LE BILLET n°17 UNE « INJUSTE » HISTOIRE D’ARCHITECTURE

1 septembre, 2011  |  LE BILLET

Dans un récent article paru durant l’été 2011 dans la revue suisse « Faces »(1), l’historien Joseph Abram débute par ces questionnements, sur le rôle et la portée de l’histoire de l’architecture, son article à propos de la monographie que Giulia Marino a consacrée à la Caisse d’allocations familiales de Paris (CAF), construite entre 1953 et 1959 par les architectes Raymond Lopez et Michel Holley (2) :

« De quoi fait-on l’histoire lorsqu’on fait l’histoire de l’architecture ? Comment construire la profondeur de champ théorique d’un objet d’étude donné ? Dans quels réseaux de significations esthétiques et techniques, et sur quels points nodaux particuliers, situer la valeur patrimoniale complexe d’une œuvre architecturale déterminée ? Comment restituer dans la linéarité du discours, sans sacrifier aux mythes fondateurs de la discipline, l’épaisseur sémantique d’une expérience collective hors du commun ? »

 

Ces questions, parmi d’autres, auxquelles on pourrait adjoindre celle de la réception passée et présente de l’objet d’étude, ainsi que celles posées par sa conservation, sa rénovation, sa réhabilitation, et sa réutilisation, sur les plans à la fois technique, culturel et social. En somme quelle politique peut-on mettre en œuvre pour le patrimoine en général, et plus spécifiquement celui des Trente glorieuses? Cette question a été abordée dans un travail universitaire intitulé « Les architectures de la Croissance innovante (1965-1975) : entre mutation et destruction » (3) qui montrait combien était difficile la reconnaissance de ce patrimoine particulier, aboutissement des efforts conjoints de créateurs souvent issus du mouvement moderne et d’industriels audacieux, quand ce n’étaient pas les mêmes comme ce fut le cas avec Jean Prouvé. Cette thèse était un constat dressé trente ans plus tard sur ces constructions ayant fait appel à des techniques sophistiquées, accompagnées de réflexions sociales généreuses. Aujourd’hui, la réception de ce patrimoine fragile mène à son abandon, à sa démolition, parfois à sa restauration, à sa rénovation qui nécessitent autant d’ingéniosité qu’il en fallut pour sa mise en œuvre.

 

Mais, plus « fort » encore, l’article questionne sur l’intrusion de la justice dans les questions de patrimonialisation. En effet, Joseph Abram, à partir de l’ouvrage de Giulia Marino, pointe le rôle qu’a joué la justice sur le destin, sombre, de l’immeuble de la CAF : «(…) Marino aborde la fortune critique de l’édifice, sa réception architecturale, technique et industrielle, et les innombrables péripéties de sa protection juridique, c’est-à-dire les circonstances de son classement au titre des Monuments historiques, puis de son « déclassement ». « Edifice pionnier », « premier mur-rideau intégralement suspendu », « premier immeuble tout plastique », le siège de la CAF fut en son temps, « le bâtiment de tous les records », largement médiatisé dans toutes les revues professionnelles de l’époque. Tombé dans l’oubli au cours des années 1970, il apparaît aujourd’hui dans la plupart des ouvrages généraux consacrés à l’histoire de l’architecture du XXème siècle. Cette notoriété ne suffira pas cependant à garantir sa protection ».

 

En effet, pour parer à la démolition du bâtiment souhaité par la CAF, une première inscription à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques de la seule barre de bureaux est arrêtée le 20 septembre 1998 à l’initiative du ministère de la Culture qui commande en parallèle une étude de faisabilité à l’agence Reichen et Robert. Sont exclus de cette inscription les bâtiments annexes plus petits, qui faisaient pourtant la qualité urbaine de l’ensemble. La CAF obtient l’annulation de cette protection auprès du Tribunal administratif de Paris le 30 juin 1999, celui-ci s’estimant compétent pour statuer sur la valeur patrimoniale de l’œuvre et considérant que « l’intérêt historique et artistique de la construction justifiant son inscription ne ressort pas des pièces versées au dossier »….

Le 9 avril 2000 la Cour d’appel administrative rétablit l’inscription, mais le 29 juillet 2002 le Conseil d’Etat, auquel la CAF a alors porté l’affaire, opte pour le déclassement, « événement sans précédent dans l’histoire du patrimoine en France » note Joseph Abram.

 

On sait aujourd’hui ce qu’il advint de ce site et de ses bâtiments, vendus par la CAF et livrés à l’appétit de groupes immobiliers, il suffit de se promener entre la rue Viala et la rue de Grenelle dans le 15ème arrondissement. De cet ensemble unique et remarquable, ne subsiste que l’ossature du bâtiment principal, comme un squelette décharné qu’on aurait habillé de vêtements à la mode. C’est beau comme une architecture d’aujourd’hui, c’est beau, tout bêtement…

 

Au-delà de la triste destinée de ce bâtiment définitivement perdu, considéré comme un ensemble architectural de premier ordre par les historiens et architectes suisses Franz Graf et Bruno Reichlin, il serait intéressant, pour nous experts de justice, de connaître à partir de quel rapport d’expertise, s’il y en eut, ont été fondées les différentes décisions de justice, contradictoires entre elles, invalidant ou validant tour à tour le rapport de la commission ayant protégé la CAF. Mais là, nous ne sommes plus dans l’histoire de l’architecture, mais dans celle de la justice …

 

Vincent du Chazaud, 6 septembre 2011

 

 

 

(1)FACES, journal d’architecture, n°69, été 2011, pp 61,62,63

 

(2)MARINO Giulia, « Un monument historique controversé : la Caisse d’allocations familiales à Paris, 1953-2008, Picard, Paris, 2009, 270 pages

 

(3)BERTAUD DU CHAZAUD Vincent, « les architectures de la Croissance innovante (1965-1975) : aujourd’hui entre mutation et destruction », thèse de doctorat en Histoire de l’art sous la direction du professeur Gérard Monnier, université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 3 volumes, décembre 2004

 

 

 

 

 

LE BILLET n°16 CHANDIGARH

15 mai, 2011  |  LE BILLET

En février dernier, voyageant dans le nord de l’Inde, je suis sorti du traditionnel et merveilleux circuit des palais et temples du Rajasthan pour rejoindre Chandigarh.

 

Le Corbusier est tout sauf un conformiste, il révolutionne architecture et urbanisme, le bâti et son cadre.

 

Mais Le Corbusier c’est aussi un missionnaire de l’architecture. Il croit sincèrement pouvoir améliorer la condition humaine grâce à ses théories architecturales et urbaines, et il veut faire partager sa foi. Cette utopie est encore partagée aujourd’hui, ainsi l’architecte Françoise-Hélène Jourda déclare dans le Moniteur : « Etre architecte c’est créer des espaces pour que les gens y soient heureux. Je suis persuadée que l’essentiel des objectifs du métier d’architecture devrait être de contribuer à créer un monde meilleur. » (1)

 

Chez Le Corbusier, le dogmatisme de sa jeunesse s’est toutefois atténué avec l’âge, en témoigne Chandigarh. Ses associés, Pierre Jeanneret, Jane Drew et Maxwell Fry, en sont sans doute la cause, mais plus encore la philosophie hindoue et le peuple indien ont apporté à Le Corbusier sagesse et sérénité. Sincèrement il a aimé l’Inde, ainsi qu’il l’écrit en 1962 pour une extension de sa mission : « Je le ferai gratuitement, sans honoraires et sans vacations. Je suis heureux d’offrir cela à l’Inde, pays que j’aime ».

 

Bien qu’âgé de 63 ans, c’est un homme plein d’énergie qui accepte la commande de Chandigarh, aiguillonné par le fait qu’il puisse enfin appliquer à grande échelle ses théories urbaines. Ici les propos d’André Wogenscky, un proche collaborateur de Le Corbusier, s’appliquent bien à ce dernier: « Je ne crois pas qu’on fasse de l’architecture avec de la matière. Je crois qu’on fait de l’architecture avec de l’énergie. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre un tas de pierres au bord du chemin et, simplement, le beau mur que le bon maçon est capable de construire avec ces pierres ».(2)

 

Et chacune des œuvres de Le Corbusier crée une émotion envahissante, et finalement partagée quelle que soit sa vision sur l’architecture, et l’énergie qui y est mise force le respect : Ronchamp, La Tourette, les Cités radieuses, les maisons Jaoul, la villa Savoye, et ici le Capitole de Chandigarh, tous sont des architectures-phénix, puisant dans un passé connu, une intériorité inconnue et un avenir fragile.

 

Recommandé par le ministre du MRU Eugène Claudius-Petit aux émissaires indiens de Nerhu chargés de recruter un architecte européen, Le Corbusier prend en charge le plan de Chandigarh (3) à la suite de l’urbaniste américain Albert Mayer. Ce dernier devait créer sur un terrain vierge une nouvelle capitale dans la province indienne du Penjab, après sa partition avec le Pakistan en 1947. Il renonça à poursuivre son travail après l’accident d’avion qui coûta la vie à Matthew Nowicki, son collaborateur sur place. Le Corbusier s’emploiera à minimiser, voire à effacer les traces de son prédécesseur, alors que celui-ci travaillait dans l’esprit des CIAM avec un plan quadrillé et zoné où la nature prenait une place importante. Avec son plan directeur dessiné d’un seul jet en quelques jours, Le Corbusier prend de vitesse les deux architectes anglais qui lui sont adjoints, Maxwell Fry et Jane Drew, alors que leur apport, grâce à leur connaissance de l’architecture tropicale, a été déterminant. Il occultera aussi la collaboration discrète mais efficace de son cousin Pierre Jeanneret. L’homme est ainsi, il sait aussi ne pas faire table rase, s’entourer de gens compétents, mais son empreinte ensuite est si forte qu’il n’en reste que sa trace. Quant à Pierre Jeanneret, il faudra prendre le temps de lui rendre justice et de dévoiler son important travail auprès de son cousin : alors que ce dernier n’aura passé que quelques mois en tout en Inde, Jeanneret s’établira et travaillera à Chandigarh de 1950 à 1965. Ce digne représentant du Mouvement moderne y laissera une architecture belle et sensée. (4)

 

Aujourd’hui, la ville est enfouie sous une luxuriante végétation, et depuis la terrasse du bâtiment du Secrétariat sur le Capitole, à laquelle on accède après maints laissez-passer et palabres kafkaiens avec l’administration et sous la conduite d’un homme en arme, on n’aperçoit qu’une mer de verdure face aux chaînes de l’Himalaya. Seuls émergent sur une dalle vide, les trois bâtiments dessinés par Le Corbusier, le Secrétariat, le Palais de l’Assemblée et la Haute Cour de justice, placés là comme des sculptures excentrées au nord-est de la ville.

 

Les questions abordées avec ce laboratoire urbain que fut Chandigarh et les réponses apportées par Le Corbusier et ses collaborateurs, novatrices à l’époque, restent d’actualité. La question de la densité, la hiérarchisation des voies de circulation pour les rendre plus fluides et plus sures, le rapport nouveau de la ville à la nature avec un espace dilaté, ce sont là les germes de la ville-territoire imaginée aujourd’hui par des urbanistes comme Bernard Reichen : « La ville-territoire, c’est la mobilité, le désenclavement, un rapport nouveau à la nature, la fluidité de l’espace. C’est aussi une autre façon de travailler, d’autres formes de sociabilité et une autre politique d’éducation. »(5)

 

Le projet urbain de Chandigarh, conçu pour accueillir initialement 150 000 habitants avec une extension à 500 000, compte aujourd’hui plus d’1 million et demi d’habitants. A ce problème de croissance excessive et désorganisée est venu s’ajouter celui d’une partition en trois unités administratives dans ce qui était prévu être « la » capitale de cet état riche du Penjab. La maîtrise du développement urbain appartenant à trois administrations différentes, l’homogénéité du plan directeur rationnel de Le Corbusier a tendance à s’étioler. Chandigarh souffre des mêmes maux que l’Inde contemporaine, au problème des castes minant la démocratie indienne s’ajoute les disparités sociales accentuées par les très fortes croissances économiques et démographiques.

 

Aujourd’hui les autorités et les urbanistes indiens doivent planifier la densification du territoire de Chandigarh. Le Corbusier avait songé que, dans cette hypothèse, aux premiers quartiers de maisons en bandes dessinés par Jane Drew et Pierre Jeanneret, on substitue des unités d’habitation du type de celle de la « Maison du fada » comme elle est appelée à Marseille. La boucle serait alors bouclée… alors la voix funèbre d’André Malraux pourrait retentir à nouveau comme une oraison visionnaire : « L’Inde, où se trouvent plusieurs des chefs-d’œuvre de Le Corbusier et la capitale qu’il a construite, Chandigarh, viendra verser sur ses cendres l’eau du Gange, en suprême hommage (…) Comme le cortège des femmes de l’Inde portant la terre vers le piédestal vide de la main de la paix avec le geste des porteuses d’amphores (…) Et voici enfin la France – celle qui vous a si souvent méconnu, celle que vous portiez dans votre cœur lorsque vous avez choisi de redevenir français après deux cents ans – qui vous dit, par la voix de son plus grand poète : « Je te salue au seuil sévère du tombeau ! » Adieu, mon vieux maître et mon vieil ami. Bonne nuit… »(6)

 

Vincent du Chazaud, le 15 avril 2011

 

(1)Le Moniteur, rencontre avec Françoise-Hélène Jourda, 21 octobre 2005

 

(2)WOGENSCKY André , « Architecture active », Casterman, Paris, 1972

 

(3)Lire : PAPILLAUD Rémi, « Chandigarh », collection « Portrait de ville », Cité de l’architecture et du patrimoine/IFA, 2007

 

(4)Sur l’activité de Pierre Jeanneret à Chandigarh, un très beau livre est paru récemment : TOUCHALEAUME Eric, MOREAU Gerald, « Le Corbusier/Pierre Jeanneret , l’aventure indienne, design-art-architecture », éditions Eric Touchaleaume,/Galerie 54, Paris, 2010

 

(5)Le Moniteur, rencontre avec Bernard Reichen, 25 novembre 2005

 

(6)Hommage à la mémoire de Le Corbusier par André Malraux, ministre d’Etat chargé des Affaires culturelles, dans la Cour carrée du Louvre le 1er septembre 1965, Imprimerie des Affaires culturelles, n°212, novembre 1970

 

 

 

 

 

 

 

LE BILLET n°15 HABITER, LOGER

22 janvier, 2011  |  LE BILLET

« Habiter » a comme synonyme, ou mots de sens voisin (1), « camper, coucher, demeurer, s’établir, être domicilié, se fixer, loger, occuper, résider, rester, séjourner, vivre », mais également des termes familiers comme « bauger, crécher, gîter, hanter, nicher, percher, pioger, zoner ». Evidemment il y a une nuance entre « résider » et « camper », ce dernier étant plutôt le fait de ceux, quand ils ne sont pas vacanciers, qui sont rejetés en marge de la société, quand le premier désigne plutôt ceux qui, ayant réussi socialement, habitent des quartiers résidentiels.

 

« Loger » signifie «demeurer » c’est-à-dire « avoir son chez soi » quand le verbe est intransitif, mais aussi « placer » c’est-à-dire « installer sous un toit » quand le verbe est transitif.

 

L’autre soir, nous avons assisté ma fille et moi à une bien curieuse scène surréaliste à la Maison de l’architecture de l’Ile de France, lors du vernissage de l’exposition « Vu de l’intérieur, habiter un immeuble en Ile de France, de 1945 à 2010 » (2), lequel devait être suivi d’un débat. En arrivant vers 19h00 je suivais une foule bigarrée et colorée, avec femmes et enfants, se dirigeant d’un pas décidé vers l’ancienne chapelle des Récollets… gens inattendus pour une telle manifestation, mais pensai-je, peut-être des habitants de ces logements construits par les architectes, invités sans doute pour venir manifester leur satisfaction d’être si bien logés par une profession à leur écoute. La réponse ne se fit pas attendre, et à peine entrés dans les lieux, nous fumes assaillis par banderoles et concerts de casseroles de mal logés manifestant leur mécontentement.

 

Sourires gênés des architectes dérangés dans leur antre, quelques-uns, les plus vieux et ventripotents, retrouvant leur jeunesse soixantehuitarde aux idéaux bafoués depuis longtemps, frappaient dans leurs mains et criaient leur « haine » de cette société sur laquelle ils se sont engraissés, avec les pauvres venus les déranger… la honte me prit quand je m’aperçus que j’en étais. Aussi, veule et couard comme un personnage de Céline (3), je résolus de m’asseoir sagement avec ma fille et d’attendre le début de la conférence, dès que le chahut de ces damnés de la terre cesserait. La cohorte prit la porte, après que leur délégation fut reçue par les représentants de l’ordre des architectes. Qu’ont-ils bien pu se dire ou échanger ? Nous n’en saurons rien, mais leurs planètes sont tellement éloignées, comme la suite va nous le prouver.

 

Le débat sur le thème « Mieux habiter », et c’est sans doute ce qui déclancha cette manifestation pour un logement décent, démarra donc avec un peu de retard, l’événement subi étant à peine esquissé par l’animateur Emmanuel Caille. Au tour de table habituel, l’architecte Jacques Ripault tenta de nous faire comprendre combien il avait déjà péché dans l’exercice du logement social, mais qu’il s’améliorerait pour faire mieux et plus beau… Monique Eleb et Sabri Bendimerad, qui ont commis l’exposition dont il sera question plus loin, par leurs enquêtes de terrain ont montré que les habitants de ces merveilles, étalées dans nos revues professionnelles, n’étaient pas tous émerveillés. Enfin la parole fut prise d’assaut dans la salle par Emmanuelle Colboc, toute fraîchement promue chevalier de la légion d’honneur, on ne sait à quel titre mais ses insignes sont maintenant portés par n’importe qui, et qu’elle n’a pas refusé malgré son air révolté. Prenant le ton de la colère, feinte ou réelle, elle fustigea les règles draconiennes qui entourent aujourd’hui le logement social. Comme dans un duo bien préparé, Catherine Furet lui fit écho avec les accents indignés d’une artiste censurée… applaudissements dans la foule. Pourtant cette révolte sonnait faux, car égocentrique, et l’indignation sied mieux à l’abbé Pierre à propos de logements et de ceux qui meurent de froid dans la rue, ou à Stéphane Hessel à propos de spoliation et de palestiniens dépossédés de leur terre (4).

 

Le débat s’enlisait entre les maîtres d’ouvrages de logements sociaux présents à la tribune, et les architectes de la salle servis par ces derniers pour remplir leur carnet de commande, à propos des contraintes imposées par les règles applicables aux handicapés et celles relatives à une architecture économe… je commençais à somnoler sous ces assauts verbeux, me demandant si le handicap n’était pas dans leur tête. Il était tout de même stupéfiant, alors qu’une foule de gens venant réclamer un logement décent venait d’être poliment éconduite, le débat s’arrête à la créativité de l’architecte frustré par des contraintes réglementaires. J’ai pensé que ces architectes, qui furent un temps encensé pour la qualité indéniable de leur travail, avaient vieilli et étaient dépassés par ce qui semble naturel à prendre en compte pour les jeunes architectes aujourd’hui. Le monde change très vite, nos modes de vie et les techniques aussi. Difficile pour les architectes de suivre le rythme échevelé de ces bouleversements sociaux, culturels, techniques… surtout quand un esprit « petit bourgeois » en somme, celui d’un professionnel riche et célèbre, est tapi derrière celui de l’artiste révolutionnaire. A un moment, je ne sais pas pourquoi, j’ai repensé à ce film d’Eric Rohmer, « l’arbre, le maire et la médiathèque », dans lequel un architecte est « roulé dans la farine » par un maire énarque parachuté dans une petite cité de Vendée. Film dans lequel nous nous retrouvons tous, architectes, jouets des politiciens et des édiles locaux. Arielle Dombasle, en maîtresse snob du maire qui a ses entrées au ministère de la culture prodiguant ses conseils à l’architecte, et Fabrice Lucchini, en instituteur écologiste opposé au projet de médiathèque perdue dans un champ à vache, sont deux des comédiens de ce film qui s’acquittent plus que bien de leur tâche (5).

 

Sans doute la question du logement aujourd’hui ne se pose pas en termes de quantité, comme avant-hier, ni même de qualité, comme hier, mais plutôt en termes de répartition de logement social sur le territoire. La quantité? on détruit à tour de bras… La qualité? les logements dits « sociaux » deviennent tellement luxueux et chers qu’ils ne trouvent plus preneurs que dans la classe moyenne et les protégés des politiques. De plus, il est politiquement absurde à vouloir que les Français deviennent propriétaires de leurs logements, alors que l’économie est fragile, les crises répétitives, l’emploi précaire, l’endettement des ménages inquiétant. Aux Etats-Unis les prêts hypothécaires pour développer l’accès à la propriété ont ruiné le pays (6). Aujourd’hui les Français consacrent 25% de leur budget au logement, c’est un record historique, et parmi les plus pauvres, ce chiffre atteint 50%. En dix ans, le prix des logements anciens a plus que doublé, et ce en totale déconnexion avec le coût de la vie (7). Les écarts se creusent entre les plus riches et les plus pauvres, non seulement matériellement, mais aussi humainement parlant. L’autre soir à un dîner, j’ai entendu un chef d’entreprise dire « qu’il n’aimait pas les pauvres », ce à quoi mon épouse lui a rétorqué « qu’on est toujours le pauvre de quelqu’un »… Et aux inégalités de revenus, s’ajoutent celles du bien-être.

 

Alors, rien dans ce débat « Mieux habiter » à la Maison de l’architecture sur les logements insalubres et les bidonvilles qui ressurgissent aux portes des grandes villes, rien sur les marchands de sommeil, rien sur la misère étudiante et les colocations, rien sur ce que voient les architectes menant des expertises dans les logements délabrés, rien sur la misère révoltante et sur l’insécurité montante… il manquait un abbé Pierre ou un Jean Prouvé à cette tribune, j’ai quitté la salle avant la fin, écœuré, pour m’empiffrer d’une choucroute et d’un baeckeoffe que ma fille n’a pas voulu manger, dans un restaurant pompeux face à la gare de l’Est. C’était dégueulasse. Je suis rentré chez moi me coucher, j’ai vomi toute la nuit, je me suis réveillé le matin avec une gueule de bois. Je ne sais pas si c’était les nourritures terrestres qui étaient avariées, ou l’éthique de l’architecte qui était bafouée, mais il y a quelque chose qui n’est pas bien passé.

 

Vincent BERTAUD du CHAZAUD, le 22 janvier 2011

 

(1)BERTAUD DU CHAZAUD Henri, « Dictionnaire de synonymes, mots de sens voisin et contraires » éditions Quarto Gallimard, Paris, 2007.

 

(2)« Vu de l’intérieur, habiter un immeuble en Ile de France, de 1945 à 2010 », exposition à la Maison de l’architecture d’IDF, 148 rue du Fb St Martin à Paris, du 19 janvier au 23 février 2011.

 

(3)Louis-Ferdinand Céline est à nouveau censuré, sous la pression du président des Fils et filles de déportés juifs de France. Ce dernier a obtenu du ministre de la Culture Frédéric Mitterrand que l’écrivain, à la fois génial et abject, soit retiré de l’édition 2011 du « Recueil des célébrations nationales »: Céline est un héritage trop lourd à porter pour des épaules trop frêles… (lire “Le Monde” du 23/24 janvier 2011).

 

(4)HESSEL Stéphane, « Indignez-vous », éditions Indigène, Montpellier, 2010. Stéphane Hessel s’est vu interdit de débat à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, qui devait se tenir le 18 janvier dernier, sous la pression du président du CRIF, Richard Prasquier.

 

SACCO Joe, « Gaza 1956, en marge de l’histoire », éditions Futuropolis, Paris, 2010.

 

(5)« L’arbre, le maire et la médiathèque » film d’Eric Rohmer tourné en 1992 à Saint Juire Champgillon en Vendée.

 

(6)Entretien avec Michel Rocard , “Le Monde” du 23/24 janvier 2011.

 

(7) »Et les autres », journal de la fondation de l’abbé Pierre, numéro 70, janvier 2011.

 


 

 

 


 

 

 

 

LE BILLET n°14 L’ARCHITECTURE A L’EPOQUE DE SA REPRODUCTIBILITE TECHNIQUE

21 décembre, 2010  |  LE BILLET

Quand le philosophe Walter Benjamin écrit son essai intitulé « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique »[1], nous sommes en 1936. Son propos pose la question de la place de la photographie, puis du cinéma, dans l’art, du moins la conception que l’on s’en faisait jusqu’à la fin du XIXème siècle, car le siècle suivant va être le théâtre de grands bouleversements. La même question pourrait être posée à propos de l’architecture et du design à l’époque des grandes séries industrialisées, théorisées avant-guerre et mises en pratique à grande échelle après-guerre. Dès 1917, Gropius initiateur de l’école du Bauhaus en Allemagne, Mondrian et Van Doesburg initiateurs du mouvement de Stijl[2] en Hollande, vont militer pour des formes pures et des couleurs primaires, cherchant un langage universel adapté à la fabrication d’objets industriels, bouleversant l’espace public et privé, en urbanisme, architecture, mobilier et tous les objets qui entourent notre vie quotidienne.

 

Comme dans les autres arts, la reproductibilité a touché l’architecture de deux façons :

 

– d’abord sur le modèle cultuel que représentait l’art Grec, avec ses frontons, colonnes et chapiteaux des trois ordres reproduits depuis l’Antiquité romaine, en passant par la Renaissance, le Classicisme, le Second empire et jusqu’au XXème siècle avec le catalan Bofill et le flamand Vandenhove. Cette reproduction est celle d’une copie du passé.

 

– ensuite, par la reproduction issue d’une série, notamment sous la poussée de l’industrialisation au milieu du XIXème siècle. Celle-là, directement issue des usines, va produire une nouvelle forme d’architecture, comme la photographie et le cinéma produiront une nouvelle forme d’art. De la même façon que pour le statut de l’artiste, ces transformations de la production architecturale va déplacer celle de l’architecte. Celui-ci n’est plus l’artiste qui œuvre pour un commanditaire unique pour réaliser son rêve ou pour l’aider à se hisser socialement, mais il devient un acteur d’une politique, construisant pour la collectivité des logements sociaux et des équipements publics.

 

Walter Benjamin rend compte de la déperdition de l’aura, vibration dégagée par l’œuvre unique et sanctuarisée, et des valeurs cultuelles véhiculées par les classes dominantes depuis la Renaissance, le clergé et la noblesse. Cette œuvre unique était destinée à distinguer son commanditaire, qui seul en dispose et l’expose à qui lui plaît. Ce n’était pas le cas des fresques dans les églises, ni de la reproduction, certes à échelle artisanale, des cathédrales gothiques construites selon des règles imposées par l’abbé Suger. L’idée de la fresque, comme élément de démonstration publique, sera reprise par le peintre mexicain Diego Rivera, quand il veut servir la cause du communisme révolutionnaire par de grandes peintures murales dans des édifices publics[3]. Mais il ne s’agit pas de reproduction ni de série, mais seulement d’un glissement de la vocation de l’art à des fins sociales et politiques, et non plus seulement esthétiques et cultuelles.

 

Chez Le Corbusier, quand il écrit « l’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière », il y avait cette tentation de l’œuvre d’art cultuelle, de l’aura révélée face à l’œuvre originale et unique, et des dérives fascistes liées aux outrances de l’esthétisation récupérées par la politique. On se souvient de l’épisode fâcheux de Le Corbusier arpentant les couloirs des ministères de Vichy, « Le Corbusier aurait fait ses pilotis partout pour montrer qu’il fallait faire des pilotis, tous les moyens étaient bons… remarquez il s’est fait virer de Vichy, ça a été vite fait » racontait Prouvé[4]. Il y avait aussi cette tentation de faire de l’Unité d’habitation un « temple » pour le peuple, et ses références aux ordres harmoniques grecs avec l’emploi du Modulor sont constamment présentes dans son architecture. Le marchand d’art Louis Carré, qui connaissait bien Le Corbusier pour avoir exposé ses peintures et habité l’immeuble de la rue Nungesser et Coli à Boulogne, disait : « chaque fois que j’entrais dans cette maison, je croyais mettre le pied sur les premières marches du Parthénon »[5].

 

A la différence de Prouvé, qui lui résonne en industriel, Le Corbusier, en peintre contrarié et artiste qu’il est avant tout, conçoit la reproductibilité de son architecture comme celle d’une œuvre unique, comme on ferait la copie d’un tableau de maître. La préfabrication industrielle, qui a échoué dans le cas des Unités d’habitation, était envisagée chez Prouvé comme un système inventif et économe en matière, qui devait pouvoir s’adapter aux usages et aux techniques, et non l’inverse rendant l’architecture prisonnière des industriels. « Il faut des maisons usinées » disait Prouvé, et non pas des usines à maisons, et constamment il réinventait les structures et les formes pour trouver le plus juste équilibre entre la fonction et la matière, et juste retour des choses, c’est Le Corbusier qui lui rend hommage en ces termes : « Jean Prouvé représente d’une manière singulièrement éloquente le type de « constructeur… je veux dire par là qu’il est indissolublement architecte et ingénieur, à vrai dire architecte et constructeur, car tout ce qu’il touche et conçoit prend immédiatement une élégante forme plastique tout en réalisant brillamment les solutions de résistance et de mise en fabrication ».

 

La reproduction technique va déplacer à la fois le statut d’artiste et la réception de l’art.

 

Le dadaïsme avec Duchamp, puis le Pop art avec Warhol et Basquiat[6], ont bousculé les valeurs traditionnelles sur la notion de beauté platonicienne et son immuabilité, par une perception fluctuante, iconoclaste et éphémère de cette notion. Rien ne sera plus comme avant, et les situationnistes, notamment avec « La société du spectacle » de Guy Debord [7], finiront d’enfoncer le clou en mettant à bas les miasmes esthétiques d’un art en perpétuelle représentation, s’auto congratulant. Car l’espoir qu’avait pu faire naître chez Benjamin d’un art de masse à dimension politique et sociale s’est vite dissout dans la marchandisation et la féchitisation. Cette libération de l’œuvre d’art du carcan politique et religieux pour en faire un phénomène de masse l’a en même temps fait sombrer dans le vulgaire, ou être accaparée par un commerce élitiste et fructueux. On le voit en ce moment avec l’engouement suscité par des panneaux de Jean Prouvé arrachés des façades de bâtiments, avec les meubles de Pierre Jeanneret sortis des immeubles administratifs indiens de Le Corbusier, avec le différent opposant les héritiers de Charlotte Perriand à ceux de Jean Prouvé.

 

« La réception par la distraction, de plus en plus sensible aujourd’hui dans tous les domaines de l’art, et symptôme elle-même d’importantes mutations de la perception, a trouvé dans le cinéma l’instrument qui se prête le mieux à son exercice » écrit Walter Benjamin dans son essai. On comprend la fascination qu’exerce le cinéma aujourd’hui chez un architecte comme Jean Nouvel, qui, à ses débuts, faisait de son métier d’architecte un jeu provocateur contre l’ordre établi. L’architecture, comme les autres arts aujourd’hui, se complaît dans une distraction et un épatement des masses. A l’internationalisation de l’architecture s’ajoute celle de la «sensationnalisation ». La distraction des récepteurs, notamment au travers des systèmes médiatiques, est la condition première de diffusion de l’œuvre d’art, au détriment parfois de ce qu’elle peut susciter comme réflexion et dépassement de soi.

 

Vincent BERTAUD du CHAZAUD

 

[1] BENJAMIN Walter, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia, Paris, 2009

 

[2] MONDRIAN/DE STIJL, exposition au Centre Pompidou du 01/12/2010 au 21/03/2011

 

[3] En 1933, sa fresque Homme au croisement pour le Rockefeller Center de New York fut détruite, il y figurait un portrait de Lénine

 

[4] Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Editions du Linteau, Paris, 2001

 

[5] Alvar Aalto, maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, Helsinki, 2008

 

[6] Jean-Michel BASQUIAT , exposition au Musée d’Art moderne de la ville de Paris du 15/10/2010 au 30/01/2011

 

[7] DEBORD Guy, La société du spectacle, Buchet-Chastel, Paris, 1967

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE BILLET n°13 PROUVEMANIA

1 décembre, 2010  |  LE BILLET

Ce titre est emprunté à celui d’un billet d’humeur de l’architecte Christian Enjolras, membre de l’association des « Amis de Jean Prouvé », qu’il écrivit en avril 2004.

Aujourd’hui, on a presque l’impression qu’on ne peut contempler ou apprécier une œuvre, non pour ce qu’elle représente, mais pour le prix qu’elle coûte. Evidemment l’œuvre unique peut mériter sa cote, relativement à sa rareté ou sa difficulté de reproduction. C’était aux antipodes de la pensée et de l’action de Jean Prouvé ; il ne voulait certainement pas son œuvre comme unique, mais de large diffusion pour en abaisser le coût, et il pensait qu’elle pouvait améliorer la condition des hommes.

Aujourd’hui, en entrant dans le dispendieux et élitiste domaine des marchands d’art, son œuvre est devenue l’objet d’un engouement étrange, voire malsain. Le seul bénéfice que je vois dans cette « Prouvémania », c’est que des collectionneurs et galeristes relèvent de leurs ruines quelques œuvres reléguées et oubliées au fin fond de l’Afrique ou de la province française. Ce dépeçage, comme à Brazzaville le bâtiment d’Air-France, permet de remplir des containers de pièces détachées, qui seront mises en vente rue de Seine. Elles sont alors « embellies » et présentées dans l’écrin, très discret il faut avouer dans le cas de Nouvel pour FerEmbal (1), d’un artiste en vogue. A quand un défilé de mode dans les anciens bureaux FerEmbal ? Et l’on entend accoler les termes de « beau » et de « nomade » à des constructions pour lesquelles Prouvé ne voulait surtout pas faire du « beau pour du beau », mais peut-être belles parce qu’utiles, fabriquées avec peu de moyens et pensées intelligemment. S’il fallait à tout pris ranger l’œuvre de Prouvé à côté de celles d’autres artistes, ce serait Calder ou Giacometti, mais certainement pas les énormités ronflantes et encombrantes d’un Koons ou d’un Murakami.

Jean Prouvé éclaterait de rire, sans aucun doute, en lisant ce qu’on dit sur lui, en voyant ce qu’on fait de ses travaux. On le dit architecte, ce qu’il a refusé, on le classe ingénieur, ce qu’il n’a jamais été, Prouvé est un autodidacte, « un tortilleur de tôles » comme il se désignait modestement, ce qui n’enlève rien à son génie. Ses maisons industrialisées sont appelées aujourd’hui « construction nomade » ce qui fait plus chic que « maisons usinées », celles qu’il réclamait au lendemain de la guerre quand le logement faisait cruellement défaut, celles qu’il voulait offrir à l’abbé Pierre après son pathétique appel de 1954 et que l’administration lui refusa (2).

Je trouve d’une certaine indécence les énormes sommes d’argent englouties pour l’achat et la rénovation de ces maisons initialement destinées aux pauvres sans-logis. Et là je pense sincèrement que Prouvé n’aurait pas été d’accord, et tapant du poing sur la table il aurait tempêté : « Ca suffit, détruisez-moi ça, on va faire autre chose de mieux et abaisser les coûts grâce à la grande série. La Fondation de l’abbé Pierre en a cruellement besoin, vu le nombre croissant de pauvres et de sans abris… » A l’opposé de la « Prouvémania » actuelle…

 

Vincent BERTAUD du CHAZAUD

(1) FIAC 2010, bureaux FerEmbal galerie Seguin, exposé dans le Jardin des Tuileries.

(2) MARREY Bernard, « L’abbé Pierre et Jean Prouvé », Editions du Linteau, Paris, 2010.


 

 

 


 

 

 

 

LE BILLET n°12 LE BATI DES « TRENTE GLORIEUSES »

5 octobre, 2010  |  LE BILLET

(1945-1975) FACE AUX NOUVEAUX ENJEUX DES GRENELLE 1 & 2: LES APORIES DE LA CONSERVATION ET DE LA RENOVATION A ROYAN

Le « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » de Rabelais pourrait être un slogan écologiste. En effet l’évolution technique qu’imposent les nouvelles règles des « Grenelle 1 et 2 » doit être devancée, sinon accompagnée, par une évolution des mentalités et des modes de vie. Un court exemple permet de comprendre: en effet il ne sert à rien de placer des ampoules basse consommation, du dernier cri technologique, si on ne prend pas la précaution de les éteindre. Le gaspillage, certes moindre, est toujours là.

 

La FRUGALITE doit prendre la place de la PRODIGALITE, et la règle écologique des « 3 R », réduire, recycler, réutiliser, devrait figurer aux frontons des mairies, ou du moins de leurs services d’urbanisme, sous les trois vertus républicaines, liberté, égalité, fraternité.

 

Cette prise de conscience est prioritaire pour le patrimoine des « Trente glorieuses », à cause de son importance, mais aussi du contexte d’insouciance à propos des problèmes énergétiques au moment de sa construction. Il faudra attendre la crise pétrolière de 1973 pour qu’un premier signal d’alarme soit tiré.

 

Selon les informations d’avril 2008 de l’ADEME, environ 43% de l’énergie consommée en France est affectée aux bâtiments, ceux-ci contribuant en outre à 22% de l’émission des gaz à effets de serre.

 

Selon les sources de la CAPEB, environ 55% des travaux du bâtiment sont affectés à la rénovation.

 

Enfin, selon l’historien Bernard TOULIER, le parc de construction du XXème siècle, dont une grande part issue de la deuxième moitié, représente plus de la moitié de l’ensemble du parc national, tous siècles confondus.

 

Ces trois informations pointent l’importance que l’on doit accorder à la rénovation de ce patrimoine récent, et inciter leurs propriétaires à améliorer leurs performances énergétiques, afin d’essayer de coller aux performances des bâtiments neufs « basse consommation ». Mais suivant leur époque de construction, les matériaux et techniques mis en œuvre, la situation est inégale pour arriver aux résultats exigés par les Grenelle.

 

L’exemple de Royan, ville détruite à la fin de la guerre et reconstruite à 90% dans les années 50, en est une bonne illustration. Entretien difficile, mauvaise qualité de matériaux, constructions énergivores, insertions urbaines délicates, espaces publics dégradés ou inachevés sont autant de critiques négatives qui sont accolées à l’architecture et l’urbanisme de la ville. Cette réception n’a pas été uniforme, et elle s’est déplacée en fonction des contextes et des époques.

 

Ces traitements différenciés ont forcément des conséquences sur la réception du patrimoine architectural d’après-guerre, qui peut être, soit conservé ou restauré, soit réhabilité ou rénové, soit abandonné ou reconverti, soit démonté ou détruit. Ces différentes réceptions de l’architecture sont fonction de sa valeur testimoniale, de sa valeur artistique, de sa valeur technique, auxquelles on peut ajouter sa valeur d’usage. Quelle est la légitimité à conserver un bâtiment devenu inutile ? Sans une capacité de reconversion, l’architecture peut, soit disparaître, soit se figer comme un objet de musée : dans ce dernier cas, certains y verront sa consécration.

 

Et que peut bien fai­re l’ar­chi­tec­te ayant en char­ge la mise en confor­mi­té d’édi­fi­ces mon­tés com­me des piè­ces d’hor­lo­ge­rie, ceux de cette 3ème décennie des Trente glorieuses, appelée « Croissance innovante » par l’historien Gérard Monnier ? Comment éviter d’en casser le mécanisme, comment retrouver des pièces ou en fabriquer de nouvelles, comme c’est le cas pour les piscines Tournesol de Bernard Schoeller ou la maison « Métropole » de Jean Prouvé à Royan? Ici les co­des tra­di­tion­nels de ré­no­va­tion n’ont plus cours. Cha­que cas est par­ti­cu­lier, les tech­ni­ques de sau­ve­gar­de à ré­in­ven­ter.

 

Doit-on trans­for­mer? Là peu­vent s’op­po­ser l’his­to­rien, le po­li­ti­que et le ci­toyen. Quand la rénovation d’un bâtiment des années « 50 » est acquise, les techniques employées aujourd’hui ne sont pas toujours adaptées. Et quand il y a refus administratif, la population ne comprend pas que l’on empêche des travaux qui sont censés apporter confort et économie. Deux exemples illustrent cette difficulté :

 

-Les capteurs solaires, de teinte sombre, ne s’intègrent pas aux tuiles rouges industrielles des bâtiments, qui sont à Royan comme un des symboles de l’architecture de la Reconstruction. De plus, l’inclinaison des toitures et leur orientation ne se prêtent pas toujours à un rendement maximum.

 

-Une isolation thermique extérieure peut modifier fondamentalement une architecture construite dans l’esprit du Mouvement moderne. Accepterait-on de carapaçonner la villa « Savoye » de Le Corbusier ? Non, pas plus la villa « Ombre blanche » de Bonnefoy à Royan.

 

Que conser­ver? Alors qu’il est fa­ci­le d’en­tre­po­ser des pein­tures, des sculp­tures dans les ré­ser­ves d’un mu­sée, en at­ten­dant d’être ré­per­to­riées, tri­ées, res­tau­rées, va­lo­ri­sées, on ne peut pas pro­cé­der aus­si fa­ci­le­ment avec l’ar­chi­tec­ture. Aus­si, de l’adap­ta­bi­li­té d’un bâ­ti­ment, de sa souplesse à insérer un programme nouveau, de sa capacité à se plier aux nouvelles exigences réglementaires, peut dé­pen­dre sa pé­ren­ni­té. C’est la souplesse d’adaptation qui fait d’un bâtiment sa raison d’être aujourd’hui, car tous les bâtiments conservés, protégés, ne pourront être transformés en musées. Certains projets ou réalisations, comme la rénovation de la Maison de la culture de Grenoble d’André Wogenscky par Antoine Stinco, ou le projet pour le Palais des congrés de Royan de Claude Ferret par Maria Godlewska font figures d’exemple.

 

Cette question liée à l’architecture se pose aussi pour l’urbanisme. De l’immeuble à la barre, de la barre à la tour, de la tour à la dalle, de la dalle à la cité, on pourrait ainsi aller de proche en proche jusqu’à la ville entière. Les villes récentes, construites d’une seule pièce, posent des questions différentes quant aux stratégies à développer pour leur protection et leur évolution. Royan offre un cas d’école intéressant. Construite d’un seul jet après guerre, alors que les signes de vieillissement apparaissent simultanément et brutalement, sa regénérescence doit être abordée dans sa globalité, sinon le risque est grand de faire perdre à la ville son identité. Construits très vite, parfois trop vite, architectures, quartiers et villes de l’Après-guerre ne doivent pas être jugés trop vite. Nous ne sommes plus dans l’urgence, et à l’objectif de « construire vite et beaucoup » doit maintenant répondre celui de « faire mieux et durable », que ce soit pour le neuf ou la rénovation.

 

L’avenir des architectures de la Croissance, leur conservation, leur entretien, leur adaptation, questions d’ailleurs qui touchent l’ensemble du patrimoine, demandent pour celles-ci de nouvelles dispositions intellectuelles et techniques. Ceci implique de nouvelles compétences au sein des entreprises du bâtiment, ainsi qu’une évolution dans la formation des architectes, des architectes des Bâtiments de France et des architectes en chef des Monuments historiques.

 

Aujourd’hui, devant l’énorme patrimoine légué par les Trente glorieuses, nous sommes devant un double défi, nous avons à faire l’inventaire de ce qui est à conserver dans un cadre testimonial, mais aussi dans un cadre supportable pour la planète : son avenir, et donc le nôtre, en dépend.

 

Vincent du Chazaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE BILLET n°11 Fernand POUILLON, l’abbé PIERRE et Jean PROUVE

1 août, 2010  |  LE BILLET

Pour commencer ce billet d’été, trois informations.

 

La première, affligeante, c’est la parution du numéro 378 de l’Architecture d’Aujourd’hui, de juin/juillet 2010 (1). La rédaction en a été confiée à l’agence hollandaise MVRDV et son chef de file Winy Maas. La revue ressemble à la fameuse toile de Malevitch, « Carré blanc sur fond blanc » : couverture blanche, des textes longs et abondants accompagnés parfois de schémas ésotériques, quelques photos montages jalonnent cette revue… d’architecture. Comme pour le peintre suprématiste, cela signifie-t-il que la revue a reculé les limites de l’architecture jusqu’à être acculée au néant ? Finira-t-elle comme lui par se suicider ? Enfin, snobisme et concession à l’anglomanie, les articles sont en anglais, avec une traduction française en vis-à-vis. Faudra-t-il bientôt l’appeler AT, « Architecture of Today » ?

 

Les deux dernières, plus revigorantes, concernent deux petits livres écrits par Bernard Marrey, et parus dans sa maison d’édition, « Le Linteau ».

 

Avec « Fernand Pouillon, un homme à abattre » (2), dès son titre le contenu de l’opuscule est annoncé. Bernard Marrey tente d’y décortiquer les conditions de l’ascension et de la chute brutale de cet homme hors du commun, dont il faut bien reconnaître la puissance de travail, la capacité d’endurance et la volonté d’entreprendre, indépendamment d’une reconnaissance ou non de son talent d’architecte.

 

Ce sont les conditions de cette chute, avec la volonté de nuire à l’homme, qui sont narrées dans ce livre. Pour nous, experts qui œuvrons pour la « justice », il est édifiant de constater, une fois encore, combien celle-ci peut être liée au pouvoir politique, et ce d’autant plus quand ce dernier clame haut et fort l’indépendance de la première. De récents évènements nous en donnent encore la triste démonstration. Alors ? Et bien continuons à servir en notre âme et conscience cette justice, mais sans trop nous faire d’illusion… Cette affaire du CNL et de Fernand Pouillon nous éclaire sur certaines pratiques des pouvoirs en place pour mettre à bas ses opposants, en usant de l’instrument judiciaire. On sait depuis l’affaire Calas, dénoncée avec courage et véhémence par Voltaire dans son pamphlet, que cette pratique n’est pas récente et que l’histoire en est jalonnée, conduisant à l’arbitraire, à l’infamie, à l’injustice en somme.

 

Pouillon, homme libre, anticonformiste et riche, a sans doute payé pour avoir tenté de bouleverser les lobbies de la construction, ordre des architectes, promoteurs et entrepreneurs réunis. Pouillon leur déplaisait car il criait haut et fort que l’on pouvait construire vite, moins cher et mieux que ce que ce qui se faisait dans ce contexte de pénurie de logements des années « 50 ». Pour sa démonstration et contrôler la construction, Il créa le Comptoir National du Logement (CNL), avec des personnages n’ayant malheureusement pas tous la même ambition que lui. En même temps qu’il faisait de l’architecture, Pouillon voulut faire de l’urbanisme, c’est-à-dire donner un ordonnancement et une cohérence à ces importants programmes de logements. D’autres architectes, à la botte des entreprises construisant selon le système du « chemin de grue », rivalisaient en longueur de barres. Zehrfuss battit le record d’Europe avec le Haut du Lièvre à Nancy, avec une sinistre barre de logements de près d’un kilomètre de longueur.

 

Jacques Chevallier, maire d’Alger, a fait venir Pouillon pour construire dans sa ville au milieu des années cinquante. Ce seront les importants programmes de « Climat de France », de « Diar es Saada » (la Cité du bonheur) et de « Diar el Mahçoul » (la Cité de la promesse tenue, pour les musulmans), moins chers et plus humains que les neuf barres destinées aux européens construites par Zehrfuss et Sébag à Maison Carrée sur les hauteurs d’Alger. Les idées libérales et autonomistes de Chevallier pour l’Algérie, qui déteindront sur Pouillon, n’ont pas été goûtées par la droite colonialiste et réactionnaire, représentée au plus haut sommet de l’Etat par Michel Debré, alors Premier ministre sous de Gaulle. Il deviendra plus pragmatique lorsque le Général lâchera l’Algérie française, et dans un pathétique appel radiophonique, il demandera aux Français d’accourir par tous moyens au Bourget pour faire barrage aux parachutistes censés renverser le pouvoir.

 

Sans doute Pouillon, et il l’a écrit lui-même, a-t-il fait les frais de la vindicte de Debré, d’une part envers un homme aux idées libérales et favorables à l’indépendance de l’Algérie, d’autre part envers un architecte qui troublait ce milieu du bâtiment choyé par le monde politique, car auprès duquel il trouvait son financement. Faut-il voir dans l’arrestation de Pouillon la main du SAC ? L’implacable instrument de ce pouvoir de l’argent et de la politique pour broyer l’homme Pouillon et le danger qu’il représentait, s’appelle la « justice », et ses représentants, les juges Seligman et Dauvergne, le procureur Jacques Herzog. Ces derniers se sont posés en défenseur de la politique du gouvernement en matière de logement social, c’est-à-dire un maintien des pratiques établies par l’ordre des architectes et les entreprises du BTP. En tout état de cause, si la gestion laxiste du CNL méritait une condamnation, celle-ci était disproportionnée à l’encontre de Pouillon par rapport à son rôle et au regard des condamnations des autres inculpés dans cette affaire, ainsi qu’au regard d’autres affaires de ce genre traitées à l’époque.

 

Sincère ou pas, Pouillon revendique d’avoir voulu faire du logement social de qualité, à bas prix et rapidement, ce qu’il réussit à Alger, et au « Point du jour » à Meudon objet du scandale. Il espérait que cette qualité soit une des conditions pour réussir la mixité sociale. En 1965, lors d’une conférence de presse donnée à sa sortie de prison, il constatait: « Il y a cent ans à Paris, cohabitaient des gens de toutes sortes, et donc la promotion sociale pouvait se faire sur elle-même, alors que maintenant, celui qui va dans telle cité, il sait qu’il appartient à une classe inférieure de la société par la constitution même de cette cité. C’est abominable. »

 

Avec « L’abbé Pierre et Jean Prouvé » (3) on est apparemment aux antipodes du personnage de Fernand Pouillon. Et pourtant on y retrouve les mêmes sinistres acteurs, l’ordre des architectes et les entreprises du bâtiment liées aux cimentiers, appuyés par l’Etat qui, sans le dire, va privilégier les uns et les autres. Lors de l’élection de Mitterrand en 1981, les syndicats de gauche d’architectes, qui espéraient déboulonner cet ordre réactionnaire, verront leurs espoirs ruinés. Dans ces deux livres on y retrouve la volonté de construire pour les plus démunis, donc à bas prix, mais pas forcément avec une architecture indigente grâce à un peu d’intelligence et de talent. Dans cette période de l’après-guerre, cette volonté a parfois manqué aux différents ministres de la reconstruction, hormis Eugène Claudius-Petit, soumis aux diktats des maîtres de forges qui freinaient la production d’acier avec la hantise de se voir nationalisés et des cimentiers qui monopolisaient le bâtiment et imposaient leur façon de construire. L’appel de l’abbé Pierre en 1954 trouvera un écho auprès de Jean Prouvé, par l’intermédiaire du jeune architecte Michel Bataille, qui connaissait l’un et l’autre. La « maison des jours meilleurs », dérivée de la maison à portique AlBa dont Prouvé fit monter en février 1956 un prototype sur les quais de la Seine à Paris, n’obtiendra pas d’homologation du CSTB car la salle d’eau était aveugle, étant située au milieu du volume construit. Laconique, Prouvé conclut ainsi cette aventure : « Pas d’homologation, pas de possibilité de prêts : il n’y a pas eu de maisons de l’abbé Pierre ». Evidemment ce n’était qu’un prétexte afin d’écarter un concurrent des fabricants de maisons individuelles et des cimentiers. Et Marrey ajoute que « vis-à-vis de l’ordre, l’appréciation louangeuse de Le Corbusier n’était pas faite pour arranger les choses, lui qui écrivait le 29 février 1956 : « Jean Prouvé a élevé sur le quai Alexandre III la plus belle maison que je connaisse, le plus parfait moyen d’habitation, la plus étincelante chose construite. Et tout cela est en vrai, bâti, réalisé, conclusion d’une vie de recherches. Et c’est l’abbé Pierre qui lui a commandée. » Seule une dizaine de maisons, ou de ses dérivés, sera construite.

 

Ces deux livres, courts mais percutants, nous racontent finalement la même histoire, le problème du logement des plus démunis. Cette question est toujours d’actualité, et l’on voit encore et toujours des cohortes de « sans domicile fixe » et de mendiants arpenter les rues et stations de métros parisiens. Les visiteurs étrangers prenant le RER depuis Roissy pour rejoindre la « ville lumière » pouvaient apercevoir sous les viaducs autoroutiers près du stade de France, un important bidonville, « évacué » il y a peu de temps… « bidonville », il semblait que ce terme avait disparu du vocabulaire des politiciens, des édiles et des urbanistes. Il réapparaît aujourd’hui, mais avec une différence notable, c’est que dans les années 50 il était le résultat d’une crise du logement, alors qu’aujourd’hui il est celui d’une montée de la pauvreté.

 

(1) AA n°378 de juin/juillet 2010

 

(2) MARREY Bernard, « Fernand Pouillon, l’homme à abattre », Editions du Linteau, Paris, 2010.

 

(3) MARREY Bernard, « L’abbé Pierre et Jean Prouvé », Editions du Linteau, Paris, 2010.

 

 

 

 

LE BILLET n°10 TURNER, SOULAGES, BARTHES, AA… et LE CORBUSIER, encore

1 mai, 2010  |  LE BILLET

« Turner et ses maîtres », titre de l’exposition à Londres, est devenu « Turner et ses peintres » à Paris (1). Pourquoi avoir changé le titre anglais puisqu’il s’agissait de montrer l’admiration que ce grand peintre anglais, précurseur de l’impressionnisme, portait au Lorrain, à Rembrandt et Ruysdael, ainsi que son esprit de compétiteur avec ses contemporains ? « Turner et les peintres » aurait alors été plus judicieux, si les organisateurs parisiens tenaient absolument à se démarquer de Londres.

Un tableau comme « Venise, vue du porche de la Madonna della Salute» nous plonge même au XIVème siècle des frères de Limbourg avec leurs illustrations calendaires des « très riches heures du duc de Berry ». Les bleus « azur » du ciel vénitien de Turner et les palais blancs et diaphanes le long du Grand Canal m’évoquent le lapis-lazuli sur lequel se découpe l’architecture blanche des châteaux médiévaux des Limbourg, notamment dans l’illustration du mois de « juillet ».

Par contraste, deux jours plus tard je suis allé voir l’exposition Soulages qui se tenait à Beaubourg. Sa théorie du « noir lumineux », qui occupa l’artiste pendant plus de vingt ans, avait pourtant vite montré ses limites. Là encore, et je pense à la « théorie de l’oblique » de Claude Parent (2), cet acharnement à faire des théories sur n’importe quoi ne débouche sur rien sinon, et à force, d’attirer l’attention sur soi.

Ici tout n’est qu’artifice et effet d’optique, par des lumières artificielles dirigées, des zébrures adaptées, des contrastes de mat et de brillant… On est à des années « lumières » des peintures sombres et inspirées de Rembrandt, Ruysdael ou Turner. Voir Soulages après Turner, ça prête à sourire, et même à rire, ce qu’on n’a pas manqué de faire en traversant le 5ème étage de Beaubourg comme on traverserait un espace d’exposition de mobilier Conforama tapissé de vinyl noir.

Ce bâtiment de Beaubourg est le résultat d’une rude bataille menée par le président du jury de concours, Jean Prouvé, malmené par l’Ordre des architectes, pour faire émerger le projet de Piano et Rogers. Et que Beaubourg est élégant et judicieux… La promenade architecturale chère à Le Corbusier est ici dans cet escalator flanqué sur sa façade, nous permettant tout à la fois de vivre le bâtiment et de comprendre la ville qui l’entoure en nous offrant comme un « travelling » initiatique pour conclure sur un des plus beaux panoramas parisiens. Renzo Piano a réalisé à côté un bâtiment plus confidentiel, l’Ircam. Sa façade émergeant du bassin de Tinguely et Niki de Saint-Phalle est réalisée en bardeaux de terre cuite, système mis au point avec l’entreprise charentaise Durand. Piano a réutilisé cette vêture de brique rouge dans nombre de ses réalisations, les logements rue de Meaux à Paris, l’ensemble Daimler Benz sur la Potstdamer Platz de Berlin et, visité récemment, la Cité internationale de Lyon, sur les bords de la Saône.

Depuis Lyon, comme un aimant, je suis revenu au couvent dominicain de La Tourette. L’émotion est réelle, intacte comme la première fois. Là encore Le Corbusier ne s’est pas contenté de théoriser, c’est un artiste, un grand, et un humaniste, un vrai. Mais j’arrête là sur Le Corbusier, on va me traiter d’idolâtre, sinon pour signaler qu’une nouvelle bande dessinée sur l’homme, intitulée « Le Corbusier architecte parmi les hommes », vient de paraître (3).

Est-ce la présence de Rudy Ricciotti comme rédacteur en chef éphémère du dernier Architecture d’Aujourd’hui (4) qui en a amélioré l’intérêt ? Celui-ci n’est pourtant pas avare en déclarations fracassantes afin de détourner l’attention autant sur lui que sur le sujet qu’il prétend défendre. On y trouve un reportage captivant sur le chantier de l’étonnant bâtiment du Rolex Learning Center de Lausanne livré récemment par l’agence japonaise Sanaa, Pritzker Prize 2010. Les ingénieurs et maçons de Bouygues ont accompli des prouesses pour un projet dont bien peu croyait à la possibilité de réalisation au vu des dessins du concours. Evidemment l’article est précédé d’une publicité sur les montres Rolex, de celles qu’il faut porter pour afficher sa réussite, selon le pauvre esprit d’un publicitaire.

Dans ce même AA, l’entretien d’un journaliste de « So foot », magazine pour les intellos fanas de foot (il paraît que ça peut coexister…), avec Oscar Niemeyer délaye des lieux communs sur le sexe, le foot, la politique, sinon pour constater que le « vieux » est encore vert pour ses 102 ans…

L’entrée en matière de ce numéro d’AA par un texte de Roland Barthes nous rappelle les prétentions intellectuelles de cette nouvelle version de la revue, lancée à grands fracas d’annonces et de cocktails mondains voilà un an. Dans cet article déjà publié dans un numéro d’AA de janvier 1971, donc destiné aux architectes (ou étudiants en architecture), le sémiologue, pour ne pas donner l’air « d’enfiler des perles », tient un langage abscons et compréhensible seulement de quelques initiés, nous assénant de « ponèmes » et de « sémantèmes ». « La ville est un poème mais ce n’est pas un poème classique » est le titre de cet article censé définir les conditions d’une sémiologie urbaine. D’entrée, Barthes affirme que la conception de la ville grecque de l’Antiquité est « exclusivement signifiante car la conception utilitaire d’une distribution urbaine basée sur des fonctions et des emplois, qui prévaut incontestablement de nos jours, apparaîtra plus tardivement ». Or Hippodamos de Milet introduisit, lors de la reconstruction de sa ville après le sac par les Perses en 494 av.JC, un urbanisme fonctionnel et hiérarchisé, ancêtre des plans en damier des villes militaires et du « zoning » urbain de la Charte d’Athènes. Les Grecs reproduiront ce modèle de « cité idéale » au Pirée, à Olynthe, à Priène, à Magnésie ainsi qu’à Alexandrie, dernier avatar du modèle milésien perverti, son esprit égalitaire et démocratique laissant place à une monumentalité au service du pouvoir royal.

Pour montrer ses lectures, et en même temps être à la mode ambiante du « structuralisme », Barthes nous conte que seul Levi-Strauss, dans « Tristes tropiques », aurait fait de la sémiologie urbaine en étudiant l’espace d’un village Bororo.

Plus loin (faute de frappe, article écrit trop précipitamment ?), Barthes écrit : «Le fait saut (sic) scientifique sera réalisé lorsqu’on pourra parler de langage de la ville sans métaphore. » Faut-il lire le « faisceau » ? Le « fait » est-il de trop ? Personne n’osa contredire ou corriger le « maître ».

Barthes n’hésite pas à se contredire dans ses exemples destinés à nous imager ses abstractions, ainsi il écrit : « Tokyo qui est un des complexes urbains les plus enchevêtrés que l’on puisse imaginer du point de vue sémantique possède cependant une sorte de centre ». Mais le sémiologue poursuit dans un autre paragraphe que « Tokyo est une ville polynucléée ; elle possède plusieurs noyaux autour de 5 à 6 centres ». Peut-être s’agit-il de deux villes différentes ?

Il y aura un passage obligé par l’érotisme, bien sûr pas celui des quartiers « chauds » de la ville. Ainsi, « l’érotisme normal de la ville est l’enseignement que nous pouvons tirer de la nature métaphorique du langage urbain». Alors la ville, comparée à une écriture, devient une sorte de littérature érotique…

N’ayant pas trouvé de méthodologie pour entreprendre sa sémiologie urbaine, Barthes conclut que finalement dans toute cette entreprise, il fallait beaucoup d’ingénuité. En lisant son article, j’ai regretté que lui-même n’en eût pas assez, et n’ai pas eu le même étonnement qu’AA que ce texte qui « est une rareté (…)ne figure pas dans les œuvres complètes du Degré zéro de l’écriture ».

A quoi servent les revues d’architecture qui ne parlent pas (ou presque) d’architecture ? C’est vrai que c’est à la mode pour les magazines de « mélanger les genres », d’être des « attrape tout ». Alors ? Et bien tout le monde donne son avis sur tout, à l’aide de raccourcis et de formules… Parfois on se demande si le terme « expert » a encore une signification.

Mais il existe des écrits sur la ville plus compréhensibles et moins empesés. L’écrivain Orhan Pamuk, qui fit des études en architecture, prix Nobel de littérature en 2006, nous donne, dans son livre « Istanbul» (5), sa vision mélancolique d’une ville en recherche d’une nouvelle identité après son déclin entraîné par la chute de l’Empire ottoman. Il alterne les points de vue, depuis ceux des natifs de la ville, Tanpinar et Yahya Kemal, et ceux des étrangers en quête d’exotisme, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Gustave Flaubert. Ces regards croisés alimentent le regard de Pamuk qui nous donne aussi le sien, mélange d’amour et de nostalgie, faisant appel à cette fameuse « ingénuité » dont parle Barthes pour (d)écrire une ville.

 

(1) Turner et ses peintres, Galerie Nationale du Grand Palais, jusqu’au 25 mai 2010.

(2) Pour en finir une fois pour toutes avec Claude Parent, une lettre de Marc Emry, ancien rédacteur en chef d ‘AA entre 1968 et 1999, parue dans le D’A n°190 d’avril 2010 (1), vient conforter ce que j’avais écrit dans le billet n°8 sur l’exposition qui s’est tenue à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à savoir que Parent n’est autre qu’un « dandy égocentrique auquel on prête trop d’égard et d’attention ».

(3)REBENA, BAUDOUI, THEVENET, « Le Corbusier architecte parmi les hommes », Dupuis, Paris, 2010.

(4) AA n°377 d’avril 2010

(5)PAMUK Ohran, « Istanbul , souvenirs d’une ville », Gallimard, Paris, 2007 (pour la traduction française).

LE BILLET n°9 Logement social : Kœnig, Prouvé, Fathy, Gailhoustet.

1 avril, 2010  |  LE BILLET

Dans un article de David Jenkins paru le 15 avril 2004 dans « The Architect’s journal », celui-ci rend hommage en ces termes à Pierre Kœnig, architecte américain, qui vient de décéder : « Si l’on observe le retour du pendule vers une compréhension renouvelée des préoccupations sociales et environnementales, on voit que l’œuvre de Pierre Kœnig représente un modèle pour les architectes plus jeunes, ce qui aurait certainement surpris cet homme modeste. »

 

La modestie, voilà sans doute une vertu qui manque le plus à beaucoup d’architectes, comme à beaucoup de créateurs en général. C’est le mal du siècle naissant, faire toujours plus haut, toujours plus grand, toujours plus, plus, plus… mais dans quel but sinon de faire parler de soi pour ses outrances et gesticulations. Alors que la société se fissure, que le monde vacille sur ses cales bancales accumulées au cours des siècles et depuis que l’homme existe, ne sont exhibées que les tours les plus tordues, les musées les plus farfelus, les théories les plus fumeuses, les architectes les plus snobs auxquels la chanson de Boris Vian colle parfaitement.

 

Revenons à Pierre Kœnig (1), architecte qui œuvra dans les années « 50 », dans une Amérique basculant le formidable essor de son industrie de guerre vers la société civile, baptisée « American way of life ». L’utilisation de l’acier dans la construction, amorcée dans la première moitié du XIXème siècle, connaît un essor important dans cette période d’après-guerre. Dans ce contexte, Kœnig est aux Etats-Unis ce que Prouvé est en France : tous les deux ont cherché à rationaliser l’utilisation de ce matériau riche de possibilités techniques.

 

C’est à cette époque qu’en Californie John Entenza, propriétaire et rédacteur en chef de la revue « Arts & Architecture », initia le « Case Study House Program», destiné à offrir des maisons à prix abordables à l’américain moyen. Kœnig s’y distingua avec la maison Bailey (Case Study House n°21, 1956/58) et la maison Stahl (Case Study House n°22,1960). Cette dernière, surplombant Hollywood, servit de cadre pour des tournages de films et photos publicitaires, et fut même reconstruite dans le cadre d’une exposition au musée d’art contemporain de Los Angeles.

 

Dans les années «70», Pierre Kœnig, alors enseignant à l’Université de Californie du Sud, fut chargé d’étudier un programme de logements préfabriqués pour les indiens de la tribu Chemehuevi, réserve située le long du Colorado en Californie. Après plusieurs années de travail avec des étudiants, bénévoles durant deux ans pour Kœnig, le programme capota ; voici la conclusion tirée par Kœnig, illustrant, comme dans le film « Les Cheyennes »(1964) de John Ford relatant une tragédie de cette tribu dans les années 1870, la mentalité persistante d’une partie de l’Amérique face aux indiens spoliés de leurs terres: « Les maisons étaient trop belles. Les politiciens ne voulaient pas que les Chemehuevi possèdent de meilleures maisons que les leurs, et donc ne firent rien ».

 

Avec cette anecdote, on pense aux expériences menées par Jean Prouvé (2) avec les maisons de l’abbé Pierre ou « maisons des jours meilleurs », après le « coup de gueule » de ce dernier à l’hiver 1954. Tous les deux, Kœnig et Prouvé, ont cherché avec la préfabrication industrielle et la rationalité constructive une façon d’abaisser les coûts sans abaisser la qualité des constructions, voire en la réévaluant. A côté de l’expérience inachevée de Kœnig, on peut rapprocher celle de Prouvé avec les douze maisons construites à Meudon dans les années « 60 ». Elles sont le maigre résultat d’une commande de 1200 maisons de Raoul Dautry, alors ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU).

 

Autre expérience, mais dans un schéma inverse aux précédents : avec un autre matériau, la terre, l’architecte égyptien Hassan Fathy (3) a tenté la reconstruction d’un village, Gourna, sur les rives du Nil. L’utilisation inventive de ce matériau traditionnel a été vouée à l’échec, notamment à cause des habitants refusant de quitter leurs anciennes habitations construites sur des sites archéologiques desquels ils extrayaient des antiquités dont ils tiraient profit avec les touristes. L’inertie de l’administration égyptienne a fini par enterrer le projet.

 

Enfin, la lecture d’un petit livre sur Renée Gailhoustet (4), architecte qui fut aussi la compagne de Jean Renaudie, lequel contribua à tirer le logement social du tandem manichéen des barres et des tours, m’aide à clore ce billet sur la modestie de certains architectes et leur engagement pour un logement « décent » pour tous. Le titre évocateur, « La politesse des maisons », est tiré d’une phrase de l’architecte : « la première des politesses est de prendre en compte l’habitant »(5). Cette phrase, tellement éloignée des mots creux et prétentieux dont certains architectes se servent pour décrire leurs projets, est pleine de sens pour décrire le travail de Renée Gailhoustet, sans doute seule architecte à habiter depuis vingt ans un logement social dans un immeuble qu’elle construisit à Ivry-sur-Seine. Terrasses plantées, pièces lumineuses, grands espaces dynamiques, on est loin de l’austère immeuble bourgeois haussmannien. Pour le logement social, l’engagement de Renée Gailhoustet est total, corps et âme, si l’on peut dire d’une militante communiste…

 

L’histoire de l’architecture, comme celle de l’art à laquelle elle est liée, ne peut se comprendre et s’étudier qu’avec une mise en perspective avec les évènements sociaux et politiques, et notamment les idéologies qui les conduisent. Qu’en sera-t-il quand les historiens se pencheront sur notre époque ? Quel regard poseront-ils sur notre façon d’aborder le logement social ? Quelle politique pourra-t-on lui associer ? La modestie, mais aussi l’intelligence, réclamées aux architectes pour concevoir un logement simple, de qualité et bon marché, sont-elles un frein pour qu’ils s’y investissent ? Le « Grenelle de l’environnement » a fait naître un espoir, celui-ci peut-il survivre au milieu des atermoiements des politiques ?

 

Dès 1918, Charles-Edouard Jeanneret écrit, avec son complice le peintre Amédée Ozenfant qui lui suggérera de prendre le nom de Le Corbusier : « La science ne progresse qu’à force de rigueur. L’esprit actuel, c’est une tendance à la rigueur, à la précision, à la meilleure utilisation des forces et des matières, au moindre déchet, en somme une tendance à la pureté »(6).

 

(1) JACKSON Neil, « Pierre Kœnig », Editions Taschen, Cologne, 2007

 

(2) ENJOLRAS Christian, « Jean Prouvé, les maisons de Meudon 1949-1999 » , Editions La Villette, Pari, 2003

 

(3) FATHY Hassan, « Construire avec le peuple », Editions Actes Sud, Paris, 5ème éd. 1999

 

(4) CHALJUB Bénédicte, « La politesse des maisons. Renée Gailhoustet architecte », Editions Actes Sud, Paris, Juin 2009

 

(5) Cette citation est à rapprocher de celle de l’architecte Anne Lacaton, associée à Vassal, militant pour une architecture de qualité, économique et sobre : « Une architecture aussi performante soit-elle n’a pas de futur, n’a pas d’avenir, si la qualité de vie n’est pas présente ». (Technal Actualités, février 2010). On peut citer également le récent entretien avec Emmanuelle Colboc publié dans le « Moniteur des TP et du bâtiment » du 12 mars 2010 dans lequel l’architecte déclare : « Le logement n’est pas une simple marchandise (…) Concevoir des logements, c’est comme coudre un gant que l’on retourne sans cesse. Il faut être bien dedans et qu’il soit bien fini dehors ». En trente ans de carrière elle a constaté que le logement de 3 pièces avait perdu 10 m2…

 

(6)JEANNERET et OZENFANT, « Après le Cubisme », 1919, réédition Altamira, Paris, 1999.

Egalement, CD des entretiens de Le Corbusier avec Georges Charensol (1962) et Robert Mallet (1951), La librairie sonore, Frémeaux & associés. On y entend la voix à l’accent genevois d’un Le Corbusier hésitant parfois, fragile et humain, touchant parfois par sa naïveté et sa franchise.

LE BILLET n°8 Un Parent éloigné, ça c’est Prouvé.

1 mars, 2010  |  LE BILLET

Sans doute était-il plus pressant de parler de la suppression de la Direction de l’architecture au sein du Ministère de la culture ? Personnellement je ne serais pas fâché qu’elle quitte ce ministère-là pour renaître dans un autre, plus approprié aux multiples fonctions de l’architecture: mais alors quel ministère ? Aucun, peut-être, ou un ministère à part entière de l’architecture et de l’urbanisme, tant est pressante la question des dégâts à la périphérie des villes et villages en France (1). Actuellement se tient à la Cité de l’architecture une exposition somptueuse, mise en scène par Jean Nouvel, consacrée à celui qui fut un temps son mentor, Claude Parent, avec en sous-titre « l’œuvre construite, l’œuvre graphique » (2). Personnellement je ne retiendrai que cette deuxième partie de l’exposition, avec le regret que Parent ne se consacre pas à la bande dessinée plutôt qu’à l’architecture. Sa théorie fumeuse sur l’architecture oblique me laisse « bancal »… et pour citer Malraux « toute théorie doit être condamnée au chef-d’œuvre ou à l’oubli ». Heureusement celle de Parent fut vite oubliée, et ses gesticulations architecturales ont vite lassé. Si son architecture n’a pas résisté à l’usure du temps comme le souligne Frédéric Edelmann dans son article embarrassé du Monde (3) (Maison de Téhéran invivable et désaffectée, servant de totem publicitaire le long du périphérique, centre commercial de Sens enfoui sous les enseignes, maisons Drusch à Versailles et Bloc à Antibes défigurées…), il nous reste à espérer que les monolithes en béton qu’il dessina pour les centrales atomiques d’EDF ont fait l’objet de calculs sérieux de la part des ingénieurs. Enfin, et pour en finir avec cette fumeuse théorie de l’oblique, je peux vous assurer en être souvent victime dans mon bureau qui présente un plancher incliné (l’usure du temps cette fois). Combien de fois je me suis retrouvé cul par terre, ma chaise à roulette ayant sans bruit foutu le camp alors que je me levais pour attraper un dossier sur une étagère. A l’opposé des conceptuels, Jean Prouvé est un manuel pour qui faire et penser ne font qu’un. On connaît Prouvé pour son travail à partir du métal (il se qualifiait lui-même de « tortilleur de tôle»), moins pour sa contribution dans l’utilisation de nouveaux matériaux comme le plastique, comme dans celle de très anciens matériaux comme le plâtre. Pour le projet de sa Cité radieuse, Le Corbusier l’avait consulté pour étudier une cellule industrialisée pouvant s’intégrer dans la structure béton, le fameux casier à bouteilles. «En réalité, à Marseille, cette idée n’a pas été respectée. Pour Le Corbusier, j’avais donc dessiné deux principes constructifs, l’un en métal, l’autre en béton, pour respecter son idée et réaliser des cellules entièrement préfabriquées au sol puis introduites dans le fameux bouteiller. Mais les ingénieurs ont calé. J’avais imaginé des cellules en plâtre, vous voyez que je n’ai pas de matériaux privilégiés (…) Ces dessins ont été remis à Le Corbusier. Je ne pense pas qu’ils les aient trouvés à la Fondation. Je pense que c’est plutôt Candilis qui les a. Il était à l’époque un collaborateur de Le Corbusier et je crois qu’il y a de sa part un peu de jalousie et qu’il a dû escamoter ça. C’est drôle les hommes quand ça s’y met, vous savez…. » (4) Dans les années « 70 » Jean Prouvé met au point avec Matra un panneau de façade composite, résultante de plusieurs recherches convergentes, les siennes et celles de Matra. Pour Prouvé, ce panneau est la conjonction de recherches, la première déjà ancienne, sur deux aspects de la construction :

  • les panneaux dits « sandwich » adaptés au mur-rideau, des panneaux allégés avec des parois finies intérieurement et extérieurement. Prouvé s’est intéressé dès les années « 30 » au mur-rideau, en étant, sinon l’inventeur, un des précurseurs (5).
  • les capacités innovantes des matériaux issus de l’industrie pétro-chimique. Dès 1965, il conçoit avec Saint-Gobain une maison plastique, puis à partir de 1971, il étudie un panneau de façade en polyester, avec Reiko Hayama et Serge Binotto ses collaborateurs de la rue des Blancs-Manteaux, ainsi qu’avec la Division Industrie Plastique (DIP) de Matra. C’est par un auditeur de ses cours au CNAM, ingénieur chez Matra, que le contact a été pris.

Matra de son côté menait déjà des recherches sur le matériau plastique, notamment dans deux directions :

  • la mise au point de panneaux sandwich isolants depuis 1965, appliqués aux conteneurs isothermes.
  • l’adaptation à la carrosserie automobile depuis 1968, grâce à la souplesse du matériau plastique par procédé de thermoformage, utilisé notamment pour son modèle « Espace », puis abandonné au profit de l’acier quand celui-ci sera fabriqué par Renault.

Matra va diversifier l’activité de la DIP en étendant son savoir-faire sur le plastique à l’industrialisation du bâtiment, pour lequel seront fabriqués deux types de composants :

  • les « tuiles » de couverture des piscines Tournesol (de 1975 à 1978), à la suite du concours des « 1000 piscines » remporté en 1969 par Bernard Schoeller.
  • les panneaux de façade Matra 1 et 2, mis au point à partir de 1971 avec Jean Prouvé.

Pour la réalisation de panneaux sandwich, le prototype Matra 1 utilisait un isolant phénolique qui fut abandonné à cause de sa mauvaise adhérence. Le panneau Matra 2, avec une mousse polyuréthane injectée sous vide, sera commercialisé et adapté à plusieurs programmes de constructions, parmi lesquels:

  • les tours hexagonales des stations-services Total (1972, certaines fonctionnent encore comme à Mauzé dans les Deux-Sèvres).
  • l’université de Lyon-Bron (1969-1976, architecte René Dottelonde), sur une charpente métallique de Léon Petroff, les panneaux y développant toute leur souplesse d’utilisation.
  • l’Etablissement national de perfectionnement d’Angoulême (ENP devenu EREA, 1970-1975, architectes Joseph Belmont et Roger Guiard), construit par l’entreprise Desse de Floirac avec laquelle Prouvé mènera des recherches sur l’industrialisation de bâtiments scolaires.

Les panneaux n’ont pas été homologués immédiatement par le CSTB. Total a pu bâtir ses stations-service car il était son propre assureur. Pour l’université de Lyon 2 à Bron-Parilly , alors que 10 000 m2 étaient construits, les essais pour obtenir les agréments n’étaient toujours pas réalisés (6)…. Ces deux derniers programmes, universitaire et scolaire, ont fait l’objet d’une rénovation lourde. Dans les deux cas, les panneaux ont été démontés et remplacés. La plaque d’amiante placée à l’intérieur, afin d’assurer une bonne tenue au feu, leur a été fatale… Dans les deux cas, celui de Parent et celui de Prouvé, le sort fait à leurs constructions montre combien les hommes comme les idées sont changeants et évoluent, et que les théoriciens ne sont pas des prophètes. Mais à la différence de Parent, Prouvé n’a pas élaboré de théorie et il n’a jamais construit pour satisfaire son ego mais pour servir les hommes. Aussi ne considérait-il pas son architecture comme éternelle et immuable, ou sinon qu’elle puisse évoluer, s’adapter, être recyclée… Il construisit avec l’idée fixe d’économiser en moyens humains, en temps, en matière. Visitant la maison Prouvé de la rue de la Colline à Nancy, l’ingénieur anglais Peter Rice eut cette réflexion : « On ne peut utiliser moins de matière ». Que de son vivant un de ses bâtiments puisse être protégé au titre des monuments historiques aurait certainement semblé incongru à Prouvé qui s’y serait certainement opposé. Quand certains projets de Parent furent protégés au titre des monuments historiques, comme la Maison de l’Iran à Paris, celui-ci en fut flatté… mais aujourd’hui cette protection embarrasse le Cité universitaire internationale pour la rénover, voire la supprimer car elle ne sait qu’en faire. (1) Halte à la France moche, enquête sur l’urbanisme à la française, Télérama n°3135 du 13 au 19 février 2010 (2) Claude Parent, l’œuvre construite, l’œuvre graphique, Cité de l’architecture et du patrimoine (Palais de Chaillot), jusqu’au 2 mai 2010 (3) Claude Parent, un architecte tout en oblique, Le Monde daté du dimanche 24- Lundi 25 janvier 2010 (4) Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Paris, Editions du Linteau, 2001 (5) Dans sa grande modestie, Prouvé minimisera son apport : « Je voudrais tenter de rectifier une fausse interprétation qui me poursuit depuis des années. J’entends dire : « Prouvé a inventé le mur-rideau ». Cela me fait bondir : jamais je n’ai pensé inventer le mur-rideau. J’ai imaginé, bien avant le marché de Clichy, en 1934-35 , une nouvelle façon de faire l’architecture, une nouvelle façon de mettre en œuvre les matériaux. Alors qu’on ne construisait que des immeubles dont les murs étaient porteurs, j’ai imaginé des immeubles structurés différemment. Ils comportaient une structure en métal ou en béton- comme un être humain comporte un squelette- auquel il fallait ajouter le complément logique d’un squelette : l’enveloppe. L’idée était donc de l’envelopper d’une façade légère. La structure se suffisait à elle-même, il était inutile de surcharger cette structure de matériaux qui n’avaient plus de rôle à jouer. Comme nous l’accrochions aux dalles de plancher, nous avons assimilé ça à un rideau, et nous l’avons appelé « mur-rideau ». Jean Prouvé par lui-même, propos recueillis par Armelle Lavalou, Paris, Editions du Linteau, 2001, p.24 (6) Entretien de l’auteur avec René Dottelonde le 12 décembre 2002.

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