BILLET n° 129 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

3 février, 2020  |  LE BILLET

4-APPORTS INTERACTIFS DU MOUVEMENT MODERNE ET DE LA MEDITERRANÉE (décennies 1950-1960) : quand les cultures se croisent s’enrichissent mutuellement dans un climat de violence

4-3- Jacques Chevallier, l’Agence du Plan et Fernand Pouillon

Jacques Chevallier[1], élu maire d’Alger le 10 ami 1953, conseiller général et futur ministre éphémère de la Défense (janvier-février 1955) dans le gouvernement de Pierre Mendès France, va mettre en place deux entités parallèles, n’ayant pas de relation entre elles : une agence d’urbanisme novatrice et compétente, et une agence d’architecture, celle de Fernand Pouillon, fonceuse et efficace. Les architectes de l’Agence du Plan et Fernand Pouillon auront peu œuvré de concert, et pourtant les uns et les autres façonneront, chacun à leur manière, durablement l’image de la ville.

Un an après son élection, Jacques Chevallier propose à Pierre Dalloz d’occuper le poste de conseiller pour l’architecture et l’urbanisme. Dalloz vient du cabinet d’Eugène Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, où il occupait le poste de directeur de l’Architecture. Avec l’accord de Chevallier, il crée en juin 1954 l’Agence du Plan, premier atelier français d’urbanisme, installée au dernier niveau de la mairie d’Alger construite récemment par les frères Niermans. Il dispose d’un budget de 40 millions de francs (valeur 1954). Dalloz écrit dans ses mémoires[2] : « Je déclarais au maire que je n’avais jamais vu en chair et en os un urbaniste, que je ne pourrais lui faire tenir les clairs avis qu’il attendait de moi sans la collaboration d’une équipe complexe, comprenant en premier lieu des architectes urbanistes, mais aussi des sociologues, des dessinateurs et des maquettistes et, occasionnellement, des ingénieurs des voiries, de réseaux, de trafic, un expert commercial, un juriste foncier ». L’Agence du Plan crée une petite révolution dans l’urbanisme administratif qui avait cours alors en France. Il convainquit Pierre Sudreau, alors commissaire à la Construction et à l’Urbanisme de la Région parisienne, avant de devenir ministre de la Construction nommé par de Gaulle lors de son retour aux affaires en 1958, de rendre visite à Jacques Chevallier afin de se rendre compte du travail de l’Agence du Plan, ce qu’il fit en 1956. Grandement impressionné par le travail accompli, à l’issue de sa visite il déclara aux journalistes : « Paris doit prendre exemple sur Alger ».

Dans le contexte de crise que traverse la société coloniale, Jacques Chevallier s’engage à construire rapidement de nombreux logements sociaux modernes pour les européens et les musulmans, mais en cohérence avec un plan d’urbanisme concerté, fiable pour l’avenir, confié à l’Agence du plan. Dalloz recrute des hommes de valeur, il place l’agence sous la responsabilité de Gérald Hanning, collaborateur principal de Le Corbusier, et de Vladimir Bodiansky, ingénieur génie-civil au sein du cabinet d’architecture d’Eugène Beaudouin. Composée d’urbanistes et d’architectes français et étrangers, cette équipe s’oriente vers un urbanisme social et humain. S’y croisent des architectes venus de divers horizons, imprégnés de diverses cultures, tels Josic, Gomis, Deluz, Hansberger ou Ravereau[3]. Ils vont s’appliquer à transformer de façon pragmatique l’urbanisme local et vont encourager pour le logement une architecture fonctionnelle et rationnelle, faisant appel aux techniques de l’industrialisation. Parlant de la méthode de travail de l’Agence du Plan, Dalloz se réfère aux études menées aux Anassers : « Nous avions à Alger  indiqué la manière à l’occasion de notre étude des Anassers (450 ha, 26.000 logements) où mes collaborateurs et moi avions codifié le « plan programme » que nous avions d’abord appelé « plan d’épannelage[4] », puis « plan de structures ». J’avais vite renoncé au mot d’ « épannelage », les fonctionnaires et promoteurs étant peu familiarisés avec le langage des sculpteurs. Quant au mot de « structures », un emploi abusif l’avait vulgarisé. » Mis en retraite administrative le 1er novembre 1961, Pierre Dalloz s’exprime avec ressentiment sur la façon dont était perçue l’expérience de Chevallier à Alger, alors que l’indépendance de l’Algérie était imminente : « Il était devenu compromettant de se référer à Alger, ville à la veille d’être maudite, de citer en exemple des expériences qui portaient les couleurs de Chevallier, révoqué pour avoir refusé de soutenir un coup d’Etat fourré. Même les malheurs parisiens de Pouillon avaient jeté une ombre sur les brillants accomplissements d’Alger. »

C’est une première française d’agence municipale d’urbanisme, et « Dalloz avait l’ambition de propager sur la France cette idée qui aurait fait ses preuves à Alger ». Hanning, dont Fernand Pouillon fit l’éloge dans son livre « Mémoires d’un architecte », était secondé de l’architecte Robert Hansberger, désigné lui comme « le plus prodigieux des inventeurs de programmes ». Tous les deux sont des anciens de l’atelier de Le Corbusier rue de Sèvres.  Enfin à ce groupe était adjoint l’ingénieur en chef Colomb, « dont la puissance de travail et l’intégrité étaient hors du commun ». A côté d’une vision à long terme pour l’expansion d’Alger, cette Agence du plan devait permettre une gestion permanente de la ville, au jour le jour, « à livre ouvert », rompant « avec l’urbanisme bureaucratique du zoning pour instaurer l’urbanisme d’incitation ». L’originalité de l’Agence du Plan réside principalement dans « une idée de réorganisation du site » dont les schémas directeurs, viaires et urbains, reprenaient ceux établis en 1948 par Jean de Maisonseul et Jacques Wattez, tous les deux introduits au Conseil d’administration de l’agence. A l’image stéréotypée du croissant de la baie d’Alger, est substituée un schéma à l’équerre, traçant des zones qui reprennent les grandes lignes du site au contact du Sahel, fait de plateaux, et de cassures, lignes de partage des oueds allant se jeter dans la mer. Evitant l’occupation tentante des zones maraîchères et agricoles de la Mitidja vers Fort-de-l’eau (Bordj-el-Kiffan) et vers Guyotville (Aïn-Benian), l’extension de la ville était programmée sur ces versants du Sahel aboutissant perpendiculairement à une ligne de crête formée par les coteaux du Télemly et la vallée de Fontaine fraîche. 

Jacques Chevallier avait donc « deux fers au feu » : l’Agence du Plan d’une part, chargée des opérations d’urbanisme, et Fernand Pouillon pour la réalisation de ses projets de logements sociaux. L’Agence du Plan comptait beaucoup d’architectes issus de l’atelier de Sèvres de Le Corbusier et acquis au Mouvement moderne, alors que Pouillon lui se référait à son maître, Auguste Perret, ou plutôt à lui-même si bien qu’il était « persona non grata » auprès des Corbuséens et d’André Bloc, fondateur et directeur de l’Architecture d’Aujourd’hui, revue dans laquelle les projets de Pouillon, pourtant nombreux, importants et originaux, avaient peu de place.

photo des années 1950 de Climat de France de Fernand Pouillon

Les importantes commandes confiées par le maire à Pouillon, vont générer des inimitiés avec ses confrères algérois, notamment ceux du camp «Corbuséen ». Ces derniers évincent d’ailleurs Pouillon de la reconstruction d’Orléansville, après le tremblement de terre de 1954. Parlant de cette rivalité dans « Mémoires d’un architecte »[5], Pouillon écrit : « Mes réalisations déconcertèrent et rendirent enragés les architectes formalistes de la revue de M. André Bloch, ce pisse-froid de l’architecture abstraite. Lui et sa clique s’indignèrent de cette pierre et de ces décors, alors que le triste « béton brut de décoffrage » et les plastiques frigides et misérabilistes étaient à la mode. Je me moquais bien de ces critiques pervertis. Je n’ai jamais suivi les conseils des modélistes ». Plus loin, il écrit, à propos de cet ostracisme dont il fait l’objet de la part des architectes du Mouvement moderne et d’André Bloc dans sa revue « L’Architecture d’Aujourd’hui » : « Seul, Beaudouin de passage en Algérie, seigneur de la profession, maître incontesté, me fit l’honneur d’une visite. Jamais je n’éprouvai de plus grand plaisir qu’en recevant les louanges de celui auquel je devais tant ».

Vincent du Chazaud, le 20 janvier 2020 


[1] José-Alain FRALON, journaliste au Monde, a écrit une biographie de Chevallier, « Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie », Librairie Arthème Fayard, Paris, 2012

[2] DALLOZ Pierre, Mémoires de l’ombre, éditions du Linteau, Paris, 2012, pp 124 à 128

[3] « Quand, après la Grèce, je suis revenu pour la deuxième fois en France, il a fallu que je trouve du travail. J’ai exercé chez des amis architectes, mais ça ne me satisfaisait pas complètement. Finalement je suis retourné à Alger, travailler chez Michel Luyckx. J’étais tout content parce que Luyckx m’avait proposé une bonne paye. Il y avait à ce moment-là à Alger un organisme dirigé par Dalloz, l’agence du Plan, qui s’occupait des questions d’urbanisme. On y trouvait Gérald Hanning, un compagnon de Corbu, ainsi qu’un certain nombre d’autres amis qui m’ont demandé de rejoindre leur équipe, si bien que j’avais alors deux salaires et vivais très confortablement (…) Pour en revenir à cette agence d’urbanisme, on s’occupait d’Alger, mais également d’autres sites. Un plan d’urbanisme pour le  M’Zab était en cours d’élaboration sous la direction de Hanning. Celui-ci voulait partir à Phnom Penh, si bien qu’il a refilé le projet à deux collaborateurs auquel j’ai été adjoint, Hansberger et Deluz, puisque j’étais la personne qui connaissait le mieux le M’Zab. Je me suis donc retrouvé associé à ces architectes. C’était en 1960, et j’ai travaillé sur ce plan d’urbanisme jusqu’en 1962, à la veille de l’indépendance. » (André Ravéreau, « Du local à l’universel », éditions du Linteau, Paris, 2004)

[4] Les plans d’épannelage  ou plans-programmes avaient pour but de définir les volumes globaux des différents groupes de bâtiments à édifier dans le cadre d’opérations de grande envergure comme celle des Anassers  Alger.

[5] POUILLON Fernand, « Mémoires d’un architecte », Editions du Seuil, Paris, 1968

BILLET n° 128 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

BILLET n° 128 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

10 janvier, 2020  |  LE BILLET

4-APPORTS INTERACTIFS DU MOUVEMENT MODERNE ET DE LA MEDITERRANÉE (décennies 1950-1960) : quand les cultures se croisent et s’enrichissent mutuellement dans un climat de violence

4-2- L’influence de Le Corbusier sur les jeunes architectes algériens

Après-guerre, la période d’intense activité dans le bâtiment en France pour la reconstruction va également profiter en Algérie, bien que n’ayant pas souffert de destruction, pour le renouvellement et la modernisation de son cadre de vie à partir du début des années 1950. De par sa particularité et son éloignement de la métropole, le pays se prête à des recherches et innovations, particulièrement en urbanisme avec la mise en place de l’Agence du plan en juin 1954 par Jacques Chevallier, et la même année la reconstruction d’Orléansville (Chlef) entièrement dévastée par un séisme. Pour l’innovation architecturale, les grandes villes du pays, notamment Alger et Orléansville, servent de terrain expérimental pour les jeunes architectes venus développer ou aboutir des projets difficiles à mettre en œuvre en métropole à cause des lourdeurs administratives. Cette ouverture pour l’innovation, qui aura profité aux architectes « Perretistes » d’avant-guerre (Guiauchain, Claro, Lathuillère…), va être après-guerre favorable aux architectes « Corbuséens » adeptes du Mouvement moderne (Miquel, Simounet, Emery…). Dans le catalogue de l’exposition de 2003[1] consacrée à l’architecture et l’urbanisme d’Alger de 1800 à 2000, Jean-Louis Cohen écrit à propos de l’influence de Le Corbusier : « L’ombre portée de ses réflexions enveloppe l’urbanisme et la politique du logement à Alger. Le regard porté sur le site et la problématique de son investissement par les grands édifices sont définitivement bouleversés bien au-delà de l’Indépendance. La problématique urbaine de Le Corbusier façonne celle de son ancien dessinateur Gérald Hanning au sein de l’Agence du plan dirigée par le proche de Perret qu’était Pierre Dalloz. Et chacun des architectes les plus attachés à sa démarche, de Pierre-André Emery à Louis Miquel, Roland Simounet et Jean Bossu, en approfondira à sa manière une veine. Après avoir été la ville méditerranéenne la plus marquée par la poigne de Perret, Alger deviendra la ville la plus corbuséenne. »

Pour le Congrès des CIAM 9 d’Aix-en-Provence en 1953, le groupe CIAM-Alger, animé par les architectes Pierre-André Emery, Jean de Maisonseul, Roland Simounet, Gérald Hanning et Louis Miquel, ainsi que Jean-Pierre Faure[2], choisit de traiter la question de l’habitat à travers l’étude faite par Simounet sur le bidonville de Mahieddine. Peu touchée par la guerre, l’Algérie est cependant concernée par le manque de logements salubres, la pauvreté touchant essentiellement la population musulmane mise au ban de la société française coloniale. Leur exposition est composée de plusieurs planches de formats réduits (21 x 33 cm), orientées à l’italienne. On y trouve des relevés et des mises en situation de familles dans leur habitat, des dessins de Roland Simounet d’objets du quotidien, et pour conclure des esquisses proposant des solutions pour améliorer confort et hygiène. Ce travail lui servira pour la future cité de Djenan-el-Hassan.L’historien Richard Klein, connaisseur de l’œuvre de Roland Simounet, décrit ainsi cette étude du bidonville de Mahieddine : « L’étude est précise, elle présente un historique et une analyse du site suivant des critères géographiques, économiques et humains. (…) Les propositions du groupe CIAM Alger ambitionnent d’offrir un cadre universel à une appropriation locale. (…) Roland Simounet, un des plus jeunes du groupe réalise la plupart des relevés avec Marcel Gut, un jeune architecte suisse employé de l’architecte Pierre Bourlier »[3].

Le groupe, plus particulièrement Roland Simounet qui est l’auteur de l’étude, ne porte aucun jugement : il constate et relève aussi bien les points négatifs que positifs qui génèrent ce type d’habitat dans lequel on retrouve les coutumes locales que Simounet, comme Miquel, connaissent bien puisqu’il s’agit de leur pays natal. Roland Simounet essaie de trouver des solutions, une architecture adaptable à un mode de vie différent des occidentaux. Une « échelle traditionnelle » propre à une culture mais aussi propre à un paysage. Avec Louis Miquel, il adoptera la même démarche pour le Centre Albert Camus, celle d’une nouvelle architecture pour un nouveau théâtre. Le groupe CIAM-Alger ira jusqu’à créer un « Modulor oriental [4]» : « recherche des normes particulières aux populations musulmanes permettant de déterminer utilement certains éléments de base, échelle des constructions, équipement du logis, hauteur des vues, rangements, qualités des sols ».

Djenan el-Hassan – R. SIMOUNET

La question algérienne de ce CIAM 9 permet d’illustrer un autre point essentiel: le conflit nord/sud ou plus explicitement l’universalisme du Mouvement moderne, représenté par Le Corbusier, face au « situationnisme » de la jeune génération, où le contexte et l’histoire ouvrira la voie au Post-modernisme. Bien que très inspirés dans leurs architectures par Le Corbusier, les architectes algérois se démarquent du «maître » par la mise en situation de leurs projets avec le milieu géographique, social et culturel, vers lesquels toutefois tend Le Corbusier pour ses projets à partir de Chandigarh. Comme dans beaucoup de leurs projets ces jeunes architectes aiment associer la modernité à la culture « orientale », sans la plagier comme au début du siècle, dans laquelle ils puisent la claustra, le toit-terrasse, le murs plein en matériau brut, l’entrée en chicane, avec une attention particulière portée au rapport entre l’extérieur (la rue) et l’intérieur (l’intimité).

Chez certains architectes l’influence exercée par Le Corbusier n’est pas aveugle, et la force inspiratrice qui se dégage du pays, particulièrement avec les villes du M’Zab qui furent d’ailleurs un élément déterminant dans la démarche de Le Corbusier, va également agir sur les anciens de la rue de Sèvres, à commencer par Jean Bossu. En Algérie pour son service militaire dans les zouaves en 1937, Bossu se rend à Ghardaïa en 1938 à la demande de Le Corbusier qui lui demande de faire des croquis et des relevés de la ville, et cette découverte sera déterminante pour lui, notamment quand il sera désigné architecte en chef pour la reconstruction d’Orléansville en 1954. Parlant de Ghardaïa quarante ans plus tard, il dit « alors je suis tombé là-dedans, que je ne connaissais que par photos et par Corbu et Jeanneret qui la connaissait déjà depuis longtemps et qui en avaient parlé. Enfin ça a été quand même une grande découverte pour moi, qui petit à petit est devenue une leçon. » Paradoxe, mais qu’apparent, cette découverte d’une architecture vernaculaire millénaire lui est offerte par Le Corbusier, pionnier et chantre de la modernité, de l’universalité et du standard industrialisé. Mais on sait combien le maître aura assoupli son « dogme » des années 1930 exprimé dans la charte d’Athènes, et que durant les années 1950 il puisera en urbanisme dans des références situées, locales et vernaculaires comme pour Chandigarh, en architecture dans une esthétique déterminée par la nature, le climat et le relief, comme pour la couvent de la Tourette. En cela, la « leçon » du M’Zab aura servi à Bossu pour mieux comprendre les affirmations du « maître », lui permettre de suivre sa propre voie et créer une œuvre libre et singulière. 

Vincent du Chazaud, le 2 janvier 2020 

 

 

[1] COHEN, Jean-Louis, OULEBSIR, Nabila et KANOUN, Youcef (dir.), Alger paysage urbain et architectures, 1800-2000, Besançon, Les éditions de l’Imprimeur, 2003, p. 184.

[2] Jean-Pierre Faure fonde en 1938, avec Paul Schmitt, le journal de gauche « Alger républicain », dans lequel ont écrit Albert Camus et Kateb Yacine.

[3] KLEIN Richard, « L’expérience du bidonville : Roland Simounet et le groupe CIAM-Alger », dans La modernité critique, autour du CIAM 9 d’Aix-en-Provence – 1953, BONILLO Jean-Lucien, MASSU Claude et PINSON Daniel (dir), Marseille, Editions Imbernon, 2006, p.209, et D’Alger à Stockholm par la route du nord, Roubaix célèbre les hommes de la Méditerranée : Algérie-France, regards croisés, colloque de 2007 aux Archives du monde du travail de Roubaix

[4] Le Modulor est une notion architecturale inventée par Le Corbusier en 1945. C’est une silhouette humaine standardisée servant à concevoir la structure et la taille des unités d’habitation, elle devait permettre un confort maximal dans les relations entre l’homme et son espace vital.

BILLET n° 127 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

BILLET n° 127 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

22 décembre, 2019  |  LE BILLET

4-APPORTS INTERACTIFS DU MOUVEMENT MODERNE ET DE LA MEDITERRANÉE (décennies 1950-1960) : quand les cultures se croisent s’enrichissent mutuellement dans un climat de violence

 

4-1-EUGÈNE CLAUDIUS-PETIT (1907-1989)

Durant la guerre 1939-45, Alger aura vu se croiser des architectes et des hommes politiques qui se retrouveront sur les chemins de la reconstruction en France, notamment autour du Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme (MRU) créé à la Libération.

Démobilisé en juin 1940, Eugène Petit[1], ouvrier ébéniste puis professeur de dessin, syndicaliste et militant de « Jeune république », mouvement social et réformateur créé par Marc Sangnier en 1912, s’engage dans la Résistance, et prend le pseudonyme de Claudius qu’il conserve et ajoute à son nom après la Libération. En 1942, il entre au comité directeur des Francs-Tireurs, et il est cofondateur du Conseil national de la Résistance présidé par Jean Moulin.

Le 3 novembre 1943, après être passé par Londres, il atterrit à Alger pour représenter Franc-Tireur à l’Assemblée consultative provisoire. Pressentant l’immense tâche qui attend la métropole après les destructions causées par les bombardements alliés, il va s’investir dans des actions destinées à sensibiliser les politiques, mais avec « la nécessité de bâtir un programme de construction et non pas de reconstruction pour la France. » Participant à différents congrès et débats sur ce thème, dont ceux de l’Union des ingénieurs et techniciens combattants (UNITEC), Eugène Claudius-Petit rencontre à Alger non seulement les architectes et urbanistes locaux, Léon Claro, François Bienvenu, Jean Alazard, Pierre-André Emery, Jean de Maisonseul, mais également ceux qui ont fui l’occupation nazie et la collaboration, André Sive[2], Bernard Zehrfuss, Marcel Roux, tous acquis aux idées de Le Corbusier et du Mouvement moderne. Aux côtés de Claudius-Petit, ils vont participer à l’émergence d’idées novatrices en matière d’urbanisme et d’architecture empruntées à la Charte d’Athènes, aboutissement du quatrième Congrès international des architectes modernes d’Athènes en 1933 (CIAM IV), dont le thème était « la ville fonctionnelle », mais que Le Corbusier ne publie qu’en 1941 avec un texte très remodelé.

Eugène Claudius-Petit avait déjà été sensibilisé aux idées de Le Corbusier. Lors de l’Exposition universelle de 1937, officiellement Exposition internationale des Arts et des Techniques appliqués à la vie moderne, il s’enthousiasme pour le pavillon sous toile de Le Corbusier, « cet exploit conquis de haute lutte, (…) là je marchais vers le futur. La mutation était accomplie, je me nourrissais de toutes mes découvertes »[3] écrira-t-il. Quelques mois plus tard, professeur de dessin à Lyon, il accompagne ses élèves à une conférence donnée par Le Corbusier : « Les mots étaient limpides comme des évidences : Espace, Soleil, Verdure devenaient les matériaux essentiels, non seulement de l’architecture, mais aussi de l’urbanisme (…) Il ne « balayait » pas le passé, il esquissait l’avenir sans oublier la condition humaine ( …) Ce jour-là j’ai pu l’approcher pour lui dire un grand merci et lui serrer la main. Il s’en allait de son pas tranquille, heureux d’avoir partagé sa passion avec un public très jeune, enthousiaste. » Ils se retrouveront plus tard, quand Claudius-Petit deviendra Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de 1948 à 1952 et qu’il pèsera de toute son influence pour que Le Corbusier construise l’Unité d’habitation de Marseille.

Lors de son séjour à Alger Claudius-Petit a-t-il eu connaissance du Plan Obus, conçu, présenté et défendu par Le Corbusier entre 1931 et 1935? Ses interlocuteurs lors des débats sur la reconstruction, de Maisonseul qui accompagna Le Corbusier dans la Casbah en 1931 ou Emery qui fut son principal collaborateur pour ses plans d’Alger, ont pu lui exposer ce projet corbuséen radical qui effraya les édiles locaux. Les réflexions de Claudius-Petit sur Alger rejoignent celles de Le Corbusier, notamment quand il fait l’éloge de la Casbah, avec ses toitures en terrasses ensoleillées bénéfiques à tous, en opposition avec l’insalubrité régnant dans la partie basse, détruite peu après l’occupation militaire puis livrée à la spéculation immobilière. Lors d’une réunion sur l’urbanisme du département d’Alger en août 1944, à l’initiative du préfet Louis Périllier, et à laquelle participaient les architectes algérois Castet, Claro et de Maisonseul, prenant la parole Claudius-Petit rappelle la primauté du logement, ayant découvert les conditions de vie difficile de la population musulmane cantonnée dans les bidonvilles en périphérie des villes. Il approuve le choix d’implanter le logement sur les hauteurs d’Alger, mais avec le corollaire de réaliser de bonnes dessertes avec des transports en commun adaptés. Ce seront les futures cités des Annassers, Diar-el-Maçhoul, Diar-es-Saada.

En 1944, le recteur Henri Laugier, directeur du tout nouveau CNRS, crée le Centre d’études et de recherche en urbanisme (CERU). Il demande à Claudius-Petit d’animer ce cercle de réflexions dans lequel on retrouve les architectes algérois Emery, de Maisonseul, Bienvenu, Alazard et Claro, ainsi que Roux et Sive. Au sein du CERU, deux commissions sont créées, dont l’une étudie le problème concret d’Alger et sa région, notamment la question de « l’habitat indigène ». Ce sont là les prémices de ce que sera le CIAM-Alger et sa contribution au CIAM d’Aix-en-Provence de 1953 avec la présentation des études de Roland Simounet sur le bidonville de Mahieddine, et celles d’Ecochard sur les bidonvilles de Casablanca. Ces travaux intéresseront Claudius-Petit quand il sera à la Société nationale de construction pour les travailleurs algériens (SONACOTRAL), d’abord administrateur général en octobre 1956, puis nommé président du conseil d’administration le 31 janvier 1957.

A la Libération, le CERU deviendra l’Institut d’urbanisme d’Alger.

En décembre 1943, Claudius-Petit retrouve à Alger Pierre Dalloz, rencontré à Lyon quand ce dernier s’activait au maquis du Vercors. Ingénieur, ami d’Auguste Perret chez qui il a travaillé, il refuse les postes qu’on lui propose au Comité français de libération nationale (CFLN) pour se consacrer au maquis du Vercors. Dalloz rejoindra Claudius-Petit quand celui-ci sera nommé ministre de la Reconstruction et de l’urbanisme (MRU) par le nouveau Président du Conseil Henri Queuille qui eut l’occasion d’apprécier ses compétences et qualités depuis Alger. Claudius-Petit « réalise ainsi ce dont il rêve depuis qu’à Alger, plus de quatre ans plus tôt, il s’est engagé, avec passion et conviction, dans un long combat pour préparer la reconstruction de la France. »[4] Il conservera ce poste de 1948 à 1952 malgré la valse des gouvernements de la IVème République. De 1948 à 1949, Dalloz est chef-adjoint du cabinet d’Eugène Claudius-Petit, à partir de 1949 il devient chef du service de l’architecture au MRU. Intègrent également le cabinet du ministre les architectes André Sive, Marcel Roux et Paul Herbé qui construira la basilique du Sacré-Cœur à Alger (1955-1963) avec Jean Le Couteur. Lors du contentieux pour la reconstruction du Vieux-port à Marseille en 1950, Dalloz imposera Fernand Pouillon. Les deux hommes se retrouveront quelques années plus tard à Alger. En décembre1951, Dalloz crée le Cercle d’études architecturales (CEA) dans le but de réunir architectes, ingénieurs, hauts fonctionnaires, maîtres d’ouvrage et hommes politiques. Parmi ses membres on compte Frank Lloyd Wright et Walter Gropius comme membres d’honneur, Auguste Perret comme président-fondateur, Le Corbusier, Bernard Laffaille, Jean Prouvé, ainsi que Eugène Claudius-Petit, Max Querrien, Edgar Pisani, François Bloch-Lainé et Jacques Chevallier. 

En 1954 Jacques Chevallier, élu maire d’Alger le 10 mai 1953, propose à Dalloz le poste de conseiller pour l’architecture et l’urbanisme. Celui-ci quitte son poste au MRU, où il a perdu beaucoup de ses pouvoirs depuis que Claudius-Petit n’est plus ministre et il rejoint Jacques Chevallier à Alger. Avec son soutien il crée l’Agence du Plan, un service d’urbanisme alors novateur et inédit dans une grande ville. Dalloz écrit dans ses Mémoires : « Un architecte, un urbaniste n’ont que le pouvoir qui leur est délégué par un homme politique. Dans le domaine de l’architecture, je pus largement changer les hommes et les pratiques par la confiance que m’accorda, pendant plus de quatre ans, de 1949 à 1953, M. Claudius Petit.[5] » Ce dernier restera cependant déçu que seul Fernand Pouillon réalise l’ambitieux chantier de 3.000 logements du nouveau maire, alors qu’il souhaitait y voir associés également Bernard Zehrfuss et Pierre-André Emery. La création de l’Agence du plan en juin 1954 va aggraver l’exclusion de Zehrfuss et Emery, accentuant les ressentiments. Zehrfuss est licencié de son poste d’architecte en chef de l’office HLM d’Alger. En juillet 1955, Claudius-Petit se rend à Alger pour l’inauguration de l’Aéro-Habitat, dont les architectes sont Louis Miquel, Pierre Bourlier et José Ferrer-Laloë, auxquels était également associé Pierre-André Emery ; à cette occasion il constate les dissensions régnant entre tous ses amis. Dans sa correspondance avec Claudius-Petit, Emery lui fait part de « son indignation, provoquée par les agissements de ceux qui ont été nos amis, et qui te doivent le plus clair de leur réussite.[6] » Ce ressentiment d’Emery provient de l’éviction des architectes locaux sur les importants programmes de l’Agence du plan notamment sur les Annassers (400 ha, 26.000 logements), les tractations autour de la reconstruction d’Orléansville après le séisme de 1954, la création de la Société d’équipement de la région d’Alger (SERA) créée en 1955 sur le modèle de la Société centrale d’équipement du territoire (SCET) filiale de la Caisse des dépôts et consignation, le remplacement de Zehrfuss par Paul Herbé comme architecte-conseil au Service de l’architecture du ministère et qui rejoint Dalloz, Hanning et Pouillon à Alger. Claudius-Petit vivra mal ces évolutions sur le sol algérien, partageant en silence cette analyse amère, mais lucide, d’Emery. Fidèle en amitié, Claudius-Petit fera travailler Louis Miquel, Roland Simounet et Pierre-André Emery lorsqu’ils quitteront l’Algérie à l’Indépendance.

Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de 1948 à 1952, Claudius-Petit mène une politique d’équipement et de planification de la France, et donc de l’Algérie, afin de faire face à une importante pénurie de logements. En février 1950, il présente devant le conseil des ministres un rapport publié sous le titre « Pour un plan national d’aménagement du territoire »,  considéré comme le manifeste fondateur de la politique menée en matière d’aménagement durant cette deuxième moitié du XXème siècle. Avec ce texte il veut combattre les trop grandes inégalités de peuplement et d’activité, tout en harmonisant le logement aux nécessités industrielles et en prônant un engagement important en matière d’investissement et de réglementation. A l’heure du bilan après son départ du ministère Reconstruction et de l’Urbanisme à la fin de l’année 1952, Claudius-Petit admet qu’il fut entravé par les restrictions budgétaires pour réaliser ses objectifs, mais que c’est avec la municipalité d’Alger et son département qu’il est parvenu à lancer le plus vaste programme HLM.

 

 

 

 

 

 

Le Corbusier, Bernard Anthonioz et Eugène Claudius-Petit

lors d’une visite d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles,

à l’atelier de la rue de Sèvres à Paris en 1963.

 

 

 

Député de la Loire (1945-1956, 1958-1962, puis 1967-1973), maire de Firminy (1953-1971), Eugène Claudius-Petit eut l’occasion lors de ses mandats locaux de mettre en pratique ses idéaux humanistes et sa passion pour l’urbanisme et l’architecture dans leurs dimensions sociales. Il fut à l’origine des meilleurs programmes de la reconstruction, ou plutôt de la construction de la France d’Après-guerre, et à Firminy donna l’occasion à Le Corbusier d’exercer tout son talent.

Vincent du Chazaud, le 20 décembre 2019. 

 

[1] POUVREAU Benoît, Un politique en architecture, Eugène Claudius-petit (1907-1989), Editions du Moniteur, Paris, 2004

[2] André Sive, architecte hongrois venu en France en 1925, cherche à atteindre la France Libre après sa démobilisation en 1940. En 1943, il retrouve à Alger quelques-uns de ses camarades, quelques amis des C.I.A.M. dont il faisait partie depuis 1936. Il participe, avec les architectes qui formeront plus tard le groupe CIAM-Alger, aux travaux animés par Claudius-Petit au sein du CERU. A son retour en France, Le Corbusier le désignait pour une mission d’investigation de six mois aux Etats-Unis.

[3] Témoignage d’Eugène Claudius-Petit dans la plaquette de l’association Le Corbusier pour l’Eglise de Firminy-Vert, Paris 1995 pp. 18-22 (in Benoît Pouvreau, Un politique en architecture, Eugène Claudius-petit (1907-1989), op.cit., pp. 34-35)

[4] Ibid, p. 110

[5] DALLOZ Pierre, Mémoires de l’ombre, éditions du Linteau, Paris, 2012, p.124

[6] AN, 538 AP, lettre du 12 juillet 1957, in Benoît Pouvreau, Un politique en architecture, Eugène Claudius-petit (1907-1989), p.172

BILLET n° 126 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

3 décembre, 2019  |  LE BILLET

3-BATIMENTS ART DÉCO, LUTTES URBAINES ET PLAN « OBUS » DE LE CORBUSIER, INFLUENCE DE PERRET  (décennies 1920-1940) : quand de vastes champs d’expérience s’ouvrent aux novateurs

Dès 1914 des régiments de Tirailleurs algériens, mêlant Musulmans, Juifs, Français, Espagnols, Maltais, Italiens, sont engagés dans les batailles sanglantes de la Grande guerre. Le bilan en 1919 est de 22.000 soldats pieds-noirs et 25.000 soldats musulmans tombés sur les champs de bataille, sans compter les blessés dont la réinsertion dans la vie civile est difficile. A partir des années 1920, des monuments sont érigés dans toute l’Algérie afin de commémorer leur sacrifice, les sculpteurs s’employant à représenter sur un pied d’égalité les deux communautés, musulmanes et européennes, dont le sort commun est scellé par le sang versé durant la Grande guerre. A Alger est érigé sur l’esplanade du boulevard de la Ferrière, alors que le chantier du Gouvernement général n’a pas encore débuté, l’imposant monument « Le Pavois » des sculpteurs Paul Landowski et Charles Bigonet, à la mémoire des Algériens, européens et musulmans, morts durant la Première guerre mondiale, avec la volonté de montrer le lien étroit unissant l’Afrique et l’Europe. Cette reconnaissance, ce bel élan humaniste n’aura tenu que le temps de l’après-guerre, les inégalités du régime colonial vont perdurer. Quand aux colonisés, ils ont pu appréhender les faiblesses du pays dominant, sur le point de s’écrouler face à une autre puissance. Benjamin Stora décrit ainsi ce basculement : « Chaque conflit, dans le passé, avait apporté sa part de conséquences morales, politiques, économiques, sociales, mais les retombées de cette guerre atteignent avec une acuité inédite tous les aspects de la vie du pays, au point de déformer le regard qu’il porte sur lui-même. La guerre a sur l’imaginaire des Algériens un effet de perte d’un certain sentiment « d’innocence » et de mise à bas de la mythologie des bienfaits de la civilisation occidentale »[1].

En mars 1919, l’émir Khaled, descendant de l’émir Abd-el-Kader, fonde l’Ikdam, que l’on peut traduire par « résolution » ou « audace », un parti né à la suite de la promulgation le 4 février de la même année de lois et décrets accordant une plus grande représentativité des musulmans à toutes les assemblées algériennes. Si bien qu’aux élections municipales d’Alger en novembre, la victoire de la liste conduite par l’émir Khaled est écrasante. Aussitôt les élections sont annulées par le pouvoir colonial. Ce qui n’est pas sans rappeler une situation ultérieure, soixante dix ans plus tard.

En 1925, Maurice Viollette est nommé gouverneur général de l’Algérie, il sera remercié deux ans plus tard après avoir tenté de faire évoluer le statu quo colonial. En 1928 des mesures sont prises afin de limiter l’émigration vers la France. En 1936, Viollette, redevenu parlementaire, présentera sous le gouvernement Léon Blum un projet de loi donnant la pleine citoyenneté à 21.000 Français musulmans. Ce projet est rejeté à la fois par les milieux ultras conservateurs européens et par les indépendantistes de l’Etoile du Nord, mouvement refondé par Messali Hadj en 1933 après sa dissolution en 1929.

En mai 1930, de grandes fêtes sont organisées pour le centenaire de la conquête de l’Algérie. Le président de la République Gaston Doumergue effectue le déplacement pour « célébrer l’œuvre admirable de colonisation et de civilisation réalisée entre ces deux dates, 1830-1930 ». Pour cette occasion, de nombreux chantiers de construction ont été lancés, malgré la crise mondiale de 1929, et le ralentissement de l’économie mondiale. Les colonies seront le « New deal » de la France pour contrer les effets de cette grande dépression. Les grands travaux pour les cérémonies du Centenaire de 1930 vont doper la construction, avec un pic dans cette activité en 1927 et en 1928. Alger prend conscience de sa vocation de capitale d’Afrique du nord, et cette période coïncide avec l’élaboration d’un plan d’aménagement de la ville sous la mandature de Charles Brunel, maire de 1929 à 1935. Ce plan est confié à Henri Prost, architecte et urbaniste qui s’est déjà illustré avec l’aménagement de villes marocaines.

A partir de 1929, une revue mensuelle illustrée traitant d’architecture, d’urbanisme, de bâtiments, de travaux-publics, des mines en Afrique du Nord, « Chantiers Nord-Africains », paraît jusqu’en 1939. Elle cesse de paraître pendant la guerre, et reprend ses publications de 1945 à 1962. Elle constitue un véritable outil de diffusion à la fois des théories architecturales et urbaines, ainsi que des techniques les plus avancées pour la construction. La revue sera le support des nouvelles idéologies, et les architectes acquis aux théories du Mouvement moderne y trouvent un support par la publication de leurs œuvres, favorisant l’émergence d’une « architecture méditerranéenne ». La revue n’est pourtant pas le véhicule d’une seule tendance, et elle reflète les différents courants qui animent l’architecture, comme le rationalisme des Perretistes, ainsi que la prise en compte des particularismes architecturaux locaux et des techniques traditionnelles. Elle est, de par sa large diffusion, en plus de la promotion des architectes cités, un instrument de publicité pour les sociétés du bâtiment et des travaux publics, ainsi que pour les fabricants. Cette période de l’entre-deux-guerres va voir de grandes entreprises métropolitaines du bâtiment ouvrir des succursales en Algérie pour se développer, avec chacune leurs propres techniques constructives ; les Ateliers Durafour pour l’acier, l’entreprise Hennebique et l’entreprise Perret Frères pour le béton armé, vont fortement marquer la construction à Alger et en Algérie.

Le Gouvernement Général en fin de chantier (1935), avant les travaux du Forum. Architecte Jacques Guiauchain, entreprise des Frères Perret

Une nouvelle génération d’architectes, formée à la nouvelle école des Beaux-arts d’Alger sous l’égide de Léon Claro, ainsi que l’entreprise des frères Perret venue installer des succursales en Algérie, vont imprimer leur marque sur les grandes villes d’Algérie par la qualité et le nombre des constructions, oscillant entre Art déco, Rationalisme Perretiste et Mouvement moderne. L’imposant bâtiment du Gouvernement Général dans le paysage algérois, construit entre 1930 et 1935 par l’architecte Jacques Guiauchain avec le concours de l’entreprise Perret, en témoigne. Cette période de l’entre-deux-guerres est marquée par une récession économique dans les années trente en métropole, elle sera peu ressentie dans les colonies, en Algérie particulièrement. Aussi, œuvrant à côté des architectes algérois, quelques architectes de la métropole, comme les frères Niermans pour la mairie d’Alger, ou Le Corbusier avec le plan Obus pour l’agglomération algéroise, vont venir y exercer leur art ou y exposer leurs théories.

Le Corbusier « à son échelle » devant la maquette la maquette de l’Hôtel de la Marine à Alger

A partir de deux expositions sur la « Cité Moderne » qui se sont tenues à Alger en 1933 et en 1936, les Algérois prennent conscience des enjeux urbanistiques pour leur cité en pleine expansion démographique. Entre 1921 et 1931, la population d’Alger est passée de 190.000 (chiffre auquel il faut ajouter les 40.000 habitants de la banlieue)  à 257.000 habitants, et de 1931 à 1936 sa population n’augmente que de 7.000 habitants, mais l’agglomération s’accroît de 30.000 habitants[2]. L’accroissement de la population de l’agglomération algéroise est de 137.000 habitants en quinze ans, de 1921 à 1936. S’y ajoute la complexité du site et de sa topographie, une baie bordée immédiatement par un relief accidenté jusqu’au plateau du Sahel. Un grand plan d’urbanisme pour la ville a manqué jusqu’alors, malgré quelques réalisations d’ampleur comme le front de mer et le boulevard de l’Impératrice, et alors que s’érigent dans le quartier de la Marine des immeubles de rapport, sommaires et désordonnés.

Durant la période de la Seconde guerre mondiale, le Gouvernement général d’Algérie reste attaché au gouvernement de Vichy, et les militaires sur place, l’amiral Darlan, les généraux Juin et Giraud, se rallieront tardivement aux alliés, non sans avoir commandé à leurs troupes de résister aux débarquements alliés en Afrique du Nord. C’est l’opération « Torch » du 8 novembre 1942, par laquelle les troupes alliées anglo-américaines débarquent à Casablanca, Oran et Alger, avec l’appui des résistants français. De Gaulle, après un accord avec le général Giraud qui a la faveur des Américains contrairement à lui, reprend la main sur les colonies d’Afrique, fait fusionner plusieurs courants pour constituer l’Armée française de libération qui, en combattant aux côtés des alliés pour vaincre les forces de l’Axe, va concourir à replacer la France sur la scène géo-politique mondiale. Le même jour que la signature de la capitulation de l’Allemagne le 8 mai 1945, de sanglantes émeutes indépendantistes éclatent dans le Constantinois. Elles sont sauvagement réprimées par l’armée, ce qui a pour effet de renforcer le camp des nationalistes. Après ces tragiques évènements, dans le journal Combat de mai 1945, Albert Camus demande qu’on applique au « peuple arabe les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes (…) Le peuple arabe existe, il n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve. » Mais d’un côté l’immense majorité de la population européenne d’Algérie, dont les trois quarts vivent dans les grandes villes de la côte, ignorante ou fermant les yeux sur la vie misérable dans les campagnes, souhaite le statu-quo comptant sur l’armée pour maintenir l’ordre, et de l’autre les nationalistes musulmans, face à la répression féroce, voient leur audience grandir et sont plus déterminés que jamais à acquérir l’indépendance, encouragés par les luttes que mènent dans le même temps dans le monde d’autres peuples pour se libérer du joug colonialiste. 

Dans un long article sur « L’urbanisme et l’architecture à Alger de 1918 à 1936 »[3], dans lequel il recense les grandes réalisations durant presque vingt ans dans ce qui est appelé la capitale d’Afrique du Nord, l’historien Jean Alazard  voit la ville d’Alger se transformer rapidement et agréablement, avec la disparition de ces maisons avec leurs «toits rouges qui mettaient autrefois, en bien des quartiers, une note si désagréable », au profit de « grands immeubles à terrasses, de lignes simples et nettes. Il se crée des formes architecturales qui semblent parfois inspirées des formes cubiques des maisons arabes et qui sont, en tout cas, tout à fait adaptées à la nature nord-africaine (…) et révèlent de rester fidèles aux principes de l’art de bâtir. On en voit le clair aboutissement qui est l’avènement d’une architecture méditerranéenne où s’affirme le sens des proportions nobles et des lignes sobres, c’est-à-dire le respect de la tradition classique ». Avec cette conclusion, l’auteur renie les tentatives passées, soit celles consistant à greffer une architecture haussmannienne rompant avec la Casbah, soit une architecture néo-mauresque lourde et onéreuse pour tenter d’accompagner l’architecture locale. Il prône une architecture simplifiée, une « nouvelle architecture méditerranéenne » qui va guider Le Corbusier ainsi que tous ses admirateurs, les architectes du Mouvement moderne dans les années 1950: les algérois Miquel, Simounet, Maisonseul, et ceux venus de la Métropole, Luyckx, Emery, Bossu… et de façon moins engagée et plus nuancée, les architectes Georges Blancard de Léry ou Diégo Roman à Oran.

Immeuble à Oran, architecte Georges Blancard de Léry                         Préfecture régional d’Oran, architecte Diégo Roman

La même « révolution » que pour l’architecture avec le Mouvement moderne dans les années 1920, prenant sa source d’inspiration autour de la Méditerranée, en Afrique du nord surtout, était apparue plusieurs années auparavant, au début du 20ème siècle, quand des artistes comme Derain, Braque, Matisse, Picasso et d’autres subirent le choc de l’Art nègre en 1906, que Guillaume Apollinaire résume ainsi dans une lettre adressée à Jacques Doucet : « Aujourd’hui l’orgueil des hommes se manifeste enfin. Les artistes ont pris le raisonnable parti de créer. On reste confondu de penser que cette grave leçon de morale a été donnée à l’Europe par l’Afrique et l’Océanie. »[4] La révolution cubiste des « Demoiselles d’Avignon » de Picasso en 1907, avec l’épuration des formes pour en extraire la quintessence, la primitivité, l’artiste devant un medium, aura son pendant vingt ans plus tard avec le manifeste du Mouvement moderne qu’est la ville Savoye (1927-31) de Le Corbusier. La vanne de la modernité est ouverte, par Picasso pour l’art, par Le Corbusier pour l’architecture[5].

 

Vincent du Chazaud, le 2 décembre 2019. 

 

[1] STORA Benjamin, Histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1954, Editions La Découverte, Paris, 2001, pp 40-41

[2] En 1936, le recensement officiel donne 264.000 habitants pour Alger et 103.000 habitants pour sa banlieue, soit un chiffre global de 367.000 habitants pour l’agglomération. En quinze ans, l’agglomération algéroise est passée de 230.000 habitants à 367.000, soit un accroissement de 137.000 habitants.

[3] Jean Alazard (1887-1960), historien de l’art, après avoir enseigné l’histoire de l’art et l’archéologie à la Faculté des lettres d’Alger, il en est élu doyen en 1948. En 1942, il est chargé de relancer le prix Abd-el-Tif, pendant des prix Médicis et Vélasquez. Il publie de nombreux travaux sur le mouvement orientaliste en France aux XIXème et XXème siècle et devient en 1930 le premier conservateur du Musée national des beaux-arts d’Alger, poste qu’il occupe jusqu’en 1960, année de son décès. Il est directeur-fondateur de la « Revue de la Méditerranée » et publie des articles dans différentes revues.

[4] CRÉHALET Yves, 1906, déflagration de l’art nègre dans l’art moderne, Editions Luc Berthier, Paris, 2019 

[5] Pour l’art on peut aussi associer Matisse, Braque, Derain… et pour l’architecture Walter Gropius et l’Ecole d’art du Bauhaus créée en 1919, en 1926 la maison pour Tristan Tzara d’Adolphe Loos ou la villa E1027 d’Eileen Gray et Jean Badovici.

BILLET n° 125 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

25 novembre, 2019  |  LE BILLET

2-L’ORIENTALISME ET L’ERE JONNART (décennies 1870-1910) : l’Algérie théâtre d’un orientalisme en vogue

A la chute du Second Empire, la pacification de l’Algérie n’est pas encore acquise, toutes les terres ne sont pas conquises et colonisées, notamment le Sud et le Sahara. Profitant de la défaite de l’armée française devant les Prussiens, les luttes contre les militaires et les colons se ravivent, elles ne prendront fin qu’après l’écrasement en 1871 et 1872 de l’insurrection en Kabylie du cheikh El Mokrani et du cheikh El Haddad, tandis que la tribu Ouled Sidi Cheikh soutient une révolte dans le sud jusqu’en 1881. Après un demi-siècle de résistance, la société algérienne est épuisée, affamée, ayant perdu près du tiers de sa population par rapport à 1830.

La colonisation, elle, s’accélère à la fin du 19ème siècle, l’accroissement des villes portuaires méditerranéennes s’intensifie, notamment avec le développement d’une agriculture extensive et des échanges commerciaux avec la métropole.

Alger, baptisée « capitale d’Afrique du Nord », est la tête de pont de l’expansion coloniale, trait d’union entre Marseille et la métropole d’une part, et d’autre part l’arrière pays riche grenier agricole exploité par les colons avec des méthodes semi-industrielles. Il en est de même avec les autres villes disséminées le long de la côte, Oran et l’arrière-pays viticole, Philippeville (Skikda), Bougie (Bejaïa), Bône (Annaba), toutes prenant un rapide essor économique et une expansion urbaine autour de leurs ports. On a vu que dans les décennies précédentes les plans d’aménagements urbains n’ont pas manqué. A Alger vers 1858 trois projets sont présentés avant que Redon ne propose en 1884 la démolition du quartier de la Marine et le relogement de sa population au nord, dans ce qui deviendra le quartier de Bab-el-Oued. Il faudra attendre 1930 avant que ce programme ne voie le jour avec la construction des immeubles de relogement de la Régie foncière d’Alger de l’architecte François Bienvenu. La ville devait-elle s’étendre en hauteur ou en longueur ? En fait on n’a pas choisi, les deux solutions ont coexisté, et jusqu’à aujourd’hui encore où la ville d’Alger compte maintenant 2,5 millions habitants, 7,8 millions dans l’agglomération. En 1899 le rapport Jouve indique à propos du quartier Mustapha : « La ville s’accroît rapidement, sa population a quintuplé en vingt trois ans ; dans cette cité où les travaux privés précèdent les travaux publics, où parfois les rues sont tracées quand les maisons sont construites, toutes rectification est devenue très onéreuse, sinon impossible ».[1] L’urbanisation est souvent anarchique, les règlements manquent ainsi que les fonctionnaires pour les faire appliquer.

A la veille de la guerre de 1914, on voit l’urbanisme d’Alger se déployer essentiellement à l’est et au sud. Au centre, la rue d’Isly est devenue l’artère principale, avec ses nombreux commerces attirant la population. La bourgeoisie, elle, s’installe sur les hauteurs de Mustapha supérieur jusqu’au Palais d’Été, tandis que les industries, entrepôts et ateliers sont proches de la mer et du port, à Bab-el-Oued, l’Agha et Mustapha inférieur, où l’on trouve également des logements sociaux. Les boulevards qui longent la mer et dominent le port, construits dans la deuxième moitié du XIXème siècle, donnent une vision majestueuse de la ville européenne. Ici quelques bâtiments publics ont versé dans un style néo-mauresque encouragé par le gouverneur général Charles Jonnart à la charnière des 19ème et 20ème siècles, la Grande Poste et la Préfecture en étant les architectures les plus démonstratives, mouvement abondamment relayé et encouragé par les arts et la littérature. 

Cette politique nouvelle pour une reconnaissance et une revalorisation des arts et traditions « indigènes », annoncée sous le Second empire avec la politique arabe de Napoléon III, est encouragée par des associations récentes comme la Société des arts indigènes ou le Comité du Vieil-Alger. Ce dernier est créé en 1905 afin de lutter contre le vandalisme dans la ville d’Alger devenue la proie des promoteurs et entrepreneurs, et de préserver les édifices arabes et ottomans de l’ancien Alger. D’abord présidé par le lieutenant-colonel de Grammont, lui succède Henri Klein qui s’était illustré dès 1901 par ses articles dans « La Dépêche algérienne »[2] réclamant la création d’un comité de vigilance contre les destructions des édifices gênant la croissance de la ville d’Alger et s’insurgeant contre une « municipalité vandale ». Celle-ci va changer de cap grâce à l’influence du Comité du Vieil-Alger dans lequel siègent des membres du gouvernement général, de la préfecture et de la mairie ; l’accent est alors mis sur la mise en valeur de l’architecture pré-coloniale, ainsi que sur la qualité architecturale et « contextualisée » des constructions nouvelles, en adéquation avec les directives du gouverneur Charles Jonnart. La volonté du gouverneur général d’Algérie d’introduire un style oriental, ou néo-mauresque, sur les bâtiments publics va influencer l’architecture privée et essaimer sur tout le territoire algérien, si bien que l’on parle de style « Jonnart ».

La Grande Poste d’Alger (1907-1913) – Architectes Toudoire et Voinot

En 1905, Charles Jonnart instaure un service d’architecture chargé de l’étude, de la direction et de la surveillance des travaux de construction et de restauration des édifices publics. La direction de ce service est confiée à l’architecte Albert Ballu, architecte en chef des Monuments historiques de l’Algérie depuis 1889, poste qui lui fait prendre conscience de l’intérêt du patrimoine local, auteur de la transformation en cathédrale de la mosquée Ketchaoua d’Alger, de la médersa de Constantine d’inspiration « ottomane », et du casino de Biskra dans un style « orientaliste ». Autre bâtiment emblématique de cette période influencé par les directives de Charles Jonnart, la Grande Poste d’Alger, construit par Jules Voinot et Marius Toudoire, est inauguré en 1903 ; il servira de modèle pour ceux de Rabat et Casablanca. A Alger toujours, Henri Petit construit la Medersa El Taâlibya, dont les références à l’architecture « ottomane » s’imposaient pour ce programme, ainsi que celle de Tlemcen inspirée par l’architecture arabo-andalouse de la Grande mosquée Sidi Boumediène toute proche.

La vogue orientaliste déborde sur la construction privée, comme l’immeuble de la « Dépêche algérienne » à Alger, proche de la Grande Poste, construit par Henri Petit en 1905 dans le style néo-mauresque. Cette mode va produire des rapprochements insolites, comme ce château-d’eau en forme de minaret construit dans les environs d’Alger.

A Biskra, ville d’hivernage, afin de satisfaire les touristes en quête d’exotisme qui affluent, les architectures privées, équipements hôteliers et casino d’Albert Ballu, sont construits dans le style néo-mauresque, comme l’Hôtel de ville conçu par l’architecte André Pierlot, bâtiment public inauguré en décembre 1899 au cours de grandes festivités pour le changement de siècle.

Hôtel de ville de Biskra (1892-1899) – Architecte André Pierlot

Cette influence de l’architecture néo-mauresque est si forte qu’elle s’exporte au-delà de l’Algérie, avec l’objectif de signifier que « l’image de la conquête de l’Algérie, premier pas et non des moindres, de la pénétration française en Afrique, était si forte qu’elle devait s’imposer symboliquement à toutes les colonies françaises. »[3] En Algérie, cette mode orientale finit par exaspérer les colons qui ne retrouvent pas dans cette architecture l’expression de l’action « civilisatrice » qu’ils entendent mener dans le pays. La parenthèse du style « Jonnart », comme celle de l’Art nouveau qui aura très peu d’influence sur l’architecture en Algérie, sera supplantée par l’Art déco, lequel va essaimer sur toutes les colonies et faire rayonner un temps le « goût français » sur le monde[4].

 

Vincent du Chazaud, le 24 novembre 2019. 

 

[1] Cité par René Lespès dans « Alger, étude de géographie et d’histoire urbaine », Alcan éditeur, Paris, 1930, p.416

[2] Dans un article intitulé « Pour la survivance d’El-Djezaïr » publié dans La Dépêche algérienne du 7 novembre 1903, Henri Klein écrit dans un mea culpa colonialiste: «Il est incontestable que c’est à son caractère, plus qu’à ses nouveautés européennes, qu’Alger doit être visité des touristes (…). En multipliant les échantillons mauresques, noud restituerons à ce pays une partie de l’originalité qu’il avait perdu par notre faute, et le rendrons ainsi plus intéressant aux yeux du touriste, fatigué du modernisme. Enfin, de la sorte, nous nous réhabilierons devant la postérité, et nous ferons pardonner les méfaits que nous avons accomplis parmi tant de belles œuvres indigènes, sous prétexte de civilisation. » 

[3] Marie-Laure Crosnier Leconte dans  « L’orientalisme architectural, entre imaginaires et savoirs », textes réunis par Nabila Oulebsir et Mercedes Volait, co-édition CNRS et Picard, Paris, 2009, p.64

[4] « Quand l’Art déco séduit le monde », catalogue de l’exposition éponyme sous la direction d’Emmanuel Bréon et Philippe Rivoirard, Editions Norma/Cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, 2013

BILLET n° 123 – LOUVRE-LENS : EN REVENANT DE L’EXPO…

5 novembre, 2019  |  LE BILLET

« En revenant de l’expo », c’est un billet d’humeur à propos d’expositions dans la région
Midi-méditerranée. Alors pourquoi pas ce même titre pour un billet en revenant du Louvre-
Lens ce samedi 22 juin, et de son exposition sur Homère.
Homère, ô mère ou père de la poésie ! Car nous ne savons pas qui se cache derrière ce
nom, est-il un ou une, ou plusieurs poètes qui ont forgé cette épique épopée en deux
parties : l’Iliade, bataille dix années durant sous les remparts de Troie, le colérique Achille
« aux pieds légers » menant les Grecs, un véritable carnage pour les beaux yeux d’Hélène,
et l’Odyssée, le retour d’Ulysse, roi d’Ithaque, « l’homme aux mille ruses », vers sa patrie où
l’attend depuis vingt années sa fidèle Pénélope. Homère, « prince (ou princesse) des
poètes », dont on a tiré l’adjectif « homérique » qui devrait exister dans toutes les langues,
synonyme d’audacieux, d’épique, d’héroïque, de valeureux et j’en oublie(1) de plus lyriques et
vertueux encore, adjectifs que nous n’avons plus guère l’occasion d’utiliser aujourd’hui…

Du temps où nous faisions nos « humanités », le latin et le grec y avaient toute leur place. Il
m’en reste « gnoti seauton », le « connais-toi toi même » de Socrate qu’on retrouva plus tard
en cours de philosophie, à côté du « père » Platon dont les roustons sont célébrés dans la
poésie beauzartienne. M’en reste également, du moins en surface, ce qu’un malicieux curé
professeur de grec se plaisait à nous répéter, sûr qu’avec cela cette langue « morte »
revivrait en nous : « ouk elabone poline, alagar apassi, elpis ephe kaka ». Après un demi siècle,
cette phrase alignant des mots de grec ancien, pratiquement intraduisible, est le seul
substrat qui me reste de cette langue dite « morte », avec « ta zoa trekei », qui ne veut pas
dire « les oies tricotent », mais « les animaux courent »… Dans la langue française résistent
encore quelques mots avec des racines grecques, à condition de bien vouloir encore parler
« français » et non pas « franglais » ou raccourcis « texto ».
Sur le tard, à la fin des années 1990, j’ai pris le chemin de l’université pour étudier l’histoire
de l’art ; j’ai encore un doux souvenir des cours à la Sorbonne, notamment ceux d’un
« vieux » professeur Philippe Bruneau qui faisait salle comble(2), ouvrant mille portes à nos
imaginaires et nos questionnements actuels à partir de quelques peintures sur vases ou
amphores, ainsi que ceux d’un jeune professeur, Alexandre Farnoux, sur le thème des
« Jeux dans la Grèce antique ». Ses cours étaient vivants, suivis avec passion, on aurait cru
écouter un chroniqueur des jeux olympiques des années 2000, alors que nous étions cinq
siècles avant Jésus-Christ. J’ai souvenir de ces sauteurs en longueur, armés de poids dans
chaque maison, comme deux fers à repasser. On aurait pu penser ou croire que l’homme
grec prenait part dans le gynécée aux tâches ménagères… il n’en était rien. Ces poids
projetés en avant à bout de bras en même temps que l’homme s’élançait dans les airs,
permettaient (peut-être) de sauter plus loin… Il faudrait aujourd’hui réintroduire cette
discipline au saut en longueur, on a bien introduit la perche pour le saut en hauteur !!!!

J’ai eu l’heureuse surprise de constater qu’Alexandre Farnoux(3) était un des commissaires de
cette exposition exemplaire sur Homère. Les épopées de l’Iliade et de l’Odyssée, puisque ce
sont les deux seules œuvres (mais quelles œuvres !), belles, denses et mystérieuses,
attribuées à Homère, qui sont exposées et décrites à travers des pièces archéologiques,
mais aussi à travers ce que les artistes et les écrivains en ont pris au cours des siècles
jusqu’à aujourd’hui, soit sur plus de 2.500 ans : c’est le « miracle » de l’Iliade et de l’Odyssée.

Dans la première salle, une toile blanche griffonnée de rouge peinte en 1962 par
Cy Twombly est présentée, « Achille pleurant la mort de Patrocle », au milieu des sévères
statues des dieux de l’Antiquité, dont celle de la Muse de la Rhétorique, Polymnie, dont
Homère réclame l’inspiration à chaque épopée. Beaucoup de peintures du 19ème siècle, les
scènes de l’Antiquité étant des thèmes de prédilection de cette époque. Un regret, que ne
soit pas accrochée une affiche annonçant un bal des 4z’arts, où les thèmes antiques, khmers
et barbares ont inspiré des illustrateurs de grand talent. Grâce à Jacques Roman, qui
conserve une belle collection (à ne pas mettre entre toutes les mains) de ces affiches, j’en ai
trouvé une pour le bal de 1936 ayant un rapport avec notre sujet.
Il serait injuste de terminer ce billet sans mentionner que cette visite au Louvre-Lens se
faisait dans le cadre des sorties de la Compagnie organisée cette année de main de maître
par Fabrice Mazaud, avec une magistrale présentation du projet architectural de l’agence
Sanaa par Michel Levi, qui fut architecte d’opération avec l’agence Extra-muros. La clarté de
son exposé reflétait la limpidité du plan et la pureté de l’architecture, loin des gigotages de
Frank Gehry. Il conclut son exposé par une « chinoiserie » : « Quand on sait, on fait, quand
on croit savoir, on enseigne, quand on ne sait pas, on conseille ». L’expertise peut-elle
trouver une place dans ce proverbe, et si oui, laquelle ? A la fin des agapes a été entonné,
comme la tradition l’exige, « l’Hymne à la joie » des architectes, le « Pompier » ; c’est là,
souvent, un exercice où les anciens surpassent les nouveaux en vivacité… Il fut dédié à
notre massier Jean-Pierre Blancard de Léry, dont nous avons tous regretté l’absence, et au
personnel de cuisine. En effet, le repas servi fut apprécié, et à la fin de chaque plat les reliefs
de nos assiettes furent le vibrant reflet de la qualité des mets qui nous ont été servis.
L’après-midi la visite du musée fut conduite par la directrice du musée, Marie Lavandier, qui
compléta les propos du matin en exposant comment ce musée a pu voir jour à Lens, les
conditions de son implantation, son accueil dans cette région sinistrée après la fermeture des
mines, la contribution du musée à la mutation inéluctable de la région. Mais pour une visite
plus complète, et notamment de la «Galerie du temps », je vous renvoie à un précédent
billet, le numéro 91 de septembre 2016 intitulé « Le beau ».

Vincent du Chazaud, le 22 juin 2019.

1 – Plus de synonymes pour « homérique » en se reportant au « Dictionnaire de synonymes, mots de sens voisins
et contraires » d’Henri Bertaud du Chazaud, éditions Quarto-Gallimard, Paris, 2003, 2007.
2 – Conquis par la Théorie de la médiation, une anthropologie clinique des sciences humaines, développée par
Jean Gagnepain, professeur de Linguistique à l’université de Rennes, le professeur Philippe Bruneau l’appliqua
en archéologie au mécanisme rationnel de la technique (« ars » au sens latin du terme), explorant ses rapports
avec les autres modes de la rationalité dans ce qui se définit comme une « Artistique ». Je ne fais que
retranscrire ce que je lis sur Wikipedia, car j’avoue avoir oublié cette Théorie de la médiation, à moins que,
comme monsieur Jourdain, j’applique tous les jours cette théorie sans m’en apercevoir… Disparu en 2001, les
cours de Philippe Bruneau ont été rassemblés et publiés aux éditions universitaires de Dijon en 2017 sous le titre
« Propos sur l’art grec ».
BILLET n° 124 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

BILLET n° 124 – ARCHITECTURE MODERNE EN ALGÉRIE

5 novembre, 2019  |  LE BILLET

1- LES DEBUTS DE LA COLONISATION : IMPORTATION DU MODELE EUROPEEN

Ô lecteur, toi parmi si peu de lecteurs, mais raison de plus pour ne pas te lâcher, pardonne ce long silence, le dernier billet remontant à juin, de cette année 2019 tout de même… Pris par diverses tâches, épistolaires, ménagères, rancunières… mais aussi expertales, viscérales, sentimentales… et bien d’autres encore, je n’ai pas trouvé le temps : où se cachait-il ? Qui l’avait pris ? Même ne rien faire, ça prend du temps… J’en ai trouvé un peu, mais ce peu de temps je l’ai occupé à écrire une « histoire de l’architecture moderne en Algérie, de 1830 à aujourd’hui ». Près de 300 pages d’une écriture serrée, mais il faudrait en écrire trois fois plus si l’on voulait être exhaustif. Alors pour rattraper le temps perdu, durant quelques billets  je te propose des bribes de ce texte, ainsi ô lecteur, si tu veux bien me lire, tu me serviras de cobaye. Voici le premier billet de cette série, mais le 124ème depuis que ceux-ci paraissent, intitulé : LES DEBUTS DE LA COLONISATION : IMPORTATION DU MODELE EUROPEEN (décennies 1830-1860).

Quand Michel Ragon écrit[1] à propos de l’architecture en Afrique du Nord : «L’Algérie n’a pas eu son Lyautey, mais au contraire des administrateurs qui se sont attachés à transformer une admirable région du Maghreb en départements français avec des villages calqués sur ceux d’Auvergne ou de Corse. Contre ce génocide architectural, des hommes comme Le Corbusier ont voulu apporter leur modernité », le terme de « génocide » est mal choisi, car à quelques exceptions près, même si ces destructions à des fins militaires sont importantes symboliquement, comme celle du quartier de la Marine dans la basse Casbah d’Alger, il ne s’agit pas de « destruction » mais de « construction » à côté des douars et médinas arabes, et effectivement, comme le souligne Ragon, ces villages nouvellement construits sont « calqués » sur ceux de régions françaises. 

ALGER FIN XIXe

C’est d’ailleurs le même urbaniste qui œuvra au Maroc sous Lyautey, Henri Prost, qui traça le plan régional d’Alger entre 1932 et 1939 avec Maurice Rotival. Dans les médinas, centres urbains déjà constitués par les Arabes ou les Turcs, les extensions se sont opérées à côté ou autour, non sans quelques destructions quand c’était nécessaire, comme pour toutes les extensions urbaines en métropole au cours des siècles, et notamment au 19ème siècle à la suite de la révolution industrielle. En Algérie, la transformation s’est faite brutalement par la force militaire, et non par la force industrielle.  Et c’est le génie, une des composantes de l’armée de terre dont les missions sont de combattre, de construire et de protéger, qui va se charger des premiers établissements civils et militaires sur les territoires conquis, durant plus d’un demi-siècle.

En ville, la lutte est féroce pour la conquête de nouveaux territoires entre l’armée, les autorités civiles et les promoteurs privés. Les militaires, forts de leurs succès dans cette guerre coloniale, ne veulent pas s’en laisser compter par les civils, d’autant que sur le terrain, la conquête ne sera effective que vers 1860, sans compter les révoltes sporadiques qui éclosent  jusqu’à la fin du 19ème siècle.

A Alger, le contrôle des terrains en périphérie de l’enceinte ottomane reste militaire, et la situation dans les faubourgs reste dangereuse pour les colons. Comme dans les campagnes et les petites villes, on le verra plus loin, l’occupation des terrains, leur lotissement et leur affectation, ne peuvent se faire qu’avec l’accord des militaires et sous leur protection. Ce n’est que lorsque que la « pacification » rendra moins nécessaire le rôle de l’armée, que celle-ci retire progressivement son autorité et rétrocède ses terrains aux civils. 

Les ingénieurs du Génie, de par leur formation, s’intéressent à l’histoire et à la géographie des territoires conquis. Aussi en 1844, quand Bugeaud, alors gouverneur général, veut définir des règles de constructions en Algérie, c’est à la direction du Génie qu’il s’adresse. Le colonel Charon, directeur du Génie en Algérie, lui communique une longue note[2], dans laquelle il insiste sur la nécessité de bien analyser les usages et les coutumes, lesquelles permettront de comprendre leur utilité. Après avoir fait cette analyse fine de l’architecture locale, Charon donne des indications pour le tracé des villes et la construction des édifices publics. Pour les voies, il recommande « d’éviter de percer du nord au midi » et de créer des rues avec « assez d’ombre pour garantir des ardeurs du soleil » en les bordant de portiques ou de toits saillants, « en ayant soin de les tenir le moins large possible, et de les rafraîchir par un courant d’eau vive. » Il en est de même pour les places publiques qui devront être petites et entourées de portiques, et quand elles seront grandes, « de les planter d’arbres et de les décorer de fontaines. » Le colonel Charon poursuit en prodiguant des conseils sur les constructions, indiquant que « pour une fraîcheur convenable, il faudra donner aux murs extérieurs une grande épaisseur », quant aux ouvertures notamment celles au midi, elles seront « rares et petites ». Il donne également des recommandations pour prévenir des tremblements de terre, éviter de multiplier les baies et conduits de cheminées, construire les niveaux bas sur voûtes, relier les bâtiments par des arcades facilitant en outre, « les moyens de tendre des bannes à l’heure des la grande chaleur, comme c’est l’usage dans l’Orient et même dans les villes méridionales de la France. »

Mais les colons, quand cette architecture et cet urbanisme ne leur sont pas imposés, préfèrent se référer aux codes qui leur sont familiers, ceux de leur pays d’origine, marquant en même temps et au passage la présence du vainqueur.

Vincent du Chazaud, le 03 novembre 2019. 

 

 

[1] RAGON Michel, « Histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes, tome 3, de Brasilia au post-modernisme 1940-1991 », éditions Casterman, Paris, 1986, p.181

[2] PICARD Aleth, Architecture et urbanisme en Algérie, d’une rive à l’autre (1830-1962), in Revue du monde musulman et de la Méditerranée, volume 73, numéro 1 «Figures de l’orientalisme en architecture », 1994, pp. 123, 124

BILLET n° 122 – NOTRE-DAME DE PARIS

BILLET n° 122 – NOTRE-DAME DE PARIS

19 mai, 2019  |  LE BILLET

Il y a quelques semaines, un lundi soir 17 avril, c’était l’effroi devant le beffroi léché par les flammes de l’incendie des combles de la cathédrale de Paris. Les bois de charpente du 13ème et ceux du 19ème siècle faisaient une flambée jaune et orange dans le ciel gris, comme dans un beau feu de cheminée, mais celui-ci était horrible. La flèche, comme une tuyère, aspirait les flammes vers le haut, avant de s’effondrer et de lâcher au loin le coq qui la dominait, rendu (presque) intact au pied de l’autel comme une humble offrande.

Les pompiers ont dit que le feu dans les tours aurait engendré leur effondrement, ainsi que la ruine quasi totale de l’édifice de pierre. On a une pensée pour tous ces apprentis, compagnons, maîtres, chacun dans son métier d’une compétence parfaite, qui ont œuvré ici au cours des siècles. Macron, en maître d’ouvrage pressé, veut faire accélérer le chantier comme pour un centre commercial… pourquoi cinq ans de travaux quand il en fallut deux siècles pour la construire, sans parler des vingt années du chantier de Viollet-le-Duc ?

Les investigations pour connaître l’origine de l’incendie seront longues, les accès sur les lieux de départ de l’incendie difficiles, et encore si les restes calcinés et fumants peuvent encore parler. Comme la violence de ce feu fut soudaine, et sa propagation rapide ! La flèche en flamme a fini par chuter en trouant la voûte en pierre, le feu s’est rapidement propagé sur les charpentes de la nef et du chœur, le plomb fondu s’est écoulé dans les rigoles, et les gargouilles diaboliques regardaient en contrebas la foule horrifiée pendant que les flammes leur léchaient le dos… 

Passé le temps de la stupéfaction et de la compassion, vient celui de la passion et des dons, avant celui de la raison : tout de suite on fait savoir que monsieur A., homme d’affaire à la frontière belge, offre 200 millions d’euros pour sa reconstruction, quant à madame Z., retraitée du Cantal, elle offre 20 euros, et ainsi de suite en France et en Navarre, en Belgique et dans le monde entier. L’écart des dons est important, mais lequel des deux fera le plus gros sacrifice par cette amputation sur son budget, 200 millions d’euros pour une fondation aux revenus d’un état, ou 20 euros sur le revenu mensuel de 868,20 euros d’une retraitée ?   

Puis viendront un premier diagnostic pour conforter et enlever ce qui menace de tomber ou bien est irrécupérable, voûtes, échafaudages, etc. puis un deuxième diagnostic plus précis pour la reconstruction, avant les études sur les différentes options techniques, en fonction de ce que l’on veut donner comme vision de cet édifice : à l’identique en volume de la cathédrale de Viollet-le-Duc ou de celle du Moyen-âge, et avec des matériaux très lourds comme le plomb, qui font masse face aux intempéries, ce qui implique une mise en œuvre longue ? A l’identique dans sa silhouette d’avant l’incendie, avec les techniques et matériaux disponibles aujourd’hui, plus légers et plus rapides à mettre en œuvre, moins chers aussi, comme ceci a été fait pour les charpentes des cathédrales de Reims en béton, ou celle de Chartres en acier ? Modifier sa silhouette comme ceci a été pour la cathédrale de Metz, dont l’architecte a surélevé la toiture d’origine disparue ? Un exemple est donné ici en image, avec une interrogation : que peut bien signifier ce « M » ?…

Pour moi qui n’ai pas beaucoup changé depuis le début des années 1950, je ferais appel à l’esprit de Le Corbusier et à celui de Jean Prouvé. Le premier pour le béton afin de reconstruire les voutes effondrées. On se souvient que dans son plan radical pour un nouveau plan d’urbanisme sur Paris, alors qu’il était impitoyable avec le 19ème siècle haussmannien, il avait eu pour Notre-Dame un respect absolu. Quant à Jean Prouvé, les « feux » qui le guidaient, économie de matière, rapidité de montage, facilité de mise en œuvre, tout ceci est réellement en adéquation avec ce défi pour ériger à nouvelle flèche dans le ciel de Paris. Mais ce ne sont que mes vues bloquées aux années 1950, alors que nous sommes en 2020 bientôt, à l’ère des toitures terrasses végétalisées, du voltaïque et de recherche de sponsors privés : un exemple nous en est donné en image. Paris manque de logements sociaux, l’abbé Pierre aurait peut-être proposé que l’église, retrouvant sa vocation première d’humilité et de venir au secours des plus miséreux, fasse campagne pour que l’on aménage sous les combles des logements pour les sans-abris et les immigrés…

Devant ce spectacle horrible mais fascinant de cette cathédrale en flammes, sont revenues les images du 11 septembre 2001 avec les tours jumelles du World Trade Center en flammes avant de s’écrouler sur elles-mêmes, avec ses conséquences humaines dramatiques, mais aussi les fascinantes peintures d’incendies, dont celles de William Turner immortalisant l’incendie du Palais de Westminster, le Parlement de Londres, le 16 octobre 1834. Turner loue une barque afin de voir l’incendie loin de la foule, et au plus près, comme un photographe de presse. Il réalise une série d’aquarelles, dont il tire deux tableaux, dont l’éblouissant « L’Incendie de la Chambre des Lords et des Communes, le 16 octobre 1834 ».

Vincent du Chazaud, avril et mai 2019  

BILLET n° 121 – APHORISMES

3 mai, 2019  |  LE BILLET

Quand on ne sait plus où l’on est ni où l’on va, quand l’inspiration tarit, quand tout flambe et s’écroule autour de vous, il faut relire les fables de La Fontaine ou bien quelques aphorismes. En voici à propos de l’architecture et des architectes.  Ces « aphorismes », formules résumant des points de vue se rapportant à l’architecture, peuvent aussi être compris de façon péjorative, c’est-à-dire comme des sentences prétentieuses et banales… Ce serait évidemment désobligeant pour leurs auteurs, tous érudits et fort doctes en leur matière, hors mis les anonymes bien sûr dont, par définition, nous ne connaissons rien.

« L’architecture n’est pas autre chose que l’ordonnance, la disposition, la belle apparence, la proportion des parties entre elles, la bienséance et la distribution » (Michel-Ange)

« La colonne corinthienne est faite à l’imitation d’un délié et joli corps d’une pucelle » (Philibert de l’Orme).

« J’ay toujours été d’advis qu’il vaudroit mieux à l’architecte ne sçavoir faire ornements ni enrichissements de murailles ou autres, et entendre bien ce qu’il faut pour la santée et conservation des personnes et de leurs biens » (Philibert de l’Orme)

« L’architecture est l’art de bien bâtir » (François Blondel)

« Le classique, c’est tout ce qui se construit » (Charles Garnier)

« L’architecture a pour but LES CONSTRUCTIONS, elle a pour moyen LA CONSTRUCTION » (Guadet)

« L’architecture est le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence » (Victor Hugo)

« L’architecte est celui qui a vocation par son art d’édifier quelque chose de nécessaire et de permanent »  (Paul Claudel)

« J’ai hésité entre architecture et confiture, finalement j’ai choisi la confiture… je m’en lèche les babines, ce qui serait difficile si j’avais choisi l’architecture » (anonyme dadaïste)

« La simplicité c’est l’harmonie parfaite entre le beau, l’utile et le juste » (Frank Lloyd Wright)

« L’architecture c’est l’art de faire chanter le point d’appui » (Auguste Perret)

« Or, de tous les actes, le plus complet est celui de construire. 
Une œuvre demande l’amour, la méditation, l’obéissance à ta plus belle pensée, l’invention de lois par ton âme, et bien d’autres choses qu’elle tire merveilleusement 
de toi-même, qui ne soupçonnais pas de les posséder. 
Cette œuvre découle du plus intime de ta vie, et cependant elle ne se confond pas avec toi. » 
(Paul Valéry, 
Eupalinos et l’architecte)

« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » (Le Corbusier)

« On a souvent comparé l’architecte à un chef d’orchestre, je comprends mieux pourquoi fut tellement importante la fanfare à l’école des Beaux-arts » (anonyme, peut-être Iannis Xénakis)

« Je ne crois pas qu’on fasse de l’architecture avec de la matière. Je crois qu’on fait de l’architecture avec de l’énergie. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un tas de pierres au bord du chemin et, simplement, le beau mur que le bon maçon est capable de construire avec ces pierres » (André Wogenscky)

« L’architecture c’est comme la confiture, celle que l’on fait soi-même est souvent bien meilleure que celle qu’on achète » (anonyme, auto constructeur après avoir habité une maison de constructeur)

« Je dis toujours, je parle toujours de constructeur. Cela recouvre l’idée de quelqu’un qui a une sorte d’illumination instantanée qui lui révèle la totalité de ce qu’il doit faire : il ne voit pas l’architecture par la forme, il voit l’architecture dans la façon plus ou moins complexe de l’édifier, ce qui aura pour conséquence telle ou telle forme. » (Jean Prouvé)

« On ne s’installe pas devant une planche à dessin en se disant : « Je vais faire une maison comme ceci ou comme cela. » Jamais cette attitude ne m’a effleuré l’esprit. A l’inverse, je suis toujours venu à l’architecture en m’interrogeant : « Comment pourrais-je faire cette construction ? » (Jean Prouvé)

« Une petite anecdote à propos d’Herbé. C’était peu avant sa mort aux environs de 1968[1]. Je l’ai vu un jour trépigner devant des étudiants en leur disant : « Bande de cons, vous allez détruire la seule école dans laquelle on n’apprenait rien ! » Et c’était vrai. (Jean Prouvé).

 

[1] En fait l’architecte Paul Herbé, né à Reims le 15 octobre 1903, est mort à Paris le 25 août 1963. Mais l’école des Beaux-arts était déjà en ébullition à cette époque, et les projets de réforme se succédaient sans aboutir…

 

BILLET N°120 - LUYCKX ET L’HOPITAL D’ADRAR

BILLET N°120 – LUYCKX ET L’HOPITAL D’ADRAR

8 mars, 2019  |  LE BILLET

La ville d’Adrar, qui signifie « rocaille » en berbère, est située au cœur du Sahara, à 1400 kilomètres au sud-ouest d’Alger. Le climat est désertique et chaud, la température dépasse 40°C au mois de juillet. Pour l’hôpital d’Adrar, commandé à Michel Luyckx vers 1942 par le Direction des Territoires du Sud (Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées M. Martinet), le choix de matériaux locaux s’est rapidement imposé. Élève d’Auguste Perret à « l’Atelier  du palais du bois », atelier en marge de l’enseignement académique des Beaux-arts de Paris, il utilisait plutôt le béton, dont son maître était un précurseur. Mais Luyckx démontra aussi, avant Adrar, qu’il n’en était pas un inconditionnel, et qu’il savait adapter son architecture et sa construction au site dans lequel elle est implantée. En Kabylie par exemple, il fait rouvrir une carrière de pierres pour les projets scolaires dont il est chargé vers 1938. Pour l’hôpital d’Adrar, le béton n’était pas adapté au climat ni aux conditions de transport de ciment et d’acier, en pleine seconde guerre mondiale. Michel Luyckx utilise les matériaux que l’on trouve sur place, la pierre ainsi que la « toub », briques fabriquées à partir de l’argile ocre rouge locale et séchée au soleil, fondant le bâtiment dans le paysage saharien aride. Pour les linteaux, pour les plafonds, ces matériaux imposent naturellement des techniques traditionnelles, arcs, voûtes, coupoles, sans que cela soit un pastiche de l’architecture locale, mais une nécessité constructive. C’est ce qui fit écrire à Auguste Perret que « Michel Luyckx a su faire surgir du désert, avec les moyens de son sol, ce vaste édifice, si bien adapté aux conditions permanentes de l’architecture, qu’il semble avoir toujours existé. » Cette architecture de « masse », percée de peu d’ouvertures avec des murs épais faits d’un matériau poreux leur permettant de « respirer », permet d’affronter chaleur et ensoleillement de ce climat désertique aux températures extrêmes : la chaleur stockée dans la terre est restituée dans les pièces la nuit où la température tombe subitement.

Pour ce projet, Michel Luyckx opte pour un plan très géométrique, centré, avec un axe de symétrie. C’est une composition classique, à la façon de Palladio, et le bâtiment y trouve toute sa majesté, opposée à la sobriété des matériaux locaux, une terre argileuse rouge qui règne sur tous les faces des volumes construits. Avec ce matériau, les arcades s’imposent naturellement, elles ne sont pas factices. Pour ce chantier éprouvant, Michel Luyckx fait appel à un très proche collaborateur, Guy Balla. Sur une photo, on les voit tous les deux penchés sur la maquette de l’hôpital d’Adrar, dans ce qui pourrait être la cour de celui-ci. 

Cette expérience de construction en terre est unique dans l’architecture de Michel Luyckx, qui eut dans sa carrière en charge d’importants programmes en lien avec l’industrie (centrales thermiques, barrages, hangars d’aviation…). Mais cette expérience, qui n’est pas neuve en soi puisqu’elle met en œuvre des techniques ancestrales, trouve un regain d’actualité auprès d’autres architectes.

A Gourna près de Louxor en Egypte, au lendemain de la Seconde guerre mondiale Hassan Fathy expérimente durant trois ans, et sans achever ce programme de relogements, cette technique locale de constructions en terre faites de voûtes et de coupoles.

A Ghardaïa, pour la poste construite dans les années 1970, André Ravéreau renforcera la protection solaire avec ce qu’il appelle un « mur masque » faisant écran devant le mur porteur en pierre, et l’air circulant entre les deux murs assure une ventilation évacuant l’air chaud.

Qu’en est-il de l’hôpital d’Adrar aujourd’hui ? Désaffecté en 1975 au profit d’un autre hôpital nouvellement construit, les bâtiments ont servi un temps de dépôt pharmaceutique, puis ont été complètement abandonnés. Les architectures de terre ont besoin d’un entretien peu important, seulement s’il est fait régulièrement ; le château d’eau, qui était un élément dominant au centre de la composition très géométrique du plan d’ensemble, est écroulé. L’ancien hôpital d’Adrar, délaissé, délabré et vandalisé, a d’abord été l’objet d’un diagnostic en 2006 par le CTC (Contrôle technique de construction, bureau d’études public d’ingénierie) commandé par la Direction de la culture de la Wilaya d’Adrar qui en a la charge aujourd’hui. La question de sa restauration est posée avec son inscription au titre des Monuments historiques en 2008. Une architecte spécialiste de la préservation du patrimoine bâti en terre, Yasmine Terki, a été nommée à cette époque pour rassembler la documentation concernant le bâtiment et mener les travaux pourtant il semble que les crédits manquent pour les entreprendre. Khedidja Aït Hammadou-Kalloum, architecte et enseignante-chercheuse en architecture à l’université d’Adrar, spécialiste de l’architecture saharienne,  s’est intéressée à cette œuvre de Michel Luyckx pour en faire un article. Les dernières informations sur l’hôpital d’Adrar proviennent de sa correspondance avec Benoît Luyckx, le fils de Michel Luyckx, en mai 2011.

Vincent du Chazaud, le 8 mars 2019   

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