Billet n°89 – IMPRESSIONS BIRMANES (1/2)

9 juin, 2016  |  LE BILLET

« Avec ses quatre dromadaires,

Don Pedro d’Alfaroubeira,

Courut le monde et l’admira.

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires. »

 

Ce poème d’Apollinaire, avec ma mie et des amis, nous essayons d’en faire notre hymne, au moins tous les deux ans. La Birmanie, aujourd’hui Myanmar, fut une strophe ajoutée à ce poème durant la première quinzaine de mars. C’est alors une période chaude et sèche, par opposition à la période de mousson qui démarrera en juin, chaude et pluvieuse. Dans cette région du globe, ce sont pratiquement les deux seules saisons.

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Rangoon ou Yangoon, sa capitale, ressemble à toutes ces villes coloniales, ici l’une du Royaume-Uni, qui ont emprunté pour leur urbanisme ce tracé ordonné et quadrillé, hérité du philosophe Hippodamos qui l’expérimenta pour la cité grecque ionienne de Milet au Vème siècle avant notre ère, sur la côte turque d’Asie mineure. Aujourd’hui les bâtiments administratifs de la capitale birmane, comme les immeubles d’habitation, manquent terriblement d’entretien, et cette décrépitude est accélérée par l’humidité du climat. Rangoon, comme le reste du pays, regorge de temples bouddhiques, qui eux sont souvent très bien entretenus grâce à la ferveur populaire. La plus célèbre pagode du pays, Shwedagon, est située sur une colline de la ville. Sa coupole domine, et sa dorure la rend visible de loin. Là tout n’est que luxe, calme et volupté… enfin peut-être pas volupté, où toute intérieure alors… peut-être pas calme non plus, tant sont nombreux pèlerins, bonzes et familles… reste le luxe, avec cet énorme stupa couvert de feuilles d’or au sommet duquel sont incrustés des pierres précieuses, diamant, jade et rubis.

 

En descendant vers le quartier chinois, on prend le thé avec des samossas, l’Inde n’est pas loin, à côté du marché installé dans les rues, en plein air, où couleurs et odeurs sont fortes : tripes de porcs ébouillantées, brochettes fumantes sucrées et salées, craquantes fritures de sauterelles, herbes odorantes, légumes et poissons séchés, le tout proposé par des femmes au large sourire de gentillesse. Les hommes eux arborent un sourire saignant, la boule de bétel sous la joue maculant de rouge les dents qui leur restent. Les trottoirs sont jonchés de ces jus rouges recrachés par les chiqueurs de bétel.

Les marchés sont ainsi des patchworks d’odeurs, de sons et de couleurs, où tous les sens sont mis en éveil. Dans les passages étroits tendus de toiles protégeant tour à tour de l’ardeur du soleil ou de la violence de la pluie, entre les étals où trônent des marchandes parfois prospères et grasses, d’autres vieilles et fluettes un cigare de maïs au bec, on se frôle, on se pousse, on se faufile entre les marchandises. Les bacs de poissons séchés voisinent avec les tissus, les étals de fruits et légumes avec les ustensiles de cuisine… un vrai souk.

 

La campagne, elle, vit au même rythme depuis des siècles[1]. Dans les champs de gingembre ou les rizières, buffles et zébus tirent les charrettes et les charrues. Dans les villages, les maisons aux parois tressées de bambous sont construites sur pilotis, permettant de les tenir au sec des torrents d’eau en période de mousson. Certaines tâches se font en communauté, la réalisation d’une citerne enterrée mobilise les hommes mais également les femmes. Le paysan est en même temps un habile artisan, le bambou est utilisé de multiples façons, par exemple sa souplesse est utilisée comme ressort pour actionner un tour. Le bambou se plie à tous les usages, sa souplesse et sa résistance sont mises à toutes les épreuves.

« Mon dieu, mon dieu, la vie est là,

Simple et tranquille. »

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Les villages traversés sont pauvres, mais pas misérables, la nature pourvoit simplement au nécessaire vital. Deux porcs dans leur enclos suspendu fait de bambous grognent de satisfaction en voyant arriver leur pitance de riz gras et de légumes, les poules grattent le fumier en quête de vers pour coqs et poussins, zébus et buffles ruminent paisiblement, les chiens attendent leur tour près des cuisines.

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Le bouddhisme a conquis les zones les plus reculées, au milieu des bois d’anciens stupas de briques manquent de s’écrouler, des statues sont là à portée d’un Malraux… L’anti-Malraux c’était cette amie attentionnée qui m’a demandé avant notre départ de rapporter dans son pays la statue birmane ancienne d’un bouddha qu’elle possédait et qu’un antiquaire l’avait encouragé à acheter quelques décennies plus tôt. Sans doute fruit du pillage d’un temple, « sa place n’est pas ici en Dordogne, m’avait-elle dit, elle doit retrouver son pays ».

Heureusement il n’y a pas de voleurs en Birmanie, on peut oublier son sac on le retrouvera intact au même endroit. La philosophie bouddhiste imprègne la vie quotidienne, et sa sagesse peut agir sur le peuple. Elle prend parfois des allures superstitieuses et dévotes, nuisant à ses qualités humaines d’origine. Une nuit dans un monastère nous fait mesurer l’impact que peut avoir cette discipline sur de jeunes enfants. A plusieurs étapes de leur vie, les birmans font une retraite de plusieurs semaines dans un monastère. A l’âge d’une dizaine d’années, les enfants mènent cette première vie communautaire et ascétique : le réveil est à quatre heure du matin, ils rangent leur couche, préparent leur repas du matin, puis entretiennent le monastère. Ils prennent un dernier repas avant midi, et ce sera le dernier de la journée. L’après-midi et la soirée sont consacrés à réciter des textes psalmodiés de façon lancinante, sous l’autorité d’un moine. Il paraît que c’est bon pour la mémoire, espérons que ce ne soit pas mauvais pour autre chose…

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Bouddha a laissé une sage philosophie faite d’un bonheur simple, à l’image de sa vie exemplaire deux siècles avant Jésus-Christ. Elle n’est pas dans la punition ou la repentance, mais dans la recherche d’une amélioration de soi et d’un mieux-être. Pas de dieu à craindre ou à adorer avec le bouddhisme, juste l’homme à parfaire par la sagesse, à le sculpter et le modeler pour que cet animal pensant mis à terre puisse s’élever mentalement et spirituellement. Mais ce dernier terme est un piège, un fourre-tout où se glissent les religions insidieusement, mettant de la distance entre le spirituel et le matériel, alors qu’ils sont étroitement liés… les Aborigènes, les Indiens l’ont tellement bien compris. En voyant un ami le soir en méditation, seul à l’écart assis en position du lotus sur une pelouse verte face à une pagode de briques rouges, j’ai su combien le bouddhisme était une démarche individuelle, introspective, à la différence des religions qui, elles, sont collectives (religare en latin signifie relier) et tentent de souder, d’agréger les « croyants » entre eux. Ici, le bouddhisme est une démarche verticale, là, les religions (catholique, musulmane, juive) sont horizontales.

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Ici en Birmanie, les statues de Bouddha offrent un large sourire avec des yeux mi-clos, à l’image des artistes birmans qui les ont faites. Assis en tailleur dans la position du lotus, les doigts d’une main touchant le sol, l’autre main posée sur ses genoux la paume tournée vers le ciel. Ainsi sont reliés la terre et le ciel, le corps et l’esprit. Les birmans font offrandes et prières aux pieds des bouddhas installés dans les niches des stupas ou au creux des pagodes. Les moines, dans leurs toges rouge brique, de tous âges, partent à la file indienne demander l’aumône à la population passive et consentante.

« Mon dieu, mon dieu, la vie est là,

Simple et tranquille. »

 

En Birmanie, le bouddhisme a rompu sa philosophique emprunte de sagesse et de tolérance pour devenir une religion idolâtre. Des heurts violents opposent cette communauté largement majoritaire dans le pays aux birmans d’autres confessions, musulmans venant du Bengladesh ou chrétiens des montagnes du nord. Le nouveau parti au pouvoir, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et son leader Aung San Suu Kyi prix Nobel de la paix en 1991, n’ont pas dénoncé les actes islamophobes[2].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] “Quinze jours en Birmanie”, récit de voyage publié en 1892 dans « Le Tour du Monde » par Cavaglio, un explorateur français, pourrait être écrit encore aujourd’hui, tant la société semble figée, hors mis la dénonciation des pillages de temples commis par les troupes anglaises occupant la Birmanie depuis 1885, l’année suivante le pays devenant colonie britannique. « La Birmanie », éditions Magellan & Cie, Paris, 2007.

[2] Lire à ce propos l’excellente BD, non par l’image mais par le texte, « Birmanie, fragments d’une réalité » de Frédéric Debomy et Benoît Guillaume, aux éditions Cambourakis, exposant la situation actuelle de la Birmanie à la croisée des chemins entre dictature et démocratie, dans un pays morcelé ethniquement, avec une très forte pression des moines bouddhistes pour s’imposer comme seule religion.

BILLET n°88 - ANSELM KIEFER, MIQUEL BARCELO

BILLET n°88 – ANSELM KIEFER, MIQUEL BARCELO

9 juin, 2016  |  LE BILLET

 

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Photo d’une toile de Kiefer dont je n’ai noté ni le titre, ni la date… et les deux personnages devant, ce ne sont pas des sculptures de Kiefer.

Anselm Kiefer (né à Donaueschingen en 1945), Miquel Barcelo (né à Majorque en 1957), deux artistes sauvages mais remplis de culture, qui empoignent la matière au pinceau, au couteau, à la truelle pour finir à mains nues, et la projette sur leurs toiles avec tant d’adresse, de lucidité et de connaissance que cette brutalité nous fait comme une caresse à l’âme. La créativité protéiforme de Pablo Picasso, leur maître à tous les deux, c’est certain pour Barcelo, ou la démesure de Joseph Beuys pour Kiefer, avaient déjà tracé ces voies explosives.

 

Une grande rétrospective sur Anselm Kiefer vient de se terminer à Beaubourg[1]. Je garde une mémoire vive de son installation en 2007 intitulée « Chute d’étoiles » en ouverture des cycles Monumenta au Grand Palais. Le vaste lieu sous l’immense verrière fut propice pour Kiefer, qui y « étala » toute la force de son talent, notamment avec les tuiles de plomb de la cathédrale de Cologne, lourde matière venant des hauteurs des flèches de l’édifice religieux pour être étalée au sol du Grand Palais, comme autant de feuilles dispersées d’un traité alchimique.  

 

Kiefer va chercher des questionnements hors de la peinture, dans la société, dans la philosophie, dans l’histoire pour nourrir son art. Il interroge l’histoire, l’histoire immédiate, celle qui touche directement sa propre histoire. Kiefer s’interroge sur son statut d’Allemand : « Je voulais juste savoir qui je suis, d’où je viens, le nazisme étant mon antériorité la plus proche ».

 

Quand en 1969 Kiefer se peint avec l’uniforme de la Wehrmacht de son père, il inquiète… est-ce un néo-nazi ou est-ce un provocateur ? Il réveille les consciences endormies en Allemagne, et remue un passé gênant que l’on tente, sinon d’oublier, au moins de cacher. Pourquoi faire de l’Histoire à saute-moutons ? Kiefer lutte contre l’amnésie forcée, contre le refoulement du souvenir douloureux, comme le ferait un psychiatre. Avec la Shoah, la culture allemande s’est coupée d’un part de la créativité artistique, la modernité contre laquelle le nazisme a opposé un art académique. Et comme une prédiction, Heinrich Heine, poète allemand du XIXème siècle annonçait : « Là où l’on brûle des livres, on finira par brûler des hommes ». Les poètes, Paul Celan ou Ingeborg Bachmann, choisis parmi ceux qui interrogent la culture allemande de l’après-guerre, Kiefer les convoque pour créer ses œuvres. Bachmann (1926-1973), poétesse autrichienne dont l’œuvre est marquée par le traumatisme de la guerre, transcrit par des mots ce que Kiefer porte dans sa peinture. Certaines œuvres de Kiefer empruntent leurs titres à des poèmes de Bachmann. Ainsi cette sculpture sous vitrine appelée « Von den Verlorenem gerührt, die der Glaube nicht trug, erwachen die Trommeln im Fluss »[2], vers empruntés au poème « Die Brücken », ou cette autre vitrine qui porte le titre d’un poème dont les vers nous transportent dans l’univers de « Little Nemo »[3] :

 

Das Spiel ist aus [4]  

 

Mein lieber Bruder, wann bauen wir uns ein Floss

und fahren den Himmel hinunter ?

Mein lieber Bruder, bald ist die Fracht zu gross

und wir gehen unter.

 

Mein lieber Bruder, wir zeichnen aufs Papier

viele Länder und Schienen.

Gib acht, vor den schwarzen Linien hier

Fliegst du hoch mit den Minen.

(…)

Wir müssen schlafen gehn, Liebster, das Spiel ist aus.

Auf Zehenspitzen. Die weissen Hemden bauschen.

Vater und Mutter sagen, es geistert im Haus,

Wenn wir den Atem tauschen. 

 

Quand on lit à haute voix un poème de Bachmann, on sent vibrer cette sonorité forte, mais douce à la fois quand elle n’est pas éructée par un fou dangereux, comme celui caricaturé par Charlie Chaplin dans « Le dictateur ».

 

Pour Kiefer, la période hitlérienne de l’Allemagne fait partie de son histoire, comme le stalinisme celle de la Russie, comme l’inquisition celle du catholicisme, comme la Terreur celle de la France, comme…. Kiefer sonde les mémoires, fait remonter le passé wagnérien de l’Allemagne, explore les ressorts du romantisme allemand dont Mme de Staël se fait l’ambassadrice en France, inspirant le courant romantique des poètes et écrivains du milieu du XIXème siècle.

 

 

[1]Anselm Kiefer, Centre Pompidou, exposition qui eut lieu du 16 décembre 2015 au 18 avril 2016

[2] « Touchés par les égarés que la foi ne portait pas, les tambours dans le fleuve s’éveillèrent » Die Brücken (Les Ponts) d’Ingeborg Bachmann, publié en 1953.

[3] « Little Nemo in Slumberland » (le petit Nemo au pays du sommeil), bande dessinée de Winsor McCay dont la première planche parue en 1905 dans l’hebdomadaire New York Herald

[4]Traduction de « Das Spiel ist aus » :

Le jeu est fini

Mon cher frère, quand construirons-nous un radeau

Et ferons la descente des cieux ?

Mon cher frère, la cargaison sera trop pesante bientôt

Et nous sombrerons tous deux.

 

Mon cher frère, nous dessinons sur le papier

Tant de pays et de voies ferrées.
Prends garde, ici, devant les noires lignes,

Tu vas sauter sur les mines

(…)

Nous devons aller nous coucher, très cher, le jeu est fini.
Sur la pointe des pieds. Les chemises blanches bouffent.
Père et mère disent que la maison est hantée

Quand nous échangeons notre souffle.

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Photo d’un détail d’une installation de Barcelo au musée Picasso, dont je n’ai noté ni le titre, ni la date… « Grand mur de têtes », mais je ne suis pas sûr.

 

Une exposition intitulée « Miquel Barcelo, sol y sombra » [1] se tient actuellement sur deux sites, à la BNF et au musée Picasso. Pour un artiste, il pourrait être, ou présomptueux, ou inconscient, ou les deux à la fois, de venir de son vivant s’exposer dans l’antre du musée Picasso, actuellement occupé par une exposition de ses sculptures[2]. Mais avec Barcelo, la confrontation est très naturelle, la juxtaposition évidente, comme s’il était l’héritier de son œuvre, comme si Picasso renaissait en lui, non en le copiant mais en le prolongeant… et ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Reconnaissant de ce qu’il lui doit, Barcelo dit : « A travers Picasso, j’ai compris l’art moderne, et même l’art plus ancien. Cézanne, probablement, et Gauguin, je les ai compris à travers Picasso. » Né en 1957 aux Baléares, l’artiste parcourt le globe autant que les expériences artistiques. Influencé par Tapies, Pollock, Cy Twombly, Beuys, il a côtoyé nombre d’artistes contemporains, Warhol que lui présenta son ami Basquiat, Mariscal un autre ami… ses affinités vont aussi vers des écrivains et des poètes, Bowles, Guibert… Grand voyageur infatigable, Il a longtemps partagé sa vie entre l’Afrique, les Baléares et Paris, installant dans chaque lieu un atelier.

 

J’ai encore une vision très vive de ma première « rencontre » avec Miquel Barcelo et avec ses travaux entre réalisme et abstraction. C’était en 1996 au Musée du Jeu de Paume, à l’occasion de la première grande rétrospective de son œuvre, exposition couplée avec le Musée d’Art moderne sous le titre « Impressions d’Afrique ». Pour Barcelo, l’Afrique est sans conteste plus qu’une impression provoquant un délire comme chez Raymond Roussel, mais bien une immersion profonde aux origines de l’art, ce que le peintre ressentira devant les peintures rupestres de la grotte d’Altamira.

 

Barcelo interroge la terre, sa matière, sa texture, son origine, sa sensualité pour en faire une retranscription dans son art. Il interroge en même temps les mythes fondateurs de l’art ceux primitifs, que ce soit l’art africain ou l’art pariétal des cavernes préhistoriques. Barcelo interroge l’art quand il est artisanal, produit de ses mains qui puisent dans la terre, dans les origines de l’homme.

 

 

 

Kiefer et Barcelo sont deux gros « bouffeurs » de toiles, une faim insatiable de surfaces à remplir avec toutes sortes de techniques. A la fin, débordant forcément du carré de la toile, si grande soit-elle, ils la transperce et ça donne la suite : sculptures, gravures, poteries, céramiques, fresques… Les deux artistes ont des thèmes récurrents en commun: l’atelier, la matière, la poésie. Ils ont en commun avec Picasso d’être « inventifs et transgressifs (…) le don de la métamorphose, le sens du cycle de la vie et de la mort, de même qu’une conception magique de l’art, héritée de la fréquentation proche ou lointaine, de l’Afrique et de ses fétiches »[3], ce dernier point se rapportant à Barcelo.

 

Barcelo et Kiefer, ces deux artistes n’usent guère de l’abstraction dans leur œuvre, tant ils puisent dans le réel pour créer un art rageur, sauvage, qui à force d’être trituré quitte sa réalité. Mais l’art abstrait ne semble être qu’un grossissement de la réalité, autrement dit c’est la perception mentale de ce que nos yeux voient à travers le filtre de la pupille d’abord qui donne les contours et la couleur, puis celui du cerveau qui en donne le sens et l’interprétation. Autant le premier filtre est commun à tous ou presque, mis à part les daltoniens et autres atrophies oculaires, autant le second appartient à une communauté d’esprit, voire un individu seul. C’est alors que déviant du groupe, on dit qu’il est fou. Il en va ainsi de nombre d’artistes, pas seulement ceux que l’on range chez les « abstraits ».

 

Vincent du Chazaud, 6 mai 2016  

[1] « Miquel Barcelo, sol y sombra », exposition à la BNF site François Mitterrand du 22 mars au 28 août et exposition au Musée national Picasso, du 22 mars au 31 juillet.

[2] « Picasso.Sculptures » du 8 mars au 28 août 2016 au musée Picasso.

[3] Marie-Laure Bernadac, catalogue de l’exposition «Miquel Barcelo, Sol y sombra », éditions Actes Sud/BNF, Paris 2016.

 

 

Billet n°87 – DU DROIT D’AUTEUR

26 avril, 2016  |  LE BILLET

Billet n°87 – DU DROIT D’AUTEUR

Dans ces affaires de droit d’auteur, si les architectes-concepteurs peuvent sembler indifférents et les architectes-rénovateurs sans scrupules, les maîtres d’ouvrage ne sont pas exempts de tout reproche. Ils laissent leur patrimoine aller à vau-l’eau, puis le détruisent, comme la ville de Royan avec le casino de Ferret, ou le donnent à réhabiliter à des architectes discourtois, comme la SCIC confiant à Roland Castro la réhabilitation des logements « La Caravelle » de Jean Dubuisson[1]. Les maîtres d’ouvrage agissent parfois avec désinvolture et parfois du mépris pour l’auteur, mais savent aussi s’entourer de garanties tant ces questions de droit d’auteur restent dans le flou. Ainsi pour le projet du Centre national de la danse à Pantin dans l’ancien Centre administratif de Jacques Kalisz, le maître d’ouvrage, le ministère de la Culture, a inséré le texte suivant dans l’appel à candidature : « Le futur marché de maîtrise d’œuvre comportera une clause au terme de laquelle le maître d’œuvre devra apporter toute garantie au maître de l’ouvrage contre tout recours du concepteur initial du bâtiment au titre du droit moral d’auteur… »[2]

 

Dans un pays où la sensibilisation à l’architecture en est à ses balbutiements, les élus n’échappent pas, parfois, à la règle de cette misère culturelle généralisée. Relayées par les lenteurs administratives, leurs décisions peuvent être irrémédiables pour l’héritage architectural récent. Ce sont souvent des associations bénévoles et opportunes qui permettent des sauvetages hâtifs. Il en fut ainsi pour la maison Hennebique à Sceaux, pour la maison de verre de Pierre Chareau à Paris, pour la villa Jaoul de Le Corbusier à Neuilly, pour la maison Cavroix de Mallet-Stevens à Croix près de Lille, toutes sauvées in-extremis du vandalisme et de l’ignorance par des actions privées. La maison Girard de Pierre Sirvin construite au Plessis-Robinson au début des années soixante-dix n’eut pas cette chance, malgré la mobilisation de quelques personnalités (Bernard Rocher, Joseph Belmont, Anne-José Arlot, Pierre Prunet, Claude Vasconi…), ainsi que l’alerte en direction du CAUE, du SDAP et du ministère de la Culture[3]. Peu après avoir tiré le signal d’alarme, la revue  d’Architectures  constatait la destruction de la maison Girard, suite à un remaniement du POS par la municipalité de Plessis-Robinson, aiguisant la convoitise de promoteurs peu scrupuleux.[4] Parfois c’est un peu hâtivement que des pétitions sont lancées sur les réseaux sociaux ou dans la presse, faisant appel à la sensibilité de certaines personnalités mal informées mais promptes à se laisser médiatiser par cet intermédiaire. Il en fut ainsi pour l’école du Gond-Pontouvre en Charente, dont l’histoire « édifiante » sera contée dans un prochain billet.

 

Si quelques rares architectes ont eu le privilège de voir certaines de leurs œuvres consacrées de leur vivant, si l’on considère qu’un bâtiment classé Monument historique est une des distinctions les plus prestigieuses qui soit, d’autres ont connu l’infamante dégradation de leur œuvre jusqu’à leur destruction : pour le créateur qui a mis beaucoup d’affectivité à la réalisation de son projet, le coup est rude. La question se pose du rôle que la société souhaite voir jouer par l’architecte. L’école le forme à devenir un « artiste » indépendant, pouvant jouer de toute sa fibre sensible. Ces « architectes-artistes » propulsés dans le métier verront bientôt leur « art » battu en brèche par les réalités économiques et sociales, le tout parachevé par le système des concours ne permettant qu’aux plus  talentueux, ou aux plus habiles, d’émerger et d’être propulsés sur le devant de la scène, refoulant les autres. Et quand ceux-ci ont la « chance » de pouvoir construire, parfois leur « œuvre » s’écroule sous leurs yeux, de leur vivant… Quel artiste y survivrait ?

 

 

Vincent du Chazaud

[1] « Villeneuve-la-Garenne : doit-on casser la Caravelle ? », d’Architectures n°72, janvier/février 1997.

[2] « Un auteur en colère », propos de Jacques Kalisz recueillis par Pascale Blin, d’Architectures n°93, mai 1999.

[3] Desmoulins C. « Pourquoi détruire la maison Girard », d’Architectures n°38, septembre 1993.

[4] d’Architectures n°39, novembre 1993.

Billet n°85– DU DROIT D’AUTEUR (1/2) – L’AFFAIRE DU THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES

11 avril, 2016  |  LE BILLET

Billet n°85– DU DROIT D’AUTEUR (1/2) – L’AFFAIRE DU THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES

 

À la fin des années 1980, le théâtre des Champs-Elysées d’Auguste Perret fut « couronné » par un restaurant panoramique, œuvre de Franck Hammoutène pour l’intérieur et pour l’enveloppe de Brigit de Cosmi, épouse de Robert Lion. Ce dernier était alors président de la Caisse des dépôts et consignation, principal actionnaire de la société propriétaire du théâtre et maître d’ouvrage de cet «élégant carton à chaussures posé sur l’un des plus beaux bâtiments construits sur les bords de la Seine depuis le début du siècle », selon la qualification qu’en donna Emmanuel de Roux dans le journal Le Monde.[1]

 

Dans cette affaire, l’Ordre des architectes s’était ligué avec les héritiers d’Auguste Perret pour demander la démolition de cette adjonction faite à « l’œuvre du maître ». En première instance, le tribunal de Grande instance de Paris a rejeté la demande de démolition de cette surélévation sur le toit du théâtre, les juges ayant estimé que « si l’on peut comprendre l’émotion ressentie par les demandeurs (…) les modifications apportées ne constituent pas une dénaturation substantielle de la création des frères Perret »[2]. Espérant pouvoir faire réformer cette décision constituant une interprétation restrictive de la loi du 11 mars 1957 sur la propriété artistique, de plus sur un immeuble classé, les plaignants firent appel mais furent déboutés, la Cour ayant fait prévaloir les droits nés de l’usage sur ceux de la propriété intellectuelle. L’avocat spécialiste du droit d’auteur, Michel Huet, défenseur des plaignants, rappelle l’importance de bien connaître le contexte historique dans les affaires de ce genre :

« Georges Kiejman et moi-même nous nous sommes battus sur le terrain du droit d’auteur des architectes. Les conditions dans lesquelles a été engagé ce procès montraient qu’on ne peut oublier l’histoire quand on fait du droit. Jean-Louis Cohen et d’autres ont planché sur la paternité du théâtre. C’est un vrai problème de droit d’auteur. Le génial Perret a été appelé par Van de Velde. Mais c’est lui qui a été évincé. Ce sont ses plans qui seront modifiés, altérés. Un jour, il faudra faire faire une thèse à un étudiant sur le cas du théâtre des Champs-Elysées, c’est une mine d’enseignement sur la question »[3].

 

Pourtant l’affaire n’en resta pas là, car ce projet de restaurant sur le toit du théâtre des Champs-Elysées n’avait fait l’objet que d’une déclaration de travaux au lieu d’un permis de construire, « comme s’il s’agissait d’un banal édicule d’ascenseur »[4]. Le Tribunal administratif confirmait cette obligation d’un permis de construire, ainsi que le bien-fondé à l’Ordre des architectes d’être solidaire de l’action engagée. En 1992, la société immobilière du théâtre des Champs-Elysées, mécontente de cette décision de justice, portait l’affaire devant le Conseil d’Etat. Le 16 décembre 1994, le Conseil d’Etat rendait son arrêt en confirmant en tous points les décisions du Tribunal administratif, l’obligation d’un permis de construire et que l’Ordre des architectes, agissant « en vue de la protection d’une œuvre des frères Perret faisant partie du patrimoine architectural, avait intérêt à l’annulation de la décision attaquée ». Cette décision de jurisprudence importante pouvait laisser présager une démolition de cette « verrue » construite illégalement sur le Théâtre… Aujourd’hui, vingt ans après il n’en est rien, j’en suis témoin pour passer régulièrement en moto avenue Montaigne et ainsi avoir suivi le dernier chantier de rénovation du théâtre en 2003, le restaurant couronnant toujours l’œuvre de Perret. Autre question, le « maître » aurait-il accepté un tel couvre-chef sur son œuvre, lui qui n’hésita pas à spolier Van de Velde de son projet ?

Vincent du Chazaud,

[1] Cité dans l’article « La démolition du restaurant du théâtre des Champs-Elysées en appel », d’Architectures, n°4, avril 1990.

[2] « La démolition du restaurant du théâtre des Champs-Elysées en appel », d’Architectures, n°4, avril 1990.

[3] « Questions autour de la modernité de la propriété artistique », propos de Michel Huet recueillis par Francis

Rambert, d’Architecture n°77, octobre 1997.

[4] d’Architectures n°52, janvier/février 1995, p.7.

Billet n°83 – TROIS PETITS LIVRES, DEUX GROSSES BD (1/2)

27 février, 2016  |  LE BILLET

Billet n°83 – TROIS PETITS LIVRES, DEUX GROSSES BD (1/2)

 

La taille de ces cinq ouvrages, petits ou gros, est indépendante de leur qualité à chacun. Dans des genres différents, ils se rejoignent sur un même sujet, celui du combat des petits contre les gros, des faibles contre les puissants, ainsi que des pratiques douteuses des pouvoirs pour se maintenir en place. Il était un temps, mais c’était aux temps lointains de la chevalerie, où celui qui était adoubé acquérait une certaine puissance et un certain prestige qu’il mettait au service de son suzerain, mais aussi des faibles, de la veuve et de l’orphelin… Autre cas d’abaissement, la légion d’honneur aujourd’hui est tellement galvaudée, qu’on se distingue plus en évitant de l’exhiber, en la refusant, ou en n’étant pas promu dans son rang…

 

Ces cinq ouvrages, petits et gros, ouvrent les archives d’une période démarrant en 1945 à la Libération, puis celle du gaullisme, depuis l’arrivée au pouvoir du général en 1958, jusqu’aux derniers soubresauts de ce régime avec l’ère sarkozyste, soit un peu plus d’un demi-siècle, avec une quinzaine d’années d’un intermède mitterrandien de 1981 à 1995.

 

Les trois petits livres sont publiés, et écrits même pour deux d’entre eux, par l’excellent éditeur Bernard Marrey, dont la maison s’appelle « Les éditions du Linteau ». Il faut les lire l’un derrière l’autre, car ils racontent des histoires tellement proches ; l’époque, les personnages et les évènements qui y sont relatés sont issus d’un même moule, et les « héros » de ces histoires sont des hommes hors du commun.

 

Le premier livre, « La mort de Jean Prouvé »[1], reprend les mots de désarroi écrits à ses enfants peu avant sa mort en 1984 par l’industriel et créateur nancéen, lorsqu’il est contraint d’abandonner son usine de Maxéville : « sachez que je suis mort en 1952 (…) De mes occupations après 1952, des amis très chers m’ont affirmé que j’avais réussi. Personnellement, je n’en ai jamais été convaincu et cela m’a détruit un certain goût de la vie ». Le Corbusier lui écrit à ce moment, avec ses mots bien à lui, quelque chose comme « ils vous ont coupé les abattis, il va falloir vous débrouiller avec le reste ». Les promesses de commandes non tenues de l’Etat, les pressions des entreprises du BTP sur le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, ayant eu longtemps à sa tête, pourtant, un homme ouvert au progrès comme Claudius Petit, la mainmise du puissant groupe de l’Aluminium français dans une entreprise créative, un ensemble de conjonction vont écarter Jean Prouvé de son entreprise, laquelle ne résistera pas au départ de son chef d’entreprise et finira par péricliter.

 

Le second livre, « Paul Chaslin, souvenir d’un entrepreneur tout terrain »[2] est une autobiographie dans la première partie de l’ouvrage jusqu’à la pénible épreuve du procès qui, trop douloureuse pour lui, fut écrite par Bernard Marrey, son ami et éditeur. Paul Chaslin y raconte son engagement militant, dans le scoutisme d’abord où il se forge un esprit d’équipe, puis dans les associations culturelles, puis avec la création de son entreprise de bâtiments industrialisés, GEEP industrie, dans laquelle il fonde l’espoir d’un travail d’équipe, se démarquant de l’entreprise capitaliste… Son client, ce sont les collectivités mais surtout l’Etat, les commandes affluent mais les paiements ne suivent pas. Les banques garantissent jusqu’au jour où elles décident de lâcher celui qu’elles maintiennent en respiration artificielle, alors qu’il était sorti de l’eau. Pour finir la justice condamne, c’était le 17 mars 1978… Appel et cassation ne changeront rien à sa peine, de la prison avec sursis. Il faut attendre 1986 pour que les mérites de Paul Chaslin soient enfin reconnus lorsque lui fut remis le 21 février la Légion d’honneur des mains de Germaine Tillion, en présence d’un grand commis de l’Etat, Paul Delouvrier. Pourquoi l’avoir acceptée ? Une façon sans doute de laver son honneur, et pour l’Etat de faire son mea culpa à bon compte… Napoléon, qui institua cette récompense en 1802 pour les mérites éminents militaires ou civils rendus à la nation, disait « c’est avec des hochets que l’on mène les hommes »… et cela perdure…

 

La lecture de ces deux premiers livres, petits mais riches, nous rappelle un troisième, pas plus gros, « Fernand Pouillon, l’homme à abattre » [3], qui fit déjà l’objet d’un billet, le n°11 de juillet 2010. Sans doute Pouillon, et il l’a écrit lui-même, a-t-il fait les frais de la vindicte de Michel Debré, d’une part envers un homme aux idées libérales et favorables à l’indépendance de l’Algérie, d’autre part envers un architecte qui troublait ce milieu du bâtiment choyé par le monde politique, car auprès duquel il trouvait son financement. Faut-il voir dans l’arrestation de Pouillon la main du SAC ? L’implacable instrument de ce pouvoir de l’argent et de la politique pour broyer l’homme Pouillon et le danger qu’il représentait, s’appelle la « justice », et ses représentants, les juges Seligman et Dauvergne, le procureur Jacques Herzog. Ces derniers se sont posés en défenseur de la politique du gouvernement en matière de logement social, c’est-à-dire un maintien des pratiques établies par l’ordre des architectes et les entreprises du BTP. La condamnation prononcée à l’encontre de Pouillon était disproportionnée par rapport à son rôle et au regard des condamnations des autres inculpés dans l’affaire du Comptoir National du Logement (CNL), ainsi qu’au regard d’autres affaires de ce genre traitées à l’époque.

 

Dans les deux premiers livres on voit deux hommes, l’un Lorrain Jean Prouvé, l’autre Breton Paul Chaslin, issus de milieux plutôt modestes, des artistes actifs dans le mouvement Art nouveau de l’Ecole de Nancy pour le premier, des commerçants à Loudéac en centre Bretagne sous développée pour le second… Ils sont des entrepreneurs « entreprenants », créatifs, imaginatifs. Ils étaient des chefs d’entreprise militants, l’aspect humain était plus important que le profit. Jean Prouvé ne concevait son travail qu’en équipe, et lors de l’assemblée générale du 30 juin 1953 au cours de laquelle il remit sa démission il déclara : « Sans la compétence et la foi en ce que l’on construit, à laquelle tous doivent participer, il ne peut y avoir de certitude de réussite ». Quant à Paul Chaslin il écrit qu’il a toujours eu le souci « de réunir les gens, de réunir les activités (…) j’ai toujours cherché à m’associer avec d’autres, à associer les gens ». C’est la crainte de perdre le contrôle de leur entreprise, et l’esprit qu’ils y avaient insufflé, qui leur sera fatal. Victimes de leurs succès, la trésorerie ne suit pas le rythme de croissance de leurs entreprises ; Chaslin refuse de procéder à une augmentation du capital ce qui le rend à la merci des banques, Prouvé s’y plie ce qui le rend à la merci de ses actionnaires. Ils ont été broyés par deux systèmes, l’un politique avec une administration étatique désinvolte et peu fiable, l’autre économique avec des lobbys d’entreprises du bâtiment gardiennes de leurs suprématie et pourvoyeuses de fonds des partis politiques de toutes tendances. Ces trois hommes, car on peut associer Fernand Pouillon l’architecte au sort fait aux deux industriels, ont pris des risques, mais qu’est-ce qu’une entreprise qui ne prend pas de risques ? Lors du procès de Paul Chaslin et de GEEP industrie en 1978, Henri Ducassou[4], cité comme témoin, déclara au tribunal : « Veut-on faire ici le procès du risque ? Si le risque est calculé de telle façon que la réussite soit certaine, peut-on parler de risque ? (…) Un entrepreneur n’a pas d’autres choix : ne rien faire ou prendre des risques ». Et citant Jean Jaurès : « Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer ».

 

Dans ces trois livres, les trois acteurs principaux sont animés par la volonté de construire vite et à bas prix, car l’époque le réclame, mais de qualité et solide, avec comme résultat une architecture créative car conjugaison d’humanisme, d’intelligence et de talent. Dans cette période de l’après-guerre, cet état d’esprit a parfois manqué aux différents ministres de la reconstruction, hormis Eugène Claudius-Petit, soumis aux diktats des maîtres de forges qui freinaient la production d’acier avec la hantise de se voir nationalisés et des cimentiers qui monopolisaient le bâtiment et imposaient leur façon de construire. Cette politique sera fatale aux Ateliers Jean Prouvé en 1953, alors que son chef d’entreprise était un des créateurs les plus importants de cette première moitié du XXème siècle. Près de vingt ans plus tard, GEEP industrie subira le même sort, cassé par les banques et étranglé par l’Etat qui n’honorait pas ses créances. Pourtant Paul Chaslin et son entreprise auront aidé et participé à équiper la France après la crise de 1968, alors déficitaire en locaux scolaires et universitaires.

 

Plane l’ombre de politiques complices de grands groupes du BTP, trempent dans ces affaires les mains sales des hommes du SAC chargés des basses œuvres du gaullisme. Cet aspect sombre et sanglant de notre histoire sera évoqué dans une BD dont il sera question dans le prochain billet, « Cher pays de notre enfance, enquête sur les années de plomb de la Vème République », dont la couverte représente la photo officielle du président de la République, Charles de Gaulle, dont le costume est éclaboussé de rouge « sang » sur le côté.

 

Vincent du Chazaud,

9 février 2016

 

 

[1]La mort de Jean Prou­, Bernard Marrey, Editions du Linteau, Pa­ris, 2001

[2] Paul Chaslin, souvenir d’un entrepreneur tout terrain, Editions du Linteau, Pa­ris, 2012

[3] Fernand Pouillon, l’homme à abattre, Bernard Marrey, Editions du Linteau, Paris, 2010.

[4] PDG d’une importante entreprise du bâtiment, membre du Conseil économique et social, ancien vice-président de l’Association nationale des Chambres de commerce et d’industrie.

Billet n° 82- RENZO PIANO

Billet n° 82- RENZO PIANO

26 janvier, 2016  |  LE BILLET

A propos des billets, je ne pensais pas que ces quelques écrits jetés sur le papier, souvent au gré de mes voyages en train, puissent trouver un public aussi nombreux, voire assidu. Evidemment quand un billet a été ouvert aussi souvent que six cent quatre vingt dix fois, il y a très certainement des internautes qui, grugés peut-être par un titre racoleur, l’ont aussitôt refermé sans lire son contenu… Mais quand même, six cent quatre vingt dix fois… Ca fait rêver l’écrivain en herbe et ça devrait faire réfléchir des éditeurs potentiels…

 

Submergé par l’émotion l’autre soir en assemblée générale, je n’ai pas trouvé un seul mot pour vous remercier, j’en suis confus et je le fais maintenant, ni pour vous faire l’annonce que, alors qu’aujourd’hui est délivré le numéro 82, au centième numéro je compte fêter ce cap (« que dis-je, un cap, c’est une péninsule »), par une belle « épluchette » (mot québécois pour éviter l’anglicisme « cocktail »). Surveillez donc le défilé des prochains numéros, façon détournée de dire « continuez à me lire »…

 

Je reviens de la Cité de l’architecture du Trocadéro, où j’ai passé quatre heures dimanche après-midi, pendant que ma mie travaillait au salon « Art et objets » à Villepinte. Je ne parlerai que de la première exposition, « La méthode Piano »[1], qui à elle seule pourrait faire l’objet de plusieurs billets, les deux autres expositions sur Chandigarh[2] et l’AUA[3] pouvant remplir, elles, un nouveau billet. Et puis mon intérêt, et mon temps, ont été plutôt consacrés à la première.

 

Renzo Piano a commencé à connaître une audience internationale avec le Centre Georges Pompidou, lauréat en juillet 1971 , avec le britannique Richard Rogers, du concours international d’architecture présidé par Jean Prouvé, avec lequel il a trouvé un « père spirituel ». Le bâtiment a été ouvert au public le 2 février 1977. Ce chantier fut le début d’une fructueuse et constante collaboration, ainsi que d’une forte amitié, avec l’ingénieur irlandais Peter Rice, jusqu’au décès de ce dernier en 1992. Le Centre Pompidou fait partie de ses premières œuvres, celles qu’il range dans sa « Préhistoire ». Piano fêtait l’année dernière les cinquante ans de son activité d’architecte. L’exposition s’attache essentiellement aux derniers projets, livrés ou en cours, de ces vingt dernières années : depuis le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou (1991-1998), jusqu’au centre de chirurgie pédiatrique d’Entebbe en Ouganda actuellement en chantier, dont la particularité est de réaliser avec des artisans locaux des murs d’argile banché en strates de différents ocres. Entre les deux seront réalisés d’importants projets, entre autres l’extension du musée d’art Kimbell à Fort Worth (2006-2011) face au musée de Luis Khan et, en cours de construction, le Palais de justice de Paris. Il serait opportun que notre Compagnie des experts architectes près la Cour d’Appel de Paris organise une visite du chantier, et (ou) du bâtiment juste avant ou après son inauguration.

 

Ouverte au public le 11 novembre 2015, l’exposition est dédiée à la mémoire d’un membre de l’équipe parisienne de Renzo Piano Building Workshop (RPBW), tué lors des lâches fusillades du 13 novembre suivant. Déjà le ton est donné, RPBW c’est une équipe soudée et forte d’environ 130 personnes aujourd’hui, où tout le monde compte, où toutes les tâches sont valorisées et reconnues par le « manager ». L’architecture de Renzo Piano est faite d’honnêteté et de morale, avec les autres, avec soi-même, avec l’environnement et la matière aussi.

Son architecture est faite d’un assemblage pièce par pièce, « pezzo a pezzo » dit Piano, à la fois physique et intellectuelle, où la maquette, comme le crayon (un feutre vert pour Piano), sont des instruments de dégrossissage du projet, instruments de créativité et de liberté car ils permettent de tester en vrai le projet dans toutes ses dimensions, de sa plus petite à sa plus grande.

 

Piano, fils d’un entrepreneur du bâtiment de Gênes, port italien où la ville et ses installations portuaires « flottent » au-dessus de la mer, s’amuse en comparant la « lourdeur » des constructions massives en briques et béton de son père, et celles « légères » qu’il essaye de donner à ses architectures. Mais il reconnaît que les lois de la gravité finalement l’emportent, et que le socle de ces architectures, sa base ancrée dans le sol, est bien celle d’une filiation du père au fils, c’est aussi la transmission d’un état d’esprit, celui du travail « bien fait »…

 

Le slogan de Renzo Piano à l’adresse des jeunes architectes qui viennent frapper à la porte de son agence, c’est « Venez et Prenez ». Ceci reflète son « don de soi », cette envie de transmettre non comme s’il délivrait une doctrine, mais plutôt un savoir-faire, comme celui d’un artisan transmettant son art du métier à un apprenti. Il y a de la diversité et de la complexité dans le métier d’architecte, à la fois, technicien, artiste, géographe, urbaniste, sociologue topographe, historien, poète et philosophe ce serait mieux encore, et j’en passe… Savoir et faire face aux exigences d’un projet, celles d’un commanditaire, celles d’un terrain, celles de techniques constructives, celles des dimensions sociales et humaines. « Venez et prenez », il y a une dimension christique, non ?

 

Si le Renzo Piano Building Workshop est une formidable machine à produire des projets d’une incomparable exactitude technique, sauf à comparer avec l’architecture suisse peut-être, Renzo Piano sait insuffler aussi de la poésie et faire que son architecture crée l’émotion. «Que serait la vie sans émotion ?» ajoute Piano. Il comprend, pour les écouter attentivement et patiemment, les sœurs Clarisse et leur projet de monastère à Ronchamp, au pied de l’arbre (la chapelle) de maître Corbu… Tel le renard de la fable, sans flatterie mais en tirant profit, Piano a su écouter la leçon corbuséenne, comme celle de Jean Prouvé, qui, dans un bel arrangement des choses, réalisa ici le campanile de la chapelle. Ainsi sont rassemblés sur cette colline mythique trois grandes figures de l’architecture moderne et contemporaine. Il faut rendre visite aux sœurs Clarisse, dans leurs « thébaïde » simple, fonctionnelle, où tout est à sa place sans forfanterie, où tout semble être là depuis que Corbu a pris possession de ce lieu… une symbiose donc. Des trois vœux des sœurs Clarisse pour leur projet, joie, silence, prière, Piano dit n’avoir rien pu faire pour le dernier, mais qu’il s’est employé corps et âme à satisfaire les deux premiers.

 

L’expression latine « genius loci », le « génie du lieu », était pour les Romains cet « esprit », ce farfadet, qui prenait possession d’un lieu et lui donnait son caractère, sa présence, sa signification. C’est ce « génie » que Piano cherche à repérer et reconnaître sur chaque lieu où on lui demande d’intervenir. Il « écoute » le lieu, pour exemple, la forme organique du « petit » projet de la fondation Seydoux avenue des Gobelins à Paris (2006-2014) ; elle est le résultat non pas d’une foucade de l’architecte, mais de contraintes, notamment d’une attention au voisinage en ménageant les vues depuis les fenêtres de la parcelle voisine, ce qui a conduit à cette forme ondulée et tordue.

 

Le temps d’une réunion du comité scientifique pour la salle Jean Prouvé au musée de Nancy, j’étais assis à côté de Renzo Piano. Impressionné et intimidé d’être là à côté de cet homme que j’aime, j’ai vite ressenti combien il dégageait humilité et amabilité pour son entourage, sachant écouter, et ne prenant la parole que lorsqu’on la lui donnait… il filait peu après sur son chantier du monastère des sœurs Clarisse à Ronchamp, où il avait rendez-vous avec Le Corbusier: j’aurais bien aimé le suivre…  

 

Vous avez la maestria d’un Luchino Visconti[4], l’élégance d’un Marcello Mastroianni[5], tanto di cappello, signore Renzo Piano[6]

 

Vincent du Chazaud, le 26 février 2016  

 

Palais de justice de paris, Renzo Piano Building Workshop

 

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[1] “La méthode Piano”, jusqu’au 29 février 2016

[2] « Chandigarh, 50 ans après Le Corbusier », jusqu’au 29 février 2016

[3] “Une architecture de l’engagement: l’AUA (1960-1985) », jusqu’au 29 février 2016

[4] Voir, revoir, et revoir encore « Le Guépard » de Luchino Visconti, d’après l’unique roman de l’aristocrate italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa… Lampedusa, cette île où échouent tant de malheurs.

[5] Voir, revoir, et revoir encore “Une journée particulière” d’Ettore Scola, qui vient de nous quitter.

[6] Chapeau bas, monsieur Renzo Piano

Billet n° 81 – LE MEMORIAL DE GEORGES-HENRI PINGUSSON (1894-1978)

11 janvier, 2016  |  LE BILLET, Non classé

Billet n° 81 – LE MEMORIAL DE GEORGES-HENRI PINGUSSON (1894-1978)

 

Le « Mémorial des martyrs français de la déportation »[1] est un monument commémoratif rendant hommage aux deux cent mille martyrs français morts dans les camps de la déportation entre 1940 et 1945, victimes de la barbarie nazie. Cet ouvrage a été initié par « Le Réseau du souvenir », association de déportés.

 

Ce monument est le fruit d’un lent processus de décisions et de gestation d’un projet qui prit près de dix années entre l’idée lancée en 1953 par l’association de déportés « Le Réseau du souvenir », le choix du projet de Pingusson à l’issue d’un concours restreint en 1954, le travail régulier de l’architecte sur ce projet avec plusieurs variantes jusqu’en 1960, année de lancement d’une souscription nationale rendant l’entreprise réalisable, enfin le chantier jusqu’en 1962, année de son inauguration par le général de Gaulle le 12 avril.

 

L’emplacement choisi pour le Mémorial aux déportés, à la pointe de l’île de la Cité, derrière Notre-Dame de Paris, a été déterminant pour le parti architectural, issu des deux points forts du site: un fleuve (la Seine), un monument historique (la cathédrale gothique). A cet emplacement se trouvait antérieurement la morgue , transférée quai de la Rapée en 1914.

 

L’édifice proposé par Pingusson est enterré, dans un axe légèrement décalé par rapport à Notre-Dame ; il émerge du fleuve dont il se protège par un épais parapet. Le Mémorial s’inscrit dans le triangle que forme la pointe amont de l’île de la Cité, sur un terrain de 581 m2. Il se développe sur deux niveaux:

 

-Au niveau haut, le square est conçu comme un jardin très sobre. Après avoir franchi cet espace de verdure formant écran contre l’agitation de la ville, en allant en direction de la pointe de l’île, vers la Seine, deux escaliers latéraux et étroits, de 1,10 mètre de largeur, conduisent au parvis, situé environ cinq mètres plus bas. Chaque escalier comporte 26 marches de 27×18,5 cm de hauteur .

 

-A ce niveau, au ras de l’eau, un parvis à ciel ouvert est clos d’un mur épais et haut de 5,70 mètres. Son sol, d’une superficie de 172 m2, est formé d’un dallage géométrique, des pavés de 30x28x10, aux joints fortement marqués. Deux ouvertures diamétralement opposées sont pratiquées dans l’épaisseur de son enceinte. Une ouverture basse en direction de la Seine, élément liquide mouvant, vivant. Cette issue est fermée par une lourde grille en fer surmontée d’une herse aux pointes acérées et menaçantes. En vis-à-vis, un étroit passage entre deux blocs monolithiques mène à une crypte hexagonale. On passe de la pleine lumière du parvis à la pénombre de cet espace de recueillement. En son centre, sous une dalle de bronze circulaire, repose le déporté inconnu. Les parois sont gravées en caractères cunéiformes de textes inspirés par le drame de la déportation, dus aux écrivains Aragon, Desnos, Eluard, Saint-Exupéry, Sartre, Vercors.

 

De cette rotonde centrale partent trois branches :

 

– Prolongeant la crypte, une étroite galerie de 2,20 mètres de large, s’étire sur 20,30 mètres. Ses parois scintillent de 200 000 flammes de verre, évoquant les martyrs des camps de concentration. Au fond de cet étroit couloir, une paroi de granit noir au-delà de laquelle brille en permanence une lueur.

 

-De cette crypte partent également deux ailes latérales, conduisant chacune d’abord à une chapelle contenant ossements et terre provenant des camps, puis à une cellule de déporté.

 

Deux escaliers intérieurs mènent à un niveau intermédiaire de 205 m2, avec quatre salles d’exposition destinées à abriter un musée des camps de déportation. Ces salles sont reliées par une galerie qui fait le tour du Mémorial en passant à l’intérieur de l’épaisse paroi qui cerne le parvis.

 

Schéma en plan et coupe du projet réalisé (projet de 1959)

 

L’ensemble du monument est réalisé en béton massif, d’un seul bloc, sans joint. Les agrégats qui le composent proviennent de tous les massifs montagneux de France, rappelant l’origine de tous les déportés. Ils sont concassés et agglomérés avec du ciment blanc éclaté au pic après la prise, procédé qu’utilisera Pingusson dans son dernier chantier de 48 logements sociaux intégrés dans les remparts du village .de Grillon dans le Vaucluse.

Les sols sont en ciment blanc poli, grésé ou bouchardé. Le dallage du parvis est strié de profonds sillons prolongeant la direction des deux escaliers latéraux convergeant vers la pointe de l’île.

Les grilles et la herse sont réalisées en fer forgé.

L’ouverture vers la Seine devait permettre à l’eau de s’engouffrer en période de crue, afin d’éviter la trop grande pression des eaux sur les parois de l’enceinte. Devant les difficultés d’entretien, Pingusson proposa d’y remédier en fermant l’ouverture en période d’inondation, et en remplissant le parvis d’eau propre correspondant au niveau des eaux de la Seine .

 

En gardant vivante la mémoire des victimes, le Mémorial participe à la prévention des atrocités commises par l’homme, pour aider à faire éclore un monde plus juste, plus tolérant, atteignant ainsi une dimension pédagogique.

Le problème posé à Pingusson a été d’atteindre à une signification maximale à travers l’architecture comme seul outil. Il a été très sensible à la possibilité qui lui était offerte de traduire seul , par son art , les notions de mémorial et de déportation.

Jean Cassou, conseiller artistique de l’association le Réseau du souvenir, a soutenu l’architecte dans son refus lorsque cette association souhaitait voir intervenir un plasticien ; il s’y opposa et empêcha toute intervention de couleur ou de forme qui fut étrangère aux volontés de l’architecte. La confiance et l’estime qui liaient Cassou et Pin­ gusson ont permis un développement favorable du projet.

 

Le Mémorial aux déportés n’est pas un monument « émergeant « , mais « immergeant « : il nous renvoie au plus profond de nous-mêmes, ainsi qu’à la souffrance de l’humanité. Le Mémorial ne célèbre pas, il commémore: la mémoire reste ce qui est enfoui au plus profond de nous. En enfouissant le Mémorial sous le square, Pingusson conçoit un monument évocateur d’un évènement précis: commémorer l’ignominie de la déportation et des camps de concentration. Ne cherchant pas à forcer la signification, il s’efface avec humilité devant l’horreur du crime. A l’inverse d’un monument devant lequel on reste statique, il propose un itinéraire initiatique en trois phases , que Pingusson a dénommé ainsi:

 

-la phase du silence : la traversée du jardin,

 

-la phase du dépaysement: l’escalier étroit et raide menant à une cour minérale austère, ceinte d’une haute muraille où interviennent uniquement l’eau et le ciel,

 

-la phase de présence : après un étroit passage, la crypte et l’évocation du souvenir de la déportation.

 

Avec simplicité, l’ensemble commémoratif atteint une grande puissance évocatrice. Le symbole se mêle tout naturellement à l’architecture, sans aucune intervention décorative ou artistique autres que grilles et herse en fer forgé.

 

A l’écart du monde, ce lieu est propice au recueillement, par son jardin sobre, par ses murs nus, par ses ouvertures vers le ciel et le fleuve, par sa crypte où la lumière diffuse épaissit les souvenirs douloureux. Pingusson a porté une attention passionnée à ce projet dix années durant, et au-delà jusqu’à la fin de sa vie. On y retrouve les principales revendications de son auteur pour son art, exacerbées par une commande singulière dans un site exceptionnel : exigence, clarté, qualité des espaces créés.

 

Le Mémorial des déportés, qui l’occupa une décennie, constitue une sorte de parenthèse dans l’œuvre de Pingusson. Avec l’hôtel Latitude 43 de 1931, avec la reconstruction de Sarrebruck entre 1945 et 1961, avec les logements sociaux de Grillon entre 1974 et 1978, le Mémorial des martyrs français de la déportation entre 1954 et 1964 fait partie des œuvres majeures de l’architecte. Peu de temps après sa construction, Pingusson reçut de la municipalité de Châlon-sur-Saône la commande d’un monument aux résistants et déportés , projet qui n’eut pas de suite.

 

Ce projet du Mémorial est entouré d’autres projets ou réalisations à caractère commémoratif de Pingusson:

-1925: concours pour le monument aux mort de Thann: 1° ex-aequo avec Chedanne qui aura la commande.

-1943: sépulture Porte.

-1961/1962 : monuments aux morts à Boust (réalisé)

-1964: monuments aux déportés à Chalon-sur-Saône (projet non réalisé)

.                             .

A Paris existent deux autres monuments commémoratifs comparables au Mémorial: le tombeau du soldat inconnu sous l’arc de triomphe de !’Etoile en 1921, et le mémorial du martyr juif inconnu impasse Putigneux de Goldberg, Persiltz et Arretche en 1956. Enfin de par les contextes topographique, programmatique ou historique, le Mémorial des déportés de Paris est à rapprocher du Mémorial de F.D Roosevelt à Washington en 1961, le Monument aux martyrs juifs de Louis Kahn en 1969 sur Ellis Island à New-York, et le Mémorial de Kennedy à Runnymede sur la Tamise.

 

 

Georges-Henri Pingusson photographié devant la herse du Mémorial de la déportation.

 

 

[1] Ce texte est le condensé d’une fiche réalisée en 1998 pour DOCOMOMO France (Documentation et Conservation des architectures et sites du Mouvement Moderne). Vient de paraître aux éditions du Linteau une monographie, « Mémorial des martyrs de la déportation » d’Antoine Brochard.

Billet n° 79- LES CONTRAIRES

24 décembre, 2015  |  LE BILLET

Billet n° 79- LES CONTRAIRES

Amour et haine,

Guerre et paix,

Le rouge et le noir,

De la sueur et du sang,

Le chagrin et la pitié,

Rires et larmes, triste et gai à la fois,

Compassion, déraison,

A la fois juste et injuste,

C’est vrai des fois, faux à d’autres,

Le silence et le bruit,

L’eau et le feu,

L’air et la terre,

Lourd et léger, une fois plume, une fois plomb,

Lumière et obscurité,

Espoir et lassitude, cafard et gaieté,

La beauté et la laideur,

 

Tous ces mots voisins, ou de sens contraires, on passe de l’un à l’autre, on s’y arrête, on les mélange une vie durant,

 

Le Yin et le Yang,

Noir et blanc,

Sain et malsain, la santé, la maladie

Haut et bas, de bas en haut,

Le nord et le sud, l’est et l’ouest,

Le sucré et le salé,

Pair, impair,

Droite et gauche,

 

Sont-ils complémentaires, tous alternent-ils au gré de nos humeurs, peut-on choisir à tout moment, est-on tributaire à jamais de notre caractère ?

 

Calme et bruyant,

Compréhensif, buté,

Pacifique, belliqueux,

Généreux et avare,

Bref et bavard,

Mufle et courtois,

Courageux et lâche,

 

Reviennent toutes ces petites faiblesses, on essaie de les effacer, de les oublier, en brandissant leur contraire, mais la bataille est rude sur cette balance des sentiments,

 

Logé et sans domicile fixe,

Bonheur et malheur,

Union et rupture,

Unique et multiple,

Amis et ennemis, les bons et les mauvais,

Jeunesse et vieillesse,

La vie, la mort,

 

On ne peut vivre l’un sans l’autre, on est à la fois l’un et l’autre… Alors, à quoi bon se battre les uns contre les autres ?

 

Vincent du Chazaud, le 20 novembre 2015, avec l’aide du « dictionnaire de synonymes, mots de sens voisin et contraires » d’Henri Bertaud du Chazaud, éditions Gallimard-Quarto, 2007

Billet n°80- ROLAND SIMOUNET (1927-1996)

Billet n°80- ROLAND SIMOUNET (1927-1996)

18 décembre, 2015  |  LE BILLET

Billet n°80- ROLAND SIMOUNET (1927-1996)

Avec mamie et des amis, nous étions dans le nord mi-novembre… en deux jours, nous avons eu le premier des bourrasques de neige, pour le second un soleil radieux.

 

Au musée de Villeneuve d’Asq, à l’entrée de Lille, on oublierait presque les œuvres exposées, tant on est « comme chez soi » dans cet espace. Ou plutôt, à moins d’être celui-là, on est comme dans le salon d’un ami collectionneur d’art. Sans ostentation aucune, Roland Simounet nous met dans de bonnes dispositions, de corps et d’esprit, et nous invite tour à tour à déambuler, à monter, à descendre, épier la lumière descendre savamment sur une œuvre ou jeter un regard sur l’extérieur. Quand enfin un tableau accroche le regard du visiteur, l’œil de ce dernier est exercé, reposé, disponible pour ausculter l’œuvre ; les peintures de Poliakoff par exemple, si profondes et mystérieuses, s’éclairent soudain d’une lumière que seul un esprit libéré de toutes les pesanteurs du temps peut ressentir. Il en sera de même pour toutes les salles de ce musée de Roland Simounet inauguré en 1983, exposant des œuvres d’art moderne et contemporain, puis on glisse dans un espace exposant plus resserré, haut de plafond, sombre et froid (peut-être le chauffage ne fonctionnait-il pas dans ces salles ?), où heureusement les œuvres d’art brut pallient au manque d’inventivité des lieux : nous sommes passés dans l’extension du musée, due « au geste architectural » de Manuelle Gautrand, lauréate d’un concours international en 2002, dont le bâtiment est inauguré en 2010. Le cliquètement de la lumière d’un moucharabieh n’est pas propice à la présentation d’une œuvre, et la lumière du nord ne s’y prête pas, si bien que les salles sont inondées de lumière électrique, à la différence des salles de Simounet où la lumière naturelle est rasante, tombante, diffuse ou pleine sur les œuvres : l’homme du sud a compris le climat du nord, l’emploi de ses matériaux, il n’importe pas des clichés de ses origines. Curieuse opposition dans la façon de faire de ces deux architectes… et de leur architecture. Roland Simounet, né en Algérie en 1927[1], a construit dans le nord une architecture sensible à ces deux pôles sensés être opposés, réunissant ce qu’on appelle communément, et trop hâtivement, des contraires quand ils seraient plutôt des complémentaires.

 

Déjà en 1953, lors du CIAM d’Aix-en-Provence, Simounet, jeune architecte de 26 ans, avait cherché en quoi les principes du Mouvement moderne, et les recherches de Le Corbusier sur le Modulor, pouvaient se reconnaître dans l’art de vivre du Maghreb, et notamment celui « de vivre tout court » des populations pauvres du bidonville de Mahieddine à Alger. Ce IXème congrès du CIAM avait pour thème « La charte de l’habitat », s’y distingueront ceux que l’on appellera « l’école d’Alger », avec outre Roland Simounet, Louis Miquel, Pierre-André Emery, Jean de Maisonseul et Jean-Pierre Faure. Avec l’équipe d’ATBAT de Casablanca, ils vont marquer les esprits et imposer une dimension humaine et sociale aux théories parfois trop réductrices et dogmatiques du Mouvement moderne. L’homme, mais également son milieu, site et climat, sa culture, art et société, sont des données qui viennent enrichir l’urbanisme et l’architecture. Le Corbusier les prend en compte quand il conçoit dans ce même temps la ville de Chandigarh.

 

Un an plus tard, en 1954, commence la reconstruction d’Orléansville, détruite par un tremblement de terre. Jean Bossu, qui en sera l’architecte en chef, y développera cette sensibilité au « sol », sans renoncer aux acquis du modernisme. Se débarrassant de « sa carapace d’architecte occidental », il fera œuvre d’une « architecture décolonisée »[2]. Simounet, avec Louis Miquel, va y réaliser le Centre culturel Albert Camus (1955-1960), condensé d’architecture sobre, suffisante, insérée au site comme il le fit pour la Cité de transit de Djenan-el-Hasnan. Pétris des cinq thèmes de l’architecture moderne prônés par Le Corbusier, Simounet et Miquel nous emmènent nous promener dans leurs architectures, dans leurs musées, que ce soit à Villeneuve d’Asq pour le premier, à Besançon pour le second, ou ensemble dans leur pays natal, l’Algérie, avec le Centre Albert Camus. Ce bâtiment en voiles de béton résistera au tremblement de terre de 1980 à nouveau destructeur, notamment pour le quartier Saint Réparatus de Jean Bossu entièrement effondré.

 

Pour Djenan-el-Hasnan, Simounet se souvient du projet « Roq » de Le Corbusier pour Roquebrune Cap-martin, construction en gradin épousant la forte pente du terrain. Mais il s’est surtout souvenu de ses recherches menées sur le bidonville de Mahieddine à Alger, dont les planches étaient présentées au CIAM de 1953. Ce travail pour loger le « plus grand nombre », aider les plus démunis, fondera ses premiers pas d’architectes en Algérie, et le suivra toute sa vie pour le meilleur de son œuvre. En Algérie d’autres projets suivront, seul (agglomération de Timgad, maisons des pêcheurs de Tipasa), ou associé aux architectes Daure et Béri (logements de Carrières Jaubert à Bab-el-Oued). « L’architecture est avant tout une attention aux hommes » rappelait-il. Daniel Treiber raconte que dans son bureau parisien, Simounet lui avait montré « avec une intensité et une excitation qui tranchaient avec son calme habituel fait de réserve et de vie intérieure, sa photo « la petite Victoire », jeune habitante de Djenan-el-Hassan perchée comme une divinité grecque sur la toiture en gradins, en guise de promontoire ». Dans sa monographie, Roland Simounet avait légendé cette photo ainsi : « 1958. Mes pensées vont souvent vers toi, petite « Victoire » de Djenan-el-Hassan, fille d’Alger, femme de mon pays ».

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« 1958. Mes pensées vont souvent vers toi, petite « Victoire » de Djenan-el-Hassan, fille d’Alger, femme de mon pays ». Roland Simounet

 

 

En 1962, Roland Simounet quitte l’Algérie, son pays natal, dans lequel il s’attachait à croire que les injustices de la colonisation seraient enfin réparées, comme Camus, de Maisonseul et d’autres. Il n’en a rien été, ou plutôt ces tentatives, comme celles du maire d’Alger Jacques Chevalier avec les programmes réalisés par Pouillon, sont arrivées trop tard, la révolte était ancrée dans les têtes et les corps meurtris. Pour cette deuxième vie, Roland Simounet s’installe à Paris où il avait été appelé dès 1960 pour un projet de 700 logements destinés aux plus démunis à Noisy-le-Grand. Il réalise un important projet de résidence universitaire à Tananarive (1962-1971), et d’importants programmes de logements en région parisienne et en Alsace, puis un ensemble de maisons de vacances à Ghisonnaccia en Corse (1969-1971) qui le remettent en lumière, par la force, la rigueur et la simplicité des constructions. Tous les projets de Roland Simounet sont préparés par des croquis d’une grande précision, accompagnés de détails où tout est annoté, mesuré, coté, ; le matériau, si petit, si humble, si fruste soit-il, dicte la dimension de l’œuvre, c’est la revanche des petits… Dans un excellent ouvrage collectif en hommage à Roland Simounet[3], Christian Devillers intitule sa contribution « L’architecture à la main ». Cette main de l’homme, de l’architecte, dessine le détail sur un carnet de croquis, que la main d’un autre homme, le maçon, va concrétiser en bâtissant les maisons comme celles de Ghisonnaccia en Corse. Roland Simounet remplira plus de deux cents carnets retraçant en dix mille pages trente cinq années de sa vie.

 

« Sur nos propylées et nos entablements,

sur nos arcs pérennes et

nos prodigieuses coupoles ; sur

nos voûtes archaïques ; dans la

rigueur des cloîtres ; sur les quoubbas

de notre Maghreb, dans le creux

de nos patios, sur les ressauts de

nos terrasses retrouvées.

Sur nos murs pleins où la seule

gravure dans un enduit chaulé,

marque la mémoire.

Et sur les bas-reliefs de tous les

temps. »[4]

[1] Descendant d’une lignée fondée par son trisaïeul, pharmacien de Bergerac, débarqué à Alger dès 1830

[2] DOUSSON Xavier, « Jean Bossu, une trajectoire moderne singulière », Editions du patrimoine, Centre des monuments nationaux, Paris, 2014

 

[3] « Roland Simounet à l’œuvre, architecture 1951-1996 », ouvrage collectif sous la direction de Richard Klein, Edition Musée d’art moderne Lille Métropole, Villeneuve d’Asq et Institut français d’architecture, 2000. Ce livre fait le pendant d’un autre ouvrage publié un an après sa mort en 1997 par le Moniteur, « Roland Simounet, d’une architecture juste, 1951-1996 » 

[4] Poème en prose de Roland Simounet publié dans la revue Poïesis en 1995

BILLET n°78 – TELESCOPAGE : DE ROYAN A CALAIS

21 novembre, 2015  |  LE BILLET

BILLET n°78 – TELESCOPAGE : DE ROYAN A CALAIS

 

Les actualités se télescopent parfois, en témoigne cette « Une » du Monde daté du 15 octobre 2015. D’un côté un sujet sur « Le bidonville « hors de contrôle » de Calais, ville champignon, ultime refuge des damnés de la terre », de l’autre en bas de page »La maison à portique de Jean Prouvé fait ses bagages (…) la maison fait partie d’un ensemble de pavillons issus de recherches sur le préfabrication de l’habitat des plus démunis ». La photo de couverture montre une vue aérienne du camp de Calais où les migrants s’abritent sous des tentes et des bâches plastiques, tandis qu’une page intérieure (page 21) illustre l’article « Le pavillon de Jean Prouvé déménage » d’une photo de la maison 8×12, conçue après-guerre pour loger les sinistrés…

Sinistrés, émigrés, les mots semblent résonner de la même façon, pourtant aujourd’hui le pavillon pour sinistrés de Prouvé est synonyme de richesse, tant son prix est élevé sur le marché de l’art. Drôle de retournement des choses et des idées qui prévalaient à une époque d’entraide et de charité, comme avec la « Maison des Jours meilleurs » du même Jean Prouvé pour répondre à l’appel de l’abbé Pierre en 1954, que l’on retrouve aujourd’hui dans les galeries chics parisiennes. D’ailleurs à propos de ces maisons, devrait-on dire des « Frères Prouvé », l’architecte en étant Henri Prouvé[1] et le constructeur Jean Prouvé avec ses ateliers. Jean Prouvé a très tôt associé ses frères à son travail, mais l’histoire n’a retenu que lui, ingrate qu’elle est également envers les frères d’Auguste Perret, ou envers Pierre Jeanneret avec son cousin Le Corbusier qui prit tout le devant de la scène…

 

« Et les autres », journal de la Fondation Abbé Pierre, dans son numéro 89 d’octobre 2015, livre un reportage sur les marchands de sommeil, avec en sous-titre, «un cauchemar éveillé ». Dans son éditorial, le président de la Fondation Abbé Pierre, Raymond Etienne, s’indigne des écarts inégalitaires qui se creusent, « footballeur transféré pour 80 millions d’euros, un pdg qui quitte son poste avec plusieurs millions d’euros de prime malgré des licenciements massifs dans son entreprise, une évasion fiscale galopante, des sociétés juteuses qui ne paient plus d’impôts (…) et pendant ce temps, dans le même ordre d’idée, des escrocs louent des taudis à prix d’or, profitant de la fragilité de ceux qui n’ont pas d’autres choix pour se loger… » Dans nos référés préventifs et nos expertises, nous pouvons voir des situations semblables… et pas seulement envers des immigrés clandestins, pour lesquels notre compassion peut s’émousser selon notre vision… je l’ai vu aussi avec un couple de très jeunes étudiants Lillois débarqués à Paris pour leurs études, louant dans le 13ème arrondissement de Paris une soupente d’à peine 10 m2 dont 5 m2 habitable pour 500 euros mensuels… il est vrai que le « studio » avait été entièrement repeint.

Comme un appel qui en rappelle un autre, Raymond Etienne conclut son éditorial par « Stoppons ces dérives et remettons les choses dans le bon ordre avant qu’il ne soit trop tard et que le divorce entre les élites et la société ne soit définitivement consommé… ».

 

Le même jour que la parution du Monde cité plus haut, jeudi 15 octobre, une conférence était donnée sur la péniche Louise-Catherine, ancien asile flottant de l’Armée du salut amarré quai d’Austerlitz, aménagée par Le Corbusier en 1929. Le thème en était « Le Corbusier, génie humaniste », les conférenciers Michel Cantal-Dupart[2], architecte initiateur de banlieue 89, une grande gueule au grand cœur, et Gilles Ragot, historien de l’architecture. Ce dernier, auteur d’un ouvrage qui fait référence sur la reconstruction de Royan[3], pourtant alerté sur le démontage programmé de la maison 8×12 de Jean Prouvé à Royan, reste étonnamment muet… Il faut préciser que cette maison est la propriété du député-maire de la ville, Didier Quentin, fils d’un architecte de la reconstruction de Royan qui avait fait de cette construction expérimentale son agence. Pourtant, dans l’avant-propos d’une publication sur « Royan: photographies de la reconstruction (1950-1961), archives photographiques du MRA », Didier Quentin écrivait: « Royan, ville martyre et sinistrée, fut considérée par le MRU comme prioritaire pour la reconstruction. Le ministère choisit d’en faire un laboratoire d’architecture moderne ». C’est justement ce « laboratoire d’architecture moderne » qui est dépecé par les maires de Royan qui se sont succédés depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, et le dernier en date ne fait pas exception, malheureusement, et le martyre de la ville continue.

Ce patrimoine royannais, témoin de la reconstruction de la ville et des tentatives d’industrialisation du bâtiment, va disparaître de son paysage comme, dans un passé que l’on croyait révolu, le Casino et le promenoir du Front de mer démolis, le Palais des congrès, la Poste et les galeries Botton défigurés, etc…

 

Pour sa défense, le député-maire invoque des difficultés à régler des droits de succession, ce qui l’acculerait à devoir se séparer de ce bien. Pourtant des solutions existent, et ce qu’ont fait Robert et Magda Rebutato afin d’honorer la mémoire de Le Corbusier, en préservant le site de Roquebrune-Cap Martin avec son cabanon, le restaurant l’Etoile de mer et la villa E1027 d’Eileen Gray, pourrait servir d’exemple. Ils ont fait don au Conservatoire du littoral de ce qui leur appartenait dans cet ensemble historique.

Il se trouve que le propriétaire de la maison 8×12 de Jean Prouvé, Didier Quentin donc, député-maire de la ville de Royan, est aussi ancien président du Conservatoire du littoral. Il a en mains tous les cartes pour préserver le patrimoine architectural de sa ville pour laquelle il a obtenu en 2011 le label « Ville d’art et d’histoire », notamment pour son patrimoine architectural des années 50…

 

Mais au fond, et ce sera ma conclusion, les marchands et les élites font trop facilement de Jean Prouvé un « designer de génie », ou un « architecte visionnaire ». Ce sont autant de termes que Jean Prouvé réprouvait, qui sont faux pour certains et qui ne le dépeignent pas du tout. Ceux qui lui correspondraient le mieux seraient ceux de constructeur humaniste, et plus que pour sa création inventive, mais sans la négliger, ceux de sa dimension sociale devraient nous intéresser au plus haut point, d’autant que celle-là est terriblement et douloureusement d’actualité… le télescopage de Calais et de Royan avec la « Une » du Monde vient nous le rappeler.

 

Vincent du Chazaud, le 1er novembre 2015

 

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La « Une » du Monde du 15 octobre 2015

[1] Se tient à Nancy, du 5 au 30 novembre 2015, l’exposition « En plein ciel ! Le Joffre St-Thiébaut, Henri Prouvé 1962 », manifestation organisée avec le concours des Archives Modernes de l’Architecture Lorraine (AMAL)

[2]Michel Cantal-Dupart, auteur de « Avec Le Corbusier, l’aventure du Louise-Catherine », CNRS éditions, Paris, 2015

[3] Gilles Ragot, Thierry Jeanmonod, Nicolas Nogue, « L’invention d’une ville, Royan années 50 », Centre des monuments nationaux Monum, éditions du patrimoine, Paris, 2003

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