Billet n°54 – CHINONS

7 juin, 2014  |  LE BILLET

Non, ce n’est pas de ce célèbre vin de Loire dont je vais vous entretenir, même si ce sujet n’est pas déplaisant… Ce titre n’est que la première personne du pluriel du verbe CHINER, lequel désigne la façon de flâner aux puces, avec la certitude d’y voir des objets de toutes sortes, et avec l’espoir d’en dénicher un pour un bon prix. A « chiner », on peut accoler des synonymes comme aller à la découverte, battre les buissons, être en quête, explorer, fouiller, fureter, ratisser, chercher ou rechercher, brocanter, marchander et parfois faire des affaires… Les Québécois emploient « vente de garage » pour désigner la brocante, car elle ne se fait pas derrière des vitrines de magasin, mais très tôt le matin « au cul du camion » pour les bonnes affaires.  

Avec ma mie, quelques-uns de nos dimanches sont occupés à déambuler aux Puces de Saint-Ouen, au milieu de ces bibelots, tableaux, vaisselles, chiffons et meubles, où se mêlent des odeurs de crêpes[1] et de frites. Rarement nous en revenons les mains vides, mais toujours la tête pleine de ce que nous y avons vu, touché et appris des marchands qui souvent connaissent bien leur marchandise, et ils leur inventeront des histoires s’il le faut…. Certains sont devenus presque des amis. En ces lieux, nous échangeons mentalement autant que nous achetons matériellement. Ils ont nom Patrick le Breton, Steve, Philippe R, Pablo, Vincent, Jean-Baptiste, Etienne et Christine, et puis, au milieu d’une cour féminine plus très jeune c’est vrai, Doudou, d’autres l’appellent Baba, qui accueille le chaland avec un large sourire, une sorte de Diogène, philosophe au milieu d’objets hétéroclites échoués sur son étal.

Passé le pont portant le périphérique à la porte Montmartre, se mêlent parfums entêtants, sucrés et suintants de patchouli et de rance, puis ceux des grands parfumeurs au fur et à mesure que l’on avance. Ici l’arrogance des riches ne pousse pas les pauvres à la révolte, pas encore du moins. Les deux mondes cohabitent pacifiquement et, toujours ici, le luxe ne corrompt pas à la fois le riche et le pauvre, l’un pour la possession, l’autre pour la convoitise[2]. Dans les bistrots coincés entre les marchands, sortes de guinguettes sans la Marne, à Vernaison, à Serpette, à Paul Bert, Biron ou Jules Vallès, sourdent les musiques tziganes et le jazz manouche, éclate la voix acidulée d’une Piaf…

Dans les stands des puces de Saint-Ouen se télescopent toutes les époques, tous les styles, toutes les tendances aussi : selon la mode, les marchands adaptent la marchandise qu’ils exposent. Actuellement les années 50/60 et le mobilier scandinave envahissent les stands. Par leur légèreté, ils supplantent les lourds buffets Louis XIII ou commodes Louis XV. Comme dit ironiquement un marchand, avec une pointe de nostalgie pour la « noble » marchandise, « le Louis XIII, le Louis XV ou XVI, le Louis-Philippe, tout ça c’est fini, aujourd’hui c’est le Louis de Funès… ». Avec ce dernier Louis, on est incontestablement dans les années 1950/60, et parfois l’humour n’est pas absent dans l’art de cette époque. Mais c’est surtout la pureté des formes, la finesse des matériaux, leur économie d’emploi, l’inventivité d’utilisation, leur fonctionnalité hybride qui vont caractériser les créations des années 1950/60. La Seconde guerre mondiale n’est pas loin, et le conflit aura eu au moins le mérite de débrider les cerveaux des ingénieurs, des architectes et des designers.

Durant cette quête de l’objet étrange qui ira meubler ou décorer, l’intérieur ou l’extérieur, finir en cave ou au grenier, on admire le savoir-faire de l’artisan, l’inventivité du designer, la sensibilité du peintre. De ces objets du passé d’artisans et d’artistes que j’ai trouvés là, étalés sur le pavé de Saint Ouen, on peut dresser une liste à la façon d’un inventaire de Prévert :

Trois petites cuillères, Un moulin à café, Le tableau d’une grand-mère, Une tasse de thé,

Combien Doudou la tasse ? cinq euros…

Des cartes postales anciennes, De vielles pièces de monnaies, Un recueil d’antiennes, Des chapeaux et des bonnets,

Combien Doudou le bonnet ? cinq euros…

Du berger la houlette, Une enfilade scandinave, La photo de Mistinguett, Une peinture batave,

Combien Doudou le Batave ? cinq euros, euh non dix…

Une soupière ébréchée, Des timbres de Trinité et Tobago, Une marchande mal léchée, un vieux jeu de Go,

Combien Doudou le jeu ? cinq euros…

Des dentelles de Calais, Un luminaire cinquante, Une série de balais, Une toile craquante,

Combien Doudou la toile ? cinq euros…

Des barbotines colorées, Un thé à la menthe, Des cadres dorés, Bijoux des années trente,

Combien Doudou le bijou ? cinq euros…

Les bras usés d’une bergère, Pour les bouteilles un casier, Une charmante étagère, Un livre de Le Corbusier,

Combien Doudou Le Corbusier ? cinq euros…

Au café un vin chaud, Des robes et des misères, Des mémentos pour le bachot, Des fripes pour mémères…

Combien Doudou le tout ? allez prends le tout pour dix euros…

Et bien d’autres objets si jalousement gardés dans les armoires et les buffets, jusqu’à ce que la mort, ou les soucis d’argent, vienne à s’en séparer … c’est alors qu’ils sont sauvés de la casse ou de l’oubli par ces hommes libres comme le vent, qui sillonnent les routes pour ramener l’objet qui nous attend pour renaître chez nous une deuxième ou énième vie…

Qu’es-tu devenue

Fille rose nue

Du cadre cassé ?

 

Ton âme voltige

Parmi les vestiges

Du cher temps passé.

 

Au mois de Novembre

Quand le ciel est d’ambre

Et mauve sainfoin

 

J’apaise ma peine

En fin de semaine

Aux Puces Saint-Ouen.[3]

 

Vincent du Chazaud, juin 2014



[1] A l’angle des rues Lecuyer et Paul Bert, un Breton fait ici des crêpes qui sont de loin bien meilleures que celles que l’on peut manger en Bretagne ou ailleurs. Je recommande la toute simple galette de blé noir au fromage, et la crêpe de froment beurre sucre, miam !

[2] “Le luxe corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un pour la possession, l’autre pour la convoitise », Jean-Jacques Rousseau

[3] Extrait du poème “Les puces Saint-Ouen” dans le recueil “Printemps” d’Henri du Chazaud, éditions Points et Contrepoints, Paris, 1960

Billet n°53 – LE CON’S CLUB OU MONTMARTRE DE BAS EN HAUT (ET INVERSEMENT)

1 juin, 2014  |  LE BILLET

 Au bras de ma mie, je déambulais ce dimanche ensoleillé du premier avril de cette première année du XXIème siècle dans les rues pentues de ce vieux Montmartre qui, si on en superposait les marches d’escaliers, deviendrait bientôt ceint de murs infranchissables, prolongement improbable de ces anciens « fortifs » qui dans cette commune libre n’ont jamais existé, tant furent inexpugnables par la bêtise ces temples de l’art et de la poésie, perchés sur cette butte de Paris comme autant de Parthénon sur l’Acropole dominant Athènes, et que furent « Le Lapin agile », « La Maison rose », le « Bateau lavoir », « Le Consulat », « Le Chat noir »…. Errent encore se frayant un chemin dans le flot de touristes, et j’en fus témoin, quelques descendants du doux Max Jacob, du massif Guillaume Apollinaire, du malicieux Pablo Picasso[1], du gaillard Aristide Bruant, de l’imaginatif Tristan Tzara… Ce jour en effet, sur la butte nous aurions pu aussi croiser le père Ubu, or, par le plus impur des hasards, nous avons croisé les fils de ces poètes Montmartrois, une bande d’hurluberlus, baudriers jaunes autour du cou siglés d’un « CON’S CLUB »[2] énigmatique… Cet état, bien que partagé par le plus grand nombre, pouvait-il s’afficher au grand jour par le biais de ce cercle d’initiés ?

La réponse ne tarda pas à venir quand l’un d’eux qui paraissait être le chef, affublé d’un costume de David Crockett pour chiens dans cette ville d’Indiens, prit la parole pour un discours tonitruant devant ses congénères, consternés mais consentants, discours à la mémoire de Pierre Dac, Francis Blanche et Jean Noubly. Mais sa suprématie dans ce con art fut bientôt contestée par d’autres, et s’ensuivit un brouhaha assourdissant, qu’interrompit une voix un ténor du Barreau hissé sur une chaise ; chacun se sentant coupable devant cet avocat des arts, tout rentra dans l’ordre…

Levant les yeux au-dessus de cette assemblée conspiratrice, je vis la plaque bleue à l’angle de la rue m’indiquant irréellement que j’étais rue Pierre Dac dans le 18ème arrondissement, rue dont on ignore si elle monte ou si elle descend, beaucoup de gens se rendant au café d’en bas pour prendre un remontant. Je suivis cette troupe de joyeux drilles, qui au son de l’hélicon, s’ébranla au pas, pas cadencé du tout, mais dans un désordre que certains interprètent comme un signe de décadence. Comme les chrétiens suivant les stations du chemin de croix vers le Golgotha, ils faisaient halte à chacun des hauts lieux hystériques, et néanmoins historiques, de la butte Montmartre qui n’en manque point, commentés par la voix de ténor de l’avocat du diable, lequel apportait force détails totalement inventés ; certains historiens voraces en cherchent encore la véracité…

Ainsi, je pus enrichir mon vocabulaire, et apprendre l’étymologie du mot « soupirail », lacune dans le dictionnaire historique de la langue française. En voici les fondements : la vicomtesse de Chambreuse pompant au sous-sol, au propre comme au figuré, le duc de Lauzun, ils furent surpris par le vicomte mari d’icelle, lequel, passant la tête par une étroite ouverture située au ras du trottoir, se trouva fort prisonnier quand ses cornes de cocu eurent poussé. Le couple adultère pris en flagrant délit, la vicomtesse poussa un « SOUPIR » quand le duc lâcha un « AÏE », incertain de l’issue du duel que ne manquerait pas de provoquer le mari offensé. C’est cette contraction, si je puis dire dans une telle situation, de ces deux maux qui engendra le mot de « SOUPIRAIL », désignant cette petite ouverture basse dans laquelle le vicomte de Chambreuse se trouvait coincé par ses cornes. Certains historiens des universités présents dans l’assistance, chaussés de palmes pas très académiques, contestèrent cette version des faits, ou du moins y apportèrent un éclairage rasant, les plus sceptiques la tenant pour fausse. Pour l’un cette interjection « AÏE » exprimerait la douleur ressentie par le duc quand la vicomtesse claqua des dents à la vue de son mari ; pour un autre de ces éminents académiciens, il ne faut pas entendre « AÎE » mais « AIL », le duc exhalant une haleine fétide consécutive à une absorption inconsidérée de cette plante bulbeuse dont il était autant friand que de cette pulpeuse vicomtesse ; pour d’autres historiens un peu fous, ces deux histoires sont liées. Un fin lettré, enfin, apporta cette précision : la foule, rameutée par les cris du vicomte cocufié, et les grincements du duc éconduit et les SOUPIRS pénétrés de la vicomtesse, s’exclama unanimement comme un seul homme « OH », ce qui permit d’enrichir d’un véritable corail la langue française, cet original pluriel de soupirail, « SOUPIRAUX ».

Cette marche ascendante des membres du CON’S CLUB vers la butte n’avait pour but que d’être un remontant pour l’esprit. Coluche ne disait-il pas que la connerie n’était qu’une décontraction de l’intelligence ? Chacun apporta sa contribution pour tenter d’imposer « la » vérité pathétique de ces lieux historiques. Certains patrons de débits de boissons, croyant voir une cohorte de touristes mal informés par un guide aviné, contestèrent véhémentement les dires du guide Michel (c’était le prénom de l’amer chef de bande). Certains passants voulaient à toute force rentrer au CON’S CLUB, ignorants, les pauvres, qu’ils en faisaient partie malgré eux. C’est un club pas du tout fermé, sous ses allures très closes leur maison au toit conique est ouverte à tous.

Il fut rappelé également à nos mémoires défaillantes que le troquet installé place du tertre à l’enseigne du« Singe qui rit » était une ancienne laverie dont le patron avait cru bon de l’appeler « Le linge qui sèche ». Devenu par la suite une animalerie, le peintre chargé de la nouvelle enseigne, par souci d’économie, ne changea que deux lettres, en les intervertissant. Une ligue de vertu, animée par ce curieux magistrat dont la mésaventure avec un gorille fut chantée par Georges Brassens, espérant sans doute par là laver son honneur bafoué par ce grand singe anthropoïde, imposa au nouveau propriétaire, un cafetier celui-ci, de changer son enseigne. Auvergnat comme beaucoup dans cette profession, le patron lui aussi minimisa les frais et cette histoire l’ayant beaucoup fait rire ; nous en comprenons le résultat maintenant avec cette enseigne…

Evidemment tous ces beaux discours asséchèrent les langues. Tous ces érudits se ruèrent avant la tombée de la nuit pour s’abreuver et se sustenter dans un bouge de la butte, et fort tard dans la nuit, résonnèrent quolibets et sonnets alambiqués, complaintes salaces grecques et chansons gaillardes d’échansons, le tout peaufiné par de fines lames de la langue française…d’ailleurs contrepets, et pets itou, résonnaient encore au petit matin blême sur la butte dépouillée de ses atours touristiques.

J’ai longtemps hésité à demander mon adhésion au CON’S CLUB. Des questions m’assaillirent alors, heureusement à presque toutes j’avais une réponse : Saurai-je me montrer digne de l’honneur qui m’est fait en m’acceptant comme membre[3] ? Ne vont-ils pas trop la ramener[4] ? Vais-je m’intégrer à cette bande[5] ? Ne suis-je pas trop jeune[6] ? N’y serons-nous pas trop nombreux[7]? Ne vais-je pas y perdre mon temps[8] ? Comment me comporter avec cette bande[9] ? Une fois entré dans ce club, voudront-ils me garder[10]? Serai-je à la hauteur de cette bassesse[11] ? Serai-je heureux au milieu de toute cette bande[12] ? Saurai-je me fondre dans la masse[13] ? Ce club reste-t-il actif en été[14] ? Ce club n’est-il pas le reflet d’une certaine catégorie sociale[15] ? N’est-il pas noyauté par les militaires[16] ? Supporterai-je le choc de l’initiation conique[17] ? La pierre conosophale est-elle un leurre, ou seulement la leur [18]? Ah, me disais-je enfin, tant ma pensée est courte, n’est pas con qui veut… encore que, en poussant un peu… Allez encore un effort, j’y suis presque, alors que, sans le savoir, j’en étais depuis longtemps un membre éminent.

 

Heureusement, sur cette Terre il existe des conneries pas si connes. Un exemple avec ce collage de Jacques Prévert qu’un ami me posta, ce qui me changeait, non sans regret, de ses cartes postales de filles nues vantant leur ville ou leur région. On y voit la basilique du Sacré-cœur descendue de son promontoire de Montmartre pour être installée en lieu et place de la cathédrale  Notre-dame… La boursouflure de l’architecte Paul Abadie, qui renferme une des « plus grosses cloches connues »[19], aurait été inspirée par la cathédrale Saint Front de Périgueux que ce même architecte contribua à défigurer ; avec ses mamelons coiffant ses coupoles mises à nu, les gens du pays l’appellent « la truie renversée ». Autre exemple, ce projet de Jack Vanarsky, membre de l’OuPeinPo[20] , consistant à redresser le cours de la Seine dans sa traversée de Paris[21], selon la Méthode de rectification par lamellisection avec correction angulaire. Avec ce projet qu’il faudra bien soumettre un jour à l’Atelier du Grand Paris, son auteur répare là une injustice, rééquilibrant ainsi, physiquement s’entend, car intellectuellement depuis Sartre c’est devenu impossible, le rive droite et la rive gauche de la Seine. Autre avantage à ce projet pharaonique, c’est de mettre en valeur l’obélisque de la place de la Concorde…

Bon il faut bien en finir avec ce billet et comme disait (parfois) ma mère à mon père, « arrête ton déconophone »[22] et concluons, provisoirement car la connerie est un sujet inépuisable dont la disparition coïncidera avec celle de l’humanité, avec ce bon mot de Raymond Queneau, cofondateur de l’OuLiPo : « l’humour est une tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie ».

Vincent du Chazaud, mai 2014



[1] Se délecter de cette excellente série de BD « PABLO », tome 1 « Max Jacob », tome 2 « Apollinaire », tome 3 « Matisse », par Julie Birmant et Clément Oubrerie, éditions Dargaud.

[2] Il semble que ce club ait malheureusement disparu… Certains membres mettant à bas tous les efforts des autres pour se hisser haut, le CON’S CLUB a fini par se saborder. Donc inutile de tenter d’y adhérer.  Un journal rendait compte des conneries de ses membres, « La Compresse, qui pense ment », dont le siège était 6 passage Darreau dans le 14ème arrondissement de Paris.

[3] Je suis con, mais quand je vois ce que les gens intelligents ont fait du monde…(Georges Wolinski)

Un homme intelligent n’est pas autre chose qu’un con raté (Frédéric Dard)

Il ne suffit pas d’être con. Il faut être fier de l’être (François Cavanna)

La connerie c’est la décontraction de l’intelligence (Coluche)

[4] Ferme ta gueule pauvre con va (Nicolas Sarkozy)

Gardons-nous de donner la parole aux cons. Ils ne veulent jamais la rendre (Philippe Bouvard)

[5] « Comment font tous les cons pour vivre en bonne intelligence ? » (Frédéric Dard)

[6] Le temps ne fait rien à l’affaire ; quand on est con, on est con. (Georges Brassens)

Le problème, à notre époque, c’est que les vieux cons sont de plus en plus jeunes.( Anonyme )

[7] Ce sont toujours les cons qui l’emportent. Question de surnombre. (Frédéric Dard)



Le pluriel ne vaut rien à l’homme Et sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons (Georges Brassens)

Amis vous noterez que par le monde y a beaucoup plus de couillons que d’hommes,
 et de ce vous en souvienne.
(Rabelais, François)

[8] Le con ne perd jamais son temps. Il perd celui des autres.
(Frédéric DARD)

[9] Il y a plusieurs façons d’être con, mais le con choisit toujours la pire !
(Frédéric Dard)

Il vaut mieux ne rien dire et passer pour un con
 que l’ouvrir et ne laisser aucun doute à ce sujet .

(Jean Yann)

[10]Quand vous tenez quelqu’un pour un con, lâchez-le !

(Frédéric Dard)

[11] Je ne parle pas aux cons, ça les instruits (Michel Audiard)

[12]Le bonheur d’un con fait toujours peine à voir (Pierre Dac)

[13]La caractéristique vestimentaire du con consiste en un besoin irrésistible de s’habiller comme tout le monde (Pierre Desproges)

[14] L’été : les vieux cons sont à Deauville, les putes à Saint-Tropez
et les autres sont en voiture un peu partout.

(Michel Audiard)

[15] Les bourgeois, c’est comme les cochons plus ça devient vieux, plus ça devient con (Jacques Brel)

[16] Si les cons savaient voler, le ciel serait kaki (Pierre Desproges)

[17] N’éveillez pas le con qui dort, c’est toujours ça de pris. ( Frédéric Dard )

Les cons, ça ose tout et c’est même à ça qu’on les reconnaît ! (Michel Audiard/Bernard Blier)

[18] La connerie est une des choses les mieux partagées au monde (anonyme)

[19] « La Savoyarde », Le Robert, dictionnaire universel des noms propres

[20] Ouvroir de peinture potentielle, qui fait le pendant de l’OuLiPo, ouvroir de littérature potentielle, fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais, avec comme cofondateur l’écrivain et poète Raymond Queneau. La création de l’OuPeinPo a été officiellement annoncée en 1980 à Bourg-Madame (Pyrénées orientales) et Fourqueux (Yvelines) « afin d’inventer des formes, des contraintes mathématiques, logiques ou ludiques capables de soutenir le travail des peintres et plus généralement des artistes visuels ». L’OuPeinPo pour la peinture est une des ouvroirs de l’Ou-X-Po., comme l’OuLiPo, pour la littérature, l’OuMuPo pour la musique ou l’ OuBaPo pour la bande dessinée. On devient membre d’un Ou-X-Po par cooptation. Un nouveau membre doit être élu à l’unanimité, à la condition de n’avoir jamais demandé à en faire partie. Chaque « coopté » est évidemment libre de refuser d’y entrer, mais une fois élu, il ne peut en démissionner qu’en se suicidant devant huissier.Il reste membre même après son décès : il est alors, selon la formule consacrée, « excusé pour cause de décès ». Georges Perec, membre de l’OuLiPo, a entièrement écrit son roman La Disparition sans la lettre « e », contrainte oulipienne qu’il s’était fixée.

[21] Vanarsky Jack, « Projet de redressement du cours de la Seine à sa traversée de Paris », Au crayon qui tue, éditeur, Paris, 1993. J’ai un exemplaire que m’offrit mon père, dédicacé ainsi par l’auteur : « Pour Vincent, qui devra bien s’adapter à cette nouvelle configuration de Paris pour ses futurs projets ».

[22] Merci à Jacques Baudet, ancien élève de mon père à l’école Saint Paul d’Angoulême, et qui prit la suite de son enseignement en Histoire et Géographie, de m’avoir rappelé ce bon mot que mon père leur rapportait (parfois) pendant la classe, quand il devait partir dans des digressions très éloignées du sujet du cours.

Billet n°52- L’ARCHITECTE S’EN VA-T-EN GUERRE

14 mai, 2014  |  LE BILLET

C’est un énorme trou, mais heureusement pas un trou de bombe, bien que la période étudiée s’y prête, que l’exposition « Architecture en uniforme, projeter et construire pour la Seconde guerre mondiale »[1] vient de combler. C’est un sujet captivant qui a tenté le thésard que j’étais à la fin des années 1990. Mon directeur m’a finalement orienté sur la période suivante, les années qui suivirent le conflit, particulièrement celles dites de la Croissance innovante (1965-1975). Beaucoup des innovations techniques et architecturales de cette époque sont issues des recherches de cette période de guerre : économie de matière, rationalisation de la production, industrialisation des composants, facilité de montage, recherche sur de nouveaux matériaux…

 « L’art de la guerre », premier traité de stratégie militaire écrit au VIème siècle av.JC du Chinois Sun Tzu[2], qui a inspiré ce que l’on appelle aujourd’hui la guerre psychologique, montre que cette affaire n’est pas récente et qu’au cours des siècles suivants, la mise en pratique de cet art a pris des tournants variés. Le feu grégeois de l’empire Byzantin au VIIème siècle préfigure les bombes au napalm utilisées pour la première fois durant la guerre la Seconde guerre ; au XVème siècle, les étonnants dessins d’engins de guerre de Léonard de Vinci sont les chars d’assaut et les mitrailleuses qui feront basculer le sort des batailles durant la Grande guerre ; Vauban va bâtir au XVIIème siècle les places et villes fortifiées qui défendront le « pré carré » de la France et ses nouvelles frontières dont les limites sont le fruit des batailles victorieuses sur les Espagnols de Louis XIV et de Louvois son ministre de la Guerre. Plus près de nous, on connaît le contournement opéré par l’armée allemande de « l’inexpugnable » ligne Maginot, puis quatre ans plus tard la brèche percée par les alliés dans le mur de l’Atlantique de l’ingénieur Fritz Todt.

 Durant la Seconde guerre mondiale, les performances toujours plus destructrices de l’artillerie, l’essor fulgurant de l’industrie aéronautique avec l’extension du rayon d’action des avions et leur capacité de transport, vont sensiblement modifier les systèmes de défense et de protection.  Surtout, c’est à une guerre nouvelle que l’on assiste, une guerre psychologique contre les populations civiles afin de les dresser contre leurs chefs en semant la terreur là où elles sont concentrées, les villes. Londres est bombardée par les fusées allemandes V1 et V2 dont les ingénieurs prendront une part importante dans la course que va se livrer Russes et Américains pour la conquête de l’espace, Dresde est détruite sous les flammes des bombes incendiaires au napalm lâchées depuis les bombardiers anglo-américains, Hiroshima et Nagasaki sont anéanties par les bombes atomiques américaines, qui seront par la suite utilisées comme arme de dissuasion durant la Guerre froide. Toutes ces nouvelles technologies meurtrières sont portées par les airs sur de longues distances, prélude aux interventions armées dans les conflits à venir, parfois sans succès comme au Vietnam malgré l’impressionnante quantité de bombes déversées sur ce pays.

 Recherches sur les armes de destruction et systèmes de protection vont de pair : au progrès de l’un répond l’ingéniosité de l’autre. Les bombes ricochent sur les blindages et les masses de béton armé des bunkers, alors on invente les bombes perforantes. Les villes et sites stratégiques sont la cible de l’aviation ennemie, alors on les dissimule sous des camouflages trompeurs, des missiles et torpilles menacent avions et bateaux, on invente des leurres afin de les détourner de leurs objectifs… On protège les populations civiles en les enterrant dans des abris souterrains. A Londres, cet entassement et cette promiscuité interrogent le gouvernement conservateur et son Premier ministre Winston Churchill, craignant la démoralisation et la lassitude défaitiste ou au contraire un élan insurrectionnel incontrôlable. Mais l’élan patriotique et l’embrigadement de toute la société civile dans l’effort de guerre auront le dessus à coup de propagande.

 Fonctionnalisme et rationalisme, issus en grande partie des enseignements du Bauhaus, serviront le meilleur et le pire. L’école, soumise à la pression des nazis, ferme ses portes en 1933. Son fondateur, Walter Gropius, émigre aux Etats-Unis en 1937, suivi ou précédé par d’autres enseignants, Marcel Breuer, Mies van der Rohe, Moholy-Nagy et d’autres. Beaucoup d’entre eux participeront aux recherches de l’armée américaine. A l’opposé, un élève du Bauhaus de Dessau, Fritz Ertl, met en place le premier bureau d’études pour la construction des installations du camp de Auschwitz, selon des normes et rationalisations théorisées par Ernst Neufert, qui avec d’autres responsables des programmes nazis, Friedrich Tamms, Herbert Rimpl, continueront une belle carrière dans la république fédérale d’Allemagne. Neufert, qui travaille durant la guerre à la rationalisation des camps de concentration, publie en 1943 « Bauordnungslehere » (cours sur l’ordre architectural), un énorme traité sur la recherche de systèmes normatifs et modulaires, qui sera repris après guerre sous forme d’un ouvrage que l’on trouvera sur toutes les tables à dessin des étudiants et cabinets d’architecture. L’architecte protégé d’Hitler, Albert Speer, devient à partir de 1943 ministre de l’armement, contribuant à l’exploitation épouvantable de la main d’œuvre puisée dans les pays occupés ou chez les prisonniers de guerre. Les architectes nazis participeront soit à l’efficacité des camps de concentration, soit à l’édification des monuments et villes du nouveau « Reich allemand millénaire ».

 Les prisonniers de guerre s’organisent, leur internement s’éternisant. Ainsi l’architecte Henry Bernard, qui construira la Maison de la radio dans les années 1960, crée dans un Oflag (camp d’officiers) un atelier semblable à ceux des Beaux-arts. Les travaux de ces élèves-prisonniers sont envoyés en France pour être jugés par un jury à Paris. En France, des architectes reconnus ne resteront pas passifs, et malgré la rareté des commandes, ils continueront de travailler, servant l’un ou l’autre camp, par fois les deux. Auguste Perret deviendra le premier président de l’ordre des architectes qui exclut de la profession les juifs, Le Corbusier court à Vichy pour tenter de persuader ses fonctionnaires conservateurs du bien-fondé de ses théories radicales pour la reconstruction des villes, en même temps qu’il étudie des maisons frustres en rondins de bois, les Murondins, Jean Prouvé maintient une activité au ralenti dans son usine de Nancy pour éviter la réquisition des ouvriers et du matériel, il participe à la Résistance, et avec des maisons usinées, il se prépare pour la reconstruction, comme André Lurçat, Jean Bossu ou Georges-Henri Pingusson.

 En France, les bombardements et le débarquement alliés ont laissé des champs de ruine. Le besoin pressant de les relever va accélérer la mise au point de prototypes expérimentés durant la guerre : la préfabrication et la standardisation vont permettre de construire rapidement et à grande échelle. Dès 1945 la cité expérimentale de Merlan à Noisy-le-Sec voit se construire des prototypes de maisons individuelles industrialisées. A côté des maisons de constructeurs français comme celles des Ateliers Jean Prouvé ou de l’entreprise Coignet, sont présentés des modèles venus du monde entier, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Finlande, Suède et Suisse. L’industrialisation du bâtiment, tant souhaitée par le Mouvement moderne depuis les années 1920 et amorcée avec le logement comme à Drancy, se diversifie et s’optimise durant la Seconde guerre, notamment aux Etats-Unis ; elle connaîtra son apogée durant la reconstruction pour remplacer ce qui a été détruit, mais aussi pour faire face à l’afflux de population de la campagne vers les villes ; durant les Trente glorieuses, celles-ci sont un réservoir d’emplois autant que des lieux de plaisir et de consommation ; et puis face au « baby-boom » d’une population subitement rajeunie, il faut équiper le pays de bâtiments scolaires et sportifs, club de jeunes, maisons de la Culture… Un remarquable ministre de la Reconstruction, Eugène Claudius-Petit, s’entoure de jeunes et brillants fonctionnaires réformateurs comme Pierre Dalloz, travaillant aux côtés de ceux, plus conservateurs, hérités du régime de Vichy. Toutes les énergies contenues durant la guerre vont pouvoir s’exprimer librement, une période créatrice et intense s’ouvre. Le « vieux » Perret, alors âgé de plus de 70 ans, y participe en reconstruisant Le Havre, se proposant de « donner aux habitants, si possible, plus que ce qu’ils ont perdu ». Mais l’effort s’avère pourtant insuffisant, et dix ans après la fin de la Seconde guerre, un cri d’alarme surgit durant une nuit froide de l’hiver 1954, après la mort d’une mère sans logis et de son enfant: c’est l’appel de l’abbé Pierre, et un formidable élan de générosité se met à nouveau en marche.



[1]« Architecture en uniforme, projeter et construire pour la Seconde guerre mondiale », exposition du 24 avril au 8 septembre 2014, Cité de l’architecture et du patrimoine, Palais de Chaillot.

[2] Au chapitre 3, “Combattre l’ennemi dans ses plans”, Maître Sun dit: “En règle générale, il est préférable de préserver un pays à le détruire… On n’attaque une ville qu’en désespoir de cause.” Durant les deux guerres mondiales du XXème siècle, ce traité sur la guerre ne semble pas avoir été lu par les politiciens et les généraux qui les conduisirent.

Billet n°51- ARCHITECTURE ET XXème SIECLE

28 avril, 2014  |  LE BILLET

Oui c’est bien un billet sur le XXème siècle, non ce n’est pas un billet double « X »… et les billets simple « X » sont toujours disponibles sur demande. Ce billet n°51 a été évidemment précédé par un billet n°50, c’est une lapalissade, et ce dernier a surtout donné lieu à une « épluchette », comme disent les Québécois, qui s’est terminée au milieu de la nuit. Merci aux participants, c’était très festif et bien arrosé, et bien sûr le « Pompier » fut chanté… Que les absents, et ils étaient nombreux, ne désespèrent pas, une seconde « épluchette » est prévue pour le 100ème, mais quand ?

Pour la prochaine Biennale d’architecture de Venise, le thème proposé par Jean-Louis Cohen, architecte, historien et commissaire du Pavillon français, porte en titre : « La modernité, promesse ou menace ?» C’est à une lecture critique de la modernité depuis un siècle (1914-2014) que seront invités les visiteurs, afin de juger de la manière dont celle-ci aura façonné notre société, par son acceptation ou son rejet.

Jean-Louis Cohen, est également le commissaire d’une très pertinente exposition[1] qui comble un vide dans l’histoire de l’architecture, celui de l’activité (ou non) des architectes durant la Seconde guerre mondiale. Elle vient en écho au thème du Pavillon français de la Biennale de Venise. J’en parlerai dans le prochain billet.

Pour finir avec l’actualité, c’est un peu à cette même réflexion que nous invite une bande dessinée intitulée « Robert Moses, le maître caché de New-York »[2], sur la question de la mutation des villes, et le glissement d’un urbanisme brutal et autoritaire vers un urbanisme démocratique et écologique.

UN SIECLE DE DIVERSITÉ

L’architecture du XXème siècle a été traversée par des courants nombreux et variés, tant sur le plan constructif que stylistique, ce qui ne donne pas un panorama homogène comme pour les siècles précédents. On a pu assimiler le XIème et le XIIème siècle à l’art roman, le XIIIème siècle à l’art gothique, le XVIIème siècle au Classicisme et Louis XIV, le XVIIIème siècle à Louis XV, le XIXème siècle à l’éclectisme du Second empire… A quoi ou à qui peut-on assimiler le XXème siècle ? Il est trop tôt pour le dire, mais le Bauhaus et le Mouvement moderne auront laissé une trace importante et durable, principalement durant la deuxième moitié de ce siècle. Ce ne seront pas les seuls, et y sont également imprimés une suite non négligeable de styles et techniques, souvent issus du siècle précédent, avec dans l’ordre : l’Eclectisme du Second empire, qui se prolongera jusque dans les années « 1920 », l’Art nouveau dont quelques timides successeurs des œuvres de Guimard et de l’Ecole de Nancy continueront de construire jusqu’au seuil de la Grande guerre, l’Art déco dans les années « 1930 » avec un retour au Classicisme « à la française » qui s’exportera jusqu’aux Etats-Unis. Le Mouvement moderne, lui, prend sa source dès les années « 1920 » à l’école du Bauhaus de Walter Gropius, aux accents idéologiques et socio-politiques très révolutionnaires. Dans les années « 1950 » et « 1960 », s’y glissent d’autres mouvements comme le « Brutalisme », « l’Ossaturisme » et l’éphémère « Architecture oblique ». Tous ces mouvements novateurs idéologiquement ou techniquement seront contestés à partir des années « 1980 » par les historicistes du mouvement « Post-moderne », lui-même supplanté à la fin de ce siècle par les « Néo-modernes », les « Ecologistes », les « Technicistes » du High-tech puis du Low-tech… mais gare, on mord déjà dans le XXIème siècle. Aujourd’hui les architectes, devant ce trop-plein de possibilités qui leur sont proposées, techniques et culturelles, oscillent entre avant-garde et tradition, quand ils ne mixent pas les deux : pierre et bois associés à des matériaux nouveaux ou techniques de pointe. Les cultures constructives se multiplient et se croisent. Le métier d’architecte lui-même évolue, et la diversité des compétences requises pour bâtir n’en fait plus un artiste isolé et unique dans la conception, mais un des rouages dans ce complexe art de construire, à côté des ingénieurs et techniciens.

LE FER ET LE BETON

L’architecture du XXème siècle se caractérise par l’emploi de deux matériaux, le fer utilisé dans les dernières années de la première moitié du XIXème siècle, et le béton armé apparu dans les dernières années de la deuxième moitié du XIXème siècle. Après le quasi monopole de la pierre, du bois et de la terre, et ce depuis que l’homme a quitté les cavernes pour bâtir des abris durant cinquante siècles, l’ère industrielle inaugurée au XIXème siècle produit des matériaux sinon nouveaux, du moins utilisés à grande échelle et de manière nouvelle. L’acier permet de franchir de grandes portées, que ce soit pour les gares ou pour les ponts, dès le milieu du XIXème siècle ; le béton armé, composite de pierre concassée et d’acier, est le matériau privilégié du XXème siècle au niveau mondial, en France principalement durant la deuxième moitié de ce siècle pour la reconstruction des villes détruites (Le Havre, Lorient, Brest, Royan…), mais aussi pour la reconstruction des quartiers dévastés par les bombes (La Pallice à La Rochelle, quartier de la Gare à Angoulême). Ensuite, pour pallier au déficit de logements face à l’accroissement de population (baby-boom) et à l’exode rural (rurbanisation, villes nouvelles…), il est fait appel à l’industrialisation pour la fabrication de murs rideaux, de panneaux préfabriqués, de modèles… Les murs rideaux vont introduire un matériau déjà connu, le verre, utilisé ici en grande surface et allégeant la construction des façades ; à l’intérieur des bâtiments, les cloisons en plaques de plâtre, ou cloisons sèches, technique importée des Etats-Unis, sont fabriquées en France à partir de 1947 et contribuent aussi au délestage du bâti. On tend progressivement vers une dématérialisation de l’architecture, épurée au point que parfois celle-ci s’efface dans le paysage, comme le projet minimaliste du musée du Louvre à Lens (2008-2012) de l’agence japonaise d’architecture Sanaa.

L’ARCHITECTURE INTERNATIONALE

Il y a quatorze ans maintenant on prenait le virage du XXIème siècle, quittant sans nostalgie ce XXème siècle qui connut deux guerres mondiales destructrices et sanglantes, durant lesquelles furent inventés des armes de destruction massive, les gaz toxiques durant la première, la bombe atomique durant la seconde. Durant ce XXème siècle, la mondialisation, pas seulement guerrière mais aussi politique et économique, fera sortir de leur isolement des pays importants comme la Russie, la Chine ou le Japon, les propulsant sur le devant de la scène internationale, et en consacrera d’autres comme les Etats-Unis. Cette mondialisation touche aussi l’architecture du XXème siècle, avec ce qu’on a appelé l’architecture « internationale », on l’a vu avec l’Art déco, mais aussi avec des architectes globe-trotter, souvent forcés à s’exiler pour fuir des régimes racistes et totalitaires, comme ce fut le cas en Allemagne pour les architectes du Bauhaus, Gropius ou Mies van der Rohe. Ce brassage s’est accentué avec les grands concours internationaux, la construction du musée Beaubourg à Paris en est une illustration, faisant connaître l’architecte italien Renzo Piano qui construira par la suite sur toute la surface du globe, mais aussi le français Jean Nouvel, le catalan Ricardo Bofill, le portugais Alvaro Siza, l’anglais Norman Foster, le japonais Tadao Ando… Le Corbusier leur aura tracé la voie en construisant Chandigarh au Penjab (1950-1955), un musée d’Art occidental à Tokyo (1957-1959), le Centrosoyouz à Moscou ((1928-1933), la maison Curutchet en Argentine (1949-1953), l’Unité d’habitation de Berlin (1957-1958), le Carpenter Center for Visual Arts de Cambridge aux USA (1961-1962), et d’autres projets pour le monde entier restés dans les cartons… Ne dit-on pas que certains architectes de la reconstruction à Royan ont été influencés par les brésiliens Costa et Niemeyer ?

Vincent du Chazaud, architecte et historien

 


[1] “Architecture en uniforme, projeter et construire pour la Seconde guerre mondiale”, Cité de l’architecture et du patrimoine, du 24 avril au 8 septembre 2014.

2 “Robert Moses, le maître caché de New-York”, de Pierre Christin et Olivier Balez, éditions Glénat, Grenoble, 2014

 

Billet n° 50- DANS LE RETROVISEUR

11 avril, 2014  |  LE BILLET

Fidèles et moins fidèles lecteurs,

Mais néanmoins

Ami(e)s,

Camarades,

Confrères et consœurs,

Voici venu le temps d’un « bilan » au moment d’écrire ce cinquantième billet… Le temps a passé, je me souviens de ce premier billet, où écrivant une demi page, je m’excusais d’être un peu long et de promettre de me discipliner pour faire plus court aux prochains. Le dernier fait neuf pages, j’ai dû le scinder en deux pour ne pas être trop roboratif…

Quelques remerciements, d’abord à Patrick Jeandot qui m’ouvrit le site de la compagnie des architectes-experts de justice alors qu’il en prenait la présidence et souhaitait en étoffer le site internet. N’ayant pas de passion ou de talent particulier pour l’écriture, sinon d’avoir pondu une thèse de 500 pages, je me suis mis à écrire, à écrire et à écrire…sur des thèmes choisis au gré de mes découvertes et de mes envies, avec une totale liberté. Merci de m’avoir fait confiance.

J’ai le défaut de ne jamais relire mes écrits, ça me barbe, aussi merci à mes correcteurs qui m’ont évité la honte des fautes d’orthographe, de phrases trop compliquées ou incompréhensibles, d’expressions employées mal à propos, etc… Mon plus fidèle et attentif lecteur et correcteur, et pas des moindres puisque universitaire et lexicographe réputé pour son dictionnaire des synonymes, était mon père; parti l’été dernier, sa femme Hélène a repris le flambeau.

Je n’oublie pas également le cercle très étroit de ces lecteurs qui me donnent des avis, me tarabustent, me corrigent quand je m’égare… Marie-Blanche, Véronique, Soraya, Jean-Xavier, Alain et d’autres.

Maintenant, en regardant en arrière, et pour faire une sorte de bilan, provisoire j’espère, j’ai regroupé les thèmes abordés depuis ce premier billet qui doit dater du début de l’année 2009, intitulé « De briques et de brocs »… Le ton était donné, il y aura effectivement de tout dans ces billets, même de la « pub » pour les amis et quelques bonnes adresses où manger du bon saumon[1], où écouter du jazz en dînant[2], ou comment enrichir son vocabulaire[3]… mais ceci me fut reproché par je ne sais plus quelle instance supérieure de l’expertise tous azimuts, aussi je n’ai pas récidivé, et si des noms ou des adresses s’impriment encore en bas de page, c’est par le seul effet d’un « copier-coller » avec d’anciens billets.

Deux billets ont été censurés par moi car trop « X », deux sortes de fables, « La mouche et le ruminant » et « Les trois amis » . Si certains en veulent un envoi « sous le manteau » ils me le feront savoir. Deux autres billets « spéciaux » n’ont pas été envoyés, car trop « foutraques », « billet sans retour » (billet n°2 bis), par lequel je me posais la question de l’opportunité d’appeler ce billet « billet », ainsi que « Antiques tics et grec moderne » (billet n°3 bis), avec comme entrée en matière une apostrophe d’Audiard[4] dans la bouche de Blier, évidemment pas destinée aux lecteurs : « J’parle pas aux cons, ça les instruit »… Bien sûr, il y eut quelques moments d’abattement, comme dans le billet intitulé « Révoltes » (billet n°18). Mais grosso modo, l’exaltation et la ferveur ont plutôt été de mise.

Les expositions du « moment » ont servi de cadre à quelques billets. Parmi les expositions de peintres ou de sculpteurs qui m’ont particulièrement marqué, on peut citer dans l’ordre chronologique, et selon une liste non exhaustive : « Alexander Calder les années parisiennes, 1926-1933 », au Centre Pompidou en 2009 (billet n°2), « Cézanne et Paris » au musée du Luxembourg en 2011 (billet n°21), « Matisse, paires et séries » et « Gerhard Richter”  au Centre Pompidou en 2012 (billets n°23 et n°29), « Raphaël, les dernières années” en 2013 au musée du Louvre (billet n°30), « Mathurin Méheut », au Musée national de la marine en 2013 (billet n°34), « Edward Hopper » au Grand Palais en 2013 (billet n°32), « Félix Vallotton, le feu sous la glace » et “Georges Braque 1882-1963” au Grand palais en 2013 (billets n°42 et n°44), « Poliakoff, le rêve des formes », au musée d’Art moderne de la ville de Paris en 2014 (billet n°47), enfin récemment « Picasso céramiste et la Méditerranée », à la Cité de la céramique de Sèvres (billet n°49). Certains billets, celui sur Mathurin Méheut par exemple, me valurent des remerciements de lecteurs pour leur avoir fait découvrir des peintres, comme moi d’ailleurs en arpentant ces musées.

Certaines expositions ont rapproché des travaux de créateurs, amis mais aux activités différentes, ce fut le cas avec Calder et Prouvé, bien que les deux « tortillaient » de la tôle[5], à la Galerie Patrick Seguin en 2013 (billet n°42). Ce sera aussi, grâce à des collections privées, l’occasion de mettre côte à côte des peintres, parfois d’époques différentes, « Matisse, Cézanne, Picasso… l’aventure des Stein », au Grand Palais en 2011 (billet n°21) ou “ Turner et ses peintres” à la Galerie Nationale du Grand Palais en 2010 (billet n°10).

La peinture, et sa reproductibilité à travers la photographie, question traitée par Walter Benjamin dans un essai, a permis un parallèle avec l’architecture, d’abord l’antiquité qui servit de modèle aux architectures classiques du XVIIème siècle puis académiques jusqu’au milieu du XXème siècle, ainsi que sa reproduction grâce à l’industrialisation, enfin sa médiatisation aujourd’hui (billet n°14). Ce billet fut un temps d’intense réflexion sur l’art en général, et l’architecture en particulier.

Le monde grec n’a pas fini de nous fasciner, autant ses philosophes, sa démocratie, son art et ses sculptures, ses architectures de temples et de théâtres, son urbanisme dont le modèle milésien a traversé les siècles puisqu’il a influencé jusqu’à Le Corbusier (billets n°19 et 20).

Des expositions sur l’architecture ou l’urbanisme ont enrichi quelques billets, comme « Plans reliefs de Vauban » (billet n°23), magnifique et gigantesque présentation de maquettes de villes fortifiées sous la nef du Grand Palais en 2012, conçues à l’époque aux fins de convaincre le Roi de l’utilité de défendre son « pré carré » selon l’expression de Vauban lui-même, ainsi que ses ministres, Louvois pour la guerre, et le plus retors, Colbert pour les finances, qui trouvait ces dépenses trop dispendieuses. Le siècle suivant est abordé (billet n°46) avec un architecte exposé dans son œuvre emblématique avec « Soufflot, un architecte dans la lumière » au Panthéon en 2013. Le XXème siècle est représenté par « Marcel Breuer (1902-1981), design et architecture », à la Cité de l’architecture et du patrimoine en 2013, mais également avec l’exposition au Palais d’Iéna en 2014, « Auguste Perret : huit chefs-d’œuvre, architectures du béton armé » où la magistrale scénographie de Rem Koolhaas et de l’historien Joseph Abram permet une lecture limpide (billet n°46). Une critique sur le courant artistique « Art déco » (billet n°41) a trouvé son support avec l’importante exposition “1925, quand l’Art déco séduit le monde» à la Cité de l’architecture et du patrimoine en 2013, mouvement artistique pour lequel je n’ai pas une passion immodérée, rejoint en cela par Anne-Marie Fèvre dans un article de Libération du 25 octobre 2013, ainsi que par Nicolas Chaudun et sa sévère critique dans La Tribune de l’Art du 19 novembre 2013.

L’architecture, notre art sinon notre occupation, a très souvent été au centre des billets parus, et c’est normal. Cependant certains m’ont reproché de faire une fixation sur Le Corbusier… Je confesse que l’homme continue de me hanter, par sa ténacité devant l’adversité, sa capacité de travail, la diversité de ses talents, sa spiritualité et sa fidélité, sa disponibilité pour les hommes sincères… un humanisme passionné, parfois teinté de naïveté. Jean Prouvé, pour des raisons proches de celles qui viennent d’être énoncées, y tient aussi une place prépondérante. Je l’avoue, j’ai un « faible » pour ces deux-là… quand d’autres m’insupportent par leur pédanterie, leur fatuité, et leurs allures de nouveaux riches : Claude Parent en fait partie (billets n°8 et n°40). D’autres moins connus, mais élevés pour moi au rang d’architectes au sens que je m’en fais, ont émaillé des billets, dont un précisément sur le logement social où étaient mis en avant l’américain Pierre Kœnig, l’égyptien Hassan Fathy, la française Renée Gailhoustet (Billet n°9), ainsi que le finlandais Alvar Aalto pour qui « plus un art est social, et l’architecture est un des arts les plus sociaux, plus il y souffle d’esprit collectif et plus le milieu et l’époque participent à l’œuvre »  (billet n°43)… et puis le portugais Alvaro Siza, architecte discret et de talent (billet n°23), attentif aux lieux où il opère, donc forcément subjugué devant l’abbaye du Thoronet.

Pour revenir à Le Corbusier, encore lui, il est associé à des hommes de littérature comme Romain Rolland (billet n°38), l’écrivain « croquant » l’architecte de passages à Vézelay dans le journal qu’il tenait durant la guerre, ou comme Albert Camus lors d’une rencontre imaginaire (billet n°22).  Pour Jean Prouvé, un homme, un prêtre lui est associé,  c’est l’abbé Pierre (billet n°11). Aussi rebelles l’un que l’autre aux idées convenues, aussi révoltés contre la misère et les lourdeurs administratives, ils ont marqué cette époque d’après-guerre, quand les idéaux républicains exaltés dans la souffrance de la guerre, s’émoussait peu à peu dans la paix retrouvée. Le monde nouveau tant attendu n’était toujours pas au rendez-vous de l’Histoire, la souffrance et les inégalités continuaient. Dans cette bataille, un autre homme a combattu au péril de sa vie, Fernand Pouillon (1912-1986) (billet n°11 également). Celui-ci a été contraint de s’exiler en Algérie, où j’ai pu le rencontrer alors que j’étais venu travailler dans ce pays en 1977. Grand aigle dans sa villa mauresque du quartier de Diar El Maçoul qu’il construisit sur les hauteurs d’Alger, il me reçut avec une très grande cordialité, alors que j’étais tout jeune architecte sortant de l’école, lui à 64 ans ayant déjà derrière lui une vie riche en rebondissements, et laissant une œuvre architecturale importante; ce fut la même rencontre, sensiblement à la même période, que fit notre confrère Patrice Dalix, anecdote qu’il raconte dans un livre sur son expérience de coopérant[6]. Est-ce le climat politique, la sensation d’être emprisonné, la lassitude à livrer des batailles, cette période algérienne de Pouillon n’a pas été la plus intéressante dans son œuvre architecturale.

L’Algérie, pour laquelle j’ai travaillé durant trois années au sortir de l’école, m’a laissé des traces durables, et pas seulement comme architecte. Mais c’est seulement de cela qu’il sera question ici; le M’Zab a pour moi été un révélateur, un catalyseur. Jusque là, je regardais l’architecture comme un « touriste », à distance, sans véritablement m’y investir. André Ravéreau a écrit un livre sur cette région du sud de l’Algérie intitulé « Le M’Zab, une leçon d’architecture ». Je crois que j’y ai pris effectivement une bonne leçon. D’autres aspects liés à ce pays pour lequel j’ai travaillé quelques années ont été évoqués, comme la question du legs de l’architecture coloniale et de sa rénovation aujourd’hui (billets n°25 et n°28), comme celle des échanges et apports réciproques du Mouvement moderne et de  l’Ecole d’Alger (billet n°36) avec l’architecture méditerranéenne.

La conservation de l’architecture pose parfois problème, elle conduit à des absurdités comme l’histoire, finalement malheureuse et kafkaïenne, du bâtiment de la Caisse d’allocations familiales (CAF) de  Raymond Lopez à Paris (billet n°17). Ces questions de patrimonialisation sont abordées de façon générale (billets n°31, n°33 et n°35), puis développées avec le cas de Royan, qui vient de décrocher le label « Ville d’art et d’histoire » (billet n°26), et les apories de la conservation du patrimoine des Trente glorieuses face aux enjeux des Grenelle 1 et 2 (billet n°12).

La promenade et la flânerie, dilettantisme trop souvent négligé à cause d’une vie trépidante dans une ville surchargée, sont trop souvent réservées aux rentiers, aux retraités voire aux chômeurs, et alors diversement goûtées. Elles permettent pourtant d’apprécier l’architecture « ordinaire », celle qui n’est pas classée comme « historique » (billets n°5 et 6). Une autre fois, montant par erreur dans un train, j’ai eu le temps de lire et de résumer l’épatant livre culte de René Beudin, « Charrette au cul les nouvôs » (billet n°7), exaltant la belle et héroïque époque des Beaux-arts, quand fête rimait avec travail, et que quelques « dinosaures » de notre compagnie ont connu… ils en ont conservé quelques belle traditions, à les entendre entonner avec vigueur et ferveur, d’autres diront brailler ou vociférer, le « Pompier » ce chant architectonique qui donnait du courage à l’apprenti peinant sur sa feuille Canson format « Grand aigle » sur laquelle il tentait de masquer un projet ordinaire par quelques « jus » colorés bien dosés. Dans ce même esprit « Beaux-arts », un hommage est rendu à Francis Blanche et Pierre Dac (billet n°37), proches « parents » d’Audiard cité plus haut, fondateurs du MOU (mouvement ondulatoire unifié) fusion du « Parti d’en rire » et du « Parti sans laisser d’adresse ».

Lors de ces pérégrinations, ma mie m’accompagnait, elle n’est pas oubliée, elle est comme une muse sans qui le poète serait muet. Sans elle mes yeux et ma pensée auraient buté sur un mur aveugle sans en découvrir toute la subtilité, sur un béton rugueux toute la matière révélée, sous une masse sombre le trait de lumière, dessus la cime du toit toute la beauté du ciel, à côté de la maison l’arbre qui la complète… Nos promenades à moto aux villas Cavrois, Savoye ou Carré m’ont inspiré (billet n°4), comme nos voyages plus lointains comme à Chandigarh, où encore hantait l’ombre de Le Corbusier (billet n°16). Et puis il existe un petit coin de Dordogne, posé entre ciel et terre, qui s’appelle Argentine… mais ça c’est notre secret, dont j’ai toutefois soulevé un coin du voile (billet n°24).

Enfin rappelez-vous ce billet n°40 que je terminais en annonçant “pour le 50ème, promis j’organiserai un dîner avec mes fidèles lecteurs… une table de six devrait suffire”. Pour cette « épluchette » comme disent les Québécois, je vous donne rendez-vous :

-lieu : bar à vins « La Cave Marcadet » (tél. 09 80 78 64 88)

-adresse : 157 rue Marcadet à Paris 18ème (métro Jules Joffrin – mairie du 18ème)

-date : jeudi 24 avril 2014 (jour de la saint Fidèle….)

-heure : à partir de 19h30

NB1 : pour l’organisation, merci de m’avertir de votre participation par courriel : vincent.du.chazaud@wanadoo.fr, avant le  17 avril 2014 

NB2: ne pas oublier de réviser « le pompier »….

 

Vincent du Chazaud, le 30 mars 2014

 



[1] «L’atelier du saumon » 11 rue de la Charronnerie à Saint Denis (93200), tél/fax 01 49 22 06 13, atelierdusaumon@gmail.com. Le « fumeur » de saumon Laurent Leymonie opère dans son atelier, livraison à domicile possible.

[2] Ecouter Louis-Marie Flamand à la clarinette avec ses comparses au restaurant » Chez Françoise », rue Robert Esnault Pelterie, Paris 7ème (01 47 05 49 03)

[3] A l’aide du « Dictionnaire de synonymes, mots de sens voisin et contraires » d’Henri Bertaud du Chazaud (éditions Quarto Gallimard)

[4] Curieusement je ne l’ai pas retrouvée dans l’excellent « Audiard en toutes lettres » de Philippe Durand, éditions Le cherche midi, Paris, 2013. Il faut dire qu’il donne une place privilégiée à cette célèbre formule « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » pour laquelle un ouvrage entier ne suffirait pas…

[5] C’est ainsi que se présentait Jean Prouvé, “je suis un tortilleur de tôle”…

[6] DALIX Patrice, “Chroniques d’un architecte coopérant”, L’Haramattan, Paris, 2013

Billet n°49- BEZARD, SAVINA, REBUTATO ET LE CORBUSIER 2/2

2 avril, 2014  |  LE BILLET

Avec l’ébéniste JOSEPH SAVINA (1901-1983), comme avec Norbert Bézard, la relation avec Le Corbusier s’est faite en deux temps, d’abord une approche sur un plan intellectuel, avant d’échanger sur des créations artistiques pour lesquelles le maître prodiguera ses conseils. La rencontre eut lieu grâce au critique d’art et poète Pierre Guéguen[1] en 1935, un ami commun de Le Corbusier et de Savina, qui écrira à Le Corbusier après une deuxième rencontre en 1936 : « Vous avez laissé à Tréguier un souvenir fulgurant. La tête de Savina est pleine à éclater de la mélanite que nous y déposâmes ». L’ébéniste a fréquenté entre les deux guerres les milieux de droite, le Faisceau notamment, également connu de Le Corbusier, lesquels étaient très proches des autonomistes bretons, dont le « Seiz Breur » (Sept Frères) très actif chez les artistes. Leur revue « Kornog » avait pour ambition de renouveler et de moderniser l’art breton, dans l’esprit des « Arts and Crafts » anglo-saxons. Avant cette première rencontre avec Savina, Le Corbusier avait fait deux séjours en Bretagne, en 1920 puis en 1924, durant lesquels il stigmatise les « bretonneries » qui heureusement, écrit-il, sont battues en brèche par des « jeunes pleins le port (…) rattachés à Moscou ».[2] Cette fascination de Le Corbusier pour ces deux extrêmes, fascisme et communisme, s’explique par sa conception radicale d’un urbanisme moderne et par sa détestation pour la frilosité de la « petite bourgeoisie conservatrice » ; sur ce dernier point il est rejoint par Savina qui lui écrit le 21 octobre 1943 à son retour de Bavière où il était prisonnier de guerre, son « dégoût de vivre parmi ses compatriotes (…) et parmi une petite bourgeoisie jouisseuse et pourrie ». C’est durant cette période que Savina approvisionnait Le Corbusier en denrées devenues rares à Paris, et que celui-ci en remerciements lui envoyait des reproductions de ses dessins et peintures, dont Savina tira une première sculpture. Cette expérience séduisit l’architecte, qui y vit une façon de prolonger son art sur d’autres territoires qu’il n’avait ni le temps ni le talent d’explorer. Encouragé et conseillé, Joseph Savina poursuit son travail de sculpteur sur bois sans quitter son atelier d’ébénisterie, et réalise une cinquantaine de sculptures inspirées de Le Corbusier, ce dernier l’aidant parfois physiquement dans son atelier de Tréguier.

Pourtant les premiers pas de Savina dans la sculpture sont durement jugés par Le Corbusier. Lorsqu’en 1936 il lui adresse la photo d’un meuble en bois sculpté réalisé d’après un croquis de l’architecte lors d’un nouveau séjour à Tréguier, Le Corbusier lui adresse une sévère critique en mai de la même année : « En rentrant d’Alger, j’ai trouvé votre lettre et votre photographie du meuble (…) Vous êtes en grand progrès du point de vue meuble. Quant à vos dessins de rochers de Plougrescant, je trouve que vous y allez un peu légèrement et que vous n’avez que peu d’amour pour les formes magnifiques qui sautent aux yeux sur place. (…) Il faut étudier cela de près (…) je ne puis pas, quant à moi, admettre une légèreté de main et permettez-moi de le dire, d’esprit… »

Le Corbusier espérait revenir régulièrement en Bretagne grâce au projet qu’il avait décroché pour l’extension de la station biologique de Roscoff, mais le déclenchement de la guerre en 1939 en décida autrement, le projet fut abandonné. Ce n’est qu’en 1963 qu’il passa à nouveau quelques jours dans l’atelier de Savina à Tréguier pour corriger et peindre quelques sculptures. Mais entre temps leur relation et leur collaboration ne cessèrent pas pour autant, et Savina produisit à partir de 1947 une cinquantaine de sculptures essentiellement sur bois d’après les dessins et indications de Le Corbusier, jusqu’à la mort de ce dernier en 1965. Il tenait à ce que leurs deux initiales y soient gravées et dans cet ordre, « JS-LC ».   L’architecte fit également appel à lui en 1955 pour réaliser les bancs, les confessionnaux et la croix du maître-autel de la chapelle de Ronchamp. Savina résista aux appels de Le Corbusier de « quitter sa dure vie d’ébéniste » pour se consacrer uniquement à la sculpture, et il maintint l’activité de son atelier où travaillaient près d’une dizaine de compagnons. Avec son tempérament d’entrepreneur[3], en 1962 Le Corbusier imagina un temps de créer une section d’études et de recherche de sculpture architecturale au sein de l’atelier de la rue de Sèvres où Savina aurait pu se consacrer à son art, ainsi qu’une fabrique de meubles réglés sur le Modulor.

Les lettres d’encouragement pour « son » sculpteur ne manquent pas, leur contenu est précis, direct, sans ambages, ainsi le 28 juin 1951 : « Simplifier signifie classer, hiérarchiser, épurer, mettre de l’ordre ». Ses conseils prennent parfois des accents céliniens, comme dans ce courrier du 15 décembre 1950 à propos de la sculpture « Totem », réalisée en bois d’après une étude de 1942 publiée dans un numéro spécial de « l’Architecture d’Aujourd’hui »  : « Maintenant parlons des coups de ciseaux, mon cher Savina, il me semble que vous avez abusé de la gouge, et des accidents qu’elle fournit : c’est trop cabossé ! trop martelé, trop fond de casserole. Il fut en racler pas mal ! Ca mollardise le tout ! Ainsi, le pied, la planche horizontale me paraît mollarde. Sur le dos de la statue, la tête de merlan a l’air d’un Fritz, avec le col monté de l’ancien Konprinz ! Vraiment : le dessus plat du « merlan » (vue de profil) et sa bouche cafarde, il faut revoir ça (…) rendez-le digne et « spiritualisé » et non pas comme une brute gueularde. Faites qu’on est goût à lui passer la main sur la tête, à le caresser.» Mais six mois plus tard, le maître sait aussi reconnaître le travail acharné de l’artiste et l’encourager : « C’est bien Savina, fort, nourri ; il y a du cœur et de l’estomac là-dedans ; je parle de la présence du sculpteur ». Bel hommage…

 Le Corbusier-Joseph Savina, « Ozon opus 1 », 1947, bois polychrome

 La rencontre avec THOMAS REBUTATO (1907-1971), dit « Robert », est plus tardive, elle remonte à 1949. Artisan plombier à Nice, Rebutato liquide son affaire pour s’installer à flanc de calanque au pied de Roquebrune-Cap-Martin, où il avait l’habitude de venir passer les fins de semaine en famille pour pêcher, se baigner et pique niquer. Y ayant acquis un terrain, il construit en 1949 un restaurant, un « casse-croûte » plutôt,  qu’il baptise « L’Étoile de mer », fait de bric et de broc pour abriter la cuisine et la famille, la salle se situant dehors sous la tonnelle. Rebutato y déploiera ses talents de cuisinier mais aussi de fresquiste sur les murs du restaurant. Il venait d’ouvrir quand se pointe son premier client, Le Corbusier, en quête de repas pour son équipe installée dans la « maison blanche » en contrebas, celle d’Eileen Gray et Jean Badovici, la villa E 1027 construite en 1927, venue travailler sur le projet d’urbanisme de Bogota.  Après discussion et entente sur le prix, Le Corbusier ajoute[4] : « si nous sommes satisfaits, pas de problèmes, pension complète pendant plusieurs jours… par contre, ajoute-t-il,  si nous ne sommes pas contents on ne paye pas ». Rebutato lui répond : « ça me convient, mais si vous n’êtes pas contents, vous partez et ne remettez plus jamais les pieds chez moi ». L’équipe satisfaite, le prix convenu et les présentations faites, ce sera le début d’une solide amitié et d’une complicité entre les deux hommes, qui ne s’achèvera que le 27 août 1965 sur la plage en contrebas, quand des pêcheurs ramèneront le corps sans vie du vieux nageur. Auparavant, séduit par le site, par l’homme et sa famille, Le Corbusier s’y établira tous les étés, d’abord comme pensionnaire chez Rebutato, puis comme voisin avec la construction de son cabanon en 1952, cadeau pour sa femme Yvonne, sur le terrain que lui cède Rebutato en 1951. Les dimensions de cette petite construction en bois de 16 m2 sont réglées par le Modulor, cette règle harmonique devant dicter toutes ses constructions depuis 1950. Toutes les fonctions d’une habitation sont au programme, hormis cuisine et repas qui se prennent à « L’Étoile de mer ». Comme une « avancée » de son cabanon, cette pratique très méditerranéenne qui consiste à progressivement et furtivement occuper l’espace, Le Corbusier fait installer un peu plus loin par Rebutato une baraque de chantier qui lui sert d’atelier, en fait plus agréablement installé dehors sous le grand caroubier. En compensation, Le Corbusier conçoit et fait construire en 1957 cinq « unités de camping », suite des projets avortés « Roq et Rob » avec Rebutao, le premier « Roq » un projet de village de vacances à flanc de colline entre la route basse et le village perché de Roquebrune, le second « Rob » pour une résidence d’artistes et chambres d’hôtes en contrebas du terrain de Thomas Rebutato, dit « Robert ». Le fils de ce dernier, qui se prénomme Robert, a passé durant sa jeunesse tous ses été auprès de Le Corbusier et de sa femme Yvonne, et l’amitié née avec le père s’est transmise au fils. Il est devenu un collaborateur dans l’agence de la rue de Sèvres, et a participé notamment au projet du Pavillon de Le Corbusier pour Zurich, à l’instigation de Heidi Weber. Il a terminé le chantier avec Alain Tavès en 1967, après la mort du maître, projet auquel ont collaboré les ingénieurs Louis Fruitet et Jean Prouvé. Lors de l’hommage rendu dans la Cour Carrée du Louvre, Robert était l’un des porteurs du cercueil du maître…

Les héritiers Rebutato ont fait don du domaine de l’Étoile de mer au Conservatoire du littoral. En 2000 a été créée l’Association « Eileen Gray – Étoile de mer – Le Corbusier » présidée par Robert Rebutato, elle milite pour la sauvegarde du site et « l’installation d’un véritable projet culturel autour de ces trois aventures humaines et intellectuelles. » [5]

 Robert Rebutato, « Le masque », peinture murale à l’Étoile de mer, vers 1955

 Les relations fortes qu’a nouées Le Corbusier avec ces hommes, provinciaux, attachés à leur région, mais créatifs et ouverts à la nouveauté, éclairent la question de Le Corbusier avec le « régionalisme ». Sans doute l’affection et l’amitié de LC pour ces trois hommes tient-elle dans le respect qu’il leur vouait pour la liberté qui s’exprimait dans leur art, loin d’un artisanat reproduisant des objets stéréotypés et vernaculaires. La liberté créatrice de ces autodidactes n’est pas loin d’être celle de LC, qui n’est venu à l’architecture que contraint par son maître L’Eplattenier, sans formation spécifique d’architecte, et qui a utilisé pour s’exprimer beaucoup d’autres moyens artistiques, la peinture, la sculpture, l’écriture, la poésie… mais également la tapisserie (celles du Palais de justice Chandigarh sont en péril…) et l’émail (la porte émaillée de Ronchamp et celle de l’Assemblée de Chandigarh).

 La vie en plein air, héritée de sa jeunesse lors de ses randonnées avec son père dans les montagnes du Jura, ainsi que ses périples à travers l’Europe méditerranéenne, ont formé le caractère du jeune Le Corbusier et guideront plus tard ses idées sur l’architecture et l’urbanisme, notamment sur la question des relations du « dedans/dehors », du bâti avec son environnement et de la place laissée aux espaces naturels dans la ville. De vastes terrasses prolongent les logements collectifs, les fenêtres s’étirent en longueur ouvrant sur de larges panoramas, les garde-corps sont traités comme des moucharabiehs, les constructions sont espacées pour laisser la végétation s’intercaler, les toitures (la cinquième façade) sont utilisées comme promenoirs ou piste de course à pied, les rez-de-chaussée sont ajourés afin que le regard puisse traverser le bâtiment pour rejoindre les espaces de verdure… Avec son cabanon de RCM, dont la fabrication et les matériaux n’empruntent à rien de connu dans la région, « on peut y lire la préoccupation de ne pas glisser dans le pittoresque d’un régionalisme figé qu’il réprouvait ». Déjà avec la maison « Le Sextant » aux Mathes près de Royan (1935), comme avec la villa de Mandrot (1929-34) au Pradet près de Toulon, il utilise la pierre locale et le bois, alors qu’elles sont contemporaines de la villa Savoye à Poissy (1928-31) dont il fait son manifeste pour le Mouvement moderne. Moins dogmatique que ce qu’on lui prête, Le Corbusier précise dans « l’Œuvre complète »[6]

 Devant les aléas de la construction de son cabanon à Roquebrune Cap Martin, où la rigueur géométrique toute « suisse » est mise à mal par les artisans de Provence lors du montage des rondins réglés au Modulor, cette aventure « humaine » n’était pas pour déplaire à Le Corbusier qui savait, en bon montagnard jurassien, que la nature finalement l’emportait sur l’homme, donnant une certaine humilité à sa vie et à son œuvre. Il l’a dit au couvent de la Tourette devant le coffrage d’une petite ouverture carrée de cage d’escalier dont une planche avait ripé, formant alors un quadrilatère quelconque. Au compagnon s’empressant auprès de l’architecte en visite de chantier, ce dernier lui dit : « surtout ne touchez à rien, on y voit ainsi la main de l’homme ». Même réaction de Le Corbusier devant l’imperfection du béton de l’Unité d’habitation de Marseille : « Un exemple frappant de malfaçon de béton armé considéré comme l’un des éléments constitutifs d’une symphonie plastique ». Dans son discours pour l’inauguration du couvent de La Tourette[7], Le Corbusier finit par ces mots : « Je souhaite que nos crépis et nos bétons si rudes vous révèlent que toutefois nos sensibilités sont aigues, fines au-dessous. »

 Le Corbusier s’éloigne de ses prises de position radicales du début, de ses influences allemandes du Bauhaus et de Peter Behrens dans l’atelier duquel il a travaillé durant ses années de formation aux côtés de Gropius et de Mies van der Rohe, pour revenir à des concepts plus humains, plus proches finalement de ceux des enseignement de son premier maître de l’Ecole d’art de la Chaux-de-Fond, Charles L’Eplattenier, dont il avait cherché à s’émanciper. La dureté idéologique du Le Corbusier des années 1920 est tempérée au début 1950 , d’une part avec l’expérience qu’il vit en Inde avec le projet de Chandighar, d’autre part avec la collaboration qui s’établit avec ces trois artisans-artistes.

 En lisant sa correspondance, notamment celle avec le céramiste Norbert Bézard, pointe l’humanisme et l’amitié sincère et fidèle que celui-ci manifestait avec des êtres francs et travailleurs. Deux jours après la mort de son ami Norbert Bézard, il écrit à sa femme Suzanne ces mots révélateurs du caractère trempé des deux hommes, celui de son ami et le sien en miroir : « A côté de cela, son caractère ! Qui n’a pas le sien ? Ma vie m’a conduit à apprécier, sans limites ni restrictions, les rares types qui font quelque chose (souligné par Le Corbusier). Ceux-là sont rares et compétents. » C’est pour cela que l’amitié aura tenu si fidèlement et si longtemps entre Le Corbusier et ces trois hommes, que seule la mort aura rompu…

 

Vincent du Chazaud

Mars 2014

 

NB : lieu et date pour « fêter le cinquantième » seront annoncés dans ce billet-même

 

 



[1] En 1946 Pierre Guéguen (1889-1965) publia dans le hors-série « Arts » de « l’Architecture d’Aujourd’hui un surprenant poème à la gloire de l’architecture moderne :

« Maîtres d’œuvres ! Haussez des maisons irisées

Pour nos rêves humains et nos rêves divins (…)

Pendant que la montagne, la mer ou la forêt

Sera le chœur chantant le cosmique verset

Et les buissons de verre des Villes Radieuses

Le credo prophétique des Sions bienheureuses ».

[2]  Le Corbusier, « Almanach d’architecture moderne », Crès, Paris, 1926

[3] Dépôt avec Max du Bois dès 1914 du brevet pou la maison à ossature de béton armé « Dom-ino » (contraction de « domus » et « innovation »), puis en 1917 il crée la Société d’application du béton armé (SABA) qui aura un bref avenir, en 1942 il publie « Les constructions Murondins », manuel sur un principe élémentaire permettant des combinaisons multiples en autoconstruction , avec l’Unité d’habitation de Marseille dès 1946 il envisage la répétitivité de l’immeuble en étudiant avec Jean Prouvé des cellules industrialisées, et monte des bureaux pluridisciplinaires, en 1943 l’ASCORAL (Assemblée de Constructeurs pour une Rénovation Architecturale) puis en 1945 avec Wladimir Bodianski l’Atelier des bâtisseurs (l’AtBat), chargés de l’épauler pour ses importants projets et de réfléchir à l’industrialisation du bâtiment.

[4] Entretiens avec Robert Rebutato les 22, 27 et 30 juin 2012.

[5] In Eileen Gray, L’Étoile de Mer, Le Corbusier , trois créateurs en Méditerranée, Archibook + Sautereau Éditeur, Paris, 2013, p.9

[6] « Le Corbusier et Jeanneret, œuvre complète 1929-34 », Zurich, Girsberger, 1934, pp 48-52

[7] In « Le couvent de Le Corbusier », Les Editions de Minuit, Paris, 1963

Billet n°48 – BEZARD, SAVINA, REBUTATO ET LE CORBUSIER – 1/2

10 mars, 2014  |  LE BILLET

 Le Corbusier, qui se disait originaire d’une famille huguenote réfugiée en Suisse au XVIIème siècle pour fuir les dragonnades de Louis XIV, a le goût de la SINCÉRITÉ, de la PURETÉ et de la FIDELITÉ. Un de ses anciens collaborateurs, Roger Aujame, parle de PASSION, FOI, PROBITÉ, ajoutant « le coup de pouce du génie » pour désigner Le Corbusier. Ces vertus ont accompagné la vie de création de Le Corbusier, à la fois architecte et urbaniste, peintre et sculpteur, et ce qu’on connaît moins de l’homme, épistolier et écrivain[1]. Où trouvait-il le temps d’être tout à la fois, quand on sait combien le seul métier d’architecte accapare et dévore celui qui en fait profession.

Norbert Bézard dans son atelier

 Si l’homme se révèle par ses créations, alors ce sera le cas avec ses écrits. En cela, ces trois vertus, SINCÉRITÉ, PURETÉ, FIDÉLITÉ, que l’on peut rassembler sous le terme d’humanisme, sont flagrantes en lisant les abondantes lettres écrites par Le Corbusier. C’est un exercice qu’il démarre très tôt lorsque son professeur à l’école d’Art de La Chaux de Fond, Charles L’Eplattenier, l’envoie parcourir l’Europe pour se former, avec consigne d’adresser journellement ses impressions, écrites et dessinées. Le Corbusier, son fond protestant y est peut-être pour quelque chose, est souvent présenté à travers son œuvre architecturale comme un être froid, un idéaliste plus prompt à défendre des concepts abstraits que de s’occuper des réalités humaines. Lors des toasts portés lors de l’inauguration du couvent de La Tourette le 19 octobre 1960, le cardinal  Gerlier s’adresse ainsi à Le Corbusier[2] : « J’ai remarqué que vous étiez aimable, qu’on pouvait même vous contredire, voire un peu vous plaisanter… Quelqu’un m’avait pourtant dit »Méfiez-vous, Le Corbusier n’aime pas beaucoup la plaisanterie. » Je dis à celui-là, « Vous vous êtes trompé », et j’en suis heureux car je n’ai pas énormément d’estime intellectuelle pour les gens qui ne comprennent pas la plaisanterie . »

Joseph Savina et « Femme »

Ce sont ces trois vertus citées plus haut, la SINCÉRITÉ, la PURETÉ, la FIDÉLITÉ, qui ont rapproché Le Corbusier de Norbert Bézard, de Joseph Savina ou de Thomas Rebutato, trois hommes « bruts de décoffrage » pour employer un terme de métier, simples, natures, authentiques et non pollués par une forme de culture snob et mondaine, parmi eux. Tous les trois créent avec enthousiasme et naïveté des œuvres brutes et vibrantes d’une émotion sincère. Trois livres[3] relatent ces rencontres de l’architecte avec ces hommes simples, droits et fiers, décrivant leur amitié, avec parfois un peu de désillusion, mais qui ne sera interrompue qu’avec la mort. Des histoire d’hommes aux fortes personnalités, sincères et travailleurs, avec des parcours professionnels et des choix de vie atypiques, radicaux et en toile de fond ces relations « donnant-donnant »  et ces solides amitiés qui n’empêche pas le franc parler et de se dire ses « quatre vérités »… Quand un homme sincère dit « sa » vérité en toute bonne foi, rapidement cette vérité se partage aisément et devient universelle. Mais combien sont-ils ces hommes sincères ? Très peu en vérité… Et combien les écoute ? Encore moins assurément. La masse préfère écouter les prophètes  de « bon augure » qui lui promettent le bonheur dans ce monde (les politiques) ou dans un autre (les religions), qu’importe ils vendent un projet inhumain.

Certains ont regardé avec une certaine condescendance ces amitiés d’un homme, Le Corbusier, certes peu conventionnel mais accepté par les intellectuels comme un des leurs, avec ces hommes du peuple, « simples et sans ambitions intellectuelles »[4], selon les termes de l’historien Stanilaus von Moos. Cette forme d’élitisme méprisante pour ce qui n’est pas de son sérail n’était pas du domaine de Le Corbusier, qui n’en avait que du mépris. D’ailleurs cet échange n’est pas à sens unique, ce n’est pas le pillage ou une exploitation par Le Corbusier d’artisans naïfs. Comme à l’accoutumée, Le Corbusier est entier, direct, sincère  dans ces encouragements comme dans ses conseils à ces hommes de bonne volonté et travailleurs.

 NORBERT BÉZARD (1896-1956) est le plus âgé des trois, et de presque dix années le cadet de Le Corbusier (1887-1965). D’origine sarthoise, il fit différents métiers, d’abord  boulanger de 1920 à 1930, après avoir combattu durant la Grande guerre. Animateur de réformes agraires et militant de la cause paysanne laissée pour compte après la crise de 1929, il rencontre Le Corbusier en 1932 dans les cercles de « réflexions sur le renouveau de l’action régionale ». Bézard fait appel à Le Corbusier pour « donner aux paysans la santé, le confort, l’hygiène qu’il avait déjà offerts aux ouvriers de villes », faisant référence à la « ville radieuse » et son urbanisme novateur et révolutionnaire. « Vous avez le devoir de mettre debout la Ferme radieuse juste et nécessaire, pendant de la Ville radieuse » lui écrit-il. En 1933/34 s’ensuivra le projet de « ferme radieuse et village coopératif », fruit de leur collaboration. Le Corbusier accompagne son projet dessiné adressé à Bézard de ce commentaire : « Maintenant il faut construire une telle ferme, la voir debout dans les champs à l’aurore, à midi, au crépuscule, au printemps, en été, en automne, en hiver. Et aussi Norbert Bézard, il faut construire le village coopératif, net et joyeux, centre de la vie rurale. La campagne se réveillera ». On pense aux idéaux de la révolution communiste de 1917 en Russie avec les kolkhozes, coopératives agricoles, et le lancement par Staline à partir de 1928 des sovkhozes, fermes d’Etat, ainsi qu’au socialisme rural des kibboutzim fondés en Palestine par les sionistes à la même époque. Le Corbusier fera rentrer Bézard au CIAM[5] puis à l’ASCORAL[6] .

Après le décès de sa femme en 1939, Norbert Bézard se remarie avec Suzanne Rond, et le couple s’installe à Paris. Lui trouve un travail d’ouvrier chez Renault, elle est institutrice d’inspiration Freinet, avec activités de poterie pour les enfants. C’est ainsi que Bézard s’initie au modelage en 1952, à l’âge de 55 ans, et se lance avec enthousiasme et passion dans l’art céramique et la peinture, courte période qui sera interrompu par son décès des suites d’un cancer en juin 1956. Très vite il montre ses créations à son ami Le Corbusier qui lui écrit en 1952 : « J’ai fait déballer votre faïence et je suis tout à fait impressionné, très content (…) Toutes ces créations : poissons, papillons, oiseaux, sont saines, fortes et vraies, et c’est cet esprit de vérité qui est valable par dessus tout ». Le sincère enthousiasme de Le Corbusier sera suivi d’aide, de conseil et de promotion.

 Robert Rebutato à son bar

Aide matérielle d’abord, pour laquelle Bézard écrira cette lettre de remerciements le 3 août 1952 : « J’ai bien reçu et touché le chèque. Merci. Nous voilà sauvés (…) J’ai tout bien fait de croire que si mon œuvre ne sera pas un chef-d’œuvre, elle sera tout de même quelque chose à ma manière, c’est-à-dire du hors série, hors mode, bien torché et agréable au goût pour les connaisseurs (…) Je vous souhaite du soleil, le repos bien gagné, de la bouillabaisse comme ça, et pourquoi Corbu n’essayeriez-vous pas d’accrocher quelques bestiaux à un hameçon bien « boëtté » ? Goûtez et vous continuerez… » Le 21 avril 1953, Le Corbusier vient au secours de son ami en lui adressant un chèque avec ce mot : « Inclus un chèque de 20 000 francs pour payer vos impôts. Ce n’est pas la peine de vous battre contre les forteresses inexpugnables. Ce sera à valoir sur la commande Friedrich, mais en attendant on vous fichera la paix. » Datée du lendemain, Bézard termine sa lettre de remerciements par ces mots pathétiques : « Corbu, mon bon vieux et cher Corbu, je refuse par avance tout ce qui pourrait m’être accordé par l’Etat, mes décorations, gagnées avec ma jeunesse et mon sang, je les fous en l’air. Et vive la céramique et les « pots » bien faits… et au plaisir de vous voir à Montmartre. » Dans une note à Wogenscky du 21 décembre 1955,  soit peu avant la mort de Bézard, Le Corbusier demande «qu’ on puisse lui réserver une petite part d’honoraires, ou plus exactement une royaltie minime (ce qui serait plus régulier) au cas où l’affaire prendrait de l’ampleur. »

Le Corbusier à Roquebrune

 Pour les conseils, Le Corbusier ne se montre pas avare non plus, parfois un rien machiste comme dans sa lettre du 8 octobre 1952 : « Il y a la série faite par Suzanne (la femme de Bézard) qui ne peut être mélangée à votre série par suite de différences essentielles, mais cette série se défend parfaitement, et elle est très jolie dès qu’elle est isolée et qu’elle compte comme une œuvre individuelle féminine. Conseil : Ne mettez jamais dans la même caisse vos œuvres et celles de votre femme… » Parfois la confrontation et les échanges sont aigres-doux, comme dans ce courrier du 4 octobre 1954, pour la production d’assiettes avec la chapelle de Ronchamp : « Je ne touche aucun droit d’auteur sur Ronchamp. Il faut vous débrouiller vous-même avec Canet[7] qui est très bienveillant. Tâchez d’être un peu objectif et d’écouter ce que les gens vous disent  (…) Je vous ai donné les indications d’interprétation de la chapelle en blanc avec le ciel bleu et l’herbe verte. Vous m’avez dit que c’était des dessins ignobles. Je n’ai aucune prétention d’auteur, bien entendu. »

Après le décès de Norbert Bézard en juin 1956, Le Corbusier écrit à son épouse Suzanne le 20 juillet 1956: « Faites attention aux requins des galeries de peinture dont certains sont voraces et cruels. Ne faites rien sans m’en parler. Je connais le milieu ! »

Quant à la promotion, Le Corbusier obtiendra pour Bézard une importante commande de service de table auprès de Francisco Matarazzo, fondateur du musée d’Art  moderne de Sao Paulo. Plus tard, après la construction de la chapelle de Ronchamp en 1955, Le Corbusier fournit des photos de la chapelle qui serviront à Bézard pour illustrer des fonds d’assiette destinés aux touristes. Il doit néanmoins tempérer l’ardeur de son ami qui s’est lancé dans une importante fabrication en série : « Je suis enchanté de vos assiettes. Elles sont très belles. Vous êtes un artiste. Vous avez un don pour la céramique. Mais faites attention ! N’en faites pas 1000 ! Vous n’avez pas de commande (…) On ne vendra jamais 1000 assiettes. Ce qui est bien ne touche pas la foule. La foule aime le mauvais. Où trouverez-vous 1000 clients ? On foutra vos assiettes dans un coin ! On offrira des mochetés qui se vendront»  Parfois, l’impatience ou le désappointement de Bézard devant des commandes qui n’arrivent pas irritent Le Corbusier : «Je fais l’impossible pour avoir des commandes à chaque occasion. Pas de réponses ! Imaginez-vous un peu la vie que je mène ? Je suis rentré des Indes avec un travail à crever comme suite à mon voyage et un travail à crever pour ce que je retrouvais à Paris (…) ayez pitié un peu des autres aussi. » Un autre fois, Le Corbusier adresse une lettre à Emery et Zehrfuss, architectes à Alger, digne du meilleur vendeur à la sauvette sur les marchés afin de les exhorter à acheter des céramiques à Bézard : «Vous êtes les bénéficiaires de la persévérance de Le Corbusier à travers les âges… J’en suis ravi pour vous. Je vous demande une petite compensation, c’est celle-ci : notre ami Bézard du CIAM et de l’ASCORAL (…) Les céramiques de Bézard, plats assiettes, etc… sont absolument somptueuses. Je trouve en toute camaraderie que vous pourriez passer commande à Bézard afin d’organiser votre train de maison sur une valeur artistique de premier ordre (…) Au moment où chacun fait de la céramique, belle ou laide, vous êtes devant un cas de beauté indiscutable. Soyez gentils de me répondre. Je souhaite une commande au nom de Bézard que je serais heureux de lui transmettre. 76 pièces admirables pour le prix d’une petite gouache ou dessin, cela vaut la peine ». Robert Rebutato raconte que Zehrfuss, qui n’avait rien compris à cet art « brut », est ressorti atterré de l’atelier du céramiste, se demandant ce que Corbu pouvait bien trouver d’admirable dans son art…

Ayant eu connaissance du travail de céramique de Picasso à Vallauris durant cette période des années 1950, Norbert Bézard écrit à Le Corbusier le 27 avril 1955 : « Cela me ferait grand plaisir de travailler pour Picasso, et cela l’obligerait sans doute, en le soulageant de besognes fastidieuses pour lui, ordinaires pour moi. La céramique, c’est du travail, et qui demande de l’ordre et de la minutie ». Ce souhait ne se réalisera pas, et Picasso[8] produira de 1947 à 1971 avec l’atelier Madoura des céramistes Suzanne et Georges Ramié plus de 25000 pièces dont 4000 sont recensées.

Norbert Bézard, assiette de la série « « Chapelle de Ronchamp », 1955, faïence émaillée. 


[1] Le 1er septembre 1965, André Malraux, dans l’éloge funèbre de Le Corbusier qu’il prononçait dans la Cour Carrée du Louvre a eu ces mots : « Peintre, sculpteur et plus secrètement poète (…) il ne s’est battu que pour l’architecture ».

[2] In « Le couvent de Le Corbusier », Les Editions de Minuit, Paris, 1963

[3] Nobert Bézard, céramiste d’art, correspondance avec Le Corbusier , Association Piacé le radieux/Bézard/Le Corbusier et SOMOGY Éditions d’art, Paris, 2013.

Le Corbusier et la Bretagne , Éditions nouvelles du Finistère, Quimper-Brest, 1996.

Eileen Gray, L’Étoile de Mer, Le Corbusier , trois créateurs en Méditerranée, Archibook + Sautereau Éditeur, Paris, 2013.

[4] MOOS (von) Stanislaus, Le Corbusier- Element einer Synthese, Frauendfeld, Verlaghuber, 1968.

[5] CIAM : Congrès international d’architecture moderne, créé à La Sarraz en Suisse en 1928

[6] ASCORAL : Assemblée de Constructeurs pour une Rénovation Architecturale, fondée par Le Corbusier en 1940

[7] Alfred Canet, gestionnaire de la Société immobilière de Notre-Dame du Haut-Rochamp (Haute-Saône).

[8] Une exposition retrace au musée de Sèvres cet engouement jubilatoire et passionné de Picasso pour la céramique durant les vingt dernières années de sa vie, « Picasso céramiste et la Méditerranée », Cité de la céramique de Sèvres, jusqu’au 19 mai 2014.

Billet n°47- POLIAKOFF, JORDAENS

5 février, 2014  |  LE BILLET

Deux expositions parisiennes ont retenu l’attention ces derniers temps, l’une d’elle peut encore la retenir pour ceux qui ne seraient pas allés au Musée d’Art moderne où se tient jusqu’au 23 février l’exposition consacrée à Serge Poliakoff (1900-1969)[1]. L’autre s’est terminée dimanche 19 janvier, consacrée à Jacques, ou Jacobus, Jordaens (1593-1678)[2]. En allant voir ces deux expositions, on remarque combien la vie de peintre a changé en trois siècles, passant du chef d’entreprise dirigeant un atelier de plusieurs dizaines de compagnons, à celui de l’artiste seul face à son art. Les mécènes d’autrefois sont remplacés par les marchands d’art et galeristes qui font aujourd’hui la côte des artistes.

Les lieux mêmes où se tiennent, ou se sont tenus, ces deux expositions ne laissent pas indifférents. Au Petit Palais, où étaient exposées des œuvres du peintre anversois du XVIIème siècle Jacques Jordaens, ce bâtiment Napoléon III a fait l’objet d’une importante rénovation entre 2001 et 2005, sous la conduite des architectes Chaix et Morel. Ce musée attire moins les foules que son voisin le Grand Palais, aux programmations plus tapageuses. Ici « tout n’est que luxe, calme et volupté », une galerie circulaire entoure un patio végétal, les espaces d’expositions permanentes sont gratuits, on y déambule librement et agréablement, sans être pressé par la foule qui vous commande de circuler. La salle des expositions temporaires a donc abrité récemment cette rétrospective du peintre anversois, contemporain de Rubens et de Van Dyck. Appartenant à la bourgeoisie aisée de cette ville riche et prospère grâce au commerce fluvial et maritime par sa situation sur l’estuaire de l’Escaut, baptisé catholique, marié à la fille de son maître Van Noort, luthérien contraint à dissimuler sa foi par la Contre-Réforme, Jordaens se convertira tardivement au calvinisme en 1671, peu avant sa mort.

La ville d’Anvers, après le partage des Pays-Bas, est intégrée aux provinces du sud sous domination du roi catholique espagnol, tandis que les régions du nord forment un bastion protestant. C’est dans cette cité que va prospérer Jordaens, à la tête d’un atelier ayant compté jusqu’à une quarantaine de compagnons, les uns simples préparateurs des châssis et des couleurs, les autres amorçant la peinture sur les toiles, d’autres enfin recopiant des tableaux à succès.

A côté des thèmes religieux et des portraits de bourgeois anversois, dont le sien propre à la trentaine, hautain et fier de sa réussite, de sa femme et de sa fille, Jordaens peint des scènes triviales de beuveries comme cette imposante toile intitulée « Le Roi boit » (1638-1640), inspirée des scènes réalistes, populistes et colorées du Caravage. La fête bat son plein, un homme âgé au centre de la composition s’apprête à boire cul sec son verre de vin blanc où trempe la fève, comme le veut la tradition. Alors que les regards enivrés des joyeux convives sont concentrés sur ce Roi d’un jour, quatre d’entre eux sont dirigés vers le peintre, vers nous, comme pour nous convier à cette fête paillarde : l’un à la renverse brandit une cruche de vin en beuglant, tandis qu’un autre en vomissant laisse échapper son plateau avec coupes et carafe, le musicien nous fixe d’un œil les joues gonflées sur la pipe de sa cornemuse, enfin l’enfant qui se fait torcher par sa mère, femme bien en chair à la Rubens, nous regarde la figure rosie et inquiète d’être vu dans cette position les fesses à l’air.

Ici tous les âges de la vie sont représentés, une vieille femme édentée ricanant en direction de ce vieillard, roi d’un jour,  les femmes à la blanche carnation se détachant des figures sombres et rouges des hommes, l’une d’elle mure et gironde  quand les deux autres sont jeunes et pulpeuses, un adolescent à son côté, le jeune enfant torché sur ses genoux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Le roi boit » Jacques Jordaens, 1638-1640

 

Tous les sens sont aussi sollicités. Se côtoient l’odeur suave de la pâte feuilleté de la galette et l’odeur fécale des fesses de l’enfant, le parfum féminin des jeunes filles aux joues rosies et celui du vomi de l’homme ivre, les chants vociférés retentissent des bouches grandes ouvertes accompagnés par le couinement de la cornemuse et les jappements du chien qui vient partager la joie de son maître, la couronne colorée du roi rutile contre les couleurs mordorées et blafardes des convives, on prendrait presque un verre pour accompagner cette joyeuse assemblée, goûter le vin et croquer dans cette galette dorée. Les regards tournés vers les spectateurs que nous sommes semblent nous dire que nous sommes aussi acteurs de cette fête, qu’il nous suffirait pour cela de remplir un verre, de le lever pour faire partie du tableau et d’encourager le roi en criant « le roi boit, le roi boit, le roi boit… »

Jordaens a peint une scène similaire, exposée à côté de celle que je viens de décrire. Mais la scène y est nettement moins truculente, et le roi beaucoup moins patenôtre.

L’exposition « Serge Poliakoff, le rêve des formes », au Musée d’art moderne de la ville de Paris, occupe une aile de ce bâtiment Art déco abritant l’immense fresque de Raoul Dufy, « La fée électricité ». Cette allégorie du progrès a été réalisée pour l’Exposition universelle de 1937. Commandée par la Compagnie parisienne de distribution de l’électricité, elle devait « mettre en valeur le rôle de l’électricité dans la vie nationale et dégager notamment le rôle social de premier plan joué par la lumière électrique ». Longtemps restée la plus grande fresque mondiale avec ses 624 m2, elle fut détrônée en 1987 par une toile d’un seul tenant de 1722 m2, réalisée en 1987 en RDA par le peintre allemand Werner Tubke.

Cette exposition est complétée par celle qui se tient à la fondation Dina Vierny-musée Maillol[3], où sont accrochées une quarantaine de gouaches, souvent esquisses préliminaires pour des peintures à l’huile. En 1970 alors que se tenait une exposition-hommage un an après le décès de Poliakoff, Dina Vierny, modèle du sculpteur Aristide Maillol, exposait des gouaches du peintre dans une galerie de Saint Germain des Prés. « Tous ceux qui admiraient Serge Poliakoff se pressaient autour de  la galerie, débordaient sur la rue, occupaient les cafés, passant comme un fleuve sans fin pour rendre hommage à une étoile de la peinture qui venait de s’éclipse du firmament des peintres. »

Poliakoff, issue de la grande bourgeoisie, quitte sa terre natale en 1918 et erre en Europe avant de se fixer à Paris en 1923. Pour vivre, il joue des airs tsiganes à la guitare dans les cabarets russes. Quelques cours de peinture, mais surtout la fréquentation d’artistes émigrés russes, Sonia Delaunay et son mari Robert, Wassily Kandinsky, vont le mener vers l’abstraction. Il mettra trente années avant de connaître le succès et devenir un peintre côté dans les années 1950. La vie de Poliakoff ne ressemble pas à l’idée que l’on peut se faire de celle romantique de l’artiste maudit à la vie dissolue et torturée. Non, celle de Poliakoff est réglée comme celle d’un fonctionnaire anglais, travail de neuf heure à midi, apéritif avec les copains (au café Flore tout de même), quelques-uns le suivaient jusque chez lui pour déjeuner (il avait table ouverte pour les amis), sieste et travail jusqu’à l’heure du thé, partagés avec quelques intellectuels de passage avec qui il discutait art et philosophie… immuablement, sa vie était suivait journellement ce scénario. Une épouse, une seule durant toute sa vie, rencontrée en 1935 et qui, fidèle complice de son œuvre, demeurera à ses côtés jusqu’à ce qu’il s’éteigne dans son atelier, pinceaux en main, un 12 octobre 1969 à l’âge de 69 ans, en pleine gloire.

Ce dandy russe, taiseux et sombre, semblait traîner derrière lui toute la tristesse des russes blancs, chassés par la Révolution d’Octobre 1917. Seule la peinture (et la musique tsigane) le tire de son spleen vers un idéal : celui de reconstituer le puzzle de sa vie, fait de formes colorées et vibrantes, emboîtées les unes dans les autres, comme autant de parcelles de son être. Une composition murale (1965-1967), surnommée « l’iconostase » par les critiques, faite d’un assemblage de petits tableaux à la tempera sur papier huilé et marouflé, est l’esquisse du travail de sa vie de peintre débuté tardivement, vers la quarantaine. Chaque toile reprend en réduction une composition antérieure, inversant ce qu’il faisait avec les gouaches qui lui servaient d’esquisses pour ses toiles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Composition murale »  Serge Poliakoff, 1965-1967

 

Chez Poliakoff, les formes, tout d’abord des aplats de couleurs cernés de lignes, comme Piet Mondrian, se juxtaposent ensuite sans autre fracture que leur luminosité, leur densité ou leur température, comme chez Paul Klee ou Mark Rothko, puis elles se recentrent sur la toile sur un m^me fond coloré, comme chez Nicolas de Staël. Enfin, sur la fin, une, deux ou trois couleurs suffisent et couvrent la toile, c’est l’abstraction pure mais non sans tache, zen et totalement détachée du réel, celle d’Yves Klein et ses « monochromes IKB » (International Klein Blue) ou de Kasimir Malevitch et son « carré noir sur fond blanc » jusqu’au « Carré blanc sur fond blanc »… Poliakoff s’est arrêté avant ce geste ultime et désespéré, cette chute dans le vide.

La symphonie colorée est le fruit d’un patient travail de Poliakoff sur les pigments qu’il broie lui-même, de superposition, de grattage et de ponçage. Les blocs colorés sont étudiés et composés pour tendre vers une forme idéale, savamment et patiemment recherchée à l’aide de la proportion « divine proportion » du nombre d’Or. Poliakoff, qui « connaissait la musique » dans tous les sens du terme, disait : « Quand un tableau est silencieux, cela signifie qu’il est réussi (…) Une forme doit s’écouter et non pas se voir ». Et c’est là que réside le grand mystère de l’art abstrait, que le critique d’art Pierre Guéguen résume ainsi parlant de Poliakoff : « Il s’agit d’un esprit sérieux, tout entier dirigé vers ce rêve des formes en soi qui est le grand mystère à élucider de l’abstrait ».

L’artiste était doublé d’un poète, mais surtout d’un humaniste généreux et doux. Il illustra certains de ses écrits dont celui-ci, extrait de « Enluminures » en 1972 : « Cette pierre tu rêvais de lui jeter. Laisse-là de côté. Puisse-t-elle être pour tous et pour toi-même un gage. Ce n’est pas à toi de juger. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Sans titre (jaune et noir) »  Serge Poliakoff, 1952



[1] « Poliakoff, le rêve des formes », musée d’Art moderne de la ville de Paris, du 18 octobre 2013 au 23 février 2014

[2] « Jacques Jordaens, la gloire d’Anvers », Petit Palais, jusqu’au 19 janvier 2014

[3] « Serge Poliakoff, gouaches de 1948 à 1969 », musée Maillol du 19 septembre 2013 au 9 février 2014

Billet n°46 – DE TOUT… MAIS PAS DE RIEN

15 janvier, 2014  |  LE BILLET

ROLLAND

Romain Rolland écrit en 1940 dans son Journal depuis Vézelay[1] :

« J’ai péleriné autour de mes anciennes maisons (…toutes dans le 6ème Montparnassien). Au 76 rue Notre Dame des Champs, j’aurais pu entrer, j’y aurais retrouvé ma jeune épouse, mes jeunes rêves (…) et mes espoirs, et mes déboires, et nos deux fièvres (…) et l’acacia devant ma fenêtre. Un demi-siècle a dormi là, en mon absence. Je ne tiens pas à le réveiller… »

« Péleriner », quel beau verbe inventé par Romain Rolland, plus élégant que marcher, plus poétique que promener. Le mot n’existe pas dans le dictionnaire Le Robert, ni dans le dictionnaire des synonymes Quarto-Gallimard. Ce verbe m’évoque mon grand-père, quand le vieil homme courait le monde et l’admirait, souvent de façon épique comme Dom Pedro d’Alfaroubeira avec ses quatre dromadaires de Guillaume Apollinaire. Le béret enfoncé sur son crâne d’oiseau, la canne lui servant de cale dans sa marche titubante, une pèlerine grise jetée sur ses épaules, à quatre-vingts ans passés il sillonnait la France à pied, en car, en train, parfois même en auto-stop. Tout ça lui donnait un faux air d’abbé Pierre, dont il était proche par la pensée. Dans les années 30, il adhérait à la Jeune République de Marc Sangnier, société de pensée chrétienne de gauche plus que parti politique, où il côtoya Eugène Claudius-Petit, cet actif ministre de la Reconstruction. Il écrivit plusieurs ouvrages, dont un « Brisons nos chaînes » en 1928 qui n’est pas sans rappeler le « Indignez-vous » de Stéphane Hessel publié en 2010…

 

SOUFFLOT

L’exposition sur Jacques-Germain Soufflot (1713-1780)[2], quel ennui, dans son sinistre Panthéon… Toute l’architecture classique, de Louis XIV jusqu’à Napoléon III, n’a été qu’une imitation de l’antique, répétitive et ennuyeuse, peu inventive… C’est de l’architecture de tailleur de pierre, avec en prime le concours de celui qui érigera la plus haute et audacieuse coupole. Peut-être que le lieu de l’exposition, dans un bas-côté de l’ancienne église royale Sainte Geneviève convertie en Panthéon d’hommes illustres à la Révolution, ajoute-t-il à la morbidité et à l’ennui. L’exposition, hommage à celui considéré comme « l’un des plus grands architectes français »[3] (mais sur quels critères ?), a le mérite d’être exhaustive. La carrière de l’architecte y est retracée, de Lyon (où il dessina la grande façade de l’Hôtel-Dieu  sur le Rhône) à Paris (l’Hôtel Marigny aujourd’hui disparu, en partie l’Hôtel de la Marine place de la Concorde), à l’aide de maquettes, de dessins, de documents, de sculptures  et de peintures, dont l’imposant tableau de la pose de la première pierre de l’église Sainte Geneviève par Louis XV[4]. Pour ma part je pense qu’il y a plus de créativité, d’invention et d’humanité chez les néo-classiques « révolutionnaires », rangés parmi les utopistes du Siècle des Lumières, Etienne-Louis Boullée (1728-1799) avec son projet de cénotaphe à Newton et de Bibliothèque royale, Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) avec les salines royales d’Arc-et-Senans et le projet de la ville idéale de Chaux, autant de programmes liés à l’urbanisme, à l’industrie naissante et aux questions sociales proposées par Jean-Jacques Rousseau avec son « contrat social », plutôt que dans les réalisations monumentales de Soufflot pour une classe privilégiée et dominatrice, en étant le protégé du marquis de Marigny, surintendant des Bâtiments du roi. A partir de 1750, et sous l’influence de son « Grand Tour » en Italie où Paestum et l’Antiquité romaine vont exercer sur lui une forte influence, il est un artisan du retour au « grand goût » en réaction aux excès de « l’Art rocaille », influence du Baroque italien sous la Régence du duc d’Orléans de 1715 à 1723.

S’il fallait chercher une comparaison avec les « grands architectes français » d’aujourd’hui, puisque c’est ainsi qu’est classé Soufflot pour son temps, j’associerais Jean Nouvel et Rudy Ricciotti à Claude-Nicolas Le doux et Etienne-Louis Boullée, quant à Soufflot je ferais le rapprochement avec Christian de Portzamparc ou Ricardo Bofill (mais peut-être que ce dernier n’a pas la nationalité française, même si Versailles fut pour lui une source d’inspiration…).

 

GONCOURT

« Au revoir là-haut »[5] de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013, est un prolongement idéal à un précédent billet sur l’Art déco[6], dans lequel il y avait peu de place à une consécration des années de l’entre-deux-guerres… tout ce qui y était dit est là, dans ce roman. De ceux qui n’ont pas fait la guerre, notamment ceux que les « poilus » appelaient les « planqués », beaucoup des enfants de la grande bourgeoisie laquelle s’était aperçu à partir de 1915 que cette guerre ne serait pas qu’une simple promenade de santé, mais serait longue et meurtrière, on aurait pu entendre ceci : « Arrêtez de nous emmerder avec vos morts, peuple d’en bas. Enterrez-les une bonne fois pour toutes, et maintenant laissez-nous jouir de la fortune amassée grâce à la guerre et laissez-nous la faire fructifier en paix. »

Dans son livre édifiant, Pierre Lemaître déboulonne quelques militaires du piédestal où on les avait hissés, et trace l’état d’esprit de la « bonne société » triomphante et suffisante :  « Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après ».

En ces temps de commémoration du centenaire de cette boucherie que fut la « Grande guerre », une bande dessinée, « Sang noir »[7], retrace le parcours d’un tirailleur sénégalais extrait de son village pour défendre « sa patrie » en danger. Le dessin en est net et précis, les teintes choisies, noir, rouge et ocres recréent l’atmosphère sombre et lourde du conflit. Paradoxalement, cette guerre aura permis aux peuples colonisés d’amorcer leur émancipation. Les combattants, spahis marocains, tirailleurs algériens ou sénégalais, portent un œil neuf et critique sur l’homme blanc dominateur et porteur de « la » civilisation. Ils ressentent combien il leur ressemble au milieu de la folie meurtrière qui ne fait pas de distinction de race, et que la couleur du sang est la même pour tous. Il leur faudra encore attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que cette décolonisation se fasse, souvent de façon violente, répétant des méthodes pourtant décriées durant l’Occupation, comme la torture. Un livre écrit par un journaliste sénégalais[8] retrace de façon exhaustive le parcours de ces tirailleurs qui ont parfois tourné leurs armes contre leurs frères lors de révoltes indigènes, ainsi qu’une autre bande dessinée[9] qui remonte aux origines de cette incorporation forcée, dont j’attends impatiemment le deuxième tome.  Quant au prix Goncourt 2011, « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni[10], il retraçait superbement ces guerres de décolonisation à travers le parcours d’un soldat de la deuxième guerre mondiale. Un véritable « voyage au bout de l’enfer », un roman trouble, époustouflant et cruel à la fois. Que ce soit les guerres de colonisation ou celles de décolonisation, elles sont toutes ratées,  stupides, féroces, atroces, sauvages. Une phrase résume l’absurdité de la colonisation : « On n’apprend pas impunément la liberté, l’égalité et la fraternité à des gens à qui on les refuse ».

 

PERRET

Au Palais d’Iéna se tient jusqu’au 19 février l’exposition « Auguste Perret : huit chefs-d’œuvre, architectures du béton armé ». Il faudra, outre Le Havre, visiter et revisiter les bâtiments de Perret à Paris, dont l’immeuble qu’il se construisit avec ses frères rue Franklin en 1908, un des tout premiers bâtiments en béton armé. En plus de cette prouesse technique par laquelle on reconnaît l’entrepreneur avisé et innovant, il y a également l’artiste élégant cachant sa structure sous des carreaux de laves émaillées du céramiste Bigot, ainsi que l’architecte rationnel et habile grâce à son plan fait de redents, développant ainsi une large façade vitrée sur une parcelle pourtant étroite.

Au Palais d’Iéna, il y a cet impressionnant escalier « en fer à cheval », montrant toute la légèreté et la souplesse que l’on peut imprimer au béton, n’en déplaise à Dali qui disait que Le Corbusier s’était noyé à cause d’une indigestion de ce matériau.

Il y a aussi, ici comme ailleurs quand Perret dessine des piliers pour des bâtiments prestigieux, ces splendides élancements dignes des salles hypostyles des temples égyptiens, fûts et chapiteaux ne faisant qu’un sans interrompre les cannelures verticales s’épanouissant en fleur de papyrus.

L’atelier qu’il construisit pour Braque à Montsouris, mentionné dans le précédent billet, n’est pas le mieux de Perret, ni pour Braque qui y résida finalement peu, préférant la Normandie et l’atelier que lui construisit Paul Nelson.

Mais revenons au Havre. Un film a superbement mis en scène cette ville sous sa face mélancolique et mystérieuse, c’est « 38 témoins » de Lucas Belvaux. Oui, la ville du Havre a des airs tristes, mais la tristesse est belle aussi…. « les plus désespérés sont les chants les plus beaux » dit le poète romantique. Quand à un autre film, « Les garçons et Guillaume à table », racoleur et casse-pieds, il commence très stupidement, quand le narrateur compare une triste ville balnéaire du sud de l’Espagne, où poussent les immeubles insipides des marchands de soleil, avec la ville portuaire du Havre, reconstruite par Perret après les bombardements de 1944. D’une voix niaise et interlope, le narrateur, petit bourgeois confiné, badine ainsi parlant de la ville espagnole où il échoue : « Une ville aussi triste que le Havre, ce qui n’est pas peu dire… » La modernité est-elle si difficile à accepter ? Relisons « Adieu » dans « Une saison en enfer » d’Arthur Rimbaud : « Il faut être absolument moderne ».

 

JOLY

J’ai beaucoup appris sur Robert Joly (1928-2012) grâce à cette journée d’étude organisée en sa mémoire à la Cité de l’architecture et du patrimoine au Palais de Chaillot. C’était le 7 décembre 2013… un an après sa disparition.

J’ai un peu côtoyé Robert Joly alors qu’il était président de l’association « les Amis de Jean Prouvé ». J’ai apprécié la finesse et l’intelligence de cet homme, notamment lors d’un déjeuner après lequel nous avions prolongé notre conversation chez lui dans le 13ème arrondissement. Il avait truffé son appartement de trouvailles très corbuséennes. Avant de le quitter il me fit une dédicace sur son livre « la ville et la civilisation urbaine »[11], que j’avais déniché parmi les livres d’occasion de la librairie Picard rue Bonaparte. Il y a écrit ceci : « la ville et la civilisation urbaine où l’innovation n’a pas une efficacité forcément durable mais où la sommation des aventures quotidiennes (dont architecturales) prend tout son sens ».

 

 Avec le mot « sommation » qu’il emploie, une définition « physiologique » de ce terme dans le Robert rejoint celle de « rhizome » utilisée par Joseph Abram pour qualifier le travail de Robert Joly lors de cette journée d’étude. Je cite ici cette définition de « sommation » dans le dictionnaire:  » effet produit par l’addition de plusieurs stimulation ou d’une même stimulation répétée à brefs intervalles qui, isolément, seraient inefficaces ». Ceux qui ont connu Robert Joly, architecte, urbaniste et historien y verront là une belle image de son activité intellectuelle incessante et polymorphe.

Il collabora au beau livre que son frère Pierre Joly a consacré à « Le Corbusier à Paris »[12], illustré des photos de Véra Cardot et mis en page par Pierre Faucheux. Je l’ai trouvé aux Puces de Saint-Ouen, en même temps que le livre d’André Bruyère « Pourquoi des architectes? »[13]



[1] ROLLAND Romain, Journal de Vézelay, 1938-1944, édition établie par Jean Lacoste, éditions Bartillat, Paris, 2012.

[2] « Soufflot, un architecte dans la lumière », exposition au Panthéon à Paris du 11 septembre au 24 novembre 2013.

[3] C’est ainsi que Soufflot est présenté dans le catalogue de l’exposition.

[4] Louis XV (1710-1774), roi de France à partir de 1715, succède à son arrière-grand-père Louis XIV à l’âge de cinq ans. Il monte sur le trône à sa majorité en 1723, à l’âge de 13 ans.

[5] LEMAITRE Pierre, « Au revoir là-haut », Albin Michel, Paris, 2013

[6] Billet n°41 d’octobre 2013, « L’art des cocoricos au Palais de Chaillot »

[7] « Sang noir », scénario Frédéric Chabaud, dessin Julien Monier, éditions Physalis, Paris, 2013

[8] MBAJUM Samuel, « Les combattants africains dits « Tirailleurs Sénégalais » au secours de la France (1857-1945), Riveneuve éditions, Paris, 2013

[9] « La colonne – Un esprit blanc » tome 1, scénario Christophe Dabitch, dessin Nicolas Dumontheuil. Futuropolis, Paris, 2013.

[10] JENNI Alexis,  « L’art français de la guerre », Gallimard, Paris, 2011.

[11] JOLY Robert, « La ville et la civilisation urbaine », Messidor Editions sociales, Paris, 1985

[12] JOLY Pierre, « Le Corbusier à Paris », La Manufacture, Paris, 1987

[13] BRUYERE André, « Pourquoi des architectes ? », Pauvert, Paris, 1968

 

Billet n°45 – POETES… VOS PAPIERS

7 janvier, 2014  |  LE BILLET

Il y a quelques années de cela, j’allais à Etretat avec ma mie, bien avant d’y avoir pris un premier bain de l’année avec une poignée de têtes brûlées rapidement refroidies dans une eau à 8°C, de vrais pingouins… Nous échouâmes dans un étonnant hôtel, maison à colombages du XIVème siècle, qui cacherait le parchemin détenant l’accès à la Pierre philosophale… S’il y a de l’alchimie dans ce manoir, c’est bien grâce à la qualité de son architecture, l’exploit de son transfert de Lisieux à Etretat en 1912 (ce qui lui permit d’être épargnée par le bombardement de Lisieux en 1944), et la réussite de sa transformation en hôtel de charme et restaurant de goût. Les bois sont sculptés de symboles alchimiques, d’où peut-être son nom de « La Salamandre », cet animal étant affublé de vertus divinatoires… Après avoir dormi dans la mansarde sous les toits, au matin le petit déjeuner était servi dans une immense et haute salle ornée d’une imposante cheminée dans laquelle crépitait de grosses bûches. Des tables et bancs cossus en bois sombre de chêne accueillaient les hôtes. Sur le manteau de la cheminée, une toile d’environ un mètre au carré formant trumeau, attira notre œil. Le tableau est de facture moderne, plein de fougue, on sent que l’artiste est rentré dans son sujet, la tempête fait bouillonner l’eau blanche, les falaises se confondent avec le ciel, tout bascule dans un grand tourment, avec d’impressionnantes touches impressionnistes. La mer agitée jette son écume blanche sur les falaises parmi lesquelles on reconnaît l’aiguille, dont Maurice Leblanc, le père d’Arsène Lupin, prétendait qu’elle était creuse. Magnifique toile du peintre Laurent Zunino, qui exposait alors dans cet hôtel d’Etretat. Une année plus tard, des affiches de ce peintre annoncent une exposition à Paris. Nous rencontrons enfin l’artiste, dans lequel je reconnais le chanteur de rue des dimanches de marché, place Jeanne d’Arc dans le 13ème arrondissement, que, mes cabas pleins, nous écoutions avec mes jeunes enfants… On achètera plus tard « Falaises à Etretat 2004 », lors d’une journée « portes ouvertes » de son atelier.

 

 Falaises à Etretat 2004 -Laurent Zunino – Huile sur bois, 100×100

 Laurent Zunino, vous l’aurez compris, est peintre, c’est chez lui une véritable vocation depuis l’enfance ; il consacre sa vie avec passion à son art, balayant avec force tout ce qui peut le contrarier. Tout ça se ressent dans les coups de pinceaux rageurs dont il couvre ses toiles.

Un poète, et pas des moindres, le grand Léo Ferré, l’a touché à tel point qu’il a souhaité l’approcher. Chez l’un comme chez l’autre, sincérité et liberté sont les fondements de leur art, ils étaient donc fait pour se rencontrer. C’est le fruit de cette rencontre que l’on peut goûter avec le récit autobiographique[1] de Laurent Zunino dans lequel il rend hommage à Léo en lui déclarant, post mortem, son admiration.

Je repose son livre à l’instant, condensé d’écriture, de peinture, de poésie, tout lui que je connais maintenant un peu mieux à travers ses mots pleins de retenue et de hargne mêlés… Une moitié de vie, celle d’un artiste au sens noble: pas un séducteur, mais un agitateur (un incitateur).

Dans ce déroulé d’une demie vie, on décèle les deux parts de l’artiste-poète, la pudeur (la prudence) du Normand, la fougue (la fulgurance) du Latin. Ce mélange donne un homme hors du commun, de ceux qui éclairent nos faces cachées, nos zones d’ombre ; il fait resurgir en nous cet enfant oublié, cette part d’émerveillement, d’innocence et d’ingénuité. Pour être meilleur que nous sommes, en somme.

J’attends le tome 2, celui de sa deuxième moitié de vie, mais qu’il prenne son temps…

Ceci m’amène à un autre poète qui avait rassemblé ses textes épars en un recueil intitulé « La vie en quelques mots ». J’en extrais un[2], comme pour dire merci à Léo, le chanteur-poète, à Laurent, le peintre-poète et à Henri, le berger-poète:

 

« Tous mes amis sont des poètes,

Aussi je n’en ai pas beaucoup;

Mais dans leurs yeux c’est jour de fête

Quand on se donne rendez-vous.

 

Beaux yeux où le cœur se reflète,

Ces reflets d’or vous viennent d’où?

Tous mes amis sont des poètes,

Aussi je n’en ai pas beaucoup.

 

Beaux yeux de mes amis vous êtes

Comme un sourire d’enfant doux,

Signe de choses plus parfaites,

Et quelle Présence entre nous

Quand on se donne rendez-vous ».

 

Voilà, je vous offre ce billet un peu comme un cadeau de nouvelle année… bonne année 2014 à tous.

 

Janvier 2014

Vincent du Chazaud

 



[1] ZUNINO Laurent, « Lorsque je me souviens… », poésies interrompues, Editions K’A, Ille-sur-Têt, 2013

[2] DU CHAZAUD Henri, « Printemps », éditions Points et Contrepoints, Paris, 1960

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