir sur la pellicule ces lumières matinales et leurs reflets changeants sur le fleuve, laiteuses et grises, jaunes et acidulées, claires et bleues ou noires et menaçantes, repeignant à chaque fois d’une nouvelle palette des édifices somptueux, que ce soit vers l’est, Notre-Dame, les îles Saint-Louis et de la Cité, le pont Neuf, l’école des Beaux-arts rive gauche, le Louvre rive droite, que ce soit vers l’ouest, rive gauche la gare d’Orsay, sur laquelle Le Corbusier devait construire ce musée d’art Moderne imaginé par Malraux, lui faisant face le Grand Palais et sa cage thoracique en acier qui sembla respirer certains soirs d’été grâce aux lumières de Yann Kersalé, plus loin la colline de Chaillot et son palais en fer à cheval, fruit d’un concours perdu par Perret : il sert d’écrin à la Tour Eiffel, pyramide effilée de l’autre côté de la Seine.

 

(Fin de la première partie de cette traversée de Paris, suite au prochain billet n°6).

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

 

BILLET n°3 : « O Roma o morte » (1)

25 mai, 2009  |  LE BILLET

L’Italie… j’ai été subitement saisi d’une passion ultramontaine. D’abord en visitant une étonnante exposition au musée d’Orsay « Voir l’Italie et mourir » (2), ensuite le soir en dînant avec des amis italiens volubiles et rieurs, enfin le lendemain en allant me promener avec Nanni Moretti et son film « Journal intime » (3) : ballade estivale en Vespa dans Rome déserté pour échouer sur la plage où fut assassiné Pasolini, quête improbable de sérénité sur des îles Eoliennes peuplées de gens fantasques, dérives tragico-comiques des médecins romains. Et puis un autre film « anges et démons » (4), qui, au travers d’une intrigue mystico-policière haletante, nous donne des vues insolites de la Rome du Bernin, de la place Saint-Pierre à la place Navone, et de la Rome antique, du Panthéon au château Saint-Ange.

 

L’Italie sera l’une des premières destinations touristiques, avec ce que cela implique de conséquences pour l’économie locale et les transformations sociales : le tourisme peut devenir une des formes du colonialisme, on en voit aujourd’hui quelques conséquences perverses, voire désastreuses. Parfois le tourisme est fait par des gens qui seraient mieux chez eux que d’aller chez des gens qui n’ont pas envie d’eux… Diderot ne dit rien d’autre dans son « Supplément au Voyage de Bougainville » à propos des attitudes conquérantes de certains explorateurs à la solde des royautés occidentales (5).

 

L’épatante exposition qui se tient au musée d’Orsay, « Voir l’Italie et mourir », retrace la progressive transformation du « voyageur » en « touriste ». Sur les pas des poètes romantiques et des premiers archéologues, la bourgeoisie fortunée du XIXème siècle traverse une Italie en quête de son unité, emmenée par Garibaldi. Cette cohorte endimanchée, dans laquelle on pouvait voir des Anglaises en chaise à porteur sur les pentes du Vésuve, cherchait le soleil et l’exotisme, rien d’autre que la majorité des touristes aujourd’hui.

 

Cette exposition évoque aussi les rapports, parfois conflictuels, entre peinture et photographie naissante, mise au point par Daguerre en 1839. La photographie ne sera pourtant pas toujours ressentie comme une concurrente par les peintres, mais comme un support technique, voire même une expression artistique à part entière. Cet apport aura une importance considérable dans l’évolution des arts au XXème siècle. Le « décrochage » de la peinture réaliste, académique, officielle au profit de la photographie est le début d’un éclatement des formes et des expressions que prennent l’art en général, la peinture en particulier, au tournant de ces XIXème et XXème siècles, particulièrement le dadaïsme qui va faire exploser les canons artistiques classiques. Ceci n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées quant aux méthodes mais non quant au résultat, avec ce qui s’est passé au tournant du Trecento et du Quattrocento en Italie. La peinture, jusque-là cantonnée dans son rôle de support à l’architecture (retables, fresques…), bien en deçà de la sculpture, va acquérir à partir de la Renaissance un statut d’art à part entière, rival des deux autres, sur le plan technique avec l’apport de la perspective, de la peinture à l’huile et de la toile, sur le plan social et politique avec les portraits de dignitaires sur fond d’architectures et de paysages, des batailles et des scènes mythologiques. L’exposition « Les Primitifs italiens » au musée Jacquemart-André (6) rend compte de cette rupture quand on la prolonge avec celle qui se tient au musée du Luxembourg des Lippi père et fils, « Filippo et Filippino Lippi, la Renaissance à Prato » (7).

 

Cette vague touristique en Italie au XIXème siècle aura été précédée par les peintres du nord de l’Europe, ceux de la Renaissance (Dürer) et du Baroque (Rubens), les Français de l’époque Classique après la création de l’Académie (Poussin) et du siècle des Lumières (Hubert Robert). Avec ce « Grand tour » de l’Italie, ces artistes effectuaient un voyage initiatique, s’ouvraient à l’art et à la beauté de l’Antiquité. A partir de 1803, la villa Médicis abrite les architectes « Grand prix de Rome » qui viennent y parfaire leur formation académique: relevés de fouilles archéologiques, dessins de temples, détails de chapiteaux, etc… tous ces dessins précis au lavis passé ont été envoyés à Paris et conservés à l’école des Beaux-arts (8)(9).

 

Cette « école » perpétue la voie de l’académisme, en peinture avec les « pompiers », en architecture avec le courant « éclectique ». Cette architecture appliquée à l’imitation et au collage des décors de l’Antiquité et de la Renaissance est contestée par les architectes « Rationalistes » et ceux du courant « Art nouveau » auxquels succèdera le « Mouvement moderne » après la première guerre mondiale. Il n’est cependant pas inintéressant de constater que Le Corbusier, chef de file de ces architectes « modernes », avait fait le voyage en Italie et en Grèce dans sa jeunesse, et qu’il en a été profondément marqué.

 

Le Corbusier n’a pas encore vingt ans quand il effectue son « Grand tour » de l’Italie. Il rend compte méticuleusement de son voyage initiatique par de longues lettres à L’Eplattenier (10), son premier maître qui l’a dirigé vers l’architecture. Dans celle du 19 septembre 1907, il relate ses premières impressions d’Italie :

 

« A Milan (…) sur la place du Dôme, il y avait un tel tintamarre que je me suis sauvé à l’intérieur. Là quelle grandeur ! (mystère de la forêt). C’est fabuleux, c’est fou. On s’y habitue peu à peu, mais l’on voit un petit homme à côté d’une colonne ; l’œil se met à mesurer et l’on reste ébaubi. » Déjà la notion d’échelle et de mesure, prémices du modulor…

 

A Pise, l’émerveillement est à son comble : « (…) couché dans l’herbe, alors que tout le monde est loin, le feu d’artifice bat son plein. (…) Le Dôme à 6 heures du soir est une féerie de couleur, c’est la quintessence des jaunes de toute qualité, valeur, du blanc d’ivoire et des patines noires, cela sur outremer d’une valeur extraordinaire ; à force de le regarder on le voit noir. La partie sur laquelle le Baptistère projette son ombre est une douce vibration des jaunes cossus, des marbres rouges incrustés qui se réveillent, des marbres noirs qui bleuissent : c’est la revanche des surfaces planes qui vibrent et parlent doucement. (…) Dans cet Andante éclatent les trois mosaïques, dans l’or desquelles miroite le plus beau couchant ; doucement vibre la robe verte de la vierge, les carmins ont disparu ; des bambinos jouent sur le devant, un petit, en robe rouge écarlate devant une porte de bronze vert. A quoi bon nous servent les peintres ? L’émotion des Pierres ! ». Tout le peintre, dont la vocation a été contrariée par son maître, exprime par écrit ce qu’il ne peut exprimer sur la toile. Le Corbusier reviendra à la peinture dans son cabanon du midi, vers la fin de sa vie.

 

C’est en critique d’art avisé qu’il poursuit sa lettre à L’Eplattenier : « un portrait d’une dame de Raphaël qui trahit à fond le peintre, finesse, distinction à l’extrême, taches d’ombres et de lumière, et aussi couleur ; c’est là ma grande surprise ; on parle toujours de Raphaël « mauvais coloriste » ; mais bigre, je ne l’ai pas trouvé tel et au Pitti non plus ».

 

Encore une fois, c’est un Le Corbusier aux multiples facettes que l’on découvre au travers de sa correspondance, ainsi qu’un jeune homme profondément et durablement marqué par la Méditerranée (11). Il s’y noiera l’été de l’année 1965 à l’âge de 78 ans…

 

(1) « Rome ou la mort », déclaration de Giuseppe Garibaldi lors de l’assaut de Rome en 1870, devenant la capitale de l’Italie réunifiée et forçant le pape à se retirer au Vatican.

(2) « Voir l’Italie et mourir » au musée d’Orsay, jusqu’au 19 juillet 2009

(3) « Journal intime » film de Nanni Moretti, prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1994.

(4) « Anges et démons » film de Ron Howard, 2009.

(5)Dans ce récit, Diderot met cette sentence dans la bouche d’un vieux tahitien : « Ce pays est à toi ! et pourquoi ? Parce que tu y a mis le pied ! Si un Otaïtien (haïtien) débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierre ou sur l’écorce d’un de vos arbres : ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort, et qu’est-ce que cela fait ? » Denis Diderot, « Supplément au Voyage de Bougainville », Le livre de poche, Paris 1995.

(6)« Les Primitifs italiens » au musée Jacquemart-André, Paris 8ème, jusqu’au 21 juin 2009.

(7)« Filippo et Filippino Lippi, la Renaissance à Prato » au musée du Luxembourg, jusqu’au 2 août 2009.

(8) »L’Italie des architectes : du relevé à l’invention. Dessins d’architecture de la collection du musée d’Orsay », musée d’Orsay, jusqu’au 19 juillet 2009.

(9) »Paris-Rome-Athènes : le voyage en Grèce des architectes français aux XIXème et XXème siècle », catalogue de l’exposition à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, 1982.

(10)LE CORBUSIER « lettres à ses maîtres – II : lettres à Charles L’Eplattenier », Editions du linteau, Paris, 2006.

(11) »Au cours des années, je suis devenu un homme de partout. J’ai voyagé à travers les continents. Je n’ai qu’une attache profonde : la Méditerranée. Je suis un méditerranéen, très fortement. Méditerranée pleine de forme et de lumière. La lumière et l’espace. Le fait, c’est le contact pour moi en 1910 à Athènes. Lumière décisive. Volume décisif : l’Acropole. Mon premier tableau peint en 1918, « La cheminée », c’est l’Acropole. Mon unité d’habitation de Marseille ? c’est le prolongement. En tout je suis méditerranéen. Mes détentes, mes sources, il faut les trouver dans la mer que je n’ai jamais cessé d’aimer. La montagne, j’en ai sans doute été dégoûté dans ma jeunesse. Mon père l’aimait trop. Elle était présente toujours. Pesante, étouffante. Et puis c’est monotone. La mer c’est mouvement, horizon sans fin. » Le Corbusier, juillet 1965.

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

 

BILLET n°5 : la traversée de Paris (aller)

22 mai, 2009  |  LE BILLET

Quand je quitte ma mie pour le boulot le matin, et que je rentre la retrouver le soir, je traverse Paris du nord au sud et inversement.

 

Je pousse la moto depuis la rue Montcalm dans le XVIIIème arrondissement, au pied de la Butte, pour franchir le pont de fer enjambant le silencieux cimetière de Montmartre : ses fantômes me repoussent jusqu’à la place Clichy, saluant au passage la bravoure du général Kléber qui périt durant la campagne d’Egypte. C’est aussi l’occasion de voir les dernières sorties de film à l’affiche du Wepler.

 

Si le trafic le permet, je pousse le moteur de la moto dans la rue d’Amsterdam, pour dépasser la gare Saint Lazare, et la sculpture horlogère d’Arman, dont on ne sait quelle pendule compressée donne l’heure exacte.

 

Face au Printemps, l’ancienne enseigne savamment dessinée « les tortues » a été reprise par « Paul » le boulanger lillois. La rue Tronchet déroule ses boutiques de plus en plus luxueuses jusqu’à Fauchon et Hédiard, souks chics de la place de la Madeleine. Au feu rouge mon regard hésite entre, à l’angle, les mannequins d’Eres affublés de lingeries sophistiquées et, face à moi, les huit colonnes de l’église de la Madeleine, impeccablement alignées comme des jambes de danseuses des Folies bergères. Je quitte ce temple grec et sa place, en laissant sur la droite le restaurant chic et cher de Sanderens, mais dont le bistrot au dernier étage offre les mêmes plats à un prix abordable.  

 

Après avoir longé la devanture aux courbes Art nouveau de chez Maxim’s, la rue Royale débouche sur la place de la Concorde, encadrée par les immeubles des Ambassadeurs de Gabriel faisant loggias et devant servir de fond de scène à la statue de Louis XV prévue au centre. Ici je suis sensiblement à mi-parcours, et c’est sans doute le « sommet » de ma traversée urbaine. L’obélisque du temple de Louxor, qui a remplacé la statue du roi, se dresse vers le ciel chapeauté d’or, juché sur un piédestal contant son transport depuis les rives du Nil. Ce « piquet » fait la symétrie entre les deux temples néo-grecs, la Madeleine au nord, l’Assemblée nationale au sud. La première était initialement le projet d’une église sous Louis XV, devenue un temple aux armées du Ier Empire dessiné par Vignon en 1805, puis à nouveau une église, terminée sous Louis-Philippe en 1842. En symétrie au sud, c’est également Napoléon Ier qui fit élever par Poyet en 1804, devant le palais Bourbon, ce monumental portique composé de douze colonnes corinthiennes, surmontées d’un fronton orné d’un bas-relief de Cortot représentant « La France, la Liberté et…l’Ordre public ».

 

Arrêté au feu rouge au pied de l’obélisque, je scrute ses énigmatiques hiéroglyphes sans en comprendre le sens. Le regard porte plus loin, et depuis ce premier plan avec ce trait vertical pointé vers le ciel, il butte en enfilade sur un deuxième, puis troisième plan, l’un avec le triangle du fronton du Palais Bourbon, l’autre plus lointain avec le cercle du dôme des Invalides : pureté de lignes géométriques, une ligne verticale, un triangle isocèle, un demi-cercle. Je contemple jusqu’à ce que les klaxons me commandent de quitter ce spectacle.

 

Et sitôt j’emprunte le pont de la Concorde sous lequel coule la Seine, et me reviennent les vers d’Apollinaire :

« Vienne la nuit, sonne l’heure

Les jours s’en vont, je demeure. »

 

Combien de fois j’ai pensé arrêter ma moto au milieu du pont, sous la pluie battante, un petit crachin ou un soleil naissant, par un air glacial, vif ou déjà chaud, et saisir sur la pellicule ces lumières matinales et leurs reflets changeants sur le fleuve, laiteuses et grises, jaunes et acidulées, claires et bleues ou noires et menaçantes, repeignant à chaque fois d’une nouvelle palette des édifices somptueux, que ce soit vers l’est, Notre-Dame, les îles Saint-Louis et de la Cité, le pont Neuf, l’école des Beaux-arts rive gauche, le Louvre rive droite, que ce soit vers l’ouest, rive gauche la gare d’Orsay, sur laquelle Le Corbusier devait construire ce musée d’art Moderne imaginé par Malraux, lui faisant face le Grand Palais et sa cage thoracique en acier qui sembla respirer certains soirs d’été grâce aux lumières de Yann Kersalé, plus loin la colline de Chaillot et son palais en fer à cheval, fruit d’un concours perdu par Perret : il sert d’écrin à la Tour Eiffel, pyramide effilée de l’autre côté de la Seine.

 

(Fin de la première partie de cette traversée de Paris, suite au prochain billet n°6).

 

 

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

BILLET n°2 : l’esprit de l’escalier

22 avril, 2009  |  LE BILLET

Le précédent billet faisait une large place à Le Corbusier, notamment les premiers 38% de sa vie (1). Le purisme doctrinaire des fondateurs du Mouvement moderne dont il fut, en compagnie entre autres de Robert Mallet-Stevens (2), a alerté artistes et poètes, notamment quand cette modernité fut récupéré par des architectes qui se disaient urbanistes, pressés par les politiques qui devaient faire face à l’explosion démographique ainsi qu’à l’exode rural des années 50.

 

Jacques Tati a tourné en dérision ces excès du Mouvement moderne, que ce soit en filmant le monde du travail dans « Playtime », ou celui des nouveaux riches dans leurs villas modernes avec « Mon oncle ». La maison Arpel (3) n’est pas sans rappeler celles construites par Mallet-Stevens pour la bourgeoisie, avec les travers et les excès dans lesquels l’architecte a succombé, contrairement à Le Corbusier, moins mondain, sorte de moine militant pour une cause sociale, incomprise des socialistes (4). Mallet-Stevens construit pour le « gros bourgeois » cultivé. Avec la villa Arpel conçue en 1956 avec le décorateur Jacques Lagrange dans les studios de La Victorine près de Nice, Tati ironise sur l’esprit « petit bourgeois » des snobs , suiveurs du mouvement moderne qui n’en retiennent que la forme au détriment du fonctionnel. La ville de Royan, reconstruite dans les années 50 après les bombardements de janvier 1944, est parsemée de « villas Arpel » dont les habitants aujourd’hui déposent des demandes de permis de construire pour les rendre « habitables »… En 1958, Tati tenait les propos suivants : « je ne suis pas contre l’architecture moderne, mais je crois que l’on devrait faire passer non seulement un permis de construire, mais également un permis d’habiter »… et dans « Mon oncle », il n’épargne pas non plus l’absurdité fonctionnelle des vieux immeubles quand il grimpe dans sa mansarde par des escaliers improbables; c’est sans doute cela que l’on appelle le « charme des immeubles anciens» et que l’on refuse aux autres dits « modernes » …

Le saumon-sculpture-jet-d’eau (5) qui orne le jardin singe par anticipation les installations tournoyantes et jaillissantes de Tinguely et Niki de Saint-Phalle pour la fontaine de Beaubourg, au-dessus de l’auditorium de Boulez. Leurs sculptures mécaniques et colorées sont toutes proches de l’exposition consacrée à Calder, leur prédécesseur, avec ses mobiles parmi les 400 œuvres de cet artiste présenté à Beaubourg (6). C’est jubilatoire, et Kandinsky dans la salle à côté lui fait écho avec ses géométries figées dans l’espace, comme des mobiles immobiles (7)… Vassily Kandinsky le russe, Alexander Calder l’américain, c’est la chute du mur de Berlin avant même qu’il ne soit érigé…

 

Calder créait avec l’âme d’un enfant ; artiste débonnaire à la massive stature, il était capable d’adresse et de minuties pour réaliser d’étonnantes caricatures avec du fil de fer (on a parlé du Daumier du fil de fer). C’est si « vrai » qu’une vache fait tranquillement sa bouse, qu’un verrat ne s’y trompe pas en montant sur sa truie… Quel cirque il nous fait ce Calder, je le répète, c’est jubilatoire… C’est un fil d’Ariane ouvrant sur les portes d’un univers en pleine expansion (8), imprévisible et insaisissable, c’est aussi fragile que les ailes d’un papillon, seul l’air ou sa mécanique interne peuvent les agiter. C’est de l’art « primaire » au sens plein, propre et figuré. Avec peu de moyens et des matériaux pauvres (du fil de fer) Calder crée une œuvre spirituelle dans les deux sens du terme. Calder c’est un primitif, c’est l’artiste « premier », il pourrait avoir sa place au musée du même nom. Après l’art océanien, asiatique, africain, sud-américain et nord-américain, la boucle serait bouclée avec une œuvre de Calder, l’ami américain.

 

Parlant des mobiles de Calder, Sartre disait qu’ils étaient « un petit air de jazz-hot, unique et éphémère (…) si vous l’avez manqué , vous l’avez perdu pour toujours » (9) . C’est aussi au Musée du quai Branly que le jazz fête ses 100 ans (10). Y est présenté l’un des rares exemplaires édités du livre de Matisse sur le Jazz, parmi des pochettes de 33 tours qui sont autant d’œuvres d’art. Et ça me laisse le regret de ne pas avoir terminé ce samedi en allant écouter la formation de Jazz de Flamand qui se produisait au restaurant « chez Françoise »(11). La prochaine fois, promis… Allez je laisse la place à l’ami Cabanne pour sa rubrique… sur le Jazz précisément.

 

(1)Rappel pour ceux qui ne se seraient pas encore procuré cette excellente BD de Sambal Oelek, « L’enfance d’un architecte, les premiers 38% de la vie de Le Corbusier » Editions du Linteau, 2008. On la trouve dans l’excellente LIBRAIRIE TROPIQUES située au 63 rue Raymond Losserand à Paris 14ème. Demandez Grégoire Orsingher de ma part, il saura vous guider vers d’autres trésors de la bande dessinée. Une exposition des dessins de cet album a (ou a eu) lieu jusqu’au 28 mars à l’école d’architecture Paris-Malaquais, 1 rue Jacques Callot Paris 6ème

(2)KLEIN Richard, La villa Cavrois, Robert Mallet-Stevens, éditions Picard, Paris, 2005.

(3)Une réplique de la villa Arpel est visible jusqu’au 3 mai 2009 au « 104 » rue d’Aubervilliers, Pais 19ème, également « Jacques Tati, deux temps, trois mouvements » jusqu’au 2 août 2009 à la Cinémathèque 51 rue de Bercy à Paris 12ème.

(4)L’école fondée par Leplattenier, son premier maître, dans l’esprit « Art nouveau » et peu après du Bauhaus, sera fermée par les socialistes de la mairie de La Chaux-de-Fond. (« Lettres de Le Corbusier à Leplattenier », éditions du Linteau, Paris)

(5) Ai-je déjà cité «L’atelier du saumon » 11 rue de la Charronnerie à Saint Denis (93200), tél/fax 01 49 22 06 13, atelierdusaumon@gmail.com. Le « fumeur » de saumon, Laurent Leymonie, opère dans son atelier, livraison à son domicile possible.

(6) « Alexander Calder les années parisiennes, 1926-1933 », Centre Pompidou, jusqu’au 20 juillet 2009.

(7) « Kandinsky », Centre Pompidou, jusqu’au 10 août 2009.

(8)Calder disait : « le sens sous-jacent à mon œuvre fut le système de l’univers, c’est un grand modèle à partir duquel travailler ».

(9)SARTRE Jean-Paul, « Les mobiles de Calder », in Calder, Maeght Editeur, 1994. Sartre termine ainsi ce qui était la préface au catalogue d’un exposition Calder en 1946 : « En un mot, quoique Calder n’ait rien voulu imiter (…), ses mobiles sont à la fois des inventions lyriques, des combinaisons techniques, presque mathématiques et le symbole sensible de la Nature, cette grande Nature vague (…) dont on ne sait jamais si elle est l’enchaînement aveugle des causes et des effets ou le développement timide, sans cesse retardé, déragé, traversé, d’une Idée ».

(10) « Le siècle du Jazz », exposition au musée du quai Branly jusqu’au 28 juin 2009

(11) Restaurant » Chez Françoise », rue Robert Esnault Pelterie, Paris 7ème (01 47 05 49 03)

 

Vincent BERTAUD DU CHAZAUD

architecte ENSAIS
docteur en histoire de l’art
expert près la cour d’appel de Paris

44 rue Raymond Losserand
75014 PARIS

Tél 01 43 20 47 82 / 06 81 34 46 24
Fax 01 43 21 12 41
Mèle vincent.du.chazaud@wanadoo.fr

 

BILLET n°1

18 mars, 2009  |  LE BILLET

Voici l’amorce de ce qui voudrait être une sorte de « billet (1) », qui pourrait se prolonger dans le temps et avec d’autres, à moins qu’il ne se transforme en « billot »…

Ce serait, de façon brève et concise, une invitation à « aller voir », à « lire », en partageant une émotion ou un enthousiasme, mêlant tout à la fois raison et passion. Ce « billet » est le premier, aussi est-il un peu long, je ferai plus concis pour les prochains.

Ce pourrait être à propos d’un « bâtiment » (architecture) ou d’une « ville » (urbanisme) à la suite d’un voyage, ce pourrait être à propos d’une « exposition » (peinture, sculpture…), ou à la suite d’une « lecture » (littérature), ou de la découverte d’une « saveur délicate » (gastronomie), ce pourrait être un peu de tout, ce pourrait être à la fois simple et compliqué, à la fois modeste et prétentieux…

Je lance la première pierre, et pas à la tête de n’importe qui : à tout seigneur tout honneur, la première livraison de ce « billet » se pose sur le cas de Le Corbusier, et de sa prime jeunesse. Vient de paraître aux éditions du Linteau un album de bandes dessinées (1) intitulé « L’enfance d’un architecte, les premiers 38% de la vie de Le Corbusier » . La mise en page est recherchée, le dessin soigné et l’atmosphère peut faire penser à celle dégagée par les œuvres de Georgio de Chirico (2), traits cernés du dessin, couleurs fauves, perspectives fuyant le réel pour un imaginaire idéalisé…

On y voit un LC (nom emprunté à sa mère) naissant sous la peau du jeune Charles-Edouard, un bourreau de travail, un idéaliste exalté, un passionné courant l’Europe et assoiffé de savoir, un « feu follet » que son professeur et mentor, Charles L’Eplattenier, verra peu à peu lui échapper. Ce jeune homme fougueux et « non conventionnel » frôlera avec les idées extrêmes de cette époque d’entre deux guerres, oscillant dangereusement entre socialisme et nationalisme. Plus tard, évoquant l’année 1941 pendant laquelle Le Corbusier arpentait les couloirs du ministère de la Reconstruction avec ses plans sous le bras de « cité idéale », Jean Prouvé déclarait (3) : « La position de LC à cette époque m’a un peu étonné : il s’est précipité pour aller voir le gouvernement de Vichy. LC aurait fait ses pilotis partout pour montrer qu’il fallait faire des pilotis ! Tous les moyens étaient bons. Remarquez, il s’est fait virer de Vichy, ça a été vite fait » … Mais nous reparlerons de tout ça une prochaine fois, et notamment en évoquant la correspondance passionnante de LC avec ses « maîtres ».

Nous lierons (et lirons) la rigueur toute « luthérienne » de LC avec les saveurs succulentes du saumon fumé de « l’atelier du saumon » (4), elles titillent les papilles et dérident les fâcheux, comme dans le film « le festin de Babeth ».

(1) « L’enfance d’un architecte, les premiers 38% de la vie de Le Corbusier » Editions du Linteau.

Une exposition des dessins de cet album a lieu jusqu’au 28 mars à l’école d’architecture Paris-Malaquais, 1 rue Jacques Callot Paris 6ème.

(2) Exposition Georgio de Chirico, musée d’art moderne de la ville de Paris, 11 avenue du Pt Wilson à Paris 16ème, jusqu’au 24 mai

(3) « Jean Prouvé par lui-même », propos recueillis par Armelle Lavalou, Editions du Linteau

(4) «L’atelier du saumon » 11 rue de la Charronnerie à Saint Denis (93200), tél/fax 01 49 22 06 13, atelierdusaumon@gmail.com. Le « fumeur » de saumon Laurent Leymonie opère dans son atelier, livraison à domicile possible.

NB : Editions du Linteau- 52 rue de Douai à Paris 9ème , téléphone 01 48 78 20 71, linteau@wanadoo.fr, www.editions-linteau.com (distribution des publications par la librairie Picard, 82 rue Bonaparte à Paris 6ème). Je parlerai une autre fois de cette excellente maison d’édition couronnée par l’Académie d’architecture en 1997.

Vincent B. du Chazaud

 

 

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