Billet n°109 – LE THEATRE DES LOGES

Billet n°109 – LE THEATRE DES LOGES

25 avril, 2018  |  LE BILLET

Billet n°109 – LE THEATRE DES LOGES

 

 

Trois coups, boum, boum, boum, le rideau tombe, badaboum, découvrant la scène du Théâtre des Loges. Tous au théâtre ce soir ? Le Théâtre des Loges n’est pas logé dans une salle de théâtre, avec parterre, corbeille, poulailler, et de loges point. Ce nom de Théâtre des Loges est facétieux… Tout le monde est assis à la même enseigne : les bancs sans dossier sont rembourrés, et les chaises ont assises et dossiers en bois dur : c’est un théâtre populaire, au panier les privilèges… Les installations y sont frustes, car tout est donné pour les décors du théâtre, les costumes des acteurs, et c’est là le vrai don au spectateur en plus d’un jeu époustouflant.

 

La troupe, d’abord itinérante, a posé en 1989 ses costumes et décors dans un ancien lavoir de Pantin[1]. Côté décor, la salle possède encore, suspendues, les grandes cuves en acier qui servaient à bouillir l’eau, la charpente en bois de ce local artisanal reste apparente, le sol cimenté est imprégné de sueur et de vapeur. On est dans un lieu où sont visibles les marques de labeur, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui : la vie d’artiste n’est pas une sinécure, c’est un travail dur. Les soirs de représentation, l’endroit devient féerique et colle merveilleusement aux acteurs et au répertoire. On y a vu jouer Yerma de Garcia Lorca, Andromaque de Racine, Le Revizor de Gogol, Le Misanthrope par deux fois, L’Avare, Les Fourberies de Scapin, Les Précieuses Ridicules, et j’en oublie, bientôt La Tempête de Shakespeare[2]

 

Pour donner une telle qualité de spectacles, il aura fallu des heures de répétition dans le froid en hiver, des heures de mise au point du metteur en scène, durant lesquelles alternent remords et enthousiasmes pour atteindre à ce niveau de prestation offert au public. Je suis étonné que les critiques de théâtre ne franchissent pas le périphérique pour écouter et voir ces spectacles si bien ciselés, un beau travail d’artisan, que dis-je d’artistes, qu’ils donnent si peu à lire ou à entendre sur ce Théâtre des Loges : honte à eux, et c’est leur tort… Est-ce parce que les sièges ne sont pas assez rembourrés pour leurs culasses, leurs fiasses, leurs fonds de commerce, leurs rues aux pets, leurs gongonneurs ? Ou que le chef de troupe, trop accaparé par son travail, et de toute façon ça n’est pas dans sa philosophie, refuse d’entrer dans leur « jeu » médiatique ? Michel Mourtérot pratique son théâtre « à l’ancienne » : hiver répétitions à la dure dans la froidure, printemps rodage sur les planches du théâtre de Pantin, été tournée dans le sud-ouest de la France, automne retour sur la scène du Théâtre des Loges pour d’ultimes représentations.

 

Le chef de troupe, Michel Mourtérot, que le virus du théâtre a atteint dès son plus jeune âge, est emporté, joyeux, vif, autoritaire, inquiet puis décidé ; rien ne l’arrête alors, surtout quand s’agit de son théâtre et de Molière, Jean-Baptiste Poquelin, son modèle dans la vie et sur la scène. Une défaillance, une saison creuse, une remise en cause ? Hop, une pièce de Molière… Son remède pour chasser le spleen ? Jouer « Le Malade imaginaire » ou « Le Médecin malgré lui »… Des problèmes de trésorerie ? il entraîne sa troupe pour jouer « L’Avare ». Molière, c’est sa fontaine de jouvence, son eau de source, son lait maternel : il y puise une énergie, une jeunesse entraînant toute la troupe derrière, ou plutôt avec lui.

 

Argentine fut par deux fois une halte pour la troupe, quand elle descendait vers ses quartiers d’été aux flancs des Pyrénées, à Louvie-Juzon  en vallée d’Ossau. Ce fut d’abord « Le Revizor », avec une soixantaine de spectateur, puis «Les Précieuses ridicules », près de cent cinquante spectateurs. Argentine, à la lisière de la Charente et de la Dordogne, ne compte que quatre habitants, six avec nous. Commencés à la lumière du jour, les spectacles se terminent dans la nuit, avec au milieu de la pièce cette belle lumière entre chien et loup. Ca se passait dans la cour de l’ancien presbytère, avec l’abside de l’église romane comme fond de scène. Les deux fois, après le spectacle les faces étaient réjouies, acteurs et spectateurs se sont mélangés pour ripailler et chanter jusque tard dans la nuit…

Les Précieuses Ridicules en Argentine  

Le Révizor en Argentine

 

 

Le lendemain la troupe a plié bagages, scène et décors, ils sont partis. Nous sommes restés là, seuls, et pour combler le silence et le vide après un tel cyclone, nous avons entonné :

 

« Viens voir les comédiens

Voir les musiciens

Voir les magiciens

Qui arrivent

 

Les comédiens ont installé leurs tréteaux

Ils ont dressé leur estrade

Et tendu des calicots

Les comédiens ont parcouru les faubourgs

Ils ont donné la parade

A grand renfort de tambour

Devant l’église une roulotte peinte en vert

Avec les chaises d’un théâtre à ciel ouvert

Et derrière eux comme un cortège en folie

Ils drainent tout le pays, les comédiens

 

Viens voir les comédiens

Voir les musiciens

Voir les magiciens

Qui arrivent… »

 

C’est vraiment comme dans la chanson de Charles Aznavour que cela s’est passé en Argentine…

 

Vincent du Chazaud, le 20 avril 2018 

[1]Théâtre des Loges, 49 rue des sept arpents à Pantin, à 3 minutes du métro Hoche

[2]« La Tempête » de William Shakespeare, spectacle donné au Théâtre des Loges de Pantin du27 avril au 1er juillet à Pantin, les vendredis, samedis à 20H30, dimanches à 16H30 ( Tarifs : 17€ / 11€ (chômeurs, étudiants, groupes) / 6€  (RSA, moins de 12 ans). Réservations au 01 48 46 54 73 et 06 15 23 80 28. Site : www.theatre-des-loges.fr 

 

 

Billet n° 108 – CLIMAT DE FRANCE ET DE SOUFFRANCE

10 mars, 2018  |  LE BILLET

 

Après « création » et « production » de l’architecture, il y a « utilisation » puis « appropriation », ce que cette architecture peut devenir dans le temps et susciter quand elle appartient à l’histoire. A ce sujet l’aventure de « Climat de France », aujourd’hui Oued Koriche et que ses habitants appellent ironiquement « Climat de souffrance » ou bien la « Colombie « , est éclairante sur les déformations que peuvent provoquer une figure imposante de l’architecture, ici Fernand Pouillon qui construisit ce quartier en 1956[1]. Est-ce le fait qu’il aurait « porté des valises » durant la guerre d’Algérie ? Ou qu’il ait choisi l’Algérie pour s’installer et se refaire à sa sortie de prison en mars 1964, après l’affaire du « Point du jour « , quand la justice lui a honteusement fait supporter tout le poids d’une escroquerie immobilière politico-financière ? Il aura fallu plus de quinze ans avant qu’il ne soit amnistié.

 

Curieusement ce nom de « Climat de France » donné à ce quartier fait écho à des propos tenus par Pouillon quinze ans après sa construction quand il déclare « je dois vous dire que je ne me rendais pas compte combien le climat en France était pesant et reste pesant pour moi ». [2]

 

Pouillon prétend que l’architecture monolithique de « Climat de France », dont il dit que « personnellement (elle lui) plaît moins que Diar-El-Mahçoul parce qu’(il) préfère habiter un endroit plein de fantaisie »[3], a été commandée par la nature du terrain, glissante et instable. Ce n’était pas son premier projet, plus urbain, moins monumental, plus fluide, moins autoritaire. Mais encore faudrait-il que l’on puisse se procurer les premières esquisses. Pouillon trouvera un argument à cette monumentalité des espaces publiques, afin de compenser l’exiguïté des espaces privés. « Même à Climat de France, c’est parce que nous avons construit la maison des plus pauvres qu’il y a ce portique de six cents mètres de long. J’ai souvent dit et je répète : plus la cellule est petite, plus l’architecture doit être souveraine. On en arrive à la ruche, qui est véritablement monumentale ; imaginez que l’on agrandisse une ruche mille fois (…) Traitons princièrement nos hôtes, dont les plus humbles sont les plus nombreux. »[4] Trente ans plus tard, pour son projet de logements sociaux du Nemausus à Nîmes, Jean Nouvel inversera l’idée et compose avec la rusticité et la modestie des matériaux pour offrir plus d’espaces intérieurs aux résidents, défiant les « normes HLM ».

 

Construit entre 1954 et 1959, soixante après « Climat de France » suscite des commentaires, des recherches, des articles, des photos, des analyses, des reportages. On comprend que Stéphane Couturier, photographe d’architectures souvent imposantes, gigantesques, monumentales, soit captivé par celle de Climat de France, qui rentre dans cette catégorie. La place impose par ses dimensions, 233 mètres par 38 mètres, qui sont celles du Palais Royal à Paris, minérale, plate, aujourd’hui un caravansérail à voitures ou arène pour combats de béliers, bordée sur son pourtour d’une galerie ponctuée de 200 colonnes surmontées de hauts murs en pierre de taille, avec en retraits aux derniers niveaux une façade en briques rouges derrière un rythme serré de voiles verticaux. Cette démonstration de force n’est pas sans rappeler les architectures mussoliniennes, hitlériennes ou staliniennes : une architecture figée, autoritaire, qui n’accepterait aucun ajout, aucune transformation, aucun écart. Et c’est là que la misère, la corruption, le trafic vont s’installer pour peu à peu donner de « l’humanité » à cette « monstruosité ». En fait c’est la monstruosité de la misère, avec tout ce que cela implique pour tenter d’y échapper, qui va transformer ce monstre froid ou du moins l’adoucir. Alger, comme tous les pays en proie à une explosion démographique et à un exode rural continuel, est surpeuplée, au bord de l’implosion, coincée entre un relief difficile et une inertie politique. Alors la ville s’accroît démesurément sur ses plaines fertiles, celles de la Mitidja. La population de l’agglomération d’Alger  atteint aujourd’hui près de huit millions d’habitants, dont 2,5 millions dans le centre.

A son échelle, la cité de Climat de France reflète la situation de la capitale ; même inflation démographique, mêmes conséquences : une cité surpeuplée, délabrée, insalubre, insécurisée, livrée à elle-même. Comble, destinée à éradiquer les bidonvilles lors de sa construction, la cité supporte sur ses toits un nouveau type de bidonvilles, il n’est plus à raz-de-terre mais perché dans les airs.

 
A la froideur des photos, toute empreinte des peintures de Georgio de Chirico, peu après son inauguration, se juxtaposent aujourd’hui celles de Stéphane Couturier, pleines de désordres spontanés. Quelle serait la réaction de Pouillon, qui disait : « nous avons installé des hommes dans un monument, et ces hommes qui étaient les plus pauvres de l’Algérie pauvre, le comprirent» ? Le photographe s’intéresse à la ville et aux développements urbains (Mexique, USA, Chandigarh, Brasilia, Le Havre, Barcelone), avec leurs transformations ou leurs extensions anarchiques, leurs mutations : ses clichés, souvent frontaux, forment des œuvres à caractère abstrait, les détails, les salissures, les dégradations sont comme des coulures de peintures sur une toile à la Pollock, ou du pointillisme ou du Mondrian. Mais, à Climat de France surtout, l’esthétisme des photos, dont on apprécie les cadrages et le pittoresque, ne peut cacher la misère qui en est finalement le thème. Et il serait vain de vouloir magnifier cette utopie, construite avec une volonté humaniste indéniable de la part du maire Jacques Chevallier et de son architecte, qui sombre aujourd’hui dans la ghettoïsation d’une population pauvre et marginalisée. Climat de France, dont les 4.500 logements sur 30 hectares devaient accueillir 30.000 habitants et qui aujourd’hui empile 60.000 habitants, soit la population de Chartres ou d’Angoulême, est devenue une ville dans la ville, un quartier maudit et coupé de son centre si bien que les taxis algérois hésitent à vous y conduire. Ils ont tort, j’ai pu le vivre moi-même, ici comme ailleurs à Alger les gens sont accueillants et fiers que l’on vienne leur rendre visite. Cela redore un peu leur quartier…  

 

On s’émeut, ou pas, de la dégradation de la cité de Climat de France, quand finit de sombrer celle de Djenan-El-Hassan, d’un architecte que l’Algérie feint d’ignorer, Roland Simounet. Est-ce parce qu’il était descendant de colon ? Pourtant, il fonde dès 1955 avec quelques amis libéraux le Comité pour la trêve civile en Algérie, et s’implique dans « l’Appel pour une trêve civile » que Camus rédige et prononce courageusement le 22 janvier 1956[5] dans la salle du Cercle du Progrès à Alger, la salle des fêtes ayant été refusée aux organisateurs par le maire Jacques Chevallier cédant aux menaces des ultras, dans un contexte de violence extrême. « De quoi s’agit-il ? », questionne Camus dans cette salle surchauffée, « D’obtenir que le mouvement arabe et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contact, ni à s’engager à rien d’autre, déclarent, simultanément, que, pendant toute la durée des troubles, la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée. » Ce fut peine perdue, il ne fut pas écouté, la haine et la violence vont redoubler sans distinction, et le camp des « libéraux » ne sera pas épargné : assassinat, arrestation, emprisonnement de Jean de Maisonseul. Roland Simounet héberge et sauve la vie de Amar Ouzegane traqué par les parachutistes, un des organisateurs de « l’Appel pour une trêve civile », militant communiste puis nationaliste (il deviendra ministre de l’agriculture puis du tourisme à l’indépendance). Inscrit sur la liste de l’OAS des personnes à abattre, Simounet reste caché à Paris sur les conseils de l’architecte Louis Miquel.[6] Il retourne immédiatement après l’indépendance en Algérie et enseigne à l’Ecole d’architecture d’Alger en 1962 et 1963. Il pensait y exercer encore une grande partie de son activité, mais les circonstances ne le lui ont pas permis.  Son bureau étant totalement fixé à Paris, il a continué à faire quelques sauts à Alger jusqu’en 1968.

 

Simounet avait une autre vision autrement plus humaine avec son modeste projet de Djenan-El-Hassan, que celle de Pouillon avec Climat de France. Plutôt que d’installer « brutalement » une population pauvre dans un « Versailles pour le peuple », Roland Simounet part d’une fine analyse sociologique du bidonville de Mahieddine à Alger, pour en tirer des enseignements précieux sur les usages et modes de vie et les appliquer à son architecture. Djenan-El-Hassan, construit sur un terrain escarpé réputé inconstructible, dont la rénovation, voire la transformation, aurait pu maintenir en place sa population, est aujourd’hui à terre alors que la demande de logements est criante : cherchez le paradoxe…

 

Vincent du Chazaud, 8 mars 2018

 

 

Djenan-el-Hassan dans les années 50/60, puis en 2015 avec une destruction programmée.

[1] Le jeudi 8 février, dans le cadre des conversations publiques mensuelles organisées par le CAUE 92, le thème en était : « Alger, la ville débordante » avec la participation du photographe Stéphane Couturier et de l’architecte-urbaniste Djamel Klouche. 

[2] « Fernand Pouillon, mon ambition », textes choisis et présentés par Bernard Marrey, éditions du Linteau, Paris, 2011, p.71

[3] Ibid, p.125

[4] Ibid p.90

[5] PONCET Charles, Camus et l’impossible trêve civile, suivi de Correspondance avec Amar Ouzegane, Editions Gallimard, Paris, 2015

[6] Source : Yvette Langrand, compagne de Roland Simounet et légataire de ses archives

BILLET n°105 – VOLTAIRE

17 février, 2018  |  LE BILLET

BILLET n°105 – VOLTAIRE

Il y a parfois, souvent même si l’on prend le temps d’y regarder, des correspondances fortuites, parfois heureuses. Ce fut le cas ici avec Voltaire.

Rongeant mon frein dans une chambre d’hôpital après une petite intervention chirurgicale, j’avais pris la précaution de prendre avec moi une bande dessinée, me disant que cette lecture serait plus facile dans ma situation. C’est avec « Voltaire amoureux » de Clément Oubrerie[1] que j’ai passé une partie de la nuit, impossible de m’en détacher… Le lendemain je lis un entretien que Christophe Malavoy[2], discret et magnifique comédien, a donné au journal « Dix-huit les nouvelles ». Il y dit : « Je souhaiterais réaliser pour le cinéma un film sur Voltaire dont j’écris le scénario. Ce personnage iconoclaste peut répondre à nos interrogations d’aujourd’hui sur la religion, le pouvoir, la laïcité, la tolérance. » C’est exactement ce que j’en avais ressenti dans le livre superbement dessiné et composé d’Oubrerie, dont c’est le premier tome. Je suis impatient de lire le prochain tome et de voir sortir ce film, l’un et l’autre pourraient être tellement justes à propos…

Et, puisque ce billet devrait en priorité s’adresser aux experts de justice, ce qui est faux dans les faits, il faut relire « L’affaire Calas », ce plaidoyer de Voltaire absolument poignant, ce combat contre l’obscurantisme, le fanatisme, l’intolérance de son siècle et dont les scories et les symptômes sont toujours manifestes aujourd’hui, plus que jamais malheureusement et malgré les mauvaises expériences passées…

Sur son cercueil, alors que les restes de Voltaire, mort en 1778, suivis par une foule hétéroclite, étaient transférés en 1791 à la basilique Sainte-Geneviève nouvellement rebaptisée le « Panthéon français », on pouvait lire : « il vengea Calas,  La Barre, Sirven et Montbailli, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor à l’esprit humain, et nous a préparé à être libres. » C’était un hommage autant à l’homme de réflexion qu’à l’homme d’action, ce qu’il fut sa vie durant. Lorsqu’il s’engage dans ce combat pour la réhabilitation de Calas, le philosophe est âgé de près de soixante-dix ans, avec une longue carrière littéraire derrière lui, une vie de combats qui n’ont pas tous été intellectuels : dans sa jeunesse, son esprit libre et arrogant lui ont valu l’embastillement, l’exil et d’être roué de coups. De ce fait, de son vrai nom Arouet il le changea en Voltaire, reniant ainsi son milieu familial janséniste.   

La fameuse phrase, pourtant non sourcée et jamais écrite, mais de la plume d’une femme écrivain anglaise du début du XXème siècle, « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », peut résumer les combats de Voltaire contre tous les fanatismes, notamment religieux qui sévissaient durement, notamment à l’encontre des protestants depuis la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV.

Voltaire prend alors la défense courageuse de ceux qui eurent à subir les violences abjectes et incommensurables d’une Eglise acharnée à maintenir ses privilèges, avec la complicité d’un régime corrompu par la cupidité et l’insolence d’une caste privilégiée. La fureur des juges est complice, qui condamne à d’atroces supplices, gratifiant la bêtise du peuple maintenu dans une ignorance crasse, « toute la canaille qui court à ces spectacles comme au sermon, parce qu’on y entre sans payer » écrivait Voltaire. Malgré son âge et sa célébrité, il prend des risques à dénoncer ce fanatisme religieux. C’est une époque où l’on exécute sur des accusations et des témoignages obtenus sous le poids de la crainte et de l’ignorance, où l’on obtient des « aveux » par les supplices horribles de la question ordinaire et extraordinaire, où l’on condamne à mort, certes, mais pas avant d’avoir la langue arrachée, le poignée coupé, puis enfin pourrait-on dire, être décapité et le corps jeté dans les flammes, comme ce fut le cas après la sentence rendue en 1766 à l’encontre du jeune chevalier de La Barre, âgé de dix-huit ans, accusé de blasphème, quant à Jean Calas, âgé de soixante-huit ans, il eut à subir le supplice de la roue après avoir subi les horreurs de la question, puis la mort venue son corps fut livré aux flammes… Voltaire multiplie les démarches pour réhabiliter les victimes de ces pratiques barbares, de cette hystérie fanatique, et publie en 1763 en s’appuyant sur l’affaire Calas un « Traité sur le tolérance », dénonçant au passage ces scandales judiciaires et ces sentences ignominieuses.

[1] Clément OUBRERIE, « Voltaire amoureux-1 », Editions des Arènes, Paris, 2017

[2] Christophe Malavoy donne en ce moment la réplique à Tom Novembre dans une pièce de Didier Caron, « Fausse note », au Théâtre Michel, 38 rue des Mathurins à Paris 8ème

BILLET n°104 - GÉRARD MONNIER

BILLET n°104 – GÉRARD MONNIER

3 février, 2018  |  LE BILLET

BILLET n°104 – GÉRARD MONNIER

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Gérard Monnier nous a quitté le 23 novembre 2017, âgé de 82 ans.

A un mois d’intervalle, après le décès d’André Ravéreau, voici à nouveau un billet à classer dans la rubrique « nécrologie », avec la disparition d’un homme qui compta dans ma vie, mais surtout qui compta pour la connaissance de l’architecture du XXème siècle.

 

« C’est épatant… » C’était souvent ainsi que Gérard Monnier, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, manifestait son approbation sur une façon qu’il appréciait de traiter un sujet. Depuis quelques temps, le professeur ne pouvait plus s’exprimer ainsi, ni s’exprimer tout court, atteint de maladie lui ôtant la parole. Un supplice qu’il supportait mal, habitué aux estrades de l’Institut d’art de l’université où il enseigna jusqu’à sa retraite en 2003. Il poursuivit encore une poignée d’années pour diriger ses derniers thésards, dont je fus.

 

Gérard Monnier est né à Poissy en 1935, quatre ans après que Le Corbusier eut achevé la construction de la villa Savoye de Poissy, dont le chantier s’étala de 1928 à 1931, et dans laquelle il mit en application ses théories du Mouvement moderne, les cinq points d’une architecture nouvelle. Le maître s’était-il penché sur son berceau ? Gérard Monnier a consacré sa carrière universitaire à l’histoire de l’architecture vingtièmiste, et a écrit de nombreux ouvrages sur ce siècle et sur Le Corbusier[1].

 

C’est au retour de son service militaire en Algérie, d’où blessé il est rapatrié, qu’il embrasse une carrière universitaire à l’université d’Aix-en-Provence, y créant le premier cours de photographie qu’il confie à Willy Ronis, alors peu connu.  La photographie sera une autre de ses passions, et dernièrement il s’était attelé à un dictionnaire des photographes. L’aura-t-il terminé ? C’est une tâche lourde et harassante, me confiait-il, qu’il comparaît à celle de mon père avec son dictionnaire des synonymes. Après une thèse d’État consacrée à l’architecte Henri Pacon, auteur entre autres œuvres de la gare du Havre qui échappa aux bombardements de la Dernière guerre, en 1988 il est recruté à l’université de Paris 1  Panthéon-Sorbonne.

 

Vos cours ? Ils étaient « épatants », notamment ceux dispensés à la Fondation Deutsch de la Meurthe que vous dirigiez dans les années 2000. Ce fut l’occasion de mieux connaître la Cité internationale universitaire de Paris, notamment ses résidences emblématiques que sont celles de la Suisse (1933) et du Brésil (1959) de Le Corbusier, celle de l’Allemagne (1956) de Johannes Krahn, celle des Pays Bas de Willem Dudok (1938), ou encore celle de l’Iran (1969) de Claude Parent. 

 

Les voyages d’études ? Toujours « épatants », ceux que je fis autour de l’année 2000 à Berlin puis au Havre restent des souvenirs impérissables. Là encore votre grande culture permettait aux étudiants qui vous accompagnaient de se nourrir dans la bonne humeur, sans condescendance de votre part, mais amplifiant toujours nos réflexions de vos connaissances et de vos expériences, souvent imagées d’anecdotes.  

 

Les séminaires ? « Épatants » eux aussi. Encore une fois vous aviez repoussé les murs de l’université de la Sorbonne, pleine à craquer, pour nous installer cette fois dans la bibliothèque désuète et chaleureuse du Centre allemand d’histoire de l’art, place des Victoires. Vous y invitiez des intervenants de toutes disciplines, parfois étrangers, dont la qualité et la diversité des interventions m’ont séduit et enrichi. J’ai encore en mémoire celle sur l’apport de la Grèce antique dans l’architecture occidentale, puis celle sur Chandigahr qui, quelques années plus tard, aura préparé ma visite dans cette ville indienne dessinée par Le Corbusier.   

 

Vos ouvrages ? Encore « épatants », je n’en cite que deux parmi vos nombreuses contributions, soit comme auteur, soit comme directeur de publication. D’abord ce petit livre intitulé « La porte, instrument et symbole » édité en 2004, détail d’architecture dont vous avez relevé l’importante signification, esthétique et symbolique, quelle que soit la civilisation, rejoignant ainsi les propos d’André Ravéreau recueillis dans l’ouvrage « Du local à l’universel », sur la primauté à donner aux parties bien pensées qui, alors, assemblées  forment un tout. Ensuite, et c’est là une des plus importantes contributions à l’histoire de l’architecture, les trois tomes que vous avez dirigé sur « L’Architecture moderne en France », le premier (1889-1940) écrit par Christine Mengin et Claude Loupiac, le deuxième (1940-1966) par Joseph Abram, vous réservant l’écriture du troisième tome (1967-1999). Ces trois ouvrages sont une référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire en général, et à l’architecture en particulier.

 

Avant votre maladie, il y a peu, nous allions quelquefois déjeuner au « Petit journal », en face des immeubles de Jean Dubuisson construits sur la dalle Montparnasse. Vous en étiez alors un des nombreux copropriétaires ; membre du Conseil syndical, très investi à ce titre mais aussi en tant qu’historien, vous m’aviez dit la difficulté à gérer ces grosses copropriétés. Féru d’automobiles et de mécanique, vous saviez que j’avais été l’heureux détenteur de 2CV et DS Citroën. Ca me donnait un peu de prestige à vos yeux, qui fondait vite quand je calais sur vos questions pointues à propos de ces icônes de l’automobile. La conversation était animée, joyeuse, voire passionnée… j’en ressortais « sonné » par tant d’érudition, distillée comme un partage et non une vanité. Avec vous, on ne connaissait pas la routine, on ne faisait pas du surplace, c’était un perpétuel voyage.

 

Adieu Monsieur le professeur, vous avez écrit de passionnantes pages d’histoire, et vous avez contribué à porter un regard différend sur l’architecture du XXème siècle. Combien d’architectes vous sont redevables ?

Vincent du Chazaud, 30 novembre 2017  

 

 

 

 

[1] Quelques ouvrages écrits par Gérard Monnier, ou qu’il a dirigés :

-Attendre ensemble – Waiting together, photographies de Gérard Monnier, textes de Gérard Monnier, Christian Bromberger, Dominique Noguez, Michel Poivert ; Wilbert Gonzalez, trad. ; Editions Creaphis, Paris, 2013

-La porte. Instrument et symbole, Editions Alternatives, Paris, 2004

-Le Corbusier : les unités d’habitation en France, Paris : Belin-Herscher, 2002

-L’art et ses institutions en France de la Révolution à nos jours, Paris, Gallimard, 1995

-Histoire de l’architecture, Paris : P.U.F. « Que sais-je ? », 2010

-L’Architecture du xxe siècle, Paris : P.U.F. « Que sais-je ? », 2000

-Les grandes dates de l’architecture en Europe de 1850 à nos jours, Paris : P.U.F. « Que sais-je ? », 1999

Brasilia L’épanouissement d’une capitale, Paris, Picard, 2006

-Le Corbusier et le Japon, Paris : Picard, 2007

-Claude Loupiac et Christine Mengin. L’Architecture moderne en France. Tome 1, 1889-1940, Paris, Picard, 1997

-Joseph Abram, L’Architecture moderne en France. Tome 2, Du chaos à la croissance, 1940-1966, Paris, Picard, 1999

-Gérard Monnier, L’Architecture moderne en France. Tome 3, De la croissance à la compétition, 1967-1999, Paris, Picard, 2000

 

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Billet n°106 - ANDRÉ DERAIN, ET PEUT-ÊTRE DAVID HOCKNEY

Billet n°106 – ANDRÉ DERAIN, ET PEUT-ÊTRE DAVID HOCKNEY

23 janvier, 2018  |  LE BILLET

Billet n°106- ANDRÉ DERAIN, ET PEUT-ÊTRE DAVID HOCKNEY

 

La divine surprise de l’exposition David Hockney au Centre Pompidou, maintenant terminée, c’était qu’elle se tenait à côté de celle consacrée à André Derain (1880-1954). Effet de mode et battage médiatique, c’était à la première que l’on se précipitait… on en est sorti circonspect, sinon déçu, même s’il faut faire croire le contraire afin de rester « dans le coup », avec un sifflement admiratif pour la cote de l’artiste, sinon pour son talent : un paysage de Davis Hockney « 15 canvas Study of the Grand Canyon », œuvre préparatoire à « A bigger Grand Canyon » conservée à la National Gallery d’Australie, a été vendu à Londres près de sept millions d’euros le 5 octobre dernier par Sotheby’s.

 

Mais heureusement avec le même billet, coûtant quatorze euros tout de même, on peut en sortant de chez Hockney, et en revenant sur ses pas, aller saluer « Dédé » Derain. Oh la la, quel bonheur, le Midi peint par Derain en 1906, c’est autre chose que la Californie de Hockney en 1990… C’est pas un mauvais dessinateur Hockney, il le montre avec ses portraits au crayon, mais ses peintures au sirop de fraise et à la guimauve à partir de projections de diapos… Il a eu raison dans ses débuts d’être fasciné par la prolifération et la créativité des œuvres de Pablo Picasso… mais c’était Picasso, et n’est pas Picasso qui veut, comme ça, en prenant des photos.

 

Justement, à propos de Picasso, revenons-en à « Dédé ». Cet homme de grande culture a ouvert les voies du cubisme à Picasso en lui faisant découvrir l’art « nègre » : c’était en 1906, au retour d’un séjour à Londres où Derain fit la découverte des arts africains et océaniens du British museum ; une année plus tard Pablo Picasso peint en 1907 « Les Demoiselles d’Avignon », œuvre considérée comme fondatrice du cubisme, dont deux femmes arborent ostensiblement des visages empruntés aux masques africains. Mais deux années auparavant, en juillet 1905, Derain rejoint Matisse à Collioure, et là c’est une explosion de couleur, des aplats juxtaposés et non plus les touches en dégradés de couleurs dont se servaient les impressionnistes. C’est sauvage, c’est bestial, c’est le « Fauvisme », terme donné par le journaliste Louis Vauxcelles aux artistes exposés à la salle VII, dite « la cage aux fauves », du Salon d’Automne.

 

L ‘exposition du Centre Pompidou est appelée « André Derain, 1904-1914, la décennie radicale ». Curieusement, après la guerre de 14-18 durant laquelle Derain est mobilisé dans l’artillerie, il s’éloigne des courants explorant les frontières de l’art, il s’isole et revient à une expression picturale inspirée des Primitifs italiens. Nostalgique, mélancolique, il se fait récupérer par l’ambassadeur d’Allemagne Otto Abetz, lors d’un calamiteux voyage d’artistes français à Berlin en 1941, en compagnie de Vlaminck, Van Dongen, Despiau, Belmondo et d’autres. Cette descente aux enfers lui sera fatale, pourtant il n’est pas dupe, et confie « s’être fait couillonné », car la contrepartie, la libération de prisonniers, ne se fera pas. Est-ce la cause de l’ostracisme dont il fera l’objet après la guerre de la part des critiques d’art, quand l’heure est aux « héros » de la Résistance ? Alors que pendant la guerre Derain refuse toute exposition publique et décline la proposition de prendre la direction de l’école des Beaux-arts de Paris, après la guerre il est frappé d’interdiction d’exposer pendant un an par le comité national des artistes. Derain est profondément meurtri par ce verdict, alors qu’un collectif de « juges improvisés » sous la présidence de Picasso l’avait absout. Il s’isole dans sa maison de Chambourcy et travaille à des illustrations de livres ou des décors de théâtre, activités qu’il a connues dans les années 1930.  Peu après la guerre, le projet de réunir l’œuvre peint de Derain dans un livre en trois volumes, préfacé par Marcel Camus qui apportait ainsi sa caution morale à l’artiste, a malheureusement échoué. 

Les artistes reconnaissent l’homme et son talent, Marcel Duchamp écrit à son propos : « Derain fut constamment l’adversaire des théories. Il a toujours été un vrai croyant du message artistique, non falsifié par des explications méthodiques et appartient jusqu’à ce jour au petit groupe d’artistes qui « vivent » leur art. » On peut le vérifier sans tarder en se rendant à l’exposition du Centre Pompidou.

 

Vincent du Chazaud, 10 janvier 2018   

LE BILLET N° 103 : Ravéreau

LE BILLET N° 103 : Ravéreau

6 novembre, 2017  |  LE BILLET

BILLET n°103 – ANDRÉ RAVÉREAU

 

André Ravéreau nous a quitté le 12 octobre 2017 vers 19h30, âgé de 98 ans. Maya sa fille nous a dit qu’il était parti dans son sommeil, sans douleur. Elle rappelait sa beauté d’âme, et son humour qui ne l’a pas quitté jusqu’au bout. Peu avant son décès, après s’être délecté d’un jus de raisin apporté spécialement pour lui par un ami, il eut ces mots : « c’est ça l’écologie, la sévérité avec la volupté, donc il n’est pas question de vertu… »

Le nom de Ravéreau doit résonner dans la tête de quelques-uns, des architectes questionneurs, des architectes découvreurs, des architectes voyageurs, ceux qui tournent autour de cette question cruciale : « Peut-on tout, n’importe où ? » André m’avait donné ses réponses que j’ai rassemblées dans un petit livre « Du local à l’universel »[1]. C’est le fruit d’une rencontre en juillet 2000, chez lui à Rafanel, près d’Aubenas en Ardèche, alors que sa femme, la photographe Manuelle Roche, vivait encore. Je plongeais à l’époque dans une thèse universitaire, l’action et la pensée de Ravéreau devaient en être la matière, le sujet. Lors de ce premier voyage j’ai compris la difficulté à faire ce travail du vivant d’un homme, qui plus est dans une région reculée d’accès difficile. En effet, après le train et le car, j’ai loué un scooter à Aubenas pour rejoindre Rafanel, et nous étions alors en été… Adieu la thèse, bonjour ce livre. Ce fut trois jours délicieux et passionnants, intenses en discussions « à bâtons rompus » comme dirait Jean Prouvé, dans son bureau capharnaüm, interrompues seulement par les venues discrètes de Manuelle soulevant le rideau pour nous encourager ou pour nous inviter à table. André m’a mis en dédicace du livre : « merci à Vincent pour la complaisance de son écoute ». Mais il n’y avait rien de complaisant, j’étais tout ouï… c’est après que ça s’est compliqué, quand il a fallu transcrire, car ça partait dans tous les sens. De plus, comme il bougeait sans cesse pour attraper une photo ou un document, l’enregistrement n’était pas toujours audible ! Ce fut un long travail de retranscription et de mise en ordre des propos sur sa vie retracée et ses réflexions sur l’architecture. Je rapporte à la suite, à peu près et partiellement, ce que j’écrivais en avant-propos de ce livre.

 

Avant cette première rencontre avec André Ravéreau en 2000, je le connaissais déjà, ayant été sur ses traces depuis 1977. Cette année-là, fraîchement diplômé, je voulais entamer un « tour du monde » pour parfaire ma formation dans l’esprit du « Tour de France » des Compagnons du devoir. L’offre affichée à l’Ecole pour un poste d’architecte des Monuments historiques à Alger me décida pour cette première étape, qui fut en réalité la seule. Je me suis fixé près de trois années dans un pays accueillant, magnifique et contradictoire. Je succédais en fait à André Ravéreau qui venait de quitter l’Algérie dans des conditions houleuses, abandonnant l’immense travail accompli pendant près d’un quart de siècle dans ce pays. Agé de vingt-cinq ans, sans expérience, il était pour moi hors de mes forces de relever les ruines de ce chantier abandonné. Entre-temps j’avais lu « Construire avec le peuple » d’Hassan Fathy[2], reçu un choc durable en découvrant le M’Zab, et fait la connaissance de Manuelle Roche qui enseignait la photographie à l’École des beaux-arts. Le M’Zab fut pour moi mon deuxième enseignement sur l’architecture, je dirai peut-être le premier sans vouloir peiner mes anciens professeurs de l’Ecole de Strasbourg. D’ailleurs le titre du livre que Ravéreau a consacré à cette région est évocateur, « Le M’Zab, une leçon d’architecture »[3]. En lisant les propos des architectes Philippe Lauwers ou Gilles Perraudin[4] sur le bénéfice qu’ils ont tiré de leur passage à l’Atelier du M’Zab fondé par André Ravéreau, atelier à la fois pédagogique en direction des étudiants, et pratique pour conserver et projeter une nouvelle architecture mozabite, je mesure combien la présence d’André m’a manqué.

 

Après l’avoir rencontré à Rafanel en 2000, ce manque a été en partie comblé, et c’est son «enseignement», au sens socratique du terme, mû par l’expérience, pétri d’humanisme et chargé de sagesse, que j’ai retranscrit dans ce livre, afin de le transmettre. Car je ne crois pas trahir André Ravérau en écrivant que ce fut constamment son souci, «transmettre » en « révélant », soit dans les ateliers qu’il a créés, soit dans les livres qu’il a écrits, dans une sorte de maïeutique grâce à laquelle chacun se rendrait finalement à l’ «évidence». Cette évidence, comme souvent, n’est que le fruit d’une longue quête, patiente, opiniâtre, ascétique même, et la faire partager demande une égale volonté. C’est sans doute un sentiment «religieux», dans le sens de relier les hommes entre eux et avec la nature, dans un souci de bien-être, qui anime André Ravéreau dans ses questionnements sur l’architecture.

 

Comme j’aurais voulu n’avoir rien construit jusqu’à ce mois de juillet 2000, en fait la dernière étape de mon « tour du monde » et de ma formation d’architecte, avant ma rencontre avec André à Rafanel en Ardèche. Il aura formé beaucoup d’architectes, beaucoup plus que s’il s’était enfermé dans une école d’architecture… comme Le Corbusier dans son atelier de la rue de Sèvres.

Adieu André, tu étais un maître, tu étais une belle âme…            

 

Vincent du Chazaud, 30 octobre 2017  

[1] A. Ravéreau, Du local à l’universel, propos recueillis par Vincent Bertaud du Chazaud, éditions du Linteau, Paris, 2007

[2] H. Fathy, Construire avec le peuple, Paris, Sindbad, 1970

[3] A. Ravéreau, Le M’Zab, une leçon d’architecture, éditions Sindbad, Paris, 1981

[4] R. Baudouï, Ph. Potié et div., André Ravéreau, l’atelier du désert. Marseille, Éd. Parenthèses, 2003

BILLET N°102 : Banquet

22 septembre, 2017  |  LE BILLET

Ce 26 août 2017 sera à marquer d’une pierre blanche dans une anthologie de la poésie universelle. Le désormais traditionnel « banquet des poètes », qui entrait dans sa troisième année, connut un énorme succès ; nous n’étions pas loin de six « cents », euh non, pardon, faute d’orthographe, « sans » compter les grillons, chouettes, dames blanches, cigales, fourmis, crapauds qui ont participé à cette belle et chaude nuit étoilée.

 

Cette année le banquet des poètes est monté en puissance, et (presque) tous les arts étaient représentés. Il avait d’ailleurs était précisé dans l’annonce du banquet qu’il fallait entendre « poète », au sens grec de « créer », donc ouvert à tous les chanteurs, parleurs, déclameurs, mais aussi à tous les arts. Chacun pouvait amener un instrument de musique, surtout s’il ne savait pas en jouer. Ainsi simultanément ou séparément nous ouïmes un banjo, un djembé, une cithare, une guitare, mais surtout et principalement un harmonium et un harmonica, enveloppant les chœurs et les chants portés hauts et forts par nos six trouvères. L’harmonium connut un grand succès auprès de Grégoire, qui nous a bercé de douces mélopées chevrotantes et hallucinantes, oubliant qui nous emportait le plus du vin ou de la musique. Un autre art, la peinture, est nouvellement apparu cette année sous l’impulsion de Serge, qui dit qu’il n’est pas poète alors qu’il l’est sans le savoir, et de Véronique, dont les talents artistiques viennent de se révéler. Une belle œuvre collective fut exécutée par Grégoire, qui fit au crayon le portrait de Serge, par Serge, qui fit au crayon le portrait de Grégoire, reliés entre eux par les figures géométriques et colorées d’Hélène et de Véronique. L’ensemble respirait l’harmonie et la félicité, quand le sixième « poète », aviné certainement, pris d’une démence picturale, déchaîna ses pinceaux sur la toile. Subitement des masques à la Ensor surgirent, angoissants et ténébreux comme un cri de Munch. Comme la poésie est étrange chez certains êtres ? Pour justifier son geste, il déclama dans la nuit d’août du Musset de sa « Nuit de mai »,

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots ».

Rien n’y fit, le désespoir était profond et la beauté s’échappait, heureusement rattrapée en remplissant nos coupelles d’un vin rouge tenant toutes ses promesses. C’était celui qui accompagnait nos mets, un vin que François, un vigneron cognaçais, nous avait offert la veille, millésimé 2003, rond et capiteux, ayant passé dix-huit mois dans un fût de chêne ayant naguère abrité du cognac… Un velours qui capitonne le palais avant de glisser comme un miel dans la gorge assoiffée. « Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là simple et tranquille… », nous soupirons avec Verlaine. Nous trinquons au prince des poètes et à ce viticulteur vertueux.  

 

Il n’est pas exclu également d’entendre « poète » comme le « poet-poet » d’un vieux klaxon : le poète est également un « avertisseur » pour l’humanité, c’est un prophète, un voyant, pas toujours compris. Baudelaire nous l’a dit,

« Le poète est semblable au prince des nuées,

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

 

Mais revenons à « nos » poètes du jour. Déjà, en fin de matinée, après la dégustation d’huitres sous la halle ancestrale de Villebois-Lavalette, quelques poètes se sont échauffés au petit vin blanc du café de La Réunion, maintenant célèbre grâce au décor pittoresque et « soigné », ainsi qu’à l’accueil chaleureux de sa patronne au visage marqué par la grâce. Pour planter rapidement le décor, pour aller aux cagoinces, cet endroit où le roi va tout seul, il faut zigzaguer entre les tables chargées de vieux journaux, de bouteilles disparates, de toiles cirées jaunies et grasse, de bouts de lards et de jambon, de couteaux de cuisine beurrés, enfin au mur un panneau recensant les équipes locales de football depuis les années 1950, grises de crasse et de vieillesse… Le plafond est noir de la fumée du poêle, les murs étaient blancs naguère, il y a très longtemps…  

 

Pendant que sur un banc les uns méditaient, les philosophes, que d’autres répétaient, les comédiens, d’autres s’échauffaient physiquement en faisant un tour du village sur la petite reine ; non pas la patronne du café, sur un vélo, bien sûr. Après les rapides préparatifs de la fête l’après-midi, et un détour par la piscine municipale et champêtre du Pontaroux pour se laver la tête, les six poètes se rassemblèrent autour de la table dressée dehors, à l’ouest, afin de jouir du coucher de soleil ; on sait combien ce moment angoissant et sublime active l’énergie poétique des romantiques, cette image de l’amour, de la mort, du temps et de l’espace. Bref, les esprits s’’échauffaient des couleurs vives, jaune, rouge, orange, bleu, vert enfin, mais également en comparant différents whiskys japonais qu’Hélène avaient apportés. A force d’en comparer non seulement la couleur mais également le goût, il m’est aujourd’hui impossible de vous donner leurs noms, ni le classement que nous en avons fait. Ils étaient de toute façon tous les trois très bons.

 

Comme à l’accoutumée, le banquet démarra par la déclamation de « Amitié », poème d’Henri qui, bien qu’ailleurs, préside toujours à cette réunion :

« Tous mes amis sont des poètes,

Aussi je n’en ai pas beaucoup,

Mais aujourd’hui c’est jour de fête,

Quand on se donne rendez-vous.

 

Beaux yeux où le cœur se reflète,

Ces reflets d’or vous viennent d’où ?

Tous mes amis sont des poètes

Aussi je n’en ai pas beaucoup.

 

Beaux yeux de mes amis vous êtes

Comme un sourire d’enfant doux,

Signe de choses plus parfaites,

Et quelle Présence entre nous

Quand on se donne rendez-vous.

 

Tout à coup, Véronique s’est dressée droite comme un « I », et comme à l’école, les bras le long du corps, la tête haute, elle récita comme à chaque banquet « La Cigale et la Fourmi », sans que nous en soyons étonné du reste, tant tout cela fait partie maintenant d’un décor immuable. Pas le moindre accroc dans sa diction, pas le plus petit trou de mémoire qui casse le rythme, non, décidément cette année tous les poètes présents ont reconnu que cette année elle avait bien travaillé son texte, et qu’elle était un arc indispensable de ce cercle des poètes. Une voix s’éleva pour demander si une fable est un poème. On lui versa rapidement un verre de vin en guise de réponse, le débat fut clos et l’incident oublié. Pourtant un sentiment étrange traversa cette noble assemblée composée de cigales du Parnasse : la fourmi est-elle dénuée de sentiments au point de laisser mourir la poésie ? Quelle est la place de la poésie dans notre monde aujourd’hui ? Sans attendre une réponse, nous avons empli nos coupes et bu pour le seul plaisir du vin partagé dans l’amitié. 

 

Muriel et Véro ont entonné en duo de nombreuses chansons issues du carnet de chant de Véro, du temps où elle était Jeannette et qu’elle conserve pieusement, accompagnées par Hélène à la guitare, et par Serge du chef qu’il opinait sans cesse… Brassens, Brel, Trenet et d’autres bardes les encourageaient depuis le ciel. Nul n’a songé à leur faire subir le sort d’Assurancetourix durant ce banquet. Au contraire, nos cœurs étaient fendus, aussi n’avons-nous pas tardé à remplir nos coupes vides pour célébrer ces voix si attendrissantes…

 

Patrick, fidèle poète de ce banquet, après avoir longuement hésité à franchir plus de mille kilomètres pour ce soir mémorable, nous a lu son poème par téléphone. C’était une longue tirade amoureuse, tirée du cantique des cantiques. Nous avons manqué d’esprit, il eut fallu mettre un haut-parleur dans l’église. Forts de cette expérience d’un poème porté par les ondes, l’an prochain nous améliorerons l’acoustique. Après cette lecture méditative, les yeux emplis de larmes, l’assistance applaudit ce poète éloigné du banquet, et nous avons levé hauts nos calices à sa santé. Je tiens à lui souligner, que comme à chaque banquet, la petite prune de Saint-Médard dont il est le fournisseur connaît un gros succès, aussi les réserves s’épuisent…

 

« Rien n’est excellent au monde s’il n’est rond », écrivait Ronsard. Je peux témoigner que ce soir-là tous les poètes du banquet étaient ronds, et donc excellents… Tous nous ont régalé les yeux et les oreilles, tandis que nous tétions les mamelles de Bacchus. Jusque tard, la nuit a résonné de mélopées et de poèmes. Vincent, dernier poète à s’exprimer sur l’harmonium dans l’église, accompagnait sa mélopée en chantant à tue-tête : « Allo ici la terre, allo ici la terre, allo ici la terre, etc. » Personne ne lui ayant répondu, à trois heures du matin il est parti se coucher.

 

Amis poètes, favoris d’Apollon, amants des Muses, nourrissons du Parnasse, héros du Pinde,  rendez-vous à Argentine l’année prochaine vers la fin d’août, foi d’animal complèterait Véronique, pour un quatrième « banquet des poètes ». L’esprit étant souvent aiguisé par la qualité des mets que reçoit le corps, il y aura bien sûr et toujours le traditionnel gigot « bio » du Sourbier, les légumes du jardin de Serge et Mumu, les whiskys d’Hélène, les fromages de chèvre de Beaussac, les rillettes d’Allary… et tous les vins et autres spiritueux qui haussent le spirituel de nos déclamations… Certes ce n’est pas le banquet de Platon, et nous cherchons toujours notre Socrate. Mais à l’image de ce dernier, nos discours sont toujours guidés par l’amour.

 

Vincent le Poet-Poet…

 

BILLET n°101 – PICASSO ET LES « PRIMITIFS »

11 septembre, 2017  |  LE BILLET

BILLET n°101 – PICASSO ET LES « PRIMITIFS »

 

Comme trop souvent, j’écris sur une exposition au moment où celle-ci prend fin. C’est encore le cas ici avec l’exposition « Picasso primitif » qui s’est tenue au musée du quai Branly (ou musée des arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques) du 28 mars au 23 juillet 2017. Il y aura d’autres expositions aussi intéressantes, et il y a des salles passionnantes comme celles de l’Océanie, pour motiver à rentrer dans ce musée étonnant après avoir déambulé dans le jardin arboré traversant le bâtiment, lui donnant une surprenante légèreté et une modestie surtout depuis que la végétation a proliféré. Le musée a eu ces détracteurs à son ouverture en juin 2006, notamment chez les Anglos-saxons, je suis loin de leur emboîter le pas…

 

L’exposition est un parcours chronologique, de 1900, année de la première venue de Picasso à Paris pour l’Exposition universelle, à 1974, un an après sa mort durant laquelle on découvre et inventorie tous les objets africains accumulés par l’artiste.

La période la plus intéressante, et la plus importante, se situe durant les vingt premières années du XXème siècle, quand scientifiques (ethnologues) et artistes (peintres, sculpteurs, poètes, écrivains) portent un regard nouveau, reconnaissant et non plus distant ou méprisant, sur les arts dits « primitifs ».

En même temps que Picasso d’autres artistes découvrent les arts « primitifs », africains et océaniens, comme Braque, initiateur avec lui du cubisme, Derain, Matisse, des collectionneurs d’art comme Gertrude Stein, des marchands comme Paul Guillaume,  des poètes comme Apollinaire et Breton. « Art nègre » apparaît pour la première fois dans un article d’André Warnod en 1912, et cette même année Apollinaire écrit à propos d’une statue africaine, dieu Gou du Dahomey, du musée d’Ethnographie du Trocadéro, : «La figure humaine a certainement inspiré cette œuvre singulière. Et toutefois aucun des éléments qui la composent, invention cocasse et profonde – ainsi qu’une page de Rabelais -, ne ressemble à un détail de corps humain. L’artiste nègre était évidemment un créateur. »

 

En ce début de siècle, alors que les colonies sont présentes avec chacune son pavillon durant les expositions universelles, ou bien font l’objet d’expositions spécifiques comme les Expositions coloniales dont la première eut lieu à Marseille en 1906, les ethnologues, les musées et les galeries présentent les statues africaines et océaniennes non plus comme des objets issus d’un artisanat de « sauvages » aux techniques frustres, mais comme un art à part entière à vocation religieuse, votive, chamanique, un lien entre les membres d’une même tribu, vivants et morts confondus. Au milieu du XXème siècle, la découverte de l’art rupestre préhistorique finira d’élargir les notions d’art, à la fois historiques et philosophiques.

Cette rencontre des artistes du début du XXème siècle avec la sculpture africaine, sous forme de statuettes et de masques utilisés pour des cérémonies et des rituels, est décisive, fondamentale pour l’art moderne, et pour l’artiste Picasso en particulier. Elle bouleverse tous les codes de l’art occidental essentiellement issus de l’Antiquité gréco-romaine, dont l’expédition en Egypte de Bonaparte, puis l’impressionnisme vont secouer les fondements sans les altérer. Cette rencontre, et les bouleversements qu’elle engendre, vont déplacer les codes esthétiques, la « beauté » au sens classique d’imitation et de ressemblance, ou comme art décoratif, n’est plus de mise alors. Il faut écouter ce que dit Picasso de cette période : « Quand j’ai découvert l’art nègre, il y a quarante ans, et que j’ai peint ce qu’on appelle mon Epoque nègre, c’était pour m’opposer à ce qu’on appelait « beauté » dans les musées. A ce moment-là, pour la plupart des gens, un masque nègre n’était qu’un objet ethnographique. Quand je me suis rendu pour la première fois avec Derain au musée du Trocadéro, une odeur de moisi et d’abandon m’a saisi à la gorge. J’étais si déprimé que j’aurais voulu partir tout de suite. Mais je me suis forcé à rester, à examiner ces masques, tous ces objets que des hommes avaient exécutés dans un dessein sacré, magique, pour qu’ils servent d’intermédiaires entre eux et les forces inconnues hostiles qui les entouraient, tâchant ainsi de surmonter leur frayeur en leur donnant couleur et forme. Et alors j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique ; c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où je compris cela, je sus que j’avais trouvé mon chemin. »[1]

A partir de ce moment, les formes artistiques vont se développer et prendre des chemins imprévus, parfois contestables quand la provocation est le seul moteur. Il faudrait relire l’essai de Walter Benjamin écrit en 1935, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », autre révolution dans l’art qui culminera avec Andy Warhol et le Pop art.

 

Tous les masques « primitifs » n’agissent pas avec la même magie. En 1951, Picasso refusera un temps une coiffure cérémonielle du Vunuatu que lui offrait Matisse, allant jusqu’à le soupçonner de vouloir se dessaisir de cette parure effrayante : « Ce truc de Nouvelle Guinée me fait peur. Il doit aussi faire peur à Matisse, et c’est pour cela qu’il veut tellement me le donner ». Quand on sait la rivalité qui ira grandissante entre les deux artistes… Picasso n’acceptera ce masque qu’après la mort de Matisse en 1954.

 

Un beau projet initié par Aimé Césaire ne verra pas le jour, on peut le regretter. Le 20 octobre 1947, il écrit à Picasso : « Cher Pablo Picasso, c’est avec une grande joie que j’ai appris par notre commun ami Pierre Loeb que vous accepteriez de faire le monument que la Martinique veut ériger en souvenir de l’abolition de l’esclavage des nègres (…) . Ce serait une chose magnifique si en face des Américains lyncheurs de nègres et de leur statue de la liberté, se dressait en terre nègre notre LIBERTE qui serait la Liberté tout court. » Si l’esclavage est aboli définitivement aux Etats-Unis depuis le 18 décembre 1865, les lois de ségrégation raciale ne seront progressivement abolies que dans les années 1960 ; dans certains Etats et dans les faits la ségrégation demeure encore aujourd’hui.

 

En se promenant dans les salles de cette exposition au musée du quai Branly, on pourrait s’amuser à un petit jeu de cache-cache ou de colin-maillard, en ne mettant aucune indication sous les œuvres montrées. On serait surpris du résultat, en prenant Picasso pour un « primitif » et inversement. C’est exactement le titre donné à l’exposition : « Picasso primitif ». Dommage elle est terminée depuis dimanche 23 juillet. Reste le catalogue de cette exposition magnifique.

 

Vincent du Chazaud, 23 juillet 2017

[1] Picasso cité par Françoise Gilot, « Vivre avec Picasso », Calmann-Lévy, 1964

Billet n°100 – ESPRIT DE LIEUX ET CHANTIERS IMPROBABLES

2 juillet, 2017  |  LE BILLET

Ecrire cent billets, était-ce bien utile ? Et faut-il à cette occasion faire un billet « exceptionnel » ? Non, cent c’est un chiffre comme un autre, comme 1, comme 13, comme 22, comme 666, comme un million, alors… continuons comme avant, comme on peut, vers là où nous portent nos envies, nos espoirs, nos passions, mais aussi nos peines, nos découragements, nos révoltes. 

 

Patrice Dalix, tout le monde à la CEACAP le connaît comme architecte et comme expert, mais tout le monde ne sait pas qu’il écrit et qu’il vient de publier son second ouvrage[1], « Esprit de lieux». Comme le premier, « Chroniques d’un architecte coopérant »[2], ce sont ses expériences, ses souvenirs, ses voyages qu’il nous livre, et sa vie est suffisamment riche en découvertes de toutes sortes et son érudition suffisamment vaste pour que ce qu’il en écrit soit, sinon agréable par la lecture, captivant de découvertes, fécond en réflexions.

Je n’avais pas pris le temps de citer son premier livre paru fin 2013 dans un précédent billet… j’avais pourtant pris des notes, j’en livre ici quelques-unes. Sur la forme du récit tout d’abord,  l’auteur s’est « caché » derrière un dénommé « Paul », architecte coopérant dans roman simulé, sans doute par modestie en évitant la première personne. Cela lui permit aussi une plus grande liberté d’écriture lorsque les situations peuvent être délicates pour l’auteur ou les protagonistes, et probablement de grandir son personnage, et en se servant de la fiction pour enrichir ou déformer la réalité. Du coup ce témoignage, car avec Paul c’est bien de Patrice qu’il s’agit, perd un peu en crédibilité, et c’est dommage. Ses aventures à la « Tintin » me rappellent celles décrites par mon grand-père maternel dans son livre « Au soleil couchant de l’empire », écrit celui-ci à la première personne. Il y raconte son expédition depuis la France, d’Oran à Yaoundé, de Dakar à Abéché aux débuts des années 1950, soit 40.000 kilomètres sur les pistes de l’Afrique occidentale, colonie française à cette époque. Il avait le projet d’implanter un élevage extensif d’ovin, au Cameroun d’abord, au Tchad ensuite, la voiture chargée d’un bélier mérinos qui devait assurer la reproduction d’une race nouvelle. Ces deux expériences furent des échecs, ce qui ne veut pas dire qu’elles étaient inutiles, ce que confirme la situation actuelle.

En relisant ces deux livres, j’ai trouvé une belle similitude entre Paul (Patrice Dalix) et Pierre (Peignon, le grand-père), dans ce qu’ils ont eu le sentiment d’avoir une « mission » à accomplir, dans le sens de « missionnaires » laïcs, animés tous les deux d’un profond respect des autres civilisations et des hommes, considérés comme des « frères » auxquels on vient apporter avec modestie et délicatesse une aide, certes parfois maladroite et inadaptée.

 

Pour son second livre « Esprit de lieux », l’érudition de Patrice Dalix fait que pour chaque lieu, non seulement avec lui nous tentons d’approcher le « genius loci », l’esprit du lieu, mais également nous nous enrichissons de l’ « historia loci », l’histoire du lieu. Cette dernière, qui participe à l’esprit du lieu, se communique plus aisément, le premier étant davantage une affaire personnelle, dépendant de tant d’autres facteurs. Ses souvenirs, ses impressions, sont accolés à l’histoire des lieux, ce qui en augmente la densité, reliant le présent au passé, l’émotion au sacré. C’est ainsi que ce voyageur, pour son plaisir, pour ses loisirs, pour son travail, nous immerge avec lui dans les sites et les situations qui l’ont marquées, parfois au sens propre comme dans sa descente des « Canones y Barrancos de Huesca » en Espagne, avec Michel Serres lequel, fourbu et harassé, en fit sur le coup un récit halluciné confié aux lecteurs de ce livre.

Patrice Dalix ne trouve pas toujours, pour diverses raisons qui tiennent, comme il dit, à la fois de l’émission procurée par le lieu et de l’état de réception de celui qui reçoit. Quand « ça marche », c’est cette « appropriation » de lieux, au sens intellectuel et non physique, qu’il nous fait partager ; chacun garde en soi ses propres lieux de mémoire, les siens il nous les fait partager, élargissant notre champ de connaissances et pour les lieux que nous connaîtrions déjà, nous ouvrant à d’autres sensations que nous n’aurions pas connues. Il conclut son livre en questionnant sur ce qu’est l’esprit du lieu, après avoir correspondu avec Michel Serres et Régis Debray. Sa réflexion à propos des lieux dont il nous a fait partagé son expérience, c’est qu’ils sont à la fois une réalité, un ancrage dans le temps et dans l’histoire, et une utopie, une expansion dans l’espace universel. L’esprit du lieu, c’est sans doute la conjonction des deux.

 

 

Yves Belmont, c’est un ancien camarade avec lequel j’ai tenté d’étudier l’architecture à l’ENSAI de Strasbourg. C’est le seul avec lequel j’ai gardé un lien continu, bien que distendu, jusqu’à aujourd’hui. Lui qui ne savait rien du dessin en entrant à l’Ecole, en est passé maître en sortant, à force de travail et de ténacité. Son diplôme, un musée, était un des projets le plus clair qui soit, le plus expressif et en même temps le plus poétique : l’influence de Le Corbusier y était visible. D’abord coopérant civil au Maroc, il est architecte des bâtiments de France à Digne, sillonnant les Alpes de Haute Provence avec sa 4L Renault. Frondeur, il ne fit qu’un court passage au Ministère et dirige deux ans le SDAP de Haute Savoie, pour ensuite devenir, à partir de 1999 et jusqu’à son départ en retraite en juin 2016, conseiller pour l’architecture à la DRAC de Rhône-Alpes. Au milieu de ses nombreuses activités, en 1996 Yves a soutenu une thèse de doctorat, « Esthétique des sites, architecture du paysage urbain », sous la direction de Françoise Choay.

En début d’année, j’ai reçu de lui un livre, « Chantiers improbables »[3], dans lequel lui aussi a compilé des histoires de lieux, desquels il a dégagé un « esprit ». Son livre porte en sous-titre « petites histoires, mémoire ». Yves Belmont prend les choses simplement, mais ne les accepte pas forcément comme telles. Son analyse des lieux et des situations le ramène au « bon sens », et du coup à des solutions simples et économes.

Après avoir ouvert l’enveloppe et en avoir extrait son livre, soudain plus rien ne bouge, je n’entends plus rien que le son de sa voix lisant ces petites histoires, passant du rire au sérieux, avec ce léger accent du midi qu’il n’a jamais vraiment quitté. 

J’ai lu avidement ces « petites histoires » dignes de figurer dans la « grande histoire ».  Tel un Pierre Sansot, il nous prend par la main sur les chemins escarpés mais ludiques de la poésie qui se dégage de la connaissance, pas celle apprise sur les bancs durs et râpeux d’école ou d’université, mais celle acquise au contact de gens et de lieux simples, de la vie en somme…

Dans sa bibliographie, il cite deux livres qui ne le quittent pas depuis l’Ecole d’architecture de Strasbourg, ce qui témoigne de sa fidélité pour les « purs et durs » :

-« Pourquoi des architectes » d’André Bruyère, dont je viens d’acheter le livre trouvé chez un bouquiniste, avec une dédicace de Bruyère.

-« Mémoires d’un architecte » de Fernand Pouillon, livre rebelle d’un homme j’ai pu rencontrer à Alger, un aigle dominant la ville, avant de chuter à son retour à Paris, peut-être hanté par son désir de revanche… pour peu il aurait pu devenir président de l’ordre des architectes si la mort ne l’avait emporté avant.

J’ai également reconnu « Construire avec le peuple » d’Hassan Fathy, qu’on a dû lire, lui comme moi, au moment où nous avons démarré notre métier au Maroc pour lui, en Algérie pour moi.

 

Merci Patrice, merci Yves pour ce que vous avez vécu et de nous le faire partager par vos écrits. Portez-vous bien, on attend de vos « nouvelles » dans d’autres livres avec impatience…

 

 Vincent du Chazaud, 18 juin 2017  

[1] DALIX Patrice, « Esprit de lieux, à la recherche de correspondances et de signaux cachés », éditions L’Harmattan, Paris, 2017

[2] DALIX Patrice, « Chroniques d’un architecte coopérant », éditions L’Harmattan, Paris, 2013

[3] BELMONT Yves, “Chantiers improbables, petites histories”, auto edition par internet via yves.belmon@gmail.com, février 2017. Autres publications d’Yves Belmont:

-“Hautes Provence habitée, relevés d’architecture locale », Edisud, Aix-en-Provence, 1985, en collaboration avec Claude Perron.

-« Calades et pavements décoratifs », Editions du patrimoine, Paris, 2014, en collaboration avec le Cerema, Alain Arméni et le Crmh, Jannie Mayer.

BILLET n°99 – INVENTAIRE 2/2

18 juin, 2017  |  LE BILLET

BILLET n°99 – INVENTAIRE 2/2

 

Ce devait être vers 1991, j’ai acheté une DS Citröen de 1969[1] à un vieux monsieur qui l’avait remisée dans une grange au moment du choc pétrolier de 1973 pour la remplacer par un véhicule moins gourmand en carburant. Tirée de l’oubli et remise à neuf, atours gris métallisés, intérieur velours rouge, cette splendide « baleine » aux lèvres fardées du blanc de ses chromes m’attendait chaque semaine (à cette époque je partageais mon activité professionnelle entre Aéroports de Paris et mon agence en Charente), échouée sur le trottoir face à la gare d’Angoulême, comme une péripatéticienne. Le moteur allumé, elle remontait ses jupes pour montrer la pureté de ses formes issues d’une recherche industrielle savante, symbiose de l’esthétique et de la technique. La filiation avec le livre de Prouvé “Une architecture par l’industrie” m’apparaît aujourd’hui évidente[2]. Sur une ligne droite de Dordogne, le long capot de la DS, mal fixé, s’est brusquement retourné sur le pare-brise, comme la langue d’un caméléon qui prestement aurait happé un insecte collé à la vitre. Je dus arpenter les cimetières de voitures à la recherche d’un nouveau capot, déambulant parmi les entassements de véhicules accidentés, au milieu de drames humains vécus par la « faute » du progrès, grâce auquel on ne meurt plus de froid comme en 1954 (encore que…), mais écrasé sur la route des vacances. On pourrait également imaginer des cimetières d’architectures, où s’entasseraient les matériaux à recycler ainsi que des pièces de rechange de constructions réalisées en série… 

 

Enfin, il y a ce métier d’architecte que j’ai essayé de pratiquer pendant un quart de siècle, et avec lequel je mets de plus en plus de distance. J’hésite encore, quand on me demande ma profession, à dire “architecte”, quand il me semble qu’il paraît plus facile de dire que l’on est médecin ou professeur, charpentier ou maçon, voire garde-champêtre ou gendarme. Aussi j’utilise parfois des propos amers sur l’architecture et ceux qui la font, architectes (je n’emploie pas le mot de « confrère » tant il sonne faux), ingénieurs, maîtres d’ouvrage… et tous ceux qui de plus en plus gravitent autour de la construction. Pendant la période exaltée de Mai 68[3], les étudiants en architecture des Beaux-Arts traitaient d’ ”architecte” celui qu’ils voulaient injurier… Il me reste encore le goût amer de la destruction des panneaux Matra de Prouvé pour l’EREA d’Angoulême (Etablissement régional d’enseignement adapté) que je rénovais, trente ans après ma découverte et mon enthousiasme pour “l’homme de Nancy”. Quelle pitié, quelle honte, même si j’eus le « feu vert » de Joseph Belmont, architecte du projet et président de l’association des « Amis de Jean Prouvé », et même si René Dottelonde n’a pas pu éviter le même sort aux panneaux Matra de son université de Lyon-Bron… Ce remords me hante toujours. Faut-il regretter la disparition de ces architectures? Ces panneaux Matra contenaient de l’amiante. C’est le côté « sombre » de cette époque où la croissance s’emballait. Aveuglés par les rapides progrès de la science, chercheurs et industriels ont joué aux « apprentis sorciers » en appliquant à la production les recherches fondamentales sans prendre le temps, ou sans en avoir le recul, pour en mesurer l’impact sur l’homme et son environnement. Quelques signes alarmants sont là pour nous appeler aujourd’hui à la vigilance : la centrale nucléaire et Tchernobyl, l’agro-alimentaire et la « vache folle », l’industrie automobile et l’atmosphère urbaine saturée de plomb, le secteur du bâtiment et l’amiante… La faculté des sciences de Jussieu d’Edouard Albert a été durant plusieurs années, et peut-être pour quelques autres encore, un immense chantier de désamiantage, complexe et coûteux. Comble et funeste retour effet boomerang, les chercheurs de cette université sont les premières victimes de ce produit du bâtiment largement utilisé dans les années 1970 pour ses qualités ignifuges. Le père d’un ami, le professeur Charles Thibault, chercheur pendant vingt ans à Jussieu et pionnier en France sur les recherches de fécondation in-vitro, a succombé en août 2003 à un cancer de l’amiante, le mésotellium…

                                              

L’homme du XXIème siècle est toujours face à son destin : il peut rebrousser chemin (régression), filer droit vers le précipice (destruction), ou prendre une route nouvelle et inconnue (mutation[4]). Les mêmes questions auxquelles il a dû faire face voilà plusieurs millions d’années, à l’aube de son évolution : s’adapter, changer ou disparaître. Jusqu’où cette fuite en avant mènera l’humanité?

 

Ce que l’on constate en ethnologie et en biologie, est également vrai en architecture. En 1999, dans sa note de présentation au concours pour la transformation du siège social de l’ENI à Rome, un bâtiment de bureaux des années 1960, Jean Nouvel compare son intervention à une mutation biologique : « Ce qui va se passer en biologie peut arriver dès aujourd’hui en architecture. De nombreuses architectures sont malades et imparfaites. Mais elles ont une personnalité, elles constituent des lieux qui ont une mémoire, et c’est à partir de leur matière et de leur espace initial qu’on peut provoquer une mutation rapide. »[5]

 

Le chimiste Lavoisier prétend que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme…. On peut légitimement appliquer cette théorie à l’architecture, et l’énorme travail de conservation, de restauration, de reconversion, de réhabilitation… ou de destruction qui attend les architectes de demain sur le patrimoine d’aujourd’hui en sera l’illustration. Depuis un demi-siècle, à l’image de la société, l’architecture est en perpétuelle et rapide évolution, fuyante, changeante. Dominique Clayssen, auteur d’un ouvrage sur Jean Prouvé, observe cette mutation: « Par opposition à l’architecture monumentale du “geste architectural” figé pour l’éternité, l’architecture moderne est mobile, toujours en attente d’un achèvement (rénovation) ou d’une destruction. »[6]

 

Pour le patrimoine de la décennie 1965/1975, on pourrait marquer une pause sur sa réception souvent négative, ce qui permettrait de porter un regard neuf sur une architecture “fragile”, trop souvent ignorée ou méprisée. On le fait bien pour le mobilier, l’engouement pour ce qu’on appelle le « vintage » et l’envol des prix en témoignent.  Cette période peut constituer une référence nouvelle pour les architectes qui construisent notre cadre de vie, ils peuvent en explorer toutes les mutations possibles quarante ou cinquante ans après leur construction, la conservation comme la destruction n’étant pas les seules voies. Ceux qui ont maintenant en charge l’entretien de ces bâtiments, architectes comme maîtres d’ouvrage, auront à élargir leurs connaissances sur l’histoire de l’architecture et des techniques, autant pour les moyens à mettre en œuvre que pour l’esprit qui devrait les animer. Des méthodes nouvelles seront à inaugurer, tant les techniques de construction et de restauration ont rapidement évolué. Le processus de dégradation de l’architecture ira en s’accélérant, tant l’usure du temps, accélérée par la pollution et le manque d’entretien, est impitoyable pour les matériaux et les techniques sophistiqués. La formation de ceux qui ont en charge ce patrimoine devra évoluer, celle des architectes des Bâtiments de France et des architectes en chef des Monuments historiques, jusqu’à inaugurer peut-être la création d’un nouveau corps d’architectes-ingénieurs formés à ce travail spécifique.

 

Quarante ou cinquante ans après leur construction, le recul manque pour apprécier ces œuvres et leurs architectes à leur juste mesure: soit engouement prématuré, soit indifférence injustifiée. De peur de commettre l’irréparable et fatale erreur, nous classons et figeons rapidement certains édifices, quand d’autres échappent à cette vigilance, relâchée parfois par ceux-là même qui les ont conçus, comme l’architecte René Dottelonde pour l’université de Lyon-Bron. Dans cette mésaventure sont à pointer du doigt le manque d’argent, le manque de temps, le manque de connaissance, le manque d’ambition, les manques… tout simplement. En écrivant une thèse soutenue en 2004, j’ai essayé de combler un de ces manques… j’ai mis à profit un recul dans ma pratique professionnelle, ressentant une lassitude, accumulation de frustrations et de désillusions, et plutôt que de les ressasser, j’ai pris le temps d’étudier le cadre dans lequel j’ai été formé au métier d’architecte à l’ENSAIS[7], puis de réfléchir à l’exercice de ce métier, notamment avec la réhabilitation des architectures des « Trente glorieuses » (1945-1975), enfin d’ouvrir une réflexion sur le patrimoine de leur dernière décennie (1965-1975), dite de la « Croissance innovante ».

 

Vincent du Chazaud, 5 avril 2017  

[1] Une des icônes de l’esthétique industrielle des années soixante, dont Roland Barthes écrira: « La Déesse est visiblement exaltation de la vitre, et la tôle n’y est qu’une base. Ici les vitres ne sont pas fenêtres, ouvertures percées dans la coque obscure, elles sont grands pans d’air et de vide, ayant le bombage étalé et la brillance des bulles de savon… » BARTHES Roland, Mythologies, Paris, Le Seuil, 1957.

[2] Filiation plus flagrante encore de Prouvé avec l’automobile, la 2 CV Citroën qui, par ses assemblages en pliures de tôles plissées, comme les constructions de Prouvé, ressemble à ces savants pliages japonais, l’Origami. Le simple « jeu » de déformation savante de la tôle plane permet de rigidifier et assembler la carcasse d’une construction, économisant la matière lors de la fabrication et la main-d’œuvre lors du montage. La 2 CV, tant pour son moteur (comparé à l’assemblage en parallèle de deux moteurs de Solex), que pour sa carrosserie, fut un terrain d’expérience et d’initiation à la mécanique pour bien des jeunes des générations des années soixante et soixante-dix, dont je fus. Sur les routes en lacets de Grèce et de Turquie, dans les côtes du Monténégro, sur les chemins ardents d’Espagne et du Maroc, jamais la 2CV fourgonnette, que mon frère et moi avions empruntée à mon père, ne nous fit faux-bond, toujours nous avons pu nous dépanner. La construction, comme l’automobile, va s’épurer et se lisser pour n’être plus qu’une juxtaposition de matières soudées ou collées sans ingéniosité, le fameux « joint néoprène » venant pallier tous les manques d’imagination.

[3] A cette même époque, Paul Herbé fustigeait les étudiants contestataires en leur lançant : « bande de cons, vous allez détruire la seule école dans laquelle on n’apprenait rien. » Commentaire de Jean Prouvé : « Et c’était vrai. L’École des Beaux-arts était une école dans laquelle il y avait un recrutement formidable. Il est évident que ce côtoiement d’intelligences tournait facilement aux discussions. Les étudiants faisaient donc leurs humanités à l’École des Beaux-arts et il trouvait ça bien, lui. C’est une pensée très élevée qu’il a eue parce que si on veut bien comprendre… C’est encore tout à fait d’actualité. » (Jean Prouvé par lui-m^me, propos recueillis par Armelle Lavalou, éditions du Linteau, Paris, 2001). 

[4] Définition du mot « mutation »  (Le Grand Robert, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Dictionnaires Le Robert, Paris,  1991): Modification brusque et permanente de caractère héréditaire, due à une lésion de la molécule d’ADN qui constitue le gêne. « La mutation résulte d’un changement survenu dans le nombre ou dans la qualité des gênes que renferment les cellules sexuelles (…) Infiniment diverses, les mutations modifient non seulement la structure externe, mais encore la structure interne, le fonctionnement des organes, les instincts, la résistance vitale, etc… Elles surviennent soudainement, sans lien visible avec les conditions du milieu (Jean Rostand, La Vie et ses problèmes, pp.171-172).

[5] Cité dans l’ouvrage de Pascale Joffroy : La réhabilitation des bâtiments : conserver, améliorer, restructurer les logements et les équipements,  Groupe Moniteur, Paris, 1999, p.116.

[6] CLAYSSEN Dominique, Jean Prouvé: l’idée constructive, Paris, Dunod, 1983, p.101

[7] L’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries de Strasbourg (ENSAIS) : de l’école en général (1874-

1998), de son département architecture en particulier (1948-1998), mémoire de DEA en Histoire de l’architecture moderne et contemporaine, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne présenté en 1999.

 

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