Billet n°87 – DU DROIT D’AUTEUR

26 avril, 2016  |  LE BILLET

Billet n°87 – DU DROIT D’AUTEUR

Dans ces affaires de droit d’auteur, si les architectes-concepteurs peuvent sembler indifférents et les architectes-rénovateurs sans scrupules, les maîtres d’ouvrage ne sont pas exempts de tout reproche. Ils laissent leur patrimoine aller à vau-l’eau, puis le détruisent, comme la ville de Royan avec le casino de Ferret, ou le donnent à réhabiliter à des architectes discourtois, comme la SCIC confiant à Roland Castro la réhabilitation des logements « La Caravelle » de Jean Dubuisson[1]. Les maîtres d’ouvrage agissent parfois avec désinvolture et parfois du mépris pour l’auteur, mais savent aussi s’entourer de garanties tant ces questions de droit d’auteur restent dans le flou. Ainsi pour le projet du Centre national de la danse à Pantin dans l’ancien Centre administratif de Jacques Kalisz, le maître d’ouvrage, le ministère de la Culture, a inséré le texte suivant dans l’appel à candidature : « Le futur marché de maîtrise d’œuvre comportera une clause au terme de laquelle le maître d’œuvre devra apporter toute garantie au maître de l’ouvrage contre tout recours du concepteur initial du bâtiment au titre du droit moral d’auteur… »[2]

 

Dans un pays où la sensibilisation à l’architecture en est à ses balbutiements, les élus n’échappent pas, parfois, à la règle de cette misère culturelle généralisée. Relayées par les lenteurs administratives, leurs décisions peuvent être irrémédiables pour l’héritage architectural récent. Ce sont souvent des associations bénévoles et opportunes qui permettent des sauvetages hâtifs. Il en fut ainsi pour la maison Hennebique à Sceaux, pour la maison de verre de Pierre Chareau à Paris, pour la villa Jaoul de Le Corbusier à Neuilly, pour la maison Cavroix de Mallet-Stevens à Croix près de Lille, toutes sauvées in-extremis du vandalisme et de l’ignorance par des actions privées. La maison Girard de Pierre Sirvin construite au Plessis-Robinson au début des années soixante-dix n’eut pas cette chance, malgré la mobilisation de quelques personnalités (Bernard Rocher, Joseph Belmont, Anne-José Arlot, Pierre Prunet, Claude Vasconi…), ainsi que l’alerte en direction du CAUE, du SDAP et du ministère de la Culture[3]. Peu après avoir tiré le signal d’alarme, la revue  d’Architectures  constatait la destruction de la maison Girard, suite à un remaniement du POS par la municipalité de Plessis-Robinson, aiguisant la convoitise de promoteurs peu scrupuleux.[4] Parfois c’est un peu hâtivement que des pétitions sont lancées sur les réseaux sociaux ou dans la presse, faisant appel à la sensibilité de certaines personnalités mal informées mais promptes à se laisser médiatiser par cet intermédiaire. Il en fut ainsi pour l’école du Gond-Pontouvre en Charente, dont l’histoire « édifiante » sera contée dans un prochain billet.

 

Si quelques rares architectes ont eu le privilège de voir certaines de leurs œuvres consacrées de leur vivant, si l’on considère qu’un bâtiment classé Monument historique est une des distinctions les plus prestigieuses qui soit, d’autres ont connu l’infamante dégradation de leur œuvre jusqu’à leur destruction : pour le créateur qui a mis beaucoup d’affectivité à la réalisation de son projet, le coup est rude. La question se pose du rôle que la société souhaite voir jouer par l’architecte. L’école le forme à devenir un « artiste » indépendant, pouvant jouer de toute sa fibre sensible. Ces « architectes-artistes » propulsés dans le métier verront bientôt leur « art » battu en brèche par les réalités économiques et sociales, le tout parachevé par le système des concours ne permettant qu’aux plus  talentueux, ou aux plus habiles, d’émerger et d’être propulsés sur le devant de la scène, refoulant les autres. Et quand ceux-ci ont la « chance » de pouvoir construire, parfois leur « œuvre » s’écroule sous leurs yeux, de leur vivant… Quel artiste y survivrait ?

 

 

Vincent du Chazaud

[1] « Villeneuve-la-Garenne : doit-on casser la Caravelle ? », d’Architectures n°72, janvier/février 1997.

[2] « Un auteur en colère », propos de Jacques Kalisz recueillis par Pascale Blin, d’Architectures n°93, mai 1999.

[3] Desmoulins C. « Pourquoi détruire la maison Girard », d’Architectures n°38, septembre 1993.

[4] d’Architectures n°39, novembre 1993.

Billet n°85– DU DROIT D’AUTEUR (1/2) – L’AFFAIRE DU THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES

11 avril, 2016  |  LE BILLET

Billet n°85– DU DROIT D’AUTEUR (1/2) – L’AFFAIRE DU THEATRE DES CHAMPS-ELYSEES

 

À la fin des années 1980, le théâtre des Champs-Elysées d’Auguste Perret fut « couronné » par un restaurant panoramique, œuvre de Franck Hammoutène pour l’intérieur et pour l’enveloppe de Brigit de Cosmi, épouse de Robert Lion. Ce dernier était alors président de la Caisse des dépôts et consignation, principal actionnaire de la société propriétaire du théâtre et maître d’ouvrage de cet «élégant carton à chaussures posé sur l’un des plus beaux bâtiments construits sur les bords de la Seine depuis le début du siècle », selon la qualification qu’en donna Emmanuel de Roux dans le journal Le Monde.[1]

 

Dans cette affaire, l’Ordre des architectes s’était ligué avec les héritiers d’Auguste Perret pour demander la démolition de cette adjonction faite à « l’œuvre du maître ». En première instance, le tribunal de Grande instance de Paris a rejeté la demande de démolition de cette surélévation sur le toit du théâtre, les juges ayant estimé que « si l’on peut comprendre l’émotion ressentie par les demandeurs (…) les modifications apportées ne constituent pas une dénaturation substantielle de la création des frères Perret »[2]. Espérant pouvoir faire réformer cette décision constituant une interprétation restrictive de la loi du 11 mars 1957 sur la propriété artistique, de plus sur un immeuble classé, les plaignants firent appel mais furent déboutés, la Cour ayant fait prévaloir les droits nés de l’usage sur ceux de la propriété intellectuelle. L’avocat spécialiste du droit d’auteur, Michel Huet, défenseur des plaignants, rappelle l’importance de bien connaître le contexte historique dans les affaires de ce genre :

« Georges Kiejman et moi-même nous nous sommes battus sur le terrain du droit d’auteur des architectes. Les conditions dans lesquelles a été engagé ce procès montraient qu’on ne peut oublier l’histoire quand on fait du droit. Jean-Louis Cohen et d’autres ont planché sur la paternité du théâtre. C’est un vrai problème de droit d’auteur. Le génial Perret a été appelé par Van de Velde. Mais c’est lui qui a été évincé. Ce sont ses plans qui seront modifiés, altérés. Un jour, il faudra faire faire une thèse à un étudiant sur le cas du théâtre des Champs-Elysées, c’est une mine d’enseignement sur la question »[3].

 

Pourtant l’affaire n’en resta pas là, car ce projet de restaurant sur le toit du théâtre des Champs-Elysées n’avait fait l’objet que d’une déclaration de travaux au lieu d’un permis de construire, « comme s’il s’agissait d’un banal édicule d’ascenseur »[4]. Le Tribunal administratif confirmait cette obligation d’un permis de construire, ainsi que le bien-fondé à l’Ordre des architectes d’être solidaire de l’action engagée. En 1992, la société immobilière du théâtre des Champs-Elysées, mécontente de cette décision de justice, portait l’affaire devant le Conseil d’Etat. Le 16 décembre 1994, le Conseil d’Etat rendait son arrêt en confirmant en tous points les décisions du Tribunal administratif, l’obligation d’un permis de construire et que l’Ordre des architectes, agissant « en vue de la protection d’une œuvre des frères Perret faisant partie du patrimoine architectural, avait intérêt à l’annulation de la décision attaquée ». Cette décision de jurisprudence importante pouvait laisser présager une démolition de cette « verrue » construite illégalement sur le Théâtre… Aujourd’hui, vingt ans après il n’en est rien, j’en suis témoin pour passer régulièrement en moto avenue Montaigne et ainsi avoir suivi le dernier chantier de rénovation du théâtre en 2003, le restaurant couronnant toujours l’œuvre de Perret. Autre question, le « maître » aurait-il accepté un tel couvre-chef sur son œuvre, lui qui n’hésita pas à spolier Van de Velde de son projet ?

Vincent du Chazaud,

[1] Cité dans l’article « La démolition du restaurant du théâtre des Champs-Elysées en appel », d’Architectures, n°4, avril 1990.

[2] « La démolition du restaurant du théâtre des Champs-Elysées en appel », d’Architectures, n°4, avril 1990.

[3] « Questions autour de la modernité de la propriété artistique », propos de Michel Huet recueillis par Francis

Rambert, d’Architecture n°77, octobre 1997.

[4] d’Architectures n°52, janvier/février 1995, p.7.

Billet n°83 – TROIS PETITS LIVRES, DEUX GROSSES BD (1/2)

27 février, 2016  |  LE BILLET

Billet n°83 – TROIS PETITS LIVRES, DEUX GROSSES BD (1/2)

 

La taille de ces cinq ouvrages, petits ou gros, est indépendante de leur qualité à chacun. Dans des genres différents, ils se rejoignent sur un même sujet, celui du combat des petits contre les gros, des faibles contre les puissants, ainsi que des pratiques douteuses des pouvoirs pour se maintenir en place. Il était un temps, mais c’était aux temps lointains de la chevalerie, où celui qui était adoubé acquérait une certaine puissance et un certain prestige qu’il mettait au service de son suzerain, mais aussi des faibles, de la veuve et de l’orphelin… Autre cas d’abaissement, la légion d’honneur aujourd’hui est tellement galvaudée, qu’on se distingue plus en évitant de l’exhiber, en la refusant, ou en n’étant pas promu dans son rang…

 

Ces cinq ouvrages, petits et gros, ouvrent les archives d’une période démarrant en 1945 à la Libération, puis celle du gaullisme, depuis l’arrivée au pouvoir du général en 1958, jusqu’aux derniers soubresauts de ce régime avec l’ère sarkozyste, soit un peu plus d’un demi-siècle, avec une quinzaine d’années d’un intermède mitterrandien de 1981 à 1995.

 

Les trois petits livres sont publiés, et écrits même pour deux d’entre eux, par l’excellent éditeur Bernard Marrey, dont la maison s’appelle « Les éditions du Linteau ». Il faut les lire l’un derrière l’autre, car ils racontent des histoires tellement proches ; l’époque, les personnages et les évènements qui y sont relatés sont issus d’un même moule, et les « héros » de ces histoires sont des hommes hors du commun.

 

Le premier livre, « La mort de Jean Prouvé »[1], reprend les mots de désarroi écrits à ses enfants peu avant sa mort en 1984 par l’industriel et créateur nancéen, lorsqu’il est contraint d’abandonner son usine de Maxéville : « sachez que je suis mort en 1952 (…) De mes occupations après 1952, des amis très chers m’ont affirmé que j’avais réussi. Personnellement, je n’en ai jamais été convaincu et cela m’a détruit un certain goût de la vie ». Le Corbusier lui écrit à ce moment, avec ses mots bien à lui, quelque chose comme « ils vous ont coupé les abattis, il va falloir vous débrouiller avec le reste ». Les promesses de commandes non tenues de l’Etat, les pressions des entreprises du BTP sur le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, ayant eu longtemps à sa tête, pourtant, un homme ouvert au progrès comme Claudius Petit, la mainmise du puissant groupe de l’Aluminium français dans une entreprise créative, un ensemble de conjonction vont écarter Jean Prouvé de son entreprise, laquelle ne résistera pas au départ de son chef d’entreprise et finira par péricliter.

 

Le second livre, « Paul Chaslin, souvenir d’un entrepreneur tout terrain »[2] est une autobiographie dans la première partie de l’ouvrage jusqu’à la pénible épreuve du procès qui, trop douloureuse pour lui, fut écrite par Bernard Marrey, son ami et éditeur. Paul Chaslin y raconte son engagement militant, dans le scoutisme d’abord où il se forge un esprit d’équipe, puis dans les associations culturelles, puis avec la création de son entreprise de bâtiments industrialisés, GEEP industrie, dans laquelle il fonde l’espoir d’un travail d’équipe, se démarquant de l’entreprise capitaliste… Son client, ce sont les collectivités mais surtout l’Etat, les commandes affluent mais les paiements ne suivent pas. Les banques garantissent jusqu’au jour où elles décident de lâcher celui qu’elles maintiennent en respiration artificielle, alors qu’il était sorti de l’eau. Pour finir la justice condamne, c’était le 17 mars 1978… Appel et cassation ne changeront rien à sa peine, de la prison avec sursis. Il faut attendre 1986 pour que les mérites de Paul Chaslin soient enfin reconnus lorsque lui fut remis le 21 février la Légion d’honneur des mains de Germaine Tillion, en présence d’un grand commis de l’Etat, Paul Delouvrier. Pourquoi l’avoir acceptée ? Une façon sans doute de laver son honneur, et pour l’Etat de faire son mea culpa à bon compte… Napoléon, qui institua cette récompense en 1802 pour les mérites éminents militaires ou civils rendus à la nation, disait « c’est avec des hochets que l’on mène les hommes »… et cela perdure…

 

La lecture de ces deux premiers livres, petits mais riches, nous rappelle un troisième, pas plus gros, « Fernand Pouillon, l’homme à abattre » [3], qui fit déjà l’objet d’un billet, le n°11 de juillet 2010. Sans doute Pouillon, et il l’a écrit lui-même, a-t-il fait les frais de la vindicte de Michel Debré, d’une part envers un homme aux idées libérales et favorables à l’indépendance de l’Algérie, d’autre part envers un architecte qui troublait ce milieu du bâtiment choyé par le monde politique, car auprès duquel il trouvait son financement. Faut-il voir dans l’arrestation de Pouillon la main du SAC ? L’implacable instrument de ce pouvoir de l’argent et de la politique pour broyer l’homme Pouillon et le danger qu’il représentait, s’appelle la « justice », et ses représentants, les juges Seligman et Dauvergne, le procureur Jacques Herzog. Ces derniers se sont posés en défenseur de la politique du gouvernement en matière de logement social, c’est-à-dire un maintien des pratiques établies par l’ordre des architectes et les entreprises du BTP. La condamnation prononcée à l’encontre de Pouillon était disproportionnée par rapport à son rôle et au regard des condamnations des autres inculpés dans l’affaire du Comptoir National du Logement (CNL), ainsi qu’au regard d’autres affaires de ce genre traitées à l’époque.

 

Dans les deux premiers livres on voit deux hommes, l’un Lorrain Jean Prouvé, l’autre Breton Paul Chaslin, issus de milieux plutôt modestes, des artistes actifs dans le mouvement Art nouveau de l’Ecole de Nancy pour le premier, des commerçants à Loudéac en centre Bretagne sous développée pour le second… Ils sont des entrepreneurs « entreprenants », créatifs, imaginatifs. Ils étaient des chefs d’entreprise militants, l’aspect humain était plus important que le profit. Jean Prouvé ne concevait son travail qu’en équipe, et lors de l’assemblée générale du 30 juin 1953 au cours de laquelle il remit sa démission il déclara : « Sans la compétence et la foi en ce que l’on construit, à laquelle tous doivent participer, il ne peut y avoir de certitude de réussite ». Quant à Paul Chaslin il écrit qu’il a toujours eu le souci « de réunir les gens, de réunir les activités (…) j’ai toujours cherché à m’associer avec d’autres, à associer les gens ». C’est la crainte de perdre le contrôle de leur entreprise, et l’esprit qu’ils y avaient insufflé, qui leur sera fatal. Victimes de leurs succès, la trésorerie ne suit pas le rythme de croissance de leurs entreprises ; Chaslin refuse de procéder à une augmentation du capital ce qui le rend à la merci des banques, Prouvé s’y plie ce qui le rend à la merci de ses actionnaires. Ils ont été broyés par deux systèmes, l’un politique avec une administration étatique désinvolte et peu fiable, l’autre économique avec des lobbys d’entreprises du bâtiment gardiennes de leurs suprématie et pourvoyeuses de fonds des partis politiques de toutes tendances. Ces trois hommes, car on peut associer Fernand Pouillon l’architecte au sort fait aux deux industriels, ont pris des risques, mais qu’est-ce qu’une entreprise qui ne prend pas de risques ? Lors du procès de Paul Chaslin et de GEEP industrie en 1978, Henri Ducassou[4], cité comme témoin, déclara au tribunal : « Veut-on faire ici le procès du risque ? Si le risque est calculé de telle façon que la réussite soit certaine, peut-on parler de risque ? (…) Un entrepreneur n’a pas d’autres choix : ne rien faire ou prendre des risques ». Et citant Jean Jaurès : « Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer ».

 

Dans ces trois livres, les trois acteurs principaux sont animés par la volonté de construire vite et à bas prix, car l’époque le réclame, mais de qualité et solide, avec comme résultat une architecture créative car conjugaison d’humanisme, d’intelligence et de talent. Dans cette période de l’après-guerre, cet état d’esprit a parfois manqué aux différents ministres de la reconstruction, hormis Eugène Claudius-Petit, soumis aux diktats des maîtres de forges qui freinaient la production d’acier avec la hantise de se voir nationalisés et des cimentiers qui monopolisaient le bâtiment et imposaient leur façon de construire. Cette politique sera fatale aux Ateliers Jean Prouvé en 1953, alors que son chef d’entreprise était un des créateurs les plus importants de cette première moitié du XXème siècle. Près de vingt ans plus tard, GEEP industrie subira le même sort, cassé par les banques et étranglé par l’Etat qui n’honorait pas ses créances. Pourtant Paul Chaslin et son entreprise auront aidé et participé à équiper la France après la crise de 1968, alors déficitaire en locaux scolaires et universitaires.

 

Plane l’ombre de politiques complices de grands groupes du BTP, trempent dans ces affaires les mains sales des hommes du SAC chargés des basses œuvres du gaullisme. Cet aspect sombre et sanglant de notre histoire sera évoqué dans une BD dont il sera question dans le prochain billet, « Cher pays de notre enfance, enquête sur les années de plomb de la Vème République », dont la couverte représente la photo officielle du président de la République, Charles de Gaulle, dont le costume est éclaboussé de rouge « sang » sur le côté.

 

Vincent du Chazaud,

9 février 2016

 

 

[1]La mort de Jean Prou­, Bernard Marrey, Editions du Linteau, Pa­ris, 2001

[2] Paul Chaslin, souvenir d’un entrepreneur tout terrain, Editions du Linteau, Pa­ris, 2012

[3] Fernand Pouillon, l’homme à abattre, Bernard Marrey, Editions du Linteau, Paris, 2010.

[4] PDG d’une importante entreprise du bâtiment, membre du Conseil économique et social, ancien vice-président de l’Association nationale des Chambres de commerce et d’industrie.

Billet n° 82- RENZO PIANO

Billet n° 82- RENZO PIANO

26 janvier, 2016  |  LE BILLET

A propos des billets, je ne pensais pas que ces quelques écrits jetés sur le papier, souvent au gré de mes voyages en train, puissent trouver un public aussi nombreux, voire assidu. Evidemment quand un billet a été ouvert aussi souvent que six cent quatre vingt dix fois, il y a très certainement des internautes qui, grugés peut-être par un titre racoleur, l’ont aussitôt refermé sans lire son contenu… Mais quand même, six cent quatre vingt dix fois… Ca fait rêver l’écrivain en herbe et ça devrait faire réfléchir des éditeurs potentiels…

 

Submergé par l’émotion l’autre soir en assemblée générale, je n’ai pas trouvé un seul mot pour vous remercier, j’en suis confus et je le fais maintenant, ni pour vous faire l’annonce que, alors qu’aujourd’hui est délivré le numéro 82, au centième numéro je compte fêter ce cap (« que dis-je, un cap, c’est une péninsule »), par une belle « épluchette » (mot québécois pour éviter l’anglicisme « cocktail »). Surveillez donc le défilé des prochains numéros, façon détournée de dire « continuez à me lire »…

 

Je reviens de la Cité de l’architecture du Trocadéro, où j’ai passé quatre heures dimanche après-midi, pendant que ma mie travaillait au salon « Art et objets » à Villepinte. Je ne parlerai que de la première exposition, « La méthode Piano »[1], qui à elle seule pourrait faire l’objet de plusieurs billets, les deux autres expositions sur Chandigarh[2] et l’AUA[3] pouvant remplir, elles, un nouveau billet. Et puis mon intérêt, et mon temps, ont été plutôt consacrés à la première.

 

Renzo Piano a commencé à connaître une audience internationale avec le Centre Georges Pompidou, lauréat en juillet 1971 , avec le britannique Richard Rogers, du concours international d’architecture présidé par Jean Prouvé, avec lequel il a trouvé un « père spirituel ». Le bâtiment a été ouvert au public le 2 février 1977. Ce chantier fut le début d’une fructueuse et constante collaboration, ainsi que d’une forte amitié, avec l’ingénieur irlandais Peter Rice, jusqu’au décès de ce dernier en 1992. Le Centre Pompidou fait partie de ses premières œuvres, celles qu’il range dans sa « Préhistoire ». Piano fêtait l’année dernière les cinquante ans de son activité d’architecte. L’exposition s’attache essentiellement aux derniers projets, livrés ou en cours, de ces vingt dernières années : depuis le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou (1991-1998), jusqu’au centre de chirurgie pédiatrique d’Entebbe en Ouganda actuellement en chantier, dont la particularité est de réaliser avec des artisans locaux des murs d’argile banché en strates de différents ocres. Entre les deux seront réalisés d’importants projets, entre autres l’extension du musée d’art Kimbell à Fort Worth (2006-2011) face au musée de Luis Khan et, en cours de construction, le Palais de justice de Paris. Il serait opportun que notre Compagnie des experts architectes près la Cour d’Appel de Paris organise une visite du chantier, et (ou) du bâtiment juste avant ou après son inauguration.

 

Ouverte au public le 11 novembre 2015, l’exposition est dédiée à la mémoire d’un membre de l’équipe parisienne de Renzo Piano Building Workshop (RPBW), tué lors des lâches fusillades du 13 novembre suivant. Déjà le ton est donné, RPBW c’est une équipe soudée et forte d’environ 130 personnes aujourd’hui, où tout le monde compte, où toutes les tâches sont valorisées et reconnues par le « manager ». L’architecture de Renzo Piano est faite d’honnêteté et de morale, avec les autres, avec soi-même, avec l’environnement et la matière aussi.

Son architecture est faite d’un assemblage pièce par pièce, « pezzo a pezzo » dit Piano, à la fois physique et intellectuelle, où la maquette, comme le crayon (un feutre vert pour Piano), sont des instruments de dégrossissage du projet, instruments de créativité et de liberté car ils permettent de tester en vrai le projet dans toutes ses dimensions, de sa plus petite à sa plus grande.

 

Piano, fils d’un entrepreneur du bâtiment de Gênes, port italien où la ville et ses installations portuaires « flottent » au-dessus de la mer, s’amuse en comparant la « lourdeur » des constructions massives en briques et béton de son père, et celles « légères » qu’il essaye de donner à ses architectures. Mais il reconnaît que les lois de la gravité finalement l’emportent, et que le socle de ces architectures, sa base ancrée dans le sol, est bien celle d’une filiation du père au fils, c’est aussi la transmission d’un état d’esprit, celui du travail « bien fait »…

 

Le slogan de Renzo Piano à l’adresse des jeunes architectes qui viennent frapper à la porte de son agence, c’est « Venez et Prenez ». Ceci reflète son « don de soi », cette envie de transmettre non comme s’il délivrait une doctrine, mais plutôt un savoir-faire, comme celui d’un artisan transmettant son art du métier à un apprenti. Il y a de la diversité et de la complexité dans le métier d’architecte, à la fois, technicien, artiste, géographe, urbaniste, sociologue topographe, historien, poète et philosophe ce serait mieux encore, et j’en passe… Savoir et faire face aux exigences d’un projet, celles d’un commanditaire, celles d’un terrain, celles de techniques constructives, celles des dimensions sociales et humaines. « Venez et prenez », il y a une dimension christique, non ?

 

Si le Renzo Piano Building Workshop est une formidable machine à produire des projets d’une incomparable exactitude technique, sauf à comparer avec l’architecture suisse peut-être, Renzo Piano sait insuffler aussi de la poésie et faire que son architecture crée l’émotion. «Que serait la vie sans émotion ?» ajoute Piano. Il comprend, pour les écouter attentivement et patiemment, les sœurs Clarisse et leur projet de monastère à Ronchamp, au pied de l’arbre (la chapelle) de maître Corbu… Tel le renard de la fable, sans flatterie mais en tirant profit, Piano a su écouter la leçon corbuséenne, comme celle de Jean Prouvé, qui, dans un bel arrangement des choses, réalisa ici le campanile de la chapelle. Ainsi sont rassemblés sur cette colline mythique trois grandes figures de l’architecture moderne et contemporaine. Il faut rendre visite aux sœurs Clarisse, dans leurs « thébaïde » simple, fonctionnelle, où tout est à sa place sans forfanterie, où tout semble être là depuis que Corbu a pris possession de ce lieu… une symbiose donc. Des trois vœux des sœurs Clarisse pour leur projet, joie, silence, prière, Piano dit n’avoir rien pu faire pour le dernier, mais qu’il s’est employé corps et âme à satisfaire les deux premiers.

 

L’expression latine « genius loci », le « génie du lieu », était pour les Romains cet « esprit », ce farfadet, qui prenait possession d’un lieu et lui donnait son caractère, sa présence, sa signification. C’est ce « génie » que Piano cherche à repérer et reconnaître sur chaque lieu où on lui demande d’intervenir. Il « écoute » le lieu, pour exemple, la forme organique du « petit » projet de la fondation Seydoux avenue des Gobelins à Paris (2006-2014) ; elle est le résultat non pas d’une foucade de l’architecte, mais de contraintes, notamment d’une attention au voisinage en ménageant les vues depuis les fenêtres de la parcelle voisine, ce qui a conduit à cette forme ondulée et tordue.

 

Le temps d’une réunion du comité scientifique pour la salle Jean Prouvé au musée de Nancy, j’étais assis à côté de Renzo Piano. Impressionné et intimidé d’être là à côté de cet homme que j’aime, j’ai vite ressenti combien il dégageait humilité et amabilité pour son entourage, sachant écouter, et ne prenant la parole que lorsqu’on la lui donnait… il filait peu après sur son chantier du monastère des sœurs Clarisse à Ronchamp, où il avait rendez-vous avec Le Corbusier: j’aurais bien aimé le suivre…  

 

Vous avez la maestria d’un Luchino Visconti[4], l’élégance d’un Marcello Mastroianni[5], tanto di cappello, signore Renzo Piano[6]

 

Vincent du Chazaud, le 26 février 2016  

 

Palais de justice de paris, Renzo Piano Building Workshop

 

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[1] “La méthode Piano”, jusqu’au 29 février 2016

[2] « Chandigarh, 50 ans après Le Corbusier », jusqu’au 29 février 2016

[3] “Une architecture de l’engagement: l’AUA (1960-1985) », jusqu’au 29 février 2016

[4] Voir, revoir, et revoir encore « Le Guépard » de Luchino Visconti, d’après l’unique roman de l’aristocrate italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa… Lampedusa, cette île où échouent tant de malheurs.

[5] Voir, revoir, et revoir encore “Une journée particulière” d’Ettore Scola, qui vient de nous quitter.

[6] Chapeau bas, monsieur Renzo Piano

Billet n° 81 – LE MEMORIAL DE GEORGES-HENRI PINGUSSON (1894-1978)

11 janvier, 2016  |  LE BILLET, Non classé

Billet n° 81 – LE MEMORIAL DE GEORGES-HENRI PINGUSSON (1894-1978)

 

Le « Mémorial des martyrs français de la déportation »[1] est un monument commémoratif rendant hommage aux deux cent mille martyrs français morts dans les camps de la déportation entre 1940 et 1945, victimes de la barbarie nazie. Cet ouvrage a été initié par « Le Réseau du souvenir », association de déportés.

 

Ce monument est le fruit d’un lent processus de décisions et de gestation d’un projet qui prit près de dix années entre l’idée lancée en 1953 par l’association de déportés « Le Réseau du souvenir », le choix du projet de Pingusson à l’issue d’un concours restreint en 1954, le travail régulier de l’architecte sur ce projet avec plusieurs variantes jusqu’en 1960, année de lancement d’une souscription nationale rendant l’entreprise réalisable, enfin le chantier jusqu’en 1962, année de son inauguration par le général de Gaulle le 12 avril.

 

L’emplacement choisi pour le Mémorial aux déportés, à la pointe de l’île de la Cité, derrière Notre-Dame de Paris, a été déterminant pour le parti architectural, issu des deux points forts du site: un fleuve (la Seine), un monument historique (la cathédrale gothique). A cet emplacement se trouvait antérieurement la morgue , transférée quai de la Rapée en 1914.

 

L’édifice proposé par Pingusson est enterré, dans un axe légèrement décalé par rapport à Notre-Dame ; il émerge du fleuve dont il se protège par un épais parapet. Le Mémorial s’inscrit dans le triangle que forme la pointe amont de l’île de la Cité, sur un terrain de 581 m2. Il se développe sur deux niveaux:

 

-Au niveau haut, le square est conçu comme un jardin très sobre. Après avoir franchi cet espace de verdure formant écran contre l’agitation de la ville, en allant en direction de la pointe de l’île, vers la Seine, deux escaliers latéraux et étroits, de 1,10 mètre de largeur, conduisent au parvis, situé environ cinq mètres plus bas. Chaque escalier comporte 26 marches de 27×18,5 cm de hauteur .

 

-A ce niveau, au ras de l’eau, un parvis à ciel ouvert est clos d’un mur épais et haut de 5,70 mètres. Son sol, d’une superficie de 172 m2, est formé d’un dallage géométrique, des pavés de 30x28x10, aux joints fortement marqués. Deux ouvertures diamétralement opposées sont pratiquées dans l’épaisseur de son enceinte. Une ouverture basse en direction de la Seine, élément liquide mouvant, vivant. Cette issue est fermée par une lourde grille en fer surmontée d’une herse aux pointes acérées et menaçantes. En vis-à-vis, un étroit passage entre deux blocs monolithiques mène à une crypte hexagonale. On passe de la pleine lumière du parvis à la pénombre de cet espace de recueillement. En son centre, sous une dalle de bronze circulaire, repose le déporté inconnu. Les parois sont gravées en caractères cunéiformes de textes inspirés par le drame de la déportation, dus aux écrivains Aragon, Desnos, Eluard, Saint-Exupéry, Sartre, Vercors.

 

De cette rotonde centrale partent trois branches :

 

– Prolongeant la crypte, une étroite galerie de 2,20 mètres de large, s’étire sur 20,30 mètres. Ses parois scintillent de 200 000 flammes de verre, évoquant les martyrs des camps de concentration. Au fond de cet étroit couloir, une paroi de granit noir au-delà de laquelle brille en permanence une lueur.

 

-De cette crypte partent également deux ailes latérales, conduisant chacune d’abord à une chapelle contenant ossements et terre provenant des camps, puis à une cellule de déporté.

 

Deux escaliers intérieurs mènent à un niveau intermédiaire de 205 m2, avec quatre salles d’exposition destinées à abriter un musée des camps de déportation. Ces salles sont reliées par une galerie qui fait le tour du Mémorial en passant à l’intérieur de l’épaisse paroi qui cerne le parvis.

 

Schéma en plan et coupe du projet réalisé (projet de 1959)

 

L’ensemble du monument est réalisé en béton massif, d’un seul bloc, sans joint. Les agrégats qui le composent proviennent de tous les massifs montagneux de France, rappelant l’origine de tous les déportés. Ils sont concassés et agglomérés avec du ciment blanc éclaté au pic après la prise, procédé qu’utilisera Pingusson dans son dernier chantier de 48 logements sociaux intégrés dans les remparts du village .de Grillon dans le Vaucluse.

Les sols sont en ciment blanc poli, grésé ou bouchardé. Le dallage du parvis est strié de profonds sillons prolongeant la direction des deux escaliers latéraux convergeant vers la pointe de l’île.

Les grilles et la herse sont réalisées en fer forgé.

L’ouverture vers la Seine devait permettre à l’eau de s’engouffrer en période de crue, afin d’éviter la trop grande pression des eaux sur les parois de l’enceinte. Devant les difficultés d’entretien, Pingusson proposa d’y remédier en fermant l’ouverture en période d’inondation, et en remplissant le parvis d’eau propre correspondant au niveau des eaux de la Seine .

 

En gardant vivante la mémoire des victimes, le Mémorial participe à la prévention des atrocités commises par l’homme, pour aider à faire éclore un monde plus juste, plus tolérant, atteignant ainsi une dimension pédagogique.

Le problème posé à Pingusson a été d’atteindre à une signification maximale à travers l’architecture comme seul outil. Il a été très sensible à la possibilité qui lui était offerte de traduire seul , par son art , les notions de mémorial et de déportation.

Jean Cassou, conseiller artistique de l’association le Réseau du souvenir, a soutenu l’architecte dans son refus lorsque cette association souhaitait voir intervenir un plasticien ; il s’y opposa et empêcha toute intervention de couleur ou de forme qui fut étrangère aux volontés de l’architecte. La confiance et l’estime qui liaient Cassou et Pin­ gusson ont permis un développement favorable du projet.

 

Le Mémorial aux déportés n’est pas un monument « émergeant « , mais « immergeant « : il nous renvoie au plus profond de nous-mêmes, ainsi qu’à la souffrance de l’humanité. Le Mémorial ne célèbre pas, il commémore: la mémoire reste ce qui est enfoui au plus profond de nous. En enfouissant le Mémorial sous le square, Pingusson conçoit un monument évocateur d’un évènement précis: commémorer l’ignominie de la déportation et des camps de concentration. Ne cherchant pas à forcer la signification, il s’efface avec humilité devant l’horreur du crime. A l’inverse d’un monument devant lequel on reste statique, il propose un itinéraire initiatique en trois phases , que Pingusson a dénommé ainsi:

 

-la phase du silence : la traversée du jardin,

 

-la phase du dépaysement: l’escalier étroit et raide menant à une cour minérale austère, ceinte d’une haute muraille où interviennent uniquement l’eau et le ciel,

 

-la phase de présence : après un étroit passage, la crypte et l’évocation du souvenir de la déportation.

 

Avec simplicité, l’ensemble commémoratif atteint une grande puissance évocatrice. Le symbole se mêle tout naturellement à l’architecture, sans aucune intervention décorative ou artistique autres que grilles et herse en fer forgé.

 

A l’écart du monde, ce lieu est propice au recueillement, par son jardin sobre, par ses murs nus, par ses ouvertures vers le ciel et le fleuve, par sa crypte où la lumière diffuse épaissit les souvenirs douloureux. Pingusson a porté une attention passionnée à ce projet dix années durant, et au-delà jusqu’à la fin de sa vie. On y retrouve les principales revendications de son auteur pour son art, exacerbées par une commande singulière dans un site exceptionnel : exigence, clarté, qualité des espaces créés.

 

Le Mémorial des déportés, qui l’occupa une décennie, constitue une sorte de parenthèse dans l’œuvre de Pingusson. Avec l’hôtel Latitude 43 de 1931, avec la reconstruction de Sarrebruck entre 1945 et 1961, avec les logements sociaux de Grillon entre 1974 et 1978, le Mémorial des martyrs français de la déportation entre 1954 et 1964 fait partie des œuvres majeures de l’architecte. Peu de temps après sa construction, Pingusson reçut de la municipalité de Châlon-sur-Saône la commande d’un monument aux résistants et déportés , projet qui n’eut pas de suite.

 

Ce projet du Mémorial est entouré d’autres projets ou réalisations à caractère commémoratif de Pingusson:

-1925: concours pour le monument aux mort de Thann: 1° ex-aequo avec Chedanne qui aura la commande.

-1943: sépulture Porte.

-1961/1962 : monuments aux morts à Boust (réalisé)

-1964: monuments aux déportés à Chalon-sur-Saône (projet non réalisé)

.                             .

A Paris existent deux autres monuments commémoratifs comparables au Mémorial: le tombeau du soldat inconnu sous l’arc de triomphe de !’Etoile en 1921, et le mémorial du martyr juif inconnu impasse Putigneux de Goldberg, Persiltz et Arretche en 1956. Enfin de par les contextes topographique, programmatique ou historique, le Mémorial des déportés de Paris est à rapprocher du Mémorial de F.D Roosevelt à Washington en 1961, le Monument aux martyrs juifs de Louis Kahn en 1969 sur Ellis Island à New-York, et le Mémorial de Kennedy à Runnymede sur la Tamise.

 

 

Georges-Henri Pingusson photographié devant la herse du Mémorial de la déportation.

 

 

[1] Ce texte est le condensé d’une fiche réalisée en 1998 pour DOCOMOMO France (Documentation et Conservation des architectures et sites du Mouvement Moderne). Vient de paraître aux éditions du Linteau une monographie, « Mémorial des martyrs de la déportation » d’Antoine Brochard.

Billet n° 79- LES CONTRAIRES

24 décembre, 2015  |  LE BILLET

Billet n° 79- LES CONTRAIRES

Amour et haine,

Guerre et paix,

Le rouge et le noir,

De la sueur et du sang,

Le chagrin et la pitié,

Rires et larmes, triste et gai à la fois,

Compassion, déraison,

A la fois juste et injuste,

C’est vrai des fois, faux à d’autres,

Le silence et le bruit,

L’eau et le feu,

L’air et la terre,

Lourd et léger, une fois plume, une fois plomb,

Lumière et obscurité,

Espoir et lassitude, cafard et gaieté,

La beauté et la laideur,

 

Tous ces mots voisins, ou de sens contraires, on passe de l’un à l’autre, on s’y arrête, on les mélange une vie durant,

 

Le Yin et le Yang,

Noir et blanc,

Sain et malsain, la santé, la maladie

Haut et bas, de bas en haut,

Le nord et le sud, l’est et l’ouest,

Le sucré et le salé,

Pair, impair,

Droite et gauche,

 

Sont-ils complémentaires, tous alternent-ils au gré de nos humeurs, peut-on choisir à tout moment, est-on tributaire à jamais de notre caractère ?

 

Calme et bruyant,

Compréhensif, buté,

Pacifique, belliqueux,

Généreux et avare,

Bref et bavard,

Mufle et courtois,

Courageux et lâche,

 

Reviennent toutes ces petites faiblesses, on essaie de les effacer, de les oublier, en brandissant leur contraire, mais la bataille est rude sur cette balance des sentiments,

 

Logé et sans domicile fixe,

Bonheur et malheur,

Union et rupture,

Unique et multiple,

Amis et ennemis, les bons et les mauvais,

Jeunesse et vieillesse,

La vie, la mort,

 

On ne peut vivre l’un sans l’autre, on est à la fois l’un et l’autre… Alors, à quoi bon se battre les uns contre les autres ?

 

Vincent du Chazaud, le 20 novembre 2015, avec l’aide du « dictionnaire de synonymes, mots de sens voisin et contraires » d’Henri Bertaud du Chazaud, éditions Gallimard-Quarto, 2007

Billet n°80- ROLAND SIMOUNET (1927-1996)

Billet n°80- ROLAND SIMOUNET (1927-1996)

18 décembre, 2015  |  LE BILLET

Billet n°80- ROLAND SIMOUNET (1927-1996)

Avec mamie et des amis, nous étions dans le nord mi-novembre… en deux jours, nous avons eu le premier des bourrasques de neige, pour le second un soleil radieux.

 

Au musée de Villeneuve d’Asq, à l’entrée de Lille, on oublierait presque les œuvres exposées, tant on est « comme chez soi » dans cet espace. Ou plutôt, à moins d’être celui-là, on est comme dans le salon d’un ami collectionneur d’art. Sans ostentation aucune, Roland Simounet nous met dans de bonnes dispositions, de corps et d’esprit, et nous invite tour à tour à déambuler, à monter, à descendre, épier la lumière descendre savamment sur une œuvre ou jeter un regard sur l’extérieur. Quand enfin un tableau accroche le regard du visiteur, l’œil de ce dernier est exercé, reposé, disponible pour ausculter l’œuvre ; les peintures de Poliakoff par exemple, si profondes et mystérieuses, s’éclairent soudain d’une lumière que seul un esprit libéré de toutes les pesanteurs du temps peut ressentir. Il en sera de même pour toutes les salles de ce musée de Roland Simounet inauguré en 1983, exposant des œuvres d’art moderne et contemporain, puis on glisse dans un espace exposant plus resserré, haut de plafond, sombre et froid (peut-être le chauffage ne fonctionnait-il pas dans ces salles ?), où heureusement les œuvres d’art brut pallient au manque d’inventivité des lieux : nous sommes passés dans l’extension du musée, due « au geste architectural » de Manuelle Gautrand, lauréate d’un concours international en 2002, dont le bâtiment est inauguré en 2010. Le cliquètement de la lumière d’un moucharabieh n’est pas propice à la présentation d’une œuvre, et la lumière du nord ne s’y prête pas, si bien que les salles sont inondées de lumière électrique, à la différence des salles de Simounet où la lumière naturelle est rasante, tombante, diffuse ou pleine sur les œuvres : l’homme du sud a compris le climat du nord, l’emploi de ses matériaux, il n’importe pas des clichés de ses origines. Curieuse opposition dans la façon de faire de ces deux architectes… et de leur architecture. Roland Simounet, né en Algérie en 1927[1], a construit dans le nord une architecture sensible à ces deux pôles sensés être opposés, réunissant ce qu’on appelle communément, et trop hâtivement, des contraires quand ils seraient plutôt des complémentaires.

 

Déjà en 1953, lors du CIAM d’Aix-en-Provence, Simounet, jeune architecte de 26 ans, avait cherché en quoi les principes du Mouvement moderne, et les recherches de Le Corbusier sur le Modulor, pouvaient se reconnaître dans l’art de vivre du Maghreb, et notamment celui « de vivre tout court » des populations pauvres du bidonville de Mahieddine à Alger. Ce IXème congrès du CIAM avait pour thème « La charte de l’habitat », s’y distingueront ceux que l’on appellera « l’école d’Alger », avec outre Roland Simounet, Louis Miquel, Pierre-André Emery, Jean de Maisonseul et Jean-Pierre Faure. Avec l’équipe d’ATBAT de Casablanca, ils vont marquer les esprits et imposer une dimension humaine et sociale aux théories parfois trop réductrices et dogmatiques du Mouvement moderne. L’homme, mais également son milieu, site et climat, sa culture, art et société, sont des données qui viennent enrichir l’urbanisme et l’architecture. Le Corbusier les prend en compte quand il conçoit dans ce même temps la ville de Chandigarh.

 

Un an plus tard, en 1954, commence la reconstruction d’Orléansville, détruite par un tremblement de terre. Jean Bossu, qui en sera l’architecte en chef, y développera cette sensibilité au « sol », sans renoncer aux acquis du modernisme. Se débarrassant de « sa carapace d’architecte occidental », il fera œuvre d’une « architecture décolonisée »[2]. Simounet, avec Louis Miquel, va y réaliser le Centre culturel Albert Camus (1955-1960), condensé d’architecture sobre, suffisante, insérée au site comme il le fit pour la Cité de transit de Djenan-el-Hasnan. Pétris des cinq thèmes de l’architecture moderne prônés par Le Corbusier, Simounet et Miquel nous emmènent nous promener dans leurs architectures, dans leurs musées, que ce soit à Villeneuve d’Asq pour le premier, à Besançon pour le second, ou ensemble dans leur pays natal, l’Algérie, avec le Centre Albert Camus. Ce bâtiment en voiles de béton résistera au tremblement de terre de 1980 à nouveau destructeur, notamment pour le quartier Saint Réparatus de Jean Bossu entièrement effondré.

 

Pour Djenan-el-Hasnan, Simounet se souvient du projet « Roq » de Le Corbusier pour Roquebrune Cap-martin, construction en gradin épousant la forte pente du terrain. Mais il s’est surtout souvenu de ses recherches menées sur le bidonville de Mahieddine à Alger, dont les planches étaient présentées au CIAM de 1953. Ce travail pour loger le « plus grand nombre », aider les plus démunis, fondera ses premiers pas d’architectes en Algérie, et le suivra toute sa vie pour le meilleur de son œuvre. En Algérie d’autres projets suivront, seul (agglomération de Timgad, maisons des pêcheurs de Tipasa), ou associé aux architectes Daure et Béri (logements de Carrières Jaubert à Bab-el-Oued). « L’architecture est avant tout une attention aux hommes » rappelait-il. Daniel Treiber raconte que dans son bureau parisien, Simounet lui avait montré « avec une intensité et une excitation qui tranchaient avec son calme habituel fait de réserve et de vie intérieure, sa photo « la petite Victoire », jeune habitante de Djenan-el-Hassan perchée comme une divinité grecque sur la toiture en gradins, en guise de promontoire ». Dans sa monographie, Roland Simounet avait légendé cette photo ainsi : « 1958. Mes pensées vont souvent vers toi, petite « Victoire » de Djenan-el-Hassan, fille d’Alger, femme de mon pays ».

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« 1958. Mes pensées vont souvent vers toi, petite « Victoire » de Djenan-el-Hassan, fille d’Alger, femme de mon pays ». Roland Simounet

 

 

En 1962, Roland Simounet quitte l’Algérie, son pays natal, dans lequel il s’attachait à croire que les injustices de la colonisation seraient enfin réparées, comme Camus, de Maisonseul et d’autres. Il n’en a rien été, ou plutôt ces tentatives, comme celles du maire d’Alger Jacques Chevalier avec les programmes réalisés par Pouillon, sont arrivées trop tard, la révolte était ancrée dans les têtes et les corps meurtris. Pour cette deuxième vie, Roland Simounet s’installe à Paris où il avait été appelé dès 1960 pour un projet de 700 logements destinés aux plus démunis à Noisy-le-Grand. Il réalise un important projet de résidence universitaire à Tananarive (1962-1971), et d’importants programmes de logements en région parisienne et en Alsace, puis un ensemble de maisons de vacances à Ghisonnaccia en Corse (1969-1971) qui le remettent en lumière, par la force, la rigueur et la simplicité des constructions. Tous les projets de Roland Simounet sont préparés par des croquis d’une grande précision, accompagnés de détails où tout est annoté, mesuré, coté, ; le matériau, si petit, si humble, si fruste soit-il, dicte la dimension de l’œuvre, c’est la revanche des petits… Dans un excellent ouvrage collectif en hommage à Roland Simounet[3], Christian Devillers intitule sa contribution « L’architecture à la main ». Cette main de l’homme, de l’architecte, dessine le détail sur un carnet de croquis, que la main d’un autre homme, le maçon, va concrétiser en bâtissant les maisons comme celles de Ghisonnaccia en Corse. Roland Simounet remplira plus de deux cents carnets retraçant en dix mille pages trente cinq années de sa vie.

 

« Sur nos propylées et nos entablements,

sur nos arcs pérennes et

nos prodigieuses coupoles ; sur

nos voûtes archaïques ; dans la

rigueur des cloîtres ; sur les quoubbas

de notre Maghreb, dans le creux

de nos patios, sur les ressauts de

nos terrasses retrouvées.

Sur nos murs pleins où la seule

gravure dans un enduit chaulé,

marque la mémoire.

Et sur les bas-reliefs de tous les

temps. »[4]

[1] Descendant d’une lignée fondée par son trisaïeul, pharmacien de Bergerac, débarqué à Alger dès 1830

[2] DOUSSON Xavier, « Jean Bossu, une trajectoire moderne singulière », Editions du patrimoine, Centre des monuments nationaux, Paris, 2014

 

[3] « Roland Simounet à l’œuvre, architecture 1951-1996 », ouvrage collectif sous la direction de Richard Klein, Edition Musée d’art moderne Lille Métropole, Villeneuve d’Asq et Institut français d’architecture, 2000. Ce livre fait le pendant d’un autre ouvrage publié un an après sa mort en 1997 par le Moniteur, « Roland Simounet, d’une architecture juste, 1951-1996 » 

[4] Poème en prose de Roland Simounet publié dans la revue Poïesis en 1995

BILLET n°78 – TELESCOPAGE : DE ROYAN A CALAIS

21 novembre, 2015  |  LE BILLET

BILLET n°78 – TELESCOPAGE : DE ROYAN A CALAIS

 

Les actualités se télescopent parfois, en témoigne cette « Une » du Monde daté du 15 octobre 2015. D’un côté un sujet sur « Le bidonville « hors de contrôle » de Calais, ville champignon, ultime refuge des damnés de la terre », de l’autre en bas de page »La maison à portique de Jean Prouvé fait ses bagages (…) la maison fait partie d’un ensemble de pavillons issus de recherches sur le préfabrication de l’habitat des plus démunis ». La photo de couverture montre une vue aérienne du camp de Calais où les migrants s’abritent sous des tentes et des bâches plastiques, tandis qu’une page intérieure (page 21) illustre l’article « Le pavillon de Jean Prouvé déménage » d’une photo de la maison 8×12, conçue après-guerre pour loger les sinistrés…

Sinistrés, émigrés, les mots semblent résonner de la même façon, pourtant aujourd’hui le pavillon pour sinistrés de Prouvé est synonyme de richesse, tant son prix est élevé sur le marché de l’art. Drôle de retournement des choses et des idées qui prévalaient à une époque d’entraide et de charité, comme avec la « Maison des Jours meilleurs » du même Jean Prouvé pour répondre à l’appel de l’abbé Pierre en 1954, que l’on retrouve aujourd’hui dans les galeries chics parisiennes. D’ailleurs à propos de ces maisons, devrait-on dire des « Frères Prouvé », l’architecte en étant Henri Prouvé[1] et le constructeur Jean Prouvé avec ses ateliers. Jean Prouvé a très tôt associé ses frères à son travail, mais l’histoire n’a retenu que lui, ingrate qu’elle est également envers les frères d’Auguste Perret, ou envers Pierre Jeanneret avec son cousin Le Corbusier qui prit tout le devant de la scène…

 

« Et les autres », journal de la Fondation Abbé Pierre, dans son numéro 89 d’octobre 2015, livre un reportage sur les marchands de sommeil, avec en sous-titre, «un cauchemar éveillé ». Dans son éditorial, le président de la Fondation Abbé Pierre, Raymond Etienne, s’indigne des écarts inégalitaires qui se creusent, « footballeur transféré pour 80 millions d’euros, un pdg qui quitte son poste avec plusieurs millions d’euros de prime malgré des licenciements massifs dans son entreprise, une évasion fiscale galopante, des sociétés juteuses qui ne paient plus d’impôts (…) et pendant ce temps, dans le même ordre d’idée, des escrocs louent des taudis à prix d’or, profitant de la fragilité de ceux qui n’ont pas d’autres choix pour se loger… » Dans nos référés préventifs et nos expertises, nous pouvons voir des situations semblables… et pas seulement envers des immigrés clandestins, pour lesquels notre compassion peut s’émousser selon notre vision… je l’ai vu aussi avec un couple de très jeunes étudiants Lillois débarqués à Paris pour leurs études, louant dans le 13ème arrondissement de Paris une soupente d’à peine 10 m2 dont 5 m2 habitable pour 500 euros mensuels… il est vrai que le « studio » avait été entièrement repeint.

Comme un appel qui en rappelle un autre, Raymond Etienne conclut son éditorial par « Stoppons ces dérives et remettons les choses dans le bon ordre avant qu’il ne soit trop tard et que le divorce entre les élites et la société ne soit définitivement consommé… ».

 

Le même jour que la parution du Monde cité plus haut, jeudi 15 octobre, une conférence était donnée sur la péniche Louise-Catherine, ancien asile flottant de l’Armée du salut amarré quai d’Austerlitz, aménagée par Le Corbusier en 1929. Le thème en était « Le Corbusier, génie humaniste », les conférenciers Michel Cantal-Dupart[2], architecte initiateur de banlieue 89, une grande gueule au grand cœur, et Gilles Ragot, historien de l’architecture. Ce dernier, auteur d’un ouvrage qui fait référence sur la reconstruction de Royan[3], pourtant alerté sur le démontage programmé de la maison 8×12 de Jean Prouvé à Royan, reste étonnamment muet… Il faut préciser que cette maison est la propriété du député-maire de la ville, Didier Quentin, fils d’un architecte de la reconstruction de Royan qui avait fait de cette construction expérimentale son agence. Pourtant, dans l’avant-propos d’une publication sur « Royan: photographies de la reconstruction (1950-1961), archives photographiques du MRA », Didier Quentin écrivait: « Royan, ville martyre et sinistrée, fut considérée par le MRU comme prioritaire pour la reconstruction. Le ministère choisit d’en faire un laboratoire d’architecture moderne ». C’est justement ce « laboratoire d’architecture moderne » qui est dépecé par les maires de Royan qui se sont succédés depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, et le dernier en date ne fait pas exception, malheureusement, et le martyre de la ville continue.

Ce patrimoine royannais, témoin de la reconstruction de la ville et des tentatives d’industrialisation du bâtiment, va disparaître de son paysage comme, dans un passé que l’on croyait révolu, le Casino et le promenoir du Front de mer démolis, le Palais des congrès, la Poste et les galeries Botton défigurés, etc…

 

Pour sa défense, le député-maire invoque des difficultés à régler des droits de succession, ce qui l’acculerait à devoir se séparer de ce bien. Pourtant des solutions existent, et ce qu’ont fait Robert et Magda Rebutato afin d’honorer la mémoire de Le Corbusier, en préservant le site de Roquebrune-Cap Martin avec son cabanon, le restaurant l’Etoile de mer et la villa E1027 d’Eileen Gray, pourrait servir d’exemple. Ils ont fait don au Conservatoire du littoral de ce qui leur appartenait dans cet ensemble historique.

Il se trouve que le propriétaire de la maison 8×12 de Jean Prouvé, Didier Quentin donc, député-maire de la ville de Royan, est aussi ancien président du Conservatoire du littoral. Il a en mains tous les cartes pour préserver le patrimoine architectural de sa ville pour laquelle il a obtenu en 2011 le label « Ville d’art et d’histoire », notamment pour son patrimoine architectural des années 50…

 

Mais au fond, et ce sera ma conclusion, les marchands et les élites font trop facilement de Jean Prouvé un « designer de génie », ou un « architecte visionnaire ». Ce sont autant de termes que Jean Prouvé réprouvait, qui sont faux pour certains et qui ne le dépeignent pas du tout. Ceux qui lui correspondraient le mieux seraient ceux de constructeur humaniste, et plus que pour sa création inventive, mais sans la négliger, ceux de sa dimension sociale devraient nous intéresser au plus haut point, d’autant que celle-là est terriblement et douloureusement d’actualité… le télescopage de Calais et de Royan avec la « Une » du Monde vient nous le rappeler.

 

Vincent du Chazaud, le 1er novembre 2015

 

   MondeVBC147

La « Une » du Monde du 15 octobre 2015

[1] Se tient à Nancy, du 5 au 30 novembre 2015, l’exposition « En plein ciel ! Le Joffre St-Thiébaut, Henri Prouvé 1962 », manifestation organisée avec le concours des Archives Modernes de l’Architecture Lorraine (AMAL)

[2]Michel Cantal-Dupart, auteur de « Avec Le Corbusier, l’aventure du Louise-Catherine », CNRS éditions, Paris, 2015

[3] Gilles Ragot, Thierry Jeanmonod, Nicolas Nogue, « L’invention d’une ville, Royan années 50 », Centre des monuments nationaux Monum, éditions du patrimoine, Paris, 2003

Billet n°77 – QUESTIONS SUR L’ARCHITECTURE 2/2

11 octobre, 2015  |  LE BILLET

Billet n°77 – QUESTIONS SUR L’ARCHITECTURE 2/2

 

L’homme du XXIème siècle est toujours, et sans doute plus que jamais avec les questions environnementales et la survie de la planète, face à son destin : il peut rebrousser chemin (régression), filer droit vers le précipice (destruction), ou prendre une route nouvelle et inconnue (mutation[1]). Les mêmes questions auxquelles il a du faire face voilà plusieurs millions d’années, à l’aube de son évolution : s’adapter, changer ou disparaître. Jusqu’où cette fuite en avant mènera l’humanité?

 

Ce que l’on constate en ethnologie et en biologie, est également vrai en architecture. En 1999, dans sa note de présentation au concours pour la transformation du siège social de l’ENI à Rome, un bâtiment de bureaux des années 1960, Jean Nouvel compare son intervention à une mutation biologique :

« Ce qui va se passer en biologie peut arriver dès aujourd’hui en architecture. De nombreuses architectures sont malades et imparfaites. Mais elles ont une personnalité, elles constituent des lieux qui ont une mémoire, et c’est à partir de leur matière et de leur espace initial qu’on peut provoquer une mutation rapide »[2].

 

Le chimiste Lavoisier prétend que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme…. On peut légitimement appliquer cette théorie à l’architecture, et l’énorme travail de conservation, de restauration, de reconversion, de réhabilitation… ou de destruction qui attend les architectes de demain sur le patrimoine d’aujourd’hui en sera l’illustration. Depuis un demi-siècle, à l’image de la société, l’architecture est en perpétuelle et rapide évolution, fuyante, changeante. Dominique Clayssen, auteur d’un ouvrage sur Jean Prouvé et cité en exergue, observe cette mutation:

 

« Par opposition à l’architecture monumentale du “geste architectural” figé pour l’éternité, l’architecture moderne est mobile, toujours en attente d’un achèvement (rénovation) ou d’une destruction. »[3]

 

Des méthodes nouvelles seront à inaugurer, tant les techniques de construction et de restauration ont rapidement évolué. Le processus de dégradation ira en s’accélérant, tant l’usure du temps est impitoyable sur des matériaux et des techniques sophistiqués, et qui nécessiteraient le même entretien qu’une mécanique. La formation de ceux qui ont en charge ce patrimoine devra évoluer, celle des architectes des Bâtiments de France et des architectes en chef des Monuments historiques, jusqu’à inaugurer la création d’un nouveau corps d’architectes formés à ce travail spécifique.

 

On pourrait marquer une pause sur la réception souvent négative du patrimoine de la décennie 1965/1975 des « architectures de la croissance innovante » , permettre de porter un regard neuf sur une architecture “fragile”, trop souvent ignorée ou méprisée, et qui constitue aujourd’hui une référence nouvelle pour les architectes qui construisent notre cadre de vie, d’en explorer toutes les mutations possibles trente ans après leur construction, la conservation comme la destruction n’étant pas les seules voies.

 

Trente ans après leur construction, le recul manque pour apprécier ces œuvres et leurs architectes à leur juste mesure: soit engouement prématuré, soit indifférence injustifiée. De peur de commettre l’irréparable et fatale erreur, nous classons et figeons rapidement certains édifices, quand d’autres échappent à cette vigilance, relâchée parfois par ceux-là même qui les ont conçus, comme l’architecte René Dottelonde pour l’université de Lyon-Bron. Dans cette mésaventure sont à pointer du doigt le manque d’argent, le manque de temps, le manque d’ambition, le manque… tout simplement.

 

J’ai mis à profit un recul dans ma pratique professionnelle, ressentant une lassitude, accumulation de frustrations et de désillusions, et plutôt que de les ressasser, j’ai pris le temps d’étudier le cadre dans lequel j’ai été formé au métier d’architecte à l’ENSAIS[4], puis de réfléchir à celui sur lequel il m’a été donné d’exercer mon métier, la réhabilitation de l’architecture des années de la Croissance (1945-1975), avec notamment celle d’un bâtiment scolaire de 1975, l’EREA d’Angoulême, et permettre d’ouvrir une réflexion sur le patrimoine de cette dernière décennie des « Trente glorieuses » à travers une thèse soutenue en décembre 2004, ayant pour thème et titre : « Les architectures de la croissance innovante (1965-1975) : entre mutation et destruction ».

 

Enfin, l’expertise, cet exercice qui tient autant de la connaissance technique que de la psychologie humaine, une sorte de synthèse à toutes les expériences accumulées précédemment pour tenter de servir une vérité… C’est là aussi qu’enfin j’ai appris à chanter le « pompier »…

Vincent du Chazaud

 

 

[1] Définition du mot « mutation »  (Le Grand Robert, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Dictionnaires Le Robert, Paris, 1991): Modification brusque et permanente de caractère héréditaire, due à une lésion de la molécule d’ADN qui constitue le gêne. « La mutation résulte d’un changement survenu dans le nombre ou dans la qualité des gênes que renferment les cellules sexuelles (…) Infiniment diverses, les mutations modifient non seulement la structure externe, mais encore la structure interne, le fonctionnement des organes, les instincts, la résistance vitale, etc… Elles surviennent soudainement, sans lien visible avec les conditions du milieu (Jean Rostand, La Vie et ses problèmes, pp.171-172).

[2] Cité dans l’ouvrage de Pascale Joffroy : La réhabilitation des bâtiments : conserver, améliorer, restructurer les logements et les équipements, Groupe Moniteur, Paris, 1999, p.116.

[3] CLAYSSEN Dominique, Jean Prouvé: l’idée constructive, Paris, Dunod, 1983, p.101

[4] L’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries de Strasbourg (ENSAIS) : de l’école en général (1874-

1998), de son département architecture en particulier (1948-1998), mémoire de DEA en Histoire de l’architecture moderne et contemporaine, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne présenté en 1999.

Billet n° 76- ROBERT ET LOUIS-MARIE

11 octobre, 2015  |  LE BILLET

Billet n° 76- ROBERT ET LOUIS-MARIE

Le deuxième volet de « QUESTIONS SUR L’ARCHITECTURE »[1] attendra… Il y a urgence car viennent de tomber dans les bacs des libraires deux petites pépites…

 

Le premier livre est celui de Louise Doutreligne, intitulé « Robertino l’apprenti de Le Corbusier »[2]. Là je me suis fait « doubler », car voilà deux ans que j’ai fait plusieurs entretiens avec Robert, avec le projet de faire parler des témoins de ceux que je considère comme les précurseurs de notre architecture contemporaine, Auguste Perret, Le Corbusier et Jean Prouvé. Pour le premier je doute de trouver encore des collaborateurs, mais pour les deux derniers c’est chose faite. C’était donc le but de ces entretiens de plusieurs heures, que j’ai finalement retranscrits non sans peine. Robert a rencontré Doutreligne en allant voir sa pièce « C’est la faute à Le Corbusier ». Rompue au théâtre et à l’écriture, Doutreligne a filmé leurs entretiens et en a tiré un récit très vivant, dans lequel elle s’efface pour laisser la parole à Robert, qui en profite pour conter sa vie, surtout à l’âge de 12 ans sa rencontre avec Le Corbusier qui deviendra son « guide ». Après sa mort le 27 août 1965, Robert s’était fixé trois tâches à accomplir, sorte de remerciements à Le Corbusier et à sa femme Yvonne. D’abord mener à bien le chantier de « La maison de l’homme », la galerie de Heidi Weber à Zurich, ensuite sauver de la démolition la villa E1027 d’Eileen Gray et Jean Badovici à Cap Martin qui contient des fresques de Le Corbusier auxquelles il tenait, enfin préserver le site de Roquebrune Cap Martin sur lequel est implanté, outre la villa E1027, le cabanon et l’atelier de Le Corbusier, le restaurant de son père Thomas Rebutato et les cinq unités de camping dessinées par Le Corbusier. Aujourd’hui, grâce à l’opiniâtreté de Robert et de son épouse Magda, ce site unique rassemblant ces trois aventures à Roquebrune Cap Martin est sauvé, protégé par le Conservatoire du littoral qui en est désormais le propriétaire.

Ce livre est intéressant car, de par la familiarité, respectueuse, qu’avait Robert avec Le Corbusier, puis de sa collaboration, courte certes, avec le maître, on porte un regard nouveau sur ce grand architecte, et l’on voit que modestie et humilité côtoyaient hauteur et supériorité… tout cela cachait peut-être une timidité. Le livre fourmille d’anecdotes, et l’on se surprend sur plus d’une page à rire de bon cœur. La première rencontre entre Le Corbusier et Thomas Rebutato en 1949, c’est du Pagnol… J’avais déjà décrit ce Le Corbusier proche de gens « simples », sans fard, rien que du « vrai « , dans deux précédents billets[3] sur Joseph Savina, Norbert Bézard et Thomas Rebutato (le père de Robert).

 

Billet76Lecorbusier

 

Le Corbusier et Robert Rebutato sur la terrasse de l’Etoile de mer à Roquebrune Cap Martin, début des années 1950.

 

On a souvent comparé l’architecte à un chef d’orchestre, avec ce livre, « La belle histoire des fanfares des Beaux-arts »[1], je comprends mieux pourquoi fut tellement importante pour la formation des architectes la fanfare aux Beaux-arts. Là aussi, l’ouvrage fourmille d’anecdotes plus truculentes les unes que les autres. On y apprend par exemple que la fanfare de l’atelier Arretche, qui prend le nom de Wolfgang Amadeus Bozart, dirigée par un polytechnicien Claude Genzling, sera la première à accepter une instrumentiste fille, Christine de Beauchêne dite Mémé, donc première « fanfaronne officielle et à part entière ». Cette fanfare s’illustra notamment en 1966 quand invitée à se produire au bal de l’École polytechnique, le Point Gamma, ses musiciens se jetèrent tous à poil dans la piscine, au milieu et au grand dam des bicornes et des smokings. Scandale, la fanfare est mise à la porte…

Pour intégrer une fanfare, il n’était point utile de savoir jouer d’un instrument, « ne pas connaître la musique était un plus » dit Michel Lécrevisse, un ancien d’Otello. la fanfare de l’atelier Otello Zavaroni. Celle-ci, avec le disque « Othello et sa fanfare des Beaux-arts à la pêche» obtint en 1965 la distinction du plus mauvais disque de la semaine décerné par Jean Yanne. Certains comme Michel Cantal-Dupart, à la Fanfarchi de Nantes, sont passés du cor d’harmonie à la trompette de cavalerie, puis à la contrebasse et enfin à la grosse caisse. Cet éclectisme ne reflétait pas les talents du musicien, mais plutôt du mal à trouver son instrument… Cette fanfare de Nantes a enregistré un 45 tours, « Carnage sur le do » qui, selon son créateur René Nolleau dit Nolo, portait bien son nom, car ce fut un massacre… Quand une fanfare se produisait et que l’organisateur les rétribuait généreusement, on ne savait pas si c’était pour la qualité de sa prestation ou pour les inciter à s’arrêter…

En 1965, l’atelier d’André Remondet, qui succéda à Auguste Perret en 1954, d’où est issu la fanfare Madeleine Bastille, comptait 70 élèves, dont 2 filles. « C’était donc un atelier ouvert, plutôt progressiste… », sans commentaires, aujourd’hui il y a plus de filles que de garçons dans les ateliers.

Toujours en 1965 apparaît la fanfare des Saints Pères, tirant son nom « de la rue des Saints Pères, une rue dont le nom est encore disponible » selon l’un des ses fondateurs, Louis-Marie Flamand. Louis-Marie, qui jouait alors du trombone dans la fanfare des Bonaparte, tient une large part dans cet ouvrage par ses participations à de nombreuses fanfares, tant dans le texte que dans l’iconographie. On le voit en casquette à carreaux et lunettes noires à bord d’une Austin mini-moke pour une tournée publicitaire, sans doute au milieu de la troupe de piou-piou aux Invalides avec la fanfare Madame Olga et ses amis qui fit une tournée désastreuse à Mayence en Allemagne en 1967, enfin habillé par Pierre Cardin avec la fanfare des Saints-Pères. Dans le texte, Louis-Marie raconte que la fanfare Bonaparte voyageant en car, «  en traversant Rouen, on a doublé un autre car chargé de bonnes sœurs, naturellement on leur a montré notre cul derrière les vitres ». Toujours cet esprit potache et anticlérical avec l’anecdote de Cantal-Dupart quand, après une tournée des bistrots, Nollo et lui déguisé en curé sont abordés par une pauvre dame en émoi : « Mon père, mon mari est en train de mourir, je vous en prie, venez vite ». Cantal-Dupart lève sa soutane, lui montre ses fesses et les deux lurons détalent comme des lapins. Mais là, je pense que Cantal-Dupart a manqué une belle occasion, qui, bien que blasphématoire, aurait consisté à suivre la dame, et lui faire plaisir en bredouillant quelques âneries en pseudo-latin, faire un signe de croix, et filer… Le plus compliqué aurait été de garder son sérieux dans cette situation tragique…

Bon, tout est à l’avenant, c’est le bouquin en entier qu’il faudrait citer… le mieux c’est d’aller l’acheter, sinon je vais avoir des problèmes avec l’excellent auteur, Véronique Flanet.IMG_7817

La fanfare des Saints-Pères habillée par Pierre Cardin. Louis-Marie Flamand est à la clarinette, le deuxième en partant de la droite, si je me trompe il rectifiera de lui-même par une note circulaire à la compagnie…

 

Vincent du Chazaud, le 7 septembre 2015

[1] Véronique Flanet, La belle histoire des fanfares des Beaux-arts, 1948-1968, éditions L’Harmattan, Paris, 2015

[1] La première partie c’est le billet précédent, le n°75

[2] Louise Doutreligne, Robertino l’apprenti de Le Corbusier, éditions de l’Amandier, Paris, 2015.

[3] Billets n°48 et n°49 de mars 2014

[4] Véronique Flanet, La belle histoire des fanfares des Beaux-arts, 1948-1968, éditions L’Harmattan, Paris, 2015

 

 

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