BILLET n° 126 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

3 décembre, 2019  |  LE BILLET

3-BATIMENTS ART DÉCO, LUTTES URBAINES ET PLAN « OBUS » DE LE CORBUSIER, INFLUENCE DE PERRET  (décennies 1920-1940) : quand de vastes champs d’expérience s’ouvrent aux novateurs

Dès 1914 des régiments de Tirailleurs algériens, mêlant Musulmans, Juifs, Français, Espagnols, Maltais, Italiens, sont engagés dans les batailles sanglantes de la Grande guerre. Le bilan en 1919 est de 22.000 soldats pieds-noirs et 25.000 soldats musulmans tombés sur les champs de bataille, sans compter les blessés dont la réinsertion dans la vie civile est difficile. A partir des années 1920, des monuments sont érigés dans toute l’Algérie afin de commémorer leur sacrifice, les sculpteurs s’employant à représenter sur un pied d’égalité les deux communautés, musulmanes et européennes, dont le sort commun est scellé par le sang versé durant la Grande guerre. A Alger est érigé sur l’esplanade du boulevard de la Ferrière, alors que le chantier du Gouvernement général n’a pas encore débuté, l’imposant monument « Le Pavois » des sculpteurs Paul Landowski et Charles Bigonet, à la mémoire des Algériens, européens et musulmans, morts durant la Première guerre mondiale, avec la volonté de montrer le lien étroit unissant l’Afrique et l’Europe. Cette reconnaissance, ce bel élan humaniste n’aura tenu que le temps de l’après-guerre, les inégalités du régime colonial vont perdurer. Quand aux colonisés, ils ont pu appréhender les faiblesses du pays dominant, sur le point de s’écrouler face à une autre puissance. Benjamin Stora décrit ainsi ce basculement : « Chaque conflit, dans le passé, avait apporté sa part de conséquences morales, politiques, économiques, sociales, mais les retombées de cette guerre atteignent avec une acuité inédite tous les aspects de la vie du pays, au point de déformer le regard qu’il porte sur lui-même. La guerre a sur l’imaginaire des Algériens un effet de perte d’un certain sentiment « d’innocence » et de mise à bas de la mythologie des bienfaits de la civilisation occidentale »[1].

En mars 1919, l’émir Khaled, descendant de l’émir Abd-el-Kader, fonde l’Ikdam, que l’on peut traduire par « résolution » ou « audace », un parti né à la suite de la promulgation le 4 février de la même année de lois et décrets accordant une plus grande représentativité des musulmans à toutes les assemblées algériennes. Si bien qu’aux élections municipales d’Alger en novembre, la victoire de la liste conduite par l’émir Khaled est écrasante. Aussitôt les élections sont annulées par le pouvoir colonial. Ce qui n’est pas sans rappeler une situation ultérieure, soixante dix ans plus tard.

En 1925, Maurice Viollette est nommé gouverneur général de l’Algérie, il sera remercié deux ans plus tard après avoir tenté de faire évoluer le statu quo colonial. En 1928 des mesures sont prises afin de limiter l’émigration vers la France. En 1936, Viollette, redevenu parlementaire, présentera sous le gouvernement Léon Blum un projet de loi donnant la pleine citoyenneté à 21.000 Français musulmans. Ce projet est rejeté à la fois par les milieux ultras conservateurs européens et par les indépendantistes de l’Etoile du Nord, mouvement refondé par Messali Hadj en 1933 après sa dissolution en 1929.

En mai 1930, de grandes fêtes sont organisées pour le centenaire de la conquête de l’Algérie. Le président de la République Gaston Doumergue effectue le déplacement pour « célébrer l’œuvre admirable de colonisation et de civilisation réalisée entre ces deux dates, 1830-1930 ». Pour cette occasion, de nombreux chantiers de construction ont été lancés, malgré la crise mondiale de 1929, et le ralentissement de l’économie mondiale. Les colonies seront le « New deal » de la France pour contrer les effets de cette grande dépression. Les grands travaux pour les cérémonies du Centenaire de 1930 vont doper la construction, avec un pic dans cette activité en 1927 et en 1928. Alger prend conscience de sa vocation de capitale d’Afrique du nord, et cette période coïncide avec l’élaboration d’un plan d’aménagement de la ville sous la mandature de Charles Brunel, maire de 1929 à 1935. Ce plan est confié à Henri Prost, architecte et urbaniste qui s’est déjà illustré avec l’aménagement de villes marocaines.

A partir de 1929, une revue mensuelle illustrée traitant d’architecture, d’urbanisme, de bâtiments, de travaux-publics, des mines en Afrique du Nord, « Chantiers Nord-Africains », paraît jusqu’en 1939. Elle cesse de paraître pendant la guerre, et reprend ses publications de 1945 à 1962. Elle constitue un véritable outil de diffusion à la fois des théories architecturales et urbaines, ainsi que des techniques les plus avancées pour la construction. La revue sera le support des nouvelles idéologies, et les architectes acquis aux théories du Mouvement moderne y trouvent un support par la publication de leurs œuvres, favorisant l’émergence d’une « architecture méditerranéenne ». La revue n’est pourtant pas le véhicule d’une seule tendance, et elle reflète les différents courants qui animent l’architecture, comme le rationalisme des Perretistes, ainsi que la prise en compte des particularismes architecturaux locaux et des techniques traditionnelles. Elle est, de par sa large diffusion, en plus de la promotion des architectes cités, un instrument de publicité pour les sociétés du bâtiment et des travaux publics, ainsi que pour les fabricants. Cette période de l’entre-deux-guerres va voir de grandes entreprises métropolitaines du bâtiment ouvrir des succursales en Algérie pour se développer, avec chacune leurs propres techniques constructives ; les Ateliers Durafour pour l’acier, l’entreprise Hennebique et l’entreprise Perret Frères pour le béton armé, vont fortement marquer la construction à Alger et en Algérie.

Le Gouvernement Général en fin de chantier (1935), avant les travaux du Forum. Architecte Jacques Guiauchain, entreprise des Frères Perret

Une nouvelle génération d’architectes, formée à la nouvelle école des Beaux-arts d’Alger sous l’égide de Léon Claro, ainsi que l’entreprise des frères Perret venue installer des succursales en Algérie, vont imprimer leur marque sur les grandes villes d’Algérie par la qualité et le nombre des constructions, oscillant entre Art déco, Rationalisme Perretiste et Mouvement moderne. L’imposant bâtiment du Gouvernement Général dans le paysage algérois, construit entre 1930 et 1935 par l’architecte Jacques Guiauchain avec le concours de l’entreprise Perret, en témoigne. Cette période de l’entre-deux-guerres est marquée par une récession économique dans les années trente en métropole, elle sera peu ressentie dans les colonies, en Algérie particulièrement. Aussi, œuvrant à côté des architectes algérois, quelques architectes de la métropole, comme les frères Niermans pour la mairie d’Alger, ou Le Corbusier avec le plan Obus pour l’agglomération algéroise, vont venir y exercer leur art ou y exposer leurs théories.

Le Corbusier « à son échelle » devant la maquette la maquette de l’Hôtel de la Marine à Alger

A partir de deux expositions sur la « Cité Moderne » qui se sont tenues à Alger en 1933 et en 1936, les Algérois prennent conscience des enjeux urbanistiques pour leur cité en pleine expansion démographique. Entre 1921 et 1931, la population d’Alger est passée de 190.000 (chiffre auquel il faut ajouter les 40.000 habitants de la banlieue)  à 257.000 habitants, et de 1931 à 1936 sa population n’augmente que de 7.000 habitants, mais l’agglomération s’accroît de 30.000 habitants[2]. L’accroissement de la population de l’agglomération algéroise est de 137.000 habitants en quinze ans, de 1921 à 1936. S’y ajoute la complexité du site et de sa topographie, une baie bordée immédiatement par un relief accidenté jusqu’au plateau du Sahel. Un grand plan d’urbanisme pour la ville a manqué jusqu’alors, malgré quelques réalisations d’ampleur comme le front de mer et le boulevard de l’Impératrice, et alors que s’érigent dans le quartier de la Marine des immeubles de rapport, sommaires et désordonnés.

Durant la période de la Seconde guerre mondiale, le Gouvernement général d’Algérie reste attaché au gouvernement de Vichy, et les militaires sur place, l’amiral Darlan, les généraux Juin et Giraud, se rallieront tardivement aux alliés, non sans avoir commandé à leurs troupes de résister aux débarquements alliés en Afrique du Nord. C’est l’opération « Torch » du 8 novembre 1942, par laquelle les troupes alliées anglo-américaines débarquent à Casablanca, Oran et Alger, avec l’appui des résistants français. De Gaulle, après un accord avec le général Giraud qui a la faveur des Américains contrairement à lui, reprend la main sur les colonies d’Afrique, fait fusionner plusieurs courants pour constituer l’Armée française de libération qui, en combattant aux côtés des alliés pour vaincre les forces de l’Axe, va concourir à replacer la France sur la scène géo-politique mondiale. Le même jour que la signature de la capitulation de l’Allemagne le 8 mai 1945, de sanglantes émeutes indépendantistes éclatent dans le Constantinois. Elles sont sauvagement réprimées par l’armée, ce qui a pour effet de renforcer le camp des nationalistes. Après ces tragiques évènements, dans le journal Combat de mai 1945, Albert Camus demande qu’on applique au « peuple arabe les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes (…) Le peuple arabe existe, il n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve. » Mais d’un côté l’immense majorité de la population européenne d’Algérie, dont les trois quarts vivent dans les grandes villes de la côte, ignorante ou fermant les yeux sur la vie misérable dans les campagnes, souhaite le statu-quo comptant sur l’armée pour maintenir l’ordre, et de l’autre les nationalistes musulmans, face à la répression féroce, voient leur audience grandir et sont plus déterminés que jamais à acquérir l’indépendance, encouragés par les luttes que mènent dans le même temps dans le monde d’autres peuples pour se libérer du joug colonialiste. 

Dans un long article sur « L’urbanisme et l’architecture à Alger de 1918 à 1936 »[3], dans lequel il recense les grandes réalisations durant presque vingt ans dans ce qui est appelé la capitale d’Afrique du Nord, l’historien Jean Alazard  voit la ville d’Alger se transformer rapidement et agréablement, avec la disparition de ces maisons avec leurs «toits rouges qui mettaient autrefois, en bien des quartiers, une note si désagréable », au profit de « grands immeubles à terrasses, de lignes simples et nettes. Il se crée des formes architecturales qui semblent parfois inspirées des formes cubiques des maisons arabes et qui sont, en tout cas, tout à fait adaptées à la nature nord-africaine (…) et révèlent de rester fidèles aux principes de l’art de bâtir. On en voit le clair aboutissement qui est l’avènement d’une architecture méditerranéenne où s’affirme le sens des proportions nobles et des lignes sobres, c’est-à-dire le respect de la tradition classique ». Avec cette conclusion, l’auteur renie les tentatives passées, soit celles consistant à greffer une architecture haussmannienne rompant avec la Casbah, soit une architecture néo-mauresque lourde et onéreuse pour tenter d’accompagner l’architecture locale. Il prône une architecture simplifiée, une « nouvelle architecture méditerranéenne » qui va guider Le Corbusier ainsi que tous ses admirateurs, les architectes du Mouvement moderne dans les années 1950: les algérois Miquel, Simounet, Maisonseul, et ceux venus de la Métropole, Luyckx, Emery, Bossu… et de façon moins engagée et plus nuancée, les architectes Georges Blancard de Léry ou Diégo Roman à Oran.

Immeuble à Oran, architecte Georges Blancard de Léry                         Préfecture régional d’Oran, architecte Diégo Roman

La même « révolution » que pour l’architecture avec le Mouvement moderne dans les années 1920, prenant sa source d’inspiration autour de la Méditerranée, en Afrique du nord surtout, était apparue plusieurs années auparavant, au début du 20ème siècle, quand des artistes comme Derain, Braque, Matisse, Picasso et d’autres subirent le choc de l’Art nègre en 1906, que Guillaume Apollinaire résume ainsi dans une lettre adressée à Jacques Doucet : « Aujourd’hui l’orgueil des hommes se manifeste enfin. Les artistes ont pris le raisonnable parti de créer. On reste confondu de penser que cette grave leçon de morale a été donnée à l’Europe par l’Afrique et l’Océanie. »[4] La révolution cubiste des « Demoiselles d’Avignon » de Picasso en 1907, avec l’épuration des formes pour en extraire la quintessence, la primitivité, l’artiste devant un medium, aura son pendant vingt ans plus tard avec le manifeste du Mouvement moderne qu’est la ville Savoye (1927-31) de Le Corbusier. La vanne de la modernité est ouverte, par Picasso pour l’art, par Le Corbusier pour l’architecture[5].

 

Vincent du Chazaud, le 2 décembre 2019. 

 

[1] STORA Benjamin, Histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1954, Editions La Découverte, Paris, 2001, pp 40-41

[2] En 1936, le recensement officiel donne 264.000 habitants pour Alger et 103.000 habitants pour sa banlieue, soit un chiffre global de 367.000 habitants pour l’agglomération. En quinze ans, l’agglomération algéroise est passée de 230.000 habitants à 367.000, soit un accroissement de 137.000 habitants.

[3] Jean Alazard (1887-1960), historien de l’art, après avoir enseigné l’histoire de l’art et l’archéologie à la Faculté des lettres d’Alger, il en est élu doyen en 1948. En 1942, il est chargé de relancer le prix Abd-el-Tif, pendant des prix Médicis et Vélasquez. Il publie de nombreux travaux sur le mouvement orientaliste en France aux XIXème et XXème siècle et devient en 1930 le premier conservateur du Musée national des beaux-arts d’Alger, poste qu’il occupe jusqu’en 1960, année de son décès. Il est directeur-fondateur de la « Revue de la Méditerranée » et publie des articles dans différentes revues.

[4] CRÉHALET Yves, 1906, déflagration de l’art nègre dans l’art moderne, Editions Luc Berthier, Paris, 2019 

[5] Pour l’art on peut aussi associer Matisse, Braque, Derain… et pour l’architecture Walter Gropius et l’Ecole d’art du Bauhaus créée en 1919, en 1926 la maison pour Tristan Tzara d’Adolphe Loos ou la villa E1027 d’Eileen Gray et Jean Badovici.

BILLET n° 125 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

25 novembre, 2019  |  LE BILLET

2-L’ORIENTALISME ET L’ERE JONNART (décennies 1870-1910) : l’Algérie théâtre d’un orientalisme en vogue

A la chute du Second Empire, la pacification de l’Algérie n’est pas encore acquise, toutes les terres ne sont pas conquises et colonisées, notamment le Sud et le Sahara. Profitant de la défaite de l’armée française devant les Prussiens, les luttes contre les militaires et les colons se ravivent, elles ne prendront fin qu’après l’écrasement en 1871 et 1872 de l’insurrection en Kabylie du cheikh El Mokrani et du cheikh El Haddad, tandis que la tribu Ouled Sidi Cheikh soutient une révolte dans le sud jusqu’en 1881. Après un demi-siècle de résistance, la société algérienne est épuisée, affamée, ayant perdu près du tiers de sa population par rapport à 1830.

La colonisation, elle, s’accélère à la fin du 19ème siècle, l’accroissement des villes portuaires méditerranéennes s’intensifie, notamment avec le développement d’une agriculture extensive et des échanges commerciaux avec la métropole.

Alger, baptisée « capitale d’Afrique du Nord », est la tête de pont de l’expansion coloniale, trait d’union entre Marseille et la métropole d’une part, et d’autre part l’arrière pays riche grenier agricole exploité par les colons avec des méthodes semi-industrielles. Il en est de même avec les autres villes disséminées le long de la côte, Oran et l’arrière-pays viticole, Philippeville (Skikda), Bougie (Bejaïa), Bône (Annaba), toutes prenant un rapide essor économique et une expansion urbaine autour de leurs ports. On a vu que dans les décennies précédentes les plans d’aménagements urbains n’ont pas manqué. A Alger vers 1858 trois projets sont présentés avant que Redon ne propose en 1884 la démolition du quartier de la Marine et le relogement de sa population au nord, dans ce qui deviendra le quartier de Bab-el-Oued. Il faudra attendre 1930 avant que ce programme ne voie le jour avec la construction des immeubles de relogement de la Régie foncière d’Alger de l’architecte François Bienvenu. La ville devait-elle s’étendre en hauteur ou en longueur ? En fait on n’a pas choisi, les deux solutions ont coexisté, et jusqu’à aujourd’hui encore où la ville d’Alger compte maintenant 2,5 millions habitants, 7,8 millions dans l’agglomération. En 1899 le rapport Jouve indique à propos du quartier Mustapha : « La ville s’accroît rapidement, sa population a quintuplé en vingt trois ans ; dans cette cité où les travaux privés précèdent les travaux publics, où parfois les rues sont tracées quand les maisons sont construites, toutes rectification est devenue très onéreuse, sinon impossible ».[1] L’urbanisation est souvent anarchique, les règlements manquent ainsi que les fonctionnaires pour les faire appliquer.

A la veille de la guerre de 1914, on voit l’urbanisme d’Alger se déployer essentiellement à l’est et au sud. Au centre, la rue d’Isly est devenue l’artère principale, avec ses nombreux commerces attirant la population. La bourgeoisie, elle, s’installe sur les hauteurs de Mustapha supérieur jusqu’au Palais d’Été, tandis que les industries, entrepôts et ateliers sont proches de la mer et du port, à Bab-el-Oued, l’Agha et Mustapha inférieur, où l’on trouve également des logements sociaux. Les boulevards qui longent la mer et dominent le port, construits dans la deuxième moitié du XIXème siècle, donnent une vision majestueuse de la ville européenne. Ici quelques bâtiments publics ont versé dans un style néo-mauresque encouragé par le gouverneur général Charles Jonnart à la charnière des 19ème et 20ème siècles, la Grande Poste et la Préfecture en étant les architectures les plus démonstratives, mouvement abondamment relayé et encouragé par les arts et la littérature. 

Cette politique nouvelle pour une reconnaissance et une revalorisation des arts et traditions « indigènes », annoncée sous le Second empire avec la politique arabe de Napoléon III, est encouragée par des associations récentes comme la Société des arts indigènes ou le Comité du Vieil-Alger. Ce dernier est créé en 1905 afin de lutter contre le vandalisme dans la ville d’Alger devenue la proie des promoteurs et entrepreneurs, et de préserver les édifices arabes et ottomans de l’ancien Alger. D’abord présidé par le lieutenant-colonel de Grammont, lui succède Henri Klein qui s’était illustré dès 1901 par ses articles dans « La Dépêche algérienne »[2] réclamant la création d’un comité de vigilance contre les destructions des édifices gênant la croissance de la ville d’Alger et s’insurgeant contre une « municipalité vandale ». Celle-ci va changer de cap grâce à l’influence du Comité du Vieil-Alger dans lequel siègent des membres du gouvernement général, de la préfecture et de la mairie ; l’accent est alors mis sur la mise en valeur de l’architecture pré-coloniale, ainsi que sur la qualité architecturale et « contextualisée » des constructions nouvelles, en adéquation avec les directives du gouverneur Charles Jonnart. La volonté du gouverneur général d’Algérie d’introduire un style oriental, ou néo-mauresque, sur les bâtiments publics va influencer l’architecture privée et essaimer sur tout le territoire algérien, si bien que l’on parle de style « Jonnart ».

La Grande Poste d’Alger (1907-1913) – Architectes Toudoire et Voinot

En 1905, Charles Jonnart instaure un service d’architecture chargé de l’étude, de la direction et de la surveillance des travaux de construction et de restauration des édifices publics. La direction de ce service est confiée à l’architecte Albert Ballu, architecte en chef des Monuments historiques de l’Algérie depuis 1889, poste qui lui fait prendre conscience de l’intérêt du patrimoine local, auteur de la transformation en cathédrale de la mosquée Ketchaoua d’Alger, de la médersa de Constantine d’inspiration « ottomane », et du casino de Biskra dans un style « orientaliste ». Autre bâtiment emblématique de cette période influencé par les directives de Charles Jonnart, la Grande Poste d’Alger, construit par Jules Voinot et Marius Toudoire, est inauguré en 1903 ; il servira de modèle pour ceux de Rabat et Casablanca. A Alger toujours, Henri Petit construit la Medersa El Taâlibya, dont les références à l’architecture « ottomane » s’imposaient pour ce programme, ainsi que celle de Tlemcen inspirée par l’architecture arabo-andalouse de la Grande mosquée Sidi Boumediène toute proche.

La vogue orientaliste déborde sur la construction privée, comme l’immeuble de la « Dépêche algérienne » à Alger, proche de la Grande Poste, construit par Henri Petit en 1905 dans le style néo-mauresque. Cette mode va produire des rapprochements insolites, comme ce château-d’eau en forme de minaret construit dans les environs d’Alger.

A Biskra, ville d’hivernage, afin de satisfaire les touristes en quête d’exotisme qui affluent, les architectures privées, équipements hôteliers et casino d’Albert Ballu, sont construits dans le style néo-mauresque, comme l’Hôtel de ville conçu par l’architecte André Pierlot, bâtiment public inauguré en décembre 1899 au cours de grandes festivités pour le changement de siècle.

Hôtel de ville de Biskra (1892-1899) – Architecte André Pierlot

Cette influence de l’architecture néo-mauresque est si forte qu’elle s’exporte au-delà de l’Algérie, avec l’objectif de signifier que « l’image de la conquête de l’Algérie, premier pas et non des moindres, de la pénétration française en Afrique, était si forte qu’elle devait s’imposer symboliquement à toutes les colonies françaises. »[3] En Algérie, cette mode orientale finit par exaspérer les colons qui ne retrouvent pas dans cette architecture l’expression de l’action « civilisatrice » qu’ils entendent mener dans le pays. La parenthèse du style « Jonnart », comme celle de l’Art nouveau qui aura très peu d’influence sur l’architecture en Algérie, sera supplantée par l’Art déco, lequel va essaimer sur toutes les colonies et faire rayonner un temps le « goût français » sur le monde[4].

 

Vincent du Chazaud, le 24 novembre 2019. 

 

[1] Cité par René Lespès dans « Alger, étude de géographie et d’histoire urbaine », Alcan éditeur, Paris, 1930, p.416

[2] Dans un article intitulé « Pour la survivance d’El-Djezaïr » publié dans La Dépêche algérienne du 7 novembre 1903, Henri Klein écrit dans un mea culpa colonialiste: «Il est incontestable que c’est à son caractère, plus qu’à ses nouveautés européennes, qu’Alger doit être visité des touristes (…). En multipliant les échantillons mauresques, noud restituerons à ce pays une partie de l’originalité qu’il avait perdu par notre faute, et le rendrons ainsi plus intéressant aux yeux du touriste, fatigué du modernisme. Enfin, de la sorte, nous nous réhabilierons devant la postérité, et nous ferons pardonner les méfaits que nous avons accomplis parmi tant de belles œuvres indigènes, sous prétexte de civilisation. » 

[3] Marie-Laure Crosnier Leconte dans  « L’orientalisme architectural, entre imaginaires et savoirs », textes réunis par Nabila Oulebsir et Mercedes Volait, co-édition CNRS et Picard, Paris, 2009, p.64

[4] « Quand l’Art déco séduit le monde », catalogue de l’exposition éponyme sous la direction d’Emmanuel Bréon et Philippe Rivoirard, Editions Norma/Cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, 2013

BILLET n° 123 – LOUVRE-LENS : EN REVENANT DE L’EXPO…

5 novembre, 2019  |  LE BILLET

« En revenant de l’expo », c’est un billet d’humeur à propos d’expositions dans la région
Midi-méditerranée. Alors pourquoi pas ce même titre pour un billet en revenant du Louvre-
Lens ce samedi 22 juin, et de son exposition sur Homère.
Homère, ô mère ou père de la poésie ! Car nous ne savons pas qui se cache derrière ce
nom, est-il un ou une, ou plusieurs poètes qui ont forgé cette épique épopée en deux
parties : l’Iliade, bataille dix années durant sous les remparts de Troie, le colérique Achille
« aux pieds légers » menant les Grecs, un véritable carnage pour les beaux yeux d’Hélène,
et l’Odyssée, le retour d’Ulysse, roi d’Ithaque, « l’homme aux mille ruses », vers sa patrie où
l’attend depuis vingt années sa fidèle Pénélope. Homère, « prince (ou princesse) des
poètes », dont on a tiré l’adjectif « homérique » qui devrait exister dans toutes les langues,
synonyme d’audacieux, d’épique, d’héroïque, de valeureux et j’en oublie(1) de plus lyriques et
vertueux encore, adjectifs que nous n’avons plus guère l’occasion d’utiliser aujourd’hui…

Du temps où nous faisions nos « humanités », le latin et le grec y avaient toute leur place. Il
m’en reste « gnoti seauton », le « connais-toi toi même » de Socrate qu’on retrouva plus tard
en cours de philosophie, à côté du « père » Platon dont les roustons sont célébrés dans la
poésie beauzartienne. M’en reste également, du moins en surface, ce qu’un malicieux curé
professeur de grec se plaisait à nous répéter, sûr qu’avec cela cette langue « morte »
revivrait en nous : « ouk elabone poline, alagar apassi, elpis ephe kaka ». Après un demi siècle,
cette phrase alignant des mots de grec ancien, pratiquement intraduisible, est le seul
substrat qui me reste de cette langue dite « morte », avec « ta zoa trekei », qui ne veut pas
dire « les oies tricotent », mais « les animaux courent »… Dans la langue française résistent
encore quelques mots avec des racines grecques, à condition de bien vouloir encore parler
« français » et non pas « franglais » ou raccourcis « texto ».
Sur le tard, à la fin des années 1990, j’ai pris le chemin de l’université pour étudier l’histoire
de l’art ; j’ai encore un doux souvenir des cours à la Sorbonne, notamment ceux d’un
« vieux » professeur Philippe Bruneau qui faisait salle comble(2), ouvrant mille portes à nos
imaginaires et nos questionnements actuels à partir de quelques peintures sur vases ou
amphores, ainsi que ceux d’un jeune professeur, Alexandre Farnoux, sur le thème des
« Jeux dans la Grèce antique ». Ses cours étaient vivants, suivis avec passion, on aurait cru
écouter un chroniqueur des jeux olympiques des années 2000, alors que nous étions cinq
siècles avant Jésus-Christ. J’ai souvenir de ces sauteurs en longueur, armés de poids dans
chaque maison, comme deux fers à repasser. On aurait pu penser ou croire que l’homme
grec prenait part dans le gynécée aux tâches ménagères… il n’en était rien. Ces poids
projetés en avant à bout de bras en même temps que l’homme s’élançait dans les airs,
permettaient (peut-être) de sauter plus loin… Il faudrait aujourd’hui réintroduire cette
discipline au saut en longueur, on a bien introduit la perche pour le saut en hauteur !!!!

J’ai eu l’heureuse surprise de constater qu’Alexandre Farnoux(3) était un des commissaires de
cette exposition exemplaire sur Homère. Les épopées de l’Iliade et de l’Odyssée, puisque ce
sont les deux seules œuvres (mais quelles œuvres !), belles, denses et mystérieuses,
attribuées à Homère, qui sont exposées et décrites à travers des pièces archéologiques,
mais aussi à travers ce que les artistes et les écrivains en ont pris au cours des siècles
jusqu’à aujourd’hui, soit sur plus de 2.500 ans : c’est le « miracle » de l’Iliade et de l’Odyssée.

Dans la première salle, une toile blanche griffonnée de rouge peinte en 1962 par
Cy Twombly est présentée, « Achille pleurant la mort de Patrocle », au milieu des sévères
statues des dieux de l’Antiquité, dont celle de la Muse de la Rhétorique, Polymnie, dont
Homère réclame l’inspiration à chaque épopée. Beaucoup de peintures du 19ème siècle, les
scènes de l’Antiquité étant des thèmes de prédilection de cette époque. Un regret, que ne
soit pas accrochée une affiche annonçant un bal des 4z’arts, où les thèmes antiques, khmers
et barbares ont inspiré des illustrateurs de grand talent. Grâce à Jacques Roman, qui
conserve une belle collection (à ne pas mettre entre toutes les mains) de ces affiches, j’en ai
trouvé une pour le bal de 1936 ayant un rapport avec notre sujet.
Il serait injuste de terminer ce billet sans mentionner que cette visite au Louvre-Lens se
faisait dans le cadre des sorties de la Compagnie organisée cette année de main de maître
par Fabrice Mazaud, avec une magistrale présentation du projet architectural de l’agence
Sanaa par Michel Levi, qui fut architecte d’opération avec l’agence Extra-muros. La clarté de
son exposé reflétait la limpidité du plan et la pureté de l’architecture, loin des gigotages de
Frank Gehry. Il conclut son exposé par une « chinoiserie » : « Quand on sait, on fait, quand
on croit savoir, on enseigne, quand on ne sait pas, on conseille ». L’expertise peut-elle
trouver une place dans ce proverbe, et si oui, laquelle ? A la fin des agapes a été entonné,
comme la tradition l’exige, « l’Hymne à la joie » des architectes, le « Pompier » ; c’est là,
souvent, un exercice où les anciens surpassent les nouveaux en vivacité… Il fut dédié à
notre massier Jean-Pierre Blancard de Léry, dont nous avons tous regretté l’absence, et au
personnel de cuisine. En effet, le repas servi fut apprécié, et à la fin de chaque plat les reliefs
de nos assiettes furent le vibrant reflet de la qualité des mets qui nous ont été servis.
L’après-midi la visite du musée fut conduite par la directrice du musée, Marie Lavandier, qui
compléta les propos du matin en exposant comment ce musée a pu voir jour à Lens, les
conditions de son implantation, son accueil dans cette région sinistrée après la fermeture des
mines, la contribution du musée à la mutation inéluctable de la région. Mais pour une visite
plus complète, et notamment de la «Galerie du temps », je vous renvoie à un précédent
billet, le numéro 91 de septembre 2016 intitulé « Le beau ».

Vincent du Chazaud, le 22 juin 2019.

1 – Plus de synonymes pour « homérique » en se reportant au « Dictionnaire de synonymes, mots de sens voisins
et contraires » d’Henri Bertaud du Chazaud, éditions Quarto-Gallimard, Paris, 2003, 2007.
2 – Conquis par la Théorie de la médiation, une anthropologie clinique des sciences humaines, développée par
Jean Gagnepain, professeur de Linguistique à l’université de Rennes, le professeur Philippe Bruneau l’appliqua
en archéologie au mécanisme rationnel de la technique (« ars » au sens latin du terme), explorant ses rapports
avec les autres modes de la rationalité dans ce qui se définit comme une « Artistique ». Je ne fais que
retranscrire ce que je lis sur Wikipedia, car j’avoue avoir oublié cette Théorie de la médiation, à moins que,
comme monsieur Jourdain, j’applique tous les jours cette théorie sans m’en apercevoir… Disparu en 2001, les
cours de Philippe Bruneau ont été rassemblés et publiés aux éditions universitaires de Dijon en 2017 sous le titre
« Propos sur l’art grec ».
BILLET n° 124 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

BILLET n° 124 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

5 novembre, 2019  |  LE BILLET

1- LES DEBUTS DE LA COLONISATION : IMPORTATION DU MODELE EUROPEEN

Ô lecteur, toi parmi si peu de lecteurs, mais raison de plus pour ne pas te lâcher, pardonne ce long silence, le dernier billet remontant à juin, de cette année 2019 tout de même… Pris par diverses tâches, épistolaires, ménagères, rancunières… mais aussi expertales, viscérales, sentimentales… et bien d’autres encore, je n’ai pas trouvé le temps : où se cachait-il ? Qui l’avait pris ? Même ne rien faire, ça prend du temps… J’en ai trouvé un peu, mais ce peu de temps je l’ai occupé à écrire une « histoire de l’architecture moderne en Algérie, de 1830 à aujourd’hui ». Près de 300 pages d’une écriture serrée, mais il faudrait en écrire trois fois plus si l’on voulait être exhaustif. Alors pour rattraper le temps perdu, durant quelques billets  je te propose des bribes de ce texte, ainsi ô lecteur, si tu veux bien me lire, tu me serviras de cobaye. Voici le premier billet de cette série, mais le 124ème depuis que ceux-ci paraissent, intitulé : LES DEBUTS DE LA COLONISATION : IMPORTATION DU MODELE EUROPEEN (décennies 1830-1860).

Quand Michel Ragon écrit[1] à propos de l’architecture en Afrique du Nord : «L’Algérie n’a pas eu son Lyautey, mais au contraire des administrateurs qui se sont attachés à transformer une admirable région du Maghreb en départements français avec des villages calqués sur ceux d’Auvergne ou de Corse. Contre ce génocide architectural, des hommes comme Le Corbusier ont voulu apporter leur modernité », le terme de « génocide » est mal choisi, car à quelques exceptions près, même si ces destructions à des fins militaires sont importantes symboliquement, comme celle du quartier de la Marine dans la basse Casbah d’Alger, il ne s’agit pas de « destruction » mais de « construction » à côté des douars et médinas arabes, et effectivement, comme le souligne Ragon, ces villages nouvellement construits sont « calqués » sur ceux de régions françaises. 

ALGER FIN XIXe

C’est d’ailleurs le même urbaniste qui œuvra au Maroc sous Lyautey, Henri Prost, qui traça le plan régional d’Alger entre 1932 et 1939 avec Maurice Rotival. Dans les médinas, centres urbains déjà constitués par les Arabes ou les Turcs, les extensions se sont opérées à côté ou autour, non sans quelques destructions quand c’était nécessaire, comme pour toutes les extensions urbaines en métropole au cours des siècles, et notamment au 19ème siècle à la suite de la révolution industrielle. En Algérie, la transformation s’est faite brutalement par la force militaire, et non par la force industrielle.  Et c’est le génie, une des composantes de l’armée de terre dont les missions sont de combattre, de construire et de protéger, qui va se charger des premiers établissements civils et militaires sur les territoires conquis, durant plus d’un demi-siècle.

En ville, la lutte est féroce pour la conquête de nouveaux territoires entre l’armée, les autorités civiles et les promoteurs privés. Les militaires, forts de leurs succès dans cette guerre coloniale, ne veulent pas s’en laisser compter par les civils, d’autant que sur le terrain, la conquête ne sera effective que vers 1860, sans compter les révoltes sporadiques qui éclosent  jusqu’à la fin du 19ème siècle.

A Alger, le contrôle des terrains en périphérie de l’enceinte ottomane reste militaire, et la situation dans les faubourgs reste dangereuse pour les colons. Comme dans les campagnes et les petites villes, on le verra plus loin, l’occupation des terrains, leur lotissement et leur affectation, ne peuvent se faire qu’avec l’accord des militaires et sous leur protection. Ce n’est que lorsque que la « pacification » rendra moins nécessaire le rôle de l’armée, que celle-ci retire progressivement son autorité et rétrocède ses terrains aux civils. 

Les ingénieurs du Génie, de par leur formation, s’intéressent à l’histoire et à la géographie des territoires conquis. Aussi en 1844, quand Bugeaud, alors gouverneur général, veut définir des règles de constructions en Algérie, c’est à la direction du Génie qu’il s’adresse. Le colonel Charon, directeur du Génie en Algérie, lui communique une longue note[2], dans laquelle il insiste sur la nécessité de bien analyser les usages et les coutumes, lesquelles permettront de comprendre leur utilité. Après avoir fait cette analyse fine de l’architecture locale, Charon donne des indications pour le tracé des villes et la construction des édifices publics. Pour les voies, il recommande « d’éviter de percer du nord au midi » et de créer des rues avec « assez d’ombre pour garantir des ardeurs du soleil » en les bordant de portiques ou de toits saillants, « en ayant soin de les tenir le moins large possible, et de les rafraîchir par un courant d’eau vive. » Il en est de même pour les places publiques qui devront être petites et entourées de portiques, et quand elles seront grandes, « de les planter d’arbres et de les décorer de fontaines. » Le colonel Charon poursuit en prodiguant des conseils sur les constructions, indiquant que « pour une fraîcheur convenable, il faudra donner aux murs extérieurs une grande épaisseur », quant aux ouvertures notamment celles au midi, elles seront « rares et petites ». Il donne également des recommandations pour prévenir des tremblements de terre, éviter de multiplier les baies et conduits de cheminées, construire les niveaux bas sur voûtes, relier les bâtiments par des arcades facilitant en outre, « les moyens de tendre des bannes à l’heure des la grande chaleur, comme c’est l’usage dans l’Orient et même dans les villes méridionales de la France. »

Mais les colons, quand cette architecture et cet urbanisme ne leur sont pas imposés, préfèrent se référer aux codes qui leur sont familiers, ceux de leur pays d’origine, marquant en même temps et au passage la présence du vainqueur.

Vincent du Chazaud, le 03 novembre 2019. 

 

 

[1] RAGON Michel, « Histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes, tome 3, de Brasilia au post-modernisme 1940-1991 », éditions Casterman, Paris, 1986, p.181

[2] PICARD Aleth, Architecture et urbanisme en Algérie, d’une rive à l’autre (1830-1962), in Revue du monde musulman et de la Méditerranée, volume 73, numéro 1 «Figures de l’orientalisme en architecture », 1994, pp. 123, 124

BILLET n° 122 – NOTRE-DAME DE PARIS

BILLET n° 122 – NOTRE-DAME DE PARIS

19 mai, 2019  |  LE BILLET

Il y a quelques semaines, un lundi soir 17 avril, c’était l’effroi devant le beffroi léché par les flammes de l’incendie des combles de la cathédrale de Paris. Les bois de charpente du 13ème et ceux du 19ème siècle faisaient une flambée jaune et orange dans le ciel gris, comme dans un beau feu de cheminée, mais celui-ci était horrible. La flèche, comme une tuyère, aspirait les flammes vers le haut, avant de s’effondrer et de lâcher au loin le coq qui la dominait, rendu (presque) intact au pied de l’autel comme une humble offrande.

Les pompiers ont dit que le feu dans les tours aurait engendré leur effondrement, ainsi que la ruine quasi totale de l’édifice de pierre. On a une pensée pour tous ces apprentis, compagnons, maîtres, chacun dans son métier d’une compétence parfaite, qui ont œuvré ici au cours des siècles. Macron, en maître d’ouvrage pressé, veut faire accélérer le chantier comme pour un centre commercial… pourquoi cinq ans de travaux quand il en fallut deux siècles pour la construire, sans parler des vingt années du chantier de Viollet-le-Duc ?

Les investigations pour connaître l’origine de l’incendie seront longues, les accès sur les lieux de départ de l’incendie difficiles, et encore si les restes calcinés et fumants peuvent encore parler. Comme la violence de ce feu fut soudaine, et sa propagation rapide ! La flèche en flamme a fini par chuter en trouant la voûte en pierre, le feu s’est rapidement propagé sur les charpentes de la nef et du chœur, le plomb fondu s’est écoulé dans les rigoles, et les gargouilles diaboliques regardaient en contrebas la foule horrifiée pendant que les flammes leur léchaient le dos… 

Passé le temps de la stupéfaction et de la compassion, vient celui de la passion et des dons, avant celui de la raison : tout de suite on fait savoir que monsieur A., homme d’affaire à la frontière belge, offre 200 millions d’euros pour sa reconstruction, quant à madame Z., retraitée du Cantal, elle offre 20 euros, et ainsi de suite en France et en Navarre, en Belgique et dans le monde entier. L’écart des dons est important, mais lequel des deux fera le plus gros sacrifice par cette amputation sur son budget, 200 millions d’euros pour une fondation aux revenus d’un état, ou 20 euros sur le revenu mensuel de 868,20 euros d’une retraitée ?   

Puis viendront un premier diagnostic pour conforter et enlever ce qui menace de tomber ou bien est irrécupérable, voûtes, échafaudages, etc. puis un deuxième diagnostic plus précis pour la reconstruction, avant les études sur les différentes options techniques, en fonction de ce que l’on veut donner comme vision de cet édifice : à l’identique en volume de la cathédrale de Viollet-le-Duc ou de celle du Moyen-âge, et avec des matériaux très lourds comme le plomb, qui font masse face aux intempéries, ce qui implique une mise en œuvre longue ? A l’identique dans sa silhouette d’avant l’incendie, avec les techniques et matériaux disponibles aujourd’hui, plus légers et plus rapides à mettre en œuvre, moins chers aussi, comme ceci a été fait pour les charpentes des cathédrales de Reims en béton, ou celle de Chartres en acier ? Modifier sa silhouette comme ceci a été pour la cathédrale de Metz, dont l’architecte a surélevé la toiture d’origine disparue ? Un exemple est donné ici en image, avec une interrogation : que peut bien signifier ce « M » ?…

Pour moi qui n’ai pas beaucoup changé depuis le début des années 1950, je ferais appel à l’esprit de Le Corbusier et à celui de Jean Prouvé. Le premier pour le béton afin de reconstruire les voutes effondrées. On se souvient que dans son plan radical pour un nouveau plan d’urbanisme sur Paris, alors qu’il était impitoyable avec le 19ème siècle haussmannien, il avait eu pour Notre-Dame un respect absolu. Quant à Jean Prouvé, les « feux » qui le guidaient, économie de matière, rapidité de montage, facilité de mise en œuvre, tout ceci est réellement en adéquation avec ce défi pour ériger à nouvelle flèche dans le ciel de Paris. Mais ce ne sont que mes vues bloquées aux années 1950, alors que nous sommes en 2020 bientôt, à l’ère des toitures terrasses végétalisées, du voltaïque et de recherche de sponsors privés : un exemple nous en est donné en image. Paris manque de logements sociaux, l’abbé Pierre aurait peut-être proposé que l’église, retrouvant sa vocation première d’humilité et de venir au secours des plus miséreux, fasse campagne pour que l’on aménage sous les combles des logements pour les sans-abris et les immigrés…

Devant ce spectacle horrible mais fascinant de cette cathédrale en flammes, sont revenues les images du 11 septembre 2001 avec les tours jumelles du World Trade Center en flammes avant de s’écrouler sur elles-mêmes, avec ses conséquences humaines dramatiques, mais aussi les fascinantes peintures d’incendies, dont celles de William Turner immortalisant l’incendie du Palais de Westminster, le Parlement de Londres, le 16 octobre 1834. Turner loue une barque afin de voir l’incendie loin de la foule, et au plus près, comme un photographe de presse. Il réalise une série d’aquarelles, dont il tire deux tableaux, dont l’éblouissant « L’Incendie de la Chambre des Lords et des Communes, le 16 octobre 1834 ».

Vincent du Chazaud, avril et mai 2019  

BILLET n° 121 – APHORISMES

3 mai, 2019  |  LE BILLET

Quand on ne sait plus où l’on est ni où l’on va, quand l’inspiration tarit, quand tout flambe et s’écroule autour de vous, il faut relire les fables de La Fontaine ou bien quelques aphorismes. En voici à propos de l’architecture et des architectes.  Ces « aphorismes », formules résumant des points de vue se rapportant à l’architecture, peuvent aussi être compris de façon péjorative, c’est-à-dire comme des sentences prétentieuses et banales… Ce serait évidemment désobligeant pour leurs auteurs, tous érudits et fort doctes en leur matière, hors mis les anonymes bien sûr dont, par définition, nous ne connaissons rien.

« L’architecture n’est pas autre chose que l’ordonnance, la disposition, la belle apparence, la proportion des parties entre elles, la bienséance et la distribution » (Michel-Ange)

« La colonne corinthienne est faite à l’imitation d’un délié et joli corps d’une pucelle » (Philibert de l’Orme).

« J’ay toujours été d’advis qu’il vaudroit mieux à l’architecte ne sçavoir faire ornements ni enrichissements de murailles ou autres, et entendre bien ce qu’il faut pour la santée et conservation des personnes et de leurs biens » (Philibert de l’Orme)

« L’architecture est l’art de bien bâtir » (François Blondel)

« Le classique, c’est tout ce qui se construit » (Charles Garnier)

« L’architecture a pour but LES CONSTRUCTIONS, elle a pour moyen LA CONSTRUCTION » (Guadet)

« L’architecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence » (Victor Hugo)

« L’architecte est celui qui a vocation par son art d’édifier quelque chose de nécessaire et de permanent »  (Paul Claudel)

« J’ai hésité entre architecture et confiture, finalement j’ai choisi la confiture… je m’en lèche les babines, ce qui serait difficile si j’avais choisi l’architecture » (anonyme dadaïste)

« La simplicité c’est l’harmonie parfaite entre le beau, l’utile et le juste » (Frank Lloyd Wright)

« L’architecture c’est l’art de faire chanter le point d’appui » (Auguste Perret)

« Or, de tous les actes, le plus complet est celui de construire. 
Une œuvre demande l’amour, la méditation, l’obéissance à ta plus belle pensée, l’invention de lois par ton âme, et bien d’autres choses qu’elle tire merveilleusement 
de toi-même, qui ne soupçonnais pas de les posséder. 
Cette œuvre découle du plus intime de ta vie, et cependant elle ne se confond pas avec toi. » 
(Paul Valéry, 
Eupalinos et l’architecte)

« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » (Le Corbusier)

« On a souvent comparé l’architecte à un chef d’orchestre, je comprends mieux pourquoi fut tellement importante la fanfare à l’école des Beaux-arts » (anonyme, peut-être Iannis Xénakis)

« Je ne crois pas qu’on fasse de l’architecture avec de la matière. Je crois qu’on fait de l’architecture avec de l’énergie. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un tas de pierres au bord du chemin et, simplement, le beau mur que le bon maçon est capable de construire avec ces pierres » (André Wogenscky)

« L’architecture c’est comme la confiture, celle que l’on fait soi-même est souvent bien meilleure que celle qu’on achète » (anonyme, auto constructeur après avoir habité une maison de constructeur)

« Je dis toujours, je parle toujours de constructeur. Cela recouvre l’idée de quelqu’un qui a une sorte d’illumination instantanée qui lui révèle la totalité de ce qu’il doit faire : il ne voit pas l’architecture par la forme, il voit l’architecture dans la façon plus ou moins complexe de l’édifier, ce qui aura pour conséquence telle ou telle forme. » (Jean Prouvé)

« On ne s’installe pas devant une planche à dessin en se disant : « Je vais faire une maison comme ceci ou comme cela. » Jamais cette attitude ne m’a effleuré l’esprit. A l’inverse, je suis toujours venu à l’architecture en m’interrogeant : « Comment pourrais-je faire cette construction ? » (Jean Prouvé)

« Une petite anecdote à propos d’Herbé. C’était peu avant sa mort aux environs de 1968[1]. Je l’ai vu un jour trépigner devant des étudiants en leur disant : « Bande de cons, vous allez détruire la seule école dans laquelle on n’apprenait rien ! » Et c’était vrai. (Jean Prouvé).

 

[1] En fait l’architecte Paul Herbé, né à Reims le 15 octobre 1903, est mort à Paris le 25 août 1963. Mais l’école des Beaux-arts était déjà en ébullition à cette époque, et les projets de réforme se succédaient sans aboutir…

 

BILLET N°120 - LUYCKX ET L’HOPITAL D’ADRAR

BILLET N°120 – LUYCKX ET L’HOPITAL D’ADRAR

8 mars, 2019  |  LE BILLET

La ville d’Adrar, qui signifie « rocaille » en berbère, est située au cœur du Sahara, à 1400 kilomètres au sud-ouest d’Alger. Le climat est désertique et chaud, la température dépasse 40°C au mois de juillet. Pour l’hôpital d’Adrar, commandé à Michel Luyckx vers 1942 par le Direction des Territoires du Sud (Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées M. Martinet), le choix de matériaux locaux s’est rapidement imposé. Élève d’Auguste Perret à « l’Atelier  du palais du bois », atelier en marge de l’enseignement académique des Beaux-arts de Paris, il utilisait plutôt le béton, dont son maître était un précurseur. Mais Luyckx démontra aussi, avant Adrar, qu’il n’en était pas un inconditionnel, et qu’il savait adapter son architecture et sa construction au site dans lequel elle est implantée. En Kabylie par exemple, il fait rouvrir une carrière de pierres pour les projets scolaires dont il est chargé vers 1938. Pour l’hôpital d’Adrar, le béton n’était pas adapté au climat ni aux conditions de transport de ciment et d’acier, en pleine seconde guerre mondiale. Michel Luyckx utilise les matériaux que l’on trouve sur place, la pierre ainsi que la « toub », briques fabriquées à partir de l’argile ocre rouge locale et séchée au soleil, fondant le bâtiment dans le paysage saharien aride. Pour les linteaux, pour les plafonds, ces matériaux imposent naturellement des techniques traditionnelles, arcs, voûtes, coupoles, sans que cela soit un pastiche de l’architecture locale, mais une nécessité constructive. C’est ce qui fit écrire à Auguste Perret que « Michel Luyckx a su faire surgir du désert, avec les moyens de son sol, ce vaste édifice, si bien adapté aux conditions permanentes de l’architecture, qu’il semble avoir toujours existé. » Cette architecture de « masse », percée de peu d’ouvertures avec des murs épais faits d’un matériau poreux leur permettant de « respirer », permet d’affronter chaleur et ensoleillement de ce climat désertique aux températures extrêmes : la chaleur stockée dans la terre est restituée dans les pièces la nuit où la température tombe subitement.

Pour ce projet, Michel Luyckx opte pour un plan très géométrique, centré, avec un axe de symétrie. C’est une composition classique, à la façon de Palladio, et le bâtiment y trouve toute sa majesté, opposée à la sobriété des matériaux locaux, une terre argileuse rouge qui règne sur tous les faces des volumes construits. Avec ce matériau, les arcades s’imposent naturellement, elles ne sont pas factices. Pour ce chantier éprouvant, Michel Luyckx fait appel à un très proche collaborateur, Guy Balla. Sur une photo, on les voit tous les deux penchés sur la maquette de l’hôpital d’Adrar, dans ce qui pourrait être la cour de celui-ci. 

Cette expérience de construction en terre est unique dans l’architecture de Michel Luyckx, qui eut dans sa carrière en charge d’importants programmes en lien avec l’industrie (centrales thermiques, barrages, hangars d’aviation…). Mais cette expérience, qui n’est pas neuve en soi puisqu’elle met en œuvre des techniques ancestrales, trouve un regain d’actualité auprès d’autres architectes.

A Gourna près de Louxor en Egypte, au lendemain de la Seconde guerre mondiale Hassan Fathy expérimente durant trois ans, et sans achever ce programme de relogements, cette technique locale de constructions en terre faites de voûtes et de coupoles.

A Ghardaïa, pour la poste construite dans les années 1970, André Ravéreau renforcera la protection solaire avec ce qu’il appelle un « mur masque » faisant écran devant le mur porteur en pierre, et l’air circulant entre les deux murs assure une ventilation évacuant l’air chaud.

Qu’en est-il de l’hôpital d’Adrar aujourd’hui ? Désaffecté en 1975 au profit d’un autre hôpital nouvellement construit, les bâtiments ont servi un temps de dépôt pharmaceutique, puis ont été complètement abandonnés. Les architectures de terre ont besoin d’un entretien peu important, seulement s’il est fait régulièrement ; le château d’eau, qui était un élément dominant au centre de la composition très géométrique du plan d’ensemble, est écroulé. L’ancien hôpital d’Adrar, délaissé, délabré et vandalisé, a d’abord été l’objet d’un diagnostic en 2006 par le CTC (Contrôle technique de construction, bureau d’études public d’ingénierie) commandé par la Direction de la culture de la Wilaya d’Adrar qui en a la charge aujourd’hui. La question de sa restauration est posée avec son inscription au titre des Monuments historiques en 2008. Une architecte spécialiste de la préservation du patrimoine bâti en terre, Yasmine Terki, a été nommée à cette époque pour rassembler la documentation concernant le bâtiment et mener les travaux pourtant il semble que les crédits manquent pour les entreprendre. Khedidja Aït Hammadou-Kalloum, architecte et enseignante-chercheuse en architecture à l’université d’Adrar, spécialiste de l’architecture saharienne,  s’est intéressée à cette œuvre de Michel Luyckx pour en faire un article. Les dernières informations sur l’hôpital d’Adrar proviennent de sa correspondance avec Benoît Luyckx, le fils de Michel Luyckx, en mai 2011.

Vincent du Chazaud, le 8 mars 2019   

BILLET n°117- THEATRE DES LOGES

20 janvier, 2019  |  LE BILLET

BILLET n°117- THEATRE DES LOGES

 

A un jet de pavé du centre de Paris, à la sortie de la station de métro Hoche de Pantin, un théâtre que rien ne signale depuis la rue, sinon qu’en approchant du 49 de la rue des Sept-arpents, les soirs de représentation, dans la cour d’entrée du lieu, deux comédiens costumés de beaux habits chatoyants, leurs visages grimés de poudre blanche, vous attendent et vous abordent avec politesse et gentillesse. Vous êtres au Théâtre des Loges, un ancien lavoir de la fin du 19ème siècle, que la Troupe, créée en 1989, occupe depuis 1997. Il s’en est passé des choses dans ce local autrefois en déshérence, il en a fallu du temps et de la sueur pour en faire une salle accueillante, et il y en eut des spectacles depuis le premier en ce lieu émouvant avec Hamlet… Shakespeare étant supplanté par leur « cher » Molière pour le nombre de pièces jouées : L’Avare, Les Fourberies de Scapin, Le Misanthrope, La Malade imaginaire, Les Précieuses Ridicules… d’autres auteurs magnifiques aussi, Garcia Lorca, Racine, Camus, Marivaux, Musset, Feydeau, Gogol… toutes leurs œuvres mises en scène et jouées avec l’enthousiasme, l’ardeur, l’amour, la volonté de fer du chef de troupe, Michel Mourtérot, et qui les communique aux comédiens et aux spectateurs. Le théâtre ouvre sa scène à d’anciens comédiens de la troupe, Sébastien Houbre vint y jouer sa propre pièce, « Un prophète de rien », Eunice Ferreira, avec « Une promenade au Portugal », y a récité et chanté du fado.

 

On s’esclaffe, on rit, on pleure, on vit avec les artistes sur scène : c’est de la magie, au sens premier du terme, « un art de produire par des procédés occultes des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature »[1]. Une alchimie même, tant notre lourdeur devient subitement légère, tant notre lassitude devient enthousiasme… si nous aurions du plomb dans la poche, nous sortirions avec de l’or dans la tête. Comme le dit Michel Mourtérot, chaque soir de spectacle est aussi une répétition, rien d’automatique, de « ficelé », chaque soir n’est pas un recommencement, mais un renouvellement continuel. Cette expérience est un risque, un combat dangereux que chaque acteur vient livrer avec la troupe, des sortes de gladiateurs risquant leur peau devant des spectateurs, voyeurs et ébahis. La magie opère ? Alors on savoure ce moment de grâce après le spectacle, en buvant un verre avec les acteurs à la buvette du théâtre, place Vincent.

 

En ce moment, la Troupe du Théâtre des Loges joue, oui c’est le mot exact tant elle y met du cœur à l’ouvrage, joue « La Tempête » de William Shakespeare[2]. Ecrite vers 1610, c’est l’une de ses dernières pièces, elle comporte tous les ressorts qui firent le succès du dramaturge anglais : l’amour, la trahison, la vengeance, la cupidité, l’ambition, avec en toile de fond le monde de l’Italie de la Renaissance échouée sur une île. Entre rêve et réalité, entre morts-vivants et vivants attendant la mort, cette île est une sorte de radeau de la Méduse, concentrant tous les sentiments humains, les plus pleutres comme les plus héroïques. Au service de Prospéro, roi déchu de Milan, s’agitent un ange, Ariel, et un diable, Caliban : le premier sert fidèlement son maître avec l’espoir de recouvrer un jour sa liberté, le second, sorte de «Gollum ou Smeagol», Hobbit du « Seigneur des anneaux », fourbe et versatile, image du bien et du mal incarnée dans un seul être… ce que nous pouvons être. L’un et l’autre sont les esclaves de ces naufragés, jouets de leurs intrigues pour satisfaire une vengeance sur cette île autrefois innocente. Faut-il y voir le mal fait sur les peuples colonisés ? Comme souvent dans les mises en scène de Michel Mourtérot, la pantomime prend part au spectacle, les grivoiseries sont le pendant des saouleries… le désir prend l’allure d’une érection monumentale, les coups prennent l’allure de fessées interdites, la cache sous un drap de deux comédiens formant des ondulations copulatoires… mais tout reste suggéré, rien n’est exagéré, on n’est tout de même pas dans un spectacle de danse de Jan Fabre…

 

 

 « La Tempête » au Théâtre des Loges

 

 

Venez au Théâtre des Loges vous laisser secouer par « La Tempête », vous y verrez un vrai théâtre, de celui qui vit par lui-même, sans aide ni subvention, avec de vrais acteurs qui donnent tout d’eux-mêmes, sans tricherie ni prétention… Tous ne tirent aucune richesse de leur métier, sinon celle de vous voir applaudir à la fin du spectacle… Ils vous remercient alors en vous applaudissant à leur tour, et en vous appelant « cher public ».

 

Et pour finir, « tous à l’abreuvoir », comme disait un général de cavalerie, haut et massif personnage picaresque tout botté et moustache relevée, s’impatientant à poser pour la photo sur le parvis de l’église avec sa fille qu’il venait de marier…

 

Vincent du Chazaud

Le 9 décembre 2018  

[1]Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, éditions Le Robert, Paris, 1993

[2]La troupe du Théâtre des Loges joue « La Tempête » les vendredi et samedi à 20h30, le dimanche à 15h30. C’est au 49 rue des Sept Arpents à Pantin, métro Hoche (ligne 5).  Réservation au 01 48 46 54 73 ou 06 15 23 80 28

BILLET n°116 – 24 novembre : Zao-Wou-Ki et Benoît Luyckx

20 janvier, 2019  |  LE BILLET

BILLET n°116 – 24 novembre : Zao-Wou-Ki et Benoît Luyckx

 

Je ne sais pas où vous étiez le 24 novembre, ni comment vous étiez habillés, avec un gilet jaune, avec un gilet violet, ou bien avec le gilet tricoté par votre mère, qu’importe, ce n’est pas le sujet, même si je ne le néglige pas au fond, bien au contraire…

 

Au Musée d’art moderne, dont l’accès se fait maintenant par le quai pendant les travaux, depuis le 1erjuin se tient l’exposition Zao-Wou-Ki (1920-2013), sous-titrée « L’espace est le silence », expression utilisée par Henri Michaux en 1949 pour désigner sa peinture. Leur rencontre fut décisive pour Zao-Wou-Ki, elle relança sa peinture à un moment où il doutait de son art et s’interrogeait sur la voie à suivre pour renouveler son œuvre.

 

L’exposition réunit des peintures, certaines de grands formats, quatre mètres de longueur en quatre panneaux assemblés pour l’une d’elle, ainsi que des encres de Chine sur papiers, marouflés ou non. Ces dernières, des grands formats aussi, réalisées à partir des années 1980, sont un hommage à la tradition picturale chinoise, dont il a longtemps refusé l’assujettissement. C’était pourtant un monde et une culture dans lesquels il a baigné durant près de trente ans, né dans une famille cultivée de Shanghai qu’il a quitté en 1948. Cependant Zao-Wou-Ki dit être chinois avant tout…

 

Peinture en deux dimensions, sur une toile montée sur un châssis, certes, mais tellement de profondeur, on pénètre dans un monde de couleurs, de touches subtiles, de balayages amples comme un tournoiement de voiles d’une danse « serpentine » de Loïe Fuller… Sont réunies la légèreté et la grâce des calligraphies chinoises. Dans ses peintures se côtoient les beaux fruits du hasard, l’imprévu lors des rencontres de couleurs et de matières, et de la nécessité, celle de l’artiste à faire une œuvre, sa poésie de couleurs et de matières.

Devant une toile de Zao-Wou-Ki

Benoît Luyckx est sculpteur, il est le fils de l’architecte Michel Luyckx, qui fit en Algérie une œuvre remarquable. Celui-ci réalisa, entre autres, un hôpital à Adrar en Algérie, en 1943, dont Auguste Perret, son ancien patron à l’Atelier de bois, fit l’éloge en écrivant : « Michel Luyckx a su faire surgir du désert, avec les moyens de son sol, ce vaste édifice, si bien adapté aux conditions permanentes de l’architecture, qu’il semble avoir toujours existé. »

 

Benoît Luyckx travaille le marbre et la pierre, donnant à ces matériaux une souplesse telle qu’ils donnent l’impression d’avoir été tordus, pliés, tailladés, comme si c’était du métal. Devant l’écrasante masse qui s’impose à lui, il joue avec la matière comme un dompteur avec un tigre ; peu à peu, comme le fauve devant son maître, la rugosité de la pierre s’adoucit aux gestes de l’artiste. Les ciselures s’animent comme les reflets des vagues de la mer, les cannelures ressemblent aux plis des déesses grecques, les statures allongées prennent l’allure hiératique des statues des cathédrales gothiques.  

 

Avec sa sculpture érigée sur le parvis de l’Hôtel de ville de Joinville-le-Pont, inaugurée ce 24 novembre, Benoît Luyckx offre aux habitants de la ville une vision de la beauté et de la force, et puis celle de la fraternité, une idée de la « rencontre ». C’est le titre qu’il a donné à son œuvre, érigée sur l’agora de la ville. Cette rencontre, c’est d’abord celle de cette pierre gris-bleu de Belgique, avec celle blanc-laiteux du marbre de Grèce, celle du marbre blanc du mont Pentélique. Cette carrière proche d’Athènes conserve le meilleur marbre depuis la Grèce antique et de celle-ci a été extrait au 5èmesiècle av. J.-C. le marbre ayant servi à la construction du Parthénon …

 

Ces deux blocs de pierre si différents, c’est aussi la « rencontre » du Nord et de la Méditerranée, la Belgique dont est originaire le grand-père de Benoît Luyckx qui, venu en France, se marie et s’installe à Compiègne, l’Espagne ensuite par sa mère et l’Algérie enfin où s’installe son père, venu suivre le chantier du Forum d’Alger des Frères Perret, ville où naquit Benoît en 1955.

 

La sculpture de Benoît Luyckx sur le parvis de l’Hôtel de Ville

 

 

Transporté depuis la Grèce, le bloc de marbre trapézoïdal est travaillé dans la carrière de Belgique, à côté du bloc de pierre bleue dont il est extrait. Luyckx travaille les deux monolithes de plusieurs tonnes couchés au sol. Il les coupe, les burine, les cisaille, les taillade, les rugueuse, les ponce, les lisse, les polit… On imagine l’artiste meuleuse en main opérant sur son bloc de marbre, le corps et le visage protégé comme un chirurgien avec son scalpel.  

 

La modestie de Benoît Luyckx va en souffrir, mais comment ne pas évoquer ici Rainer Maria Rilke, qui fut un temps le secrétaire particulier d’Auguste Rodin, quand il écrit que « l’artiste est celui à qui il revient, à partir de nombreuses choses, d’en faire une seule et, à partir de la moindre partie d’une seule chose, de faire un monde ». Luyckx a créé un monde, son monde… qu’est-ce qui fait que nous souhaitons y entrer ? Quelle magie se dégage de son œuvre pour nous figer et nous rendre songeur ? Quel sens a-t-il voulu donner à la beauté, cette beauté qui vient de l’amour du travail, cette beauté qui vient de la connaissance de la matière, cette beauté qui vient d’une approche du mystère de la vie…

 

Le sculpteur donne à voir la surface de la matière qu’il a travaillée, celle-ci est vue et sentie par tous ceux qui approche l’œuvre, mais sourd de l’intérieur de la matière, celle encore vierge et que l’artiste a respecté, qu’il n’a pas voulu ou qu’il n’a pas pu atteindre, sourd une force silencieuse… Ici c’est la matière qui est silence et à force de la travailler, le risque pour l’artiste est de la faire disparaître totalement, la réduire en poussière… alors c’est le néant. On pense au « Carré blanc sur fond blanc » de Kasimir Malevitch peint il y a cent ans, en 1918, et la « Grande Guerre » prenait fin le 11 novembre.

 

Vincent du Chazaud

28 novembre 2018

BILLET N° 115 – MUURATSALO, LE CABANON, NOTRE-DAME-DES-LANDES

27 novembre, 2018  |  LE BILLET

BILLET N° 115 – MUURATSALO, LE CABANON, NOTRE-DAME-DES-LANDES

 

« Asymétrie, simplicité, sublimité austère, naturel, subtile profondeur, détachement et sérénité sont les sept caractéristiques partagées par tous les arts traditionnels japonais » (Hosekei Shinichi Hisamatsu).

 

Un ami, de retour de Finlande sur les traces d’Avar Aalto, m’a offert un carnet de croquis avec en couverture un dessin du maître représentant sa maison expérimentale de Muuratsalo. La démarche d’Aalto me fait penser à celle adoptée par Le Corbusier avec son cabanon à Roquebrune-Cap-Martin[1], et par association d’idée aux « cabanes » construites par les « zadistes » de Notre-Dame-des-Landes, dont un livre vient de paraître avec des relevés d’étudiants en architecture de ces auto-constructions[2]. Et pour ces trois habitats flotte l’esprit de l’esthétique japonaise[3], celle du « wabi », ce mystère de la beauté discrète, « raffinement dans la simplicité, élégance rustique, noblesse sans sophistication, beauté réduite ou plutôt ramenée à sa simplicité essentielle.» On ne pourrait trouver meilleure définition pour ces trois humbles réalisations architecturales, d’une beauté précaire, discrète, sobre, mystérieuse comme un pavillon japonais où l’on boit le thé dans un bol « raku ». Les deux premières dessinées par des architectes de renommée internationale, la dernière, ou les dernières puisqu’il s’agit de plusieurs habitations, sont le résultat d’une très longue occupation d’un terrain contesté pour le nouvel aéroport de Nantes. Des militants écologistes radicaux s’installèrent durablement sur cette zone à défendre (ZAD) et construisirent, sans plans préalables, avec du bois coupé sur place, des matériaux de récupération et en auto-construction. Certaines maisons, détruites depuis par les CRS, portaient des noms poétiques : La Baraka, La Noue non plus, Les 100 Noms, Le Phare, Le Cabaret, La Cabane sur l’eau, Le Maquis. Il y avait là une résurgence du mouvement hippie, des révoltes de mai 68, ainsi que des premières luttes écologiques et pacifiques des années 1970 avec les premières expériences communautaires comme celles du Larzac, dont José Bové est un survivant. Face aux désastres que nous subissons ou dont nous sommes spectateurs, les guerres  communautaires, les changements climatiques suivis de catastrophes écologiques, les migrations de population poussées par les famines et les guerres, ces zadistes tentent une réponse, à l’encontre du droit, mais pas du « bon droit « . Parfois ces constructions précaires ressemblent à un bidonville à la campagne, un bidonrural… 

La Cabane sur l’eau à Notre-Dame-des-Landes

 

 

Pour les deux architectes, Aalto sur l’île de Muuratsalo au milieu du lac Päijänne, Le Corbusier sur un versant abrupt de la côte méditerranéenne près de la riche principauté de Monaco, c’était ici l’occasion de décompresser, loin de l’agitation de leurs agences de Paris ou de Helsinki. Leurs « résidences d’été », Aalto l’appelle « maison expérimentale » et Le Corbusier titrera « chambre de villégiature » son plan de permis de construire de 1951, sont construites à la même période au début des années 1950. Les matériaux utilisés sont simples et naturels. Vie simple face aux éléments liquides, apaisants, du lac ou de la mer, au milieu d’une nature encore sauvage à l’époque. Vie quasi monacale, frustre presque tant le confort est sommaire : par exemple, la maison de Muuratsalo construite entre 1952 et 1954 n’est raccordée à l’électricité qu’après 1976.

 

Je ne sais pas si les deux architectes se sont rencontrés. Alvar Aalto, me semble-t-il, ne fréquentait pas les rendez-vous du CIAM[4]. Mais curieusement, ils auront fréquenté le même homme, le galeriste et collectionneur Louis Carré. Celui-ci habitait l’immeuble Molitor construit par Le Corbusier à Boulogne, mais souhaitant une architecture moins « brutaliste »[5]pour sa maison de Bazoches en région parisienne, c’est à Alvar Aalto, rencontré en 1956 à la biennale de Venise où l’architecte avait réalisé le pavillon de la Finlande, qu’il fait appel[6].

 

Dans ces trois expériences, il y a cette idée de vie communautaire, d’une sorte de phalanstère. Aalto imagine « inviter » sur son île de Muuratsalo quelques collaborateurs, sans doute dans l’intention de prolonger, du moins sur le plan intellectuel et de manière détendue, ses travaux d’architecture, finalement ce projet ne verra pas le jour. Des chambres « monacales », appelées « pièces d’assistants » sur les plans, sont mises à leur disposition. Puis au bâtiment principal en briques de 1952 sont adjoints en 1954 la maison d’hôtes et un sauna en bois, très semblables au cabanon de Le Corbusier. En façades latérales, les rondins horizontaux sont toujours placés dans la même direction, du plus large au plus fin, si bien qu’ils forment naturellement une pente au niveau de la toiture.  

 

Pour sa maison, Aalto teste différentes briques sur les murs du patio, couleurs, positionnements, combinaisons, reliefs, ombres portées, ces murs sont une véritable tapisserie. A l’extérieur, il fait peindre la brique en blanc, ce qu’il reproduira plus tard sur la maison de Louis Carré. Un projet de chauffage à énergie solaire fut abandonné.

Pour son cabanon, Le Corbusier expérimente, sur lui et sa femme Yvonne, le Modulor qui règle les dimensions de la pièce en même temps que le mobilier sommaire, lit, table, armoire, prenant toutefois quelques libertés avec la rigidité du concept. Il utilise le bois, matériau qu’il avait déjà utilisé sur la villa « Le Sextant » à La Palmyre près de Royan en 1931, ainsi que pour les maisons « Murondins » imaginées pendant la débâcle de 1940, afin de proposer aux sinistrés des sortes de cabanes de bûcherons en auto-construction. Voilà qui nous rapproche des constructions des zadistes…

 

Alors qu’au début des années 1950, Alvar Aalto construit la mairie de Säynätsalo, ville en face de l’île de Muuratsalo, entame le vaste chantier de l’université technique d’Hesinki qui va durer quinze ans, ainsi que la résidence universitaire du MIT à Cambridge, tandis que Le Corbusier lui vient de terminer l’Unité d’habitation de Marseille et entame les plans de Chandigarh, ces deux architectes réalisent pour eux-mêmes une « cabane », à la fois le mythe de l’enfance et fondement de l’architecture primitive. C’est bien aussi ce qu’ont réalisé les zadistes de Notre-Dame-des-Landes.

 

Le couple Aalto passe un mois d’été à Muuratsalo, comme le couple Le Corbusier à Roquebrune. Aalto s’adonne à la natation, à la lecture, au dessin et à la peinture, c’est le même programme adopté par Le Corbusier pour ses vacances, mais sa baignade du 27 août 1965 lui sera fatale.

 

Vincent du Chazaud, 17 novembre 2018  

 

[1] Eileen Gray, l’Etoile de Mer, Le Corbusier, trois aventures en Méditerranée, sous la direction de Claude Prelorenzo, Archibooks + Sautereau Éditeur, Paris, 2013 

[2]Notre-Dame-des-Landes ou le métier de vivre, DSAA Alternatives urbaines, éditions Loco, Paris, 2018

[3]Esthétiques du quotidien au Japon, sous la direction de Jean-Marie Bouissou, dessins de Nicolas de Crécy, éditions du Regard/IFM, Paris, 2010

[4]Congrès International d’Architecture Moderne, mouvement dont Le Corbusier fut un des fondateurs en 1928, et dans lequel il sera très actif.

[5]Louis Carré : « Après avoir vécu sept ans dans l’intimité de Le Corbusier, comment j’ai cherché d’autres architectes, comment j’ai trouvé Alvar Aalto ? Le Corbusier m’a beaucoup marqué, mais j’appréhendais un peu son côté « béton », un peu rude ».

[6]Alvar Aalto, maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, Helsinki, 2008

 

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